CHARLES RENOUVIER
Charles Renouvier est mort plein d'années \ après avoir accompli une œuvre immense. Plus tard, beaucoup plus tard, quand, grâce à l'éloignement, les hommes et les choses de ce temps auront pris leurs proportions historiques et définitives, on se rendra compte que, pour trouver un nom égal au sien, il faut monter jusqu'à Renan ou Pasteur. Mais aujourd'hui, Renouvier n'est connu que de peu de personnes, et il est à craindre que sa mort ne laisse étrangement indiiïérente la foule humaÎDe, bien que, comme tous les penseurs puissants et sincères, il ait travaillé pour elle.
La forme de ses écrits, souvent admirable de profondeur, de vigueur et de mâle éloquence, est quelquefois un peu abrupte. Elle exige un efi'ort d'attention dont un petit nombre seulement de lecteurs sont capables. Il n'a donc pas conquis — et il n'a pas visé — la renommée littéraire d'un Renan. D'autre part, il s'est adouDé, toute sa vie, aux problèmes de la pensée pure, qui, saos doute, commandent les questions pratiques — le lien de la théorie à l'action n'est nulle part plus étroit que dans la philosophie de Renouvier — mais où les solutions les
1. Né à Montpellier le 1" janvier 1815; mort à Prades (Pyrénées-Orientales) le l*' septembre 1903.
jdns fécondés ne frappenlpas les intelligences, même cultivées, Mlant que le font les découvertes des savants. Aussi, s'étonoera-t-on peat«-étre du rapprochement établi entre un Pasteur ^qh Renonvier.. Je ne. crois pas cependant me laisser abuser par raffdctioD, parla ^atitudeinteilectuelle^ ou par le partipris doctrinal, lorsque je. place Renouvier dans le très petit groupe des maîtres dont les noms résumeront pour la postérité les principales conquêtes scientiûques, historiques oU morales (les siennes sont de cet ordre) du siècle qui vient de finir.
Les premiers écrits de Renouvier datent de plus de cinquante ans. Ses dernières pages soûl d'hier, et il est mort la plume à la main. Mais^ au cours de ce long espace de temps, il n'est pas impossible de distingue^ même dans le labeur d'un esprit aussi systématique, des périodes.
Après s*étre cherché lui-même, au travers des idées en efferyescence ou en expansion vers 1840, après avoir côtoyé le fouriérisme — dont il devait parler plus tard avec une équitable clairvoyance, fort: éloignée du ton de persiOage on de dénigrement qui prévalait alors, même chez les philosophes, contre Tauleur de la théorie de l'Unité Universelle, — après avoir collaboré avec Jean Reynaud et Pierre Leroux, Renouvier, sous Tinfluence de son ami et camarade d'école polytechnique Lequier, obéissant aussi au mouvement propre de sa pensée, s'attache à édifier une théorie de la connaissance, suspendue à la notion de la Liberté, et compatible avec les plus strictes exigences de l'idéalisme. Il revient à Hume, par dessus la télé de Kant, pour purger le kantisme des derniers vestiges de la « substance », de la « chose en soi » que cette philosophie relient encore. De là, — après le Manuel de Philosophie moderne (18ii) et le Manuel de Philosophie ancienne (18io), œuvres do début, où se marque déjà une vive et forte originalité — les Essai» de Critique générale (1854, 1859 et 1804) qui, dans une édition ultérieure, très remaniée, et très enrichie, deviennent le Traité de Logique générale et de Logique formelle (3 vol., 1875), le Traité de Psychologie rationnelle (3 vol., 1875) et les Principes de la Nature (2 vol., 1892) *. De là, rorienlalion
1. Voici la date de ceux des livres de Renouvier qui ne sen)iit pas inenlionntis an cours de cette étude : Introduction à la Philosophie andhjtique (If Vhistoirn, i859, 2" édition entièrement refondue, IS'jrt. — Philosophie anatytifjue de l'histoire, 1896, 4 vol. — Esquisse d'une rlassificalion dejf S!/^lf)fnes, 2 vol., 18«5. — Les Dilemmes de la Métaphysique pure, IDOl. — Histoire et solution des problèmes métaphysiques, 1901. — Victor Huyo, le poète, 1900. — Victor Hugo, te philosophe, 1898. — Uchronie, 1870.
générale de la pensée de Renouvier;' de là, le néocriticisme. Il me faut négliger cette partie si essentielle de ToeuTre de Renouvier. Elle domine et elle explique ' le développement intégral de sa pensée. Mais c'en est aussi .la ^partie lafplus connue, et presque la seule qui, par les, discussions .'et renseignement — où beaucoup de maîtres, à partir de 1870 environ, ont subi à des degrés divers, Finfluence de Renouvier — ait été, en quelque mesure, popularisée. Il serait, du resté, malaisé d'exposer, sans y donner de grands développements, le système tout entier.
A Tautre extrémité de sa vie, durant les dernières années, Renouvier s'est occupé surtout de philosophie religieuse. Il a tâché de préciser sa position intellectuelle et morale à Tégard du christianisme, en particulier; à l'égard du divin et du surnaturel, en général. On a très peu parlé, jusqu'ici, des livres où il exprime sa croyance, La nouvelle monadologxe (1899, en collaboration avec Louis Prat) et le Personnalisme (1903). On les a peu étudiés, le dernier surtout, en dehors de certains cercles de théologiens. Ils sont d'un haut et puissant intérêt. Ils soulèvent des difficultés, des objections, des résistances même chez quelques-uns de ceux qui avaient, jusqu'alors, suivi et accepté toute la pensée du maître. Ils réservent des surprises à ceux qui, ne les ayant pas encore ouverts, voudront en prendre connaissance au lendemain de cette mort. Renouvier y a déposé les germes d'une « religion philosophique » qu'il a désiré voir se développer, après lui, et s'opposer à la fois à l'athéisme et au catholicisme. Il lui a môme semblé qu'il fallait changer le nom sous lequel sa doctrine était connue, qu'elle ne devait plus s'appeler le néocriticisme, terme qui désigne trop exclusivement la relation de cette doctrine au système de Kant, alors (|ue tant de différences profondes l'en séparent; et qu'il fallait désormais l'appeler le personnalisme, la personne humaine et la personne divine étant, en quelque sorte, les deux pôles entre lesquels se meut la pensée de l'auteur. Mais ces livres ne se prêtent pas plus que ceux de la première période à un exposé rapide; et, quoi qu'il m'en coûte de mutiler ainsi, de mes propres mains, une œuvre où tout se tient, il me faut écarter encore cet aspect de la doctrine, pour m'en tenir aux ouvrages qui remplissent l'entre-deux, et qui sont, à la fois, de lecture ouverte, et d'utilisation immédiate. N'eût-il écrit que la Scieîice de la morale et les articles, d'ail- Jeurs très nombreux, et souvent d'importance capitale, qu'il a
insérés dans la Critique philosophiqite, Renouvier mériterait encore la louange que je lui donnais tout à Theure.
La Science de la morale a paru en 1869. C'est un gros livre et un grand livre. C'est, peut-être, depuis Malebranche, le premier traité de morale, écrit dans notre langue, qui restera. Les pages superbes abondent, et aussi les vues de détail suggestives et neuves. Mais Tidée maîtresse, à elle seule, mérite d'appeler Tattention de tous ceux que soucient les destinées présentes et futures des sociétés. Cette idée, c'est que toute morale a été faussée, jusque dans ses aspirations les plus élevées, par Tétai réel des relations existant entre les hommes. Ces relations sont défiantes, hostiles et iniques. La mor&Ie que nous connaissons, la morale que nous pratiquons, même quand nous la voulons haute et pure, est encore une morale de Vétat de guerre. La vraie morale, la morale pure, sera la morale de Vélal de paix. Il faut prendre, bien entendu, ces mots dans le sens le plus général, et songer aux rapports des individus d'une même nation entre eux, autant qu'aux rapports des nations elles-mêmes. Acceptant l'état de guerre, nous rusons, nous biaisons avec les légitimes exigences du Juste. Pour nous conformer à ces exigences, il faudrait d'abord et premièrement vouloir la paix. Renouvier, préoccupé, plus qu'aucun moralistjB français, de trouver des solutions pratiques, s'est donné pour tâche, dans la Science de la morale, de tirer des préceptes de l'état de paix certains préceptes adaptés à l'état de guerre. Il ne souffre pas, d'ailleurs, que l'intervention des faits altère l'idéal, et des règles de l'état de guerre, on ne saurait rien déduire qui concerne l'état de paix. Méthode originale, qui, suivant les propres expressions de Renouvier, « érige la morale dans l'absolu qui convient, démêle les formes possibles du droit dans l'histoire, et trace pour l'humanité les voies du redressement d.
On saisît sans peine l'importance de ce point de vue, et l'on aperçoit les conséquences qui en découlent. A la notion très insuffisante de la justice, — que les hommes ont fini par élaborer, au prix de mille peines, d'ailleurs, dans la guerre universelle, et l'affreux égoYsme qu'elle déchaîne et entretient, — Renouvier substitue une notion de la justice rectifiée et même transformée. Il demande que a l'idée sociale » soit sans cesse présente à la conscience individuelle. Et bien qu'il ne soit pas, à proprement parler, et n'ait jamais été un socialiste, bien qu'il défende avec énergie la propriété individuelle, — non pas
comme une institution sacro-sainte, pas davantage comme une concession à de vieux préjugés, mais comme la seule méthode de progrès moral et social dont Texpérience ait démontré reiïicacité, — Renouvier dépasse, de très loin, la conception individualiste vulgaire. Il est individualiste à la façon des philosophes du xviir siècle, qui n'ont jamais songé à établir entre Tindividu et TËtat la vaine antithèse, grosse de malentendus et de sous-entendus, qui est regardée aujourd'hui encore comme le tout de Tindividualisme par tant d'esprits mal avertis. On trouve dans la Science de la morale les linéaments d'une économie sociale dont la démocratie est encore très éloignée, dans notre pays, soit d'accepter le principe, soit de poursuivre les développements. A cet égard, la pensée de Renouvier, bien qu'elle remonte à de longues années, doit toi^ours être considérée comme hardie et novatrice.
S'il a voulu que la démocratie se réalisât elle-même et pleinement, dans l'ordre économique, sous le régime de la propriété individuelle socialement pratiquée, Renouvier a voulu aussi que la démocratie se réalisât dans l'ordre politique, et que le suffrage universel fût aux mains d'un peuple conscient de ses devoirs autant que de ses droits. Au lendemain de la guerre, en 1872, il a créé la Critique philosophique *. C'était une petite revue hebdomadaire de quelques pages, qui a paru au prix de sacrifices considérables faits par son fondateur. Elle n'a jamais été lue que dans un milieu restreint, et particulièrement attentif aux choses morales. Mais elle n'en a pas moins exercé une action notable sur la jeune philosophie, action plus en profondeur qu'en surface. Il ne faudrait pas croire, du reste, que cette Revue n'ait publié que des études abstruses sur des points de métaphysique ou de psychologie. La Critique philosophique suivait de près, semaine par semaine, les événements, et môme les incidents de notre vie politique, à une époque où ils ne manquaient pas. Elle commentait chacun de ces événements, chacun de ces incidents, avec une admirable rigidité de principes. Cest qu'il s'agissait, pour Renouvier et pour son actif collaborateur d'alors, M. Pillon, — dont le nom est inséparable du sien pendant cette période, — de faire l'éducation politique de la démocratie française.
Ils entendaient, l'un et l'autre, cette éducation de la façon
\. La Critique philosophique a duré, ainsi que la Critique religieuse, jusqu'en 1889.
la plus sévère. Former politiquement la démocratie, ce n'était pas rinstruire dans les détails techniques de Tart de régner ou de gouverner. C'était, avant tout, éveiller en elle la conscience morale. Us pensaient y réussir en provoquant la réflexion de leurs lecteurs sur la sentence motivée que portait, à propos de toutes choses, cet incorruptible témoin qu'était Charles Renouvier. Veut-on un exemple des leçons qu'il offrait alors à son pays? Je le cite non seulement parce qu*il me revient à l'esprit, mais parce qu'il est important, et parce qu'il représente à merveille la ligne d'inflexible droiture choisie par la Critique. En 1872, dans l'un de ses tout premiers numéros, Charles Renouvier crut devoir expliquer qu'il ne s'agissait pas de prendre à la légère le traité de paix récemment signé avec l'Allemagne, et de le considérer comme un de ces arrangements que l'on accepte sous le coup de la nécessité brutale, avec Tarrière-pensée de les éluder et de s'y soustraire, à la première occasion favorable, Un traité de paix, disait-il, oblige le vaincu autant que le vainqueur. Le vaincu doit conformer non seulement sa conduite apparente, mais sa volonté même à l'idée dont le traité s'inspire. La France pouvait encore continuer la lutte : elle a préféré signer la paix. Qu'elle se considère donc comme étant sérieusement, pour longtemps, en paix avec TAUemagne... Il fallait, à cette date, un véritable courage d'esprit, — le plus rare de tous les courages, plus rare que le courage physique, qui n'est qu'un élan, et que le courage du cœur, qui n'est qu'endurcissement ou passion, — il fallait un singulier courage d'esprit pour oser soutenir cette thèse devant un pays tout frémissant et tout saignant de la violence subie, de la blessure reçue, et qui n'avait alors qu'une pensée : la revanche, aussi prochaine que possible.
Autre exemple : Renouvier a fait, dans la Critique philosophique^ une campagne ardente eu faveur du changement d'inscription religieuse. Il a repris, vers 1877, une idée qu'Edgar Quinet avait soutenue vingt ans auparavant. H a demandé à tous les pères de famille, nés catholiques, mais détachés du catholicisme, d'abandonner l'Église catholique et de « s'inscrire », eux et leurs enfants, dans l'une quelconque des Églises protestantes, de façon à briser la force que les préjugés et la crainte du qu'en dira-t-on assurent encore à l'Église, et de façon aussi à donner aux enfants les avantages d'une éducation religieuse non hostile à l'esprit moderne. Il est superflu de dire que la campagne de Renouvier, comme celle de Qvi\w<i\.^
i56 MÉMOIRES ORIGINAUX
s*est heurtée à TindifféreDce des Ëglises protestantes qui ne se souciaient guère d'être prises comme pis-aller, et qu'elle a suscité, du côté opposé, des ressentissements qui n'ont pas désarmé, et ne désarmeront jamais.
Renouvier a soutenu quelques autres thèses du même genre, dans ce recueil. Il a, notamment, combattu l'idée qu'il fallût donner à la France, après 1870, une nouvelle Constitution. La Constitution existait : c'était celle de 1848, qui n*avait pas été abolie, mais violée. La chute du second empire entraînait, ipso facto, le rétablissement des institutions en vigueur au moment où le coup d'État avait été perpétré. Non pas que Renouvier jugeât la Constitution de 1848 sans défauts, ou même bonne à reprendre telle quelle. Il demandait qu'on la revisât. Mais il s'indignait à l'idée de voir le droit républicain, la légalité républicaine réclamer comme une investiture nouvelle, alors que la fraude et le crime seuls les avait suspendus. L'appel au pouvoir constituant, après le 4 septembre, paraissait à Renouvier une sorte de consécration posthume pour le coup d'Ëtat. Là encore, il allait contre le sentiment général, non pour le plaisir de le braver (il était fort au-dessus de cette tentation), mais pour dégager le sens exact et profond des faits.
Ce serait, d'ailleurs, rapetisser la Critique philosophique que d'y chercher des détails, des épisodes, si intéressants qu'ils puissent être. Il faut considérer l'ensemble. Il faut mesurer le long effort de ces dix-sept années où, sans un instant d'interruption, sans une défaillance, les plus hautes leçons de morale politique ont été offertes par Charles Renouvier à la démocratie française. Il dépassait volontiers la sphère même de la morale, pour la rattacher à son principe abstrait et théorique. C'est ainsi qu'il a, le premier à ma connaissance, dénoncé l'erreur commise par ceux des républicains qui, à l'exemple de Gambetla, mal inspiré ce jour-là, demandaient une philosophie politique au positi^4sme. La prédication continue de Renouvier peut se ramener à ce thème : il faut à la démocratie, non seulement une théorie de la justice, mais une philosophie politique. Et il n'y a pas d'autre philosophie politique avouable à la démocratie, qu'une philosophie de la liberté. Ainsi ses vues de 1872 rejoignaient ses vues de 1854. Le théoricien politique demeurait fidèle à l'inspiration de l'ami de Lequier. La liberté continuait d'être pour lui le premier et le dernier mot des choses.
Renoavier a vécu toute sa vie sans autre occupation que de penser et d'écrire. 11 n'a jamais enseigné ailleurs que dans ses livres et dans sa revue. Il n'a jamais occupé aucune fonction, ni recherché aucun honneur. Il y a quelques années, la section de philosophie de TAcadémie des sciences morales et politiliques, renouvelée en partie par d^heureux choix, a senti qu'elle se fortifierait elle-même, et se décorerait, en inscrivant parmi ses membres le nom de Renouvier. Il a été, je le sais, sensible à cette manifestation, la première, la seule dont ses travaux et sa personne aient été Tobjet de la part de ses concitoyens. Uais il n'a pu, après son élection, se décider à quitter le Midi de la France, où il habitait depuis longtemps, d abord, dans sa propriété de La Verdette, près d'Avignon; puis, à Perpignan et à Prades. Durant son séjour à La Verdette, il a été pris de lui une photographie qui conservera ses traits aux généralions à venir. Cette photographie le représente âgé déjà, mais la tête, les mains sont pleines de vigueur. Les beaux yeux pensifs et doux sous le verre des lunettes regardent au loin. La bouche sourit finement. L'impression d'ensemble est toute de force, de vaillance, de sérénité, de noblesse.
Une seule fois, Renouvier a été mêlé — sans l'avoir cherché, sans lavoir voulu, — à la lutte des partis. C'était en 1848. Appelé au ministère de l'instruction publique par le gouver- DtMfienl provisoire, Carnet avait tenu à s'entourer d'hommes qui possédaient toute sa confiance. Il avait groupé les Jean Keynaud, les Charton, d'autres encore, dans une commission consultative chargée de préparer une loi sur renseignement. Renouvier, très jeune alors, fut appelé dans cette commission, à litre d'ancien polytechnicien. Pour répondre à un désir de Carnol, il se chargea de rédiger un petit manuel du citoyen, destiné à fournir aux instituteurs le thème d'entretiens sur la chose publique, moins avec leurs élèves qu'avec les adultes qui viendraient les consulter. Ce manuel minuscule — dont j'ai retrouvé un exemplaire, il y a quelques années, au fond de la boîte d'un bouquiniste — est, d'un bout à l'autre, irréprochable. L'auteur y formule la pure doctrine démocratique.
Mais quelques expressions sonnèrent mal aux oreilles des ♦Héinents les plus conservateurs de la Constituante. Ils y dénoncèrent des traces de « communisme ». Au lendemain des journées de juin, Carnot fut invité à s'expliquer sur l'envoi du Manuel aux instituteurs. Il le fit avec une grande sim^U-
cité. Il déclara que le mioistre n'avait pas, dans ces jours agités, le temps de tout lire : que, pour son compte, il n'eût peut-être pas employé toutes les formules de son collaborateur, mais que, sur le fond des choses, il se sentait en plein accord avec lui. Une majorité de onze voix se prononça contre Carnot, à la séance du 5 juillet. Il donna sa démission. Ainsi, quelques lignes de HenDuvier avaient servi de prétexte à une crise ministérielle. Pas une de ces lignes ne justifiait l'imputation. Mais une Assemblée y regarde-t-elle de si près quand elle veut perdre un homme? Et déjà, en juillet 1848, la réaction était forte. Déjà Carnot devenait gênant.
Peut-être le souvenir de cette responsabilité encourue de si bonne heure, et si injustement, explique-t-il, en partie, Téloignement du philosophe pour les fonctions, pour toute attache officielle, quelle qu'elle fût? Mais la raison principale en doit être cherchée sûrement dans ce goût de Tindépen* dancc et de la retraite, dans ce culte exclusif de la pensée qui achèvent le caractère de Charles Renouvier, et qui nous montrent en lui, avec des idées très modernes, et des sentiments plutôt en avance sur ceux de son temps, une façon de sage antique.
Voici maintenant quelques détails sur les derniers moments de Renouvier. Je les donne ici tels que je les ai reçus du disciple, aujourd'hui inconsolable, qui, depuis dix ans, vivait auprès de son maître, associé à ses travaux comme à ses émotions personnelles. Détails tout familiers, d*ailleurs, et qui ne comportent aucune mise en scène. Renouvier était la simplicité même. Il n'a pas plus arrangé et drapé sa mort qu'il n'a fardé sa vie.
Dans les derniers jours du mois d'août — depuis le i5 — le maître dormait mal. Il avait parfois des suffocations et aussi des éblouissements. Louis Prat ne le croyait pas gravement atteint. Il pensait que c'était là un malaise passager, comme il était arrivé si souvent à Renouvier d'en ressentir. Le 29 août, il y eut, en effet, une amélioration. Il se leva, et dicta, pour un de ses amis, une très belle lettre philosophique. Mais, vers le soir, les suffocations reprirent, et, sans être, à aucun moment, devenues terribles, sans avoir altéré à aucun degré les facultés intellectuelles, elles ne cessèrent plus. C'était le progrès de l'artério-sclérose, c'était l'étouffement par l'induration des vaisseaux, c'était la fin naturelle du vieillard qui a
duré au delà du terme habituel, la mort amenée par la vieillesse elle-même et par la vieillesse seule.
Cette mort, Renouvier Ta vue venir, durant les journées du 30 et du 31 août. 11 a fait longuement ses recommandations à son disciple, et, comme il avait Tesprit très occupé de sa philosophie religieuse, comme il craignait toujours que cette doctrine, assez peu dans le courant des idées actuelles, ne fût mal comprise, il a voulu, une fois de plus, Texposer. M. Louis Prat, assis près de Renouvier, prenait des notes. Il pleurait, en écrivant, et le maître, aussi affectueux et bon quMl était grand par l'esprit, s'efforçait de consoler cette douleur sincère. ^
Voici pourtant Tidée générale et maîtresse de cet entretien du mourant avec lui-même, qui a été reproduit dans la Revue de Afétaphysique et de Morale au mois de mars dernier. Il n'existe pas de philosophie sérieuse, et profonde, et humaine (il insistait sur ce mot] qui ne soit un essai d'explication du mal. L'explication, Renouvier l'a tentée dans ses derniers livres, dans la Nouvelle Monadologie, dans le Personnalisme^ mais est-on jamais sûr d'être entendu, quand on va contre la superstition, contre les idées toutes faites? Non, c'est en luttant, en luttant jusqu'au bout pour la doctrine nouvelle que Ton vaincra les préjugés hostiles. Et le maître adjure son disciple de lutter après lui. Il lui demande de continuer son œuvre. Faire comprendre d'abord, puis, faire aimer. On ne fait rien sans amour. Les hommes sont loin encore de se rendre compte de cette vérité, et, surtout, de la mettre en pratique. Ils ont besoin d'apprendre l'amour.
Est-r<» donc que Renouvier, à cet instant solennel, va se démentir lui-même? Il a toujours combattu les philosophies du sentiment, toujours placé la justice au-dessus de Tamour; toujours proposé comme idéal ci l'humanité une claire vue do ridée du juste. 11 le sait bien, et il s'explique. L'amour qu'il voudrait voir triompher, ce n'est pas la charité, ce n'est pas la sentimentalité vague : c'est l'amour du juste. La justice demeure à sa place souveraine. Mais non, c'est là mal parler; car la justice nest pas encore. Elle devient, seulement. ElU; est ce qui n'est pas, elle est donc ce qui doit être. Des temps passeront sans que son règne arrive. Mais il arrivera, finalement, par l'effort de cette philosophie-religion qu'est le personnalisme, religion rationnelle, humaine...
Le 1" septembre, à neuf heures moins un quart du matin,
après quelques spasmes soudains, qui durèrent à peine c minutes, Renouvier a dressé la tête, ouvert grandement yeux. « Il y avait dans son regard, de Tétonnement, de Tad ration, comme s'il apercevait quelque chose d'inattendu e très beau... Puis, il a de nouveau baissé la tète et, en me : rant la main, il a souri ». Quelques minutes durant, les m: se sont agitées; elles ont erré, comme chez tous les moura sur la planchette du fauteuil, sur cette planchette où ont écrites tant d'oeuvres belles et fortes. Puis, le souffle s arrêté tout doucement.
Henry Michel.
SUR liA SENSIBILITE DE L'OREILIiE AUX DIFFÉRENTES HAUTEURS DES SONS
Des nombreuses vibrations sonores qui peuvent sillonne^ Tair, une partie seulement sont accessibles à Thomme, et retendue de ce domaine varie de grandeur aux diverses périodes de la vie. Pour étudier la sensibilité de Toreille humaine, on devra, par conséquent, avant loute chose, déterminer exactement ces limites de perception. Nos connaissances à ce sujet ont subi des modifications remarquables dans les dernières années. D'abord, on admit des limites très étendues, puis on arriva à les rétrécir, de sorte qu'on est revenu aux idées qui étaient admises depuis longtemps par Tacoustique classique. Ce phénomène s'est présenté aussi bien à propos de la limite inférieure que de la limite supérieure.
Les premiers doutes concernant le nombre de vibrations du plus bas son perceptible s'élevèrent lorsque Appunn (1) réussit à construire une lamelle d'acier donnant des résultats bien plus étendus que le diapason. Au moyen de cette lamelle, il obtint comme limite inférieure perceptible 8 à 10 oscillations complètes. Mon collaborateur Cuperus (2) confirma cette observation, mais en même temps il constata que la perception des sons très bas se perd avec l'âge, et que les vieillards, même ceux qui ont Touïe excellente, atteignent à peine 16 oscillations complètes. Peu après cependant, van Schaik (3) 61 observer que la lamelle d'Appunn exécutait bien des oscillations sinusoïdales parfaites, mais que néanmoins l'amplitude de l'oscillation étant très grande, il se forme en même temps dans Tair de nombreuses harmoniques, parmi lesquelles Toclave du ton fondamental est très marquée. Celte ocfave sera perçue bien plus facilement que le ton lui-m(**me, et nous apprécierons le son donné par la lamelle plutôt par ce ton secondaire que par le son fondamental. Si nous continuons à
l'amnée PBYGHOLOGIQUB. X. 11
diminuer la haateur du son, et que le son fondamental se perde, nous ne constaterons aucune lacune intermédiaire. C'est ainsi que nous avons pu croire entendre des sons de 10, même de 8 oscillations, alors qu'en réalité nous ne percevions que Toctave. Celte octave est si forte, que Battellia pu Finscrire par le phonautographe, et il n'y a aucun doute pour nous que Appunn aussi bien que Cuperus (2) et Bezold (5) oàt perçu des sons d'une hauteur de 16 à 20 oscillations complètes, tout au plus, mais qu'ils ont considérés comme étant le ton fondamental de 8 à. 10 oscillations, celui-ci étant resté en dehors de leur perception. Le son de 16 à 20 oscillations (32 à 40 vibr. simpl.) peut, certes, être perçu, — môme celui de 16 oscillations peut être perçu par des oreilles jeunes. Schufer (6) a réussi à le produire au moyen d'une sirène comme son de variation. Nous pouvons bien admettre qu'il ne possède pas l'octave. Si nous percevons donc ce son de variation nous pouvons avoir la certitude d'avoir entendu un son correspondant au nombre des interruptions. Ce nombre était dans les expériences de Schâfer de 16 comme minimum, et de 20 pour les sujets d'âge adulte. On constate que ces chiffres correspondent à peu près aux données de Helmholtz.
La limite supérieure perceptible pour l'homme fut fixée en 1889 par R. Kônig (7) et en 1890 par moi-même (11) à /^ (fa^) pour l'adolescence, et à a* (/a,) pour l'âge adulte.
Nous avions opéré au moyen de cylindres d'acier vibrants dont la hauteur peut être calculée exactement. On a cru plus tard que l'on devait reculer cette limite beaucoup plus loin. Edelmann (8) a, transformé le sifflet de Galton destiné à l'examen des sourds-muets, de façon à renforcer le son. En premier lieu, au lieu d'une petite pipe d'orgue on en 6t une flûte d'après le type du sifflet à vapeur, ensuite on rendit variable la distance entre la lumière et la lèvre de l'instrument. On obtint ainsi des sons d'une intensité jusqu'alors inconnue, et en raccourcissant progressivement le sifflet on obtint des hauteurs perceptibles qui, au début, parurent dépasser de loin f (/h*). Quelque temps après Schwendt (9) parvint à faire apparaître au moyen de ces sons très élevés des figures de poussière d'après Kundt, et on constata en mesurant la longueur d'onde qu'on avait réellement affaire à des sons de cette hauteur-là. On flnit par admettre d'une manière assez générale que la limite supérieure perceptible par l'oreille humaine devait être reculée au moins d'une octave. RécemmentcependantMyers(lO)
H. ZWAARDEMAKBR. — SUR LA SENSIBILITÉ DE l'oREILLE 163
a démontré que le sifflet de Galton construit par Edeimann peut donner des sons variant de plusieurs octaves selon que la force d'insufflation est grande ou petite. Pour produire les figures de lycopodiuro, on exerce évidemment un effort d'insafflation très considérable, et Ton obtiendra effectivement des sons très élevés. Mais lorsqu'on recherche la limite supérieure de la perception de Toreille humaine, on parcourra diverses pressions, jusqu'à ce que le sujet en expérience perçoive le son. Cette pression employée en dernier lieu sera bien plus faible que la première, et par conséquent le ton est beaucoup plus bas. Il serait téméraire de vouloir déterminer de cette façon la limite supérieure de notre ouïe. Cette détermination ne peut être faite qu'en réglant exactement la pression de Tair qu'on insuffle (il), ou bien en recourant à des sources sonores, qui ne fournissent qu'une seule hauteur de son, parfaitement calculable et réglable. Les verges vibrantes de Kônig remplissent ces conditions. Au moyen de ces verges, on peut également obtenir des figures de vibration, qui cette fois correspondent à la hauteur des sons.
Dans ces conditions la limite supérieure exacte se montre différente pour les différents âges, variant entre p (/h') dans le jeune âge, jusque a* {la?) à l'âge avancé (verges vibrantes). Elle diffère de plus légèrement selon la distance â laquelle on entend le son (il). Si le son est très faible, on peut facilement trouver une limite inférieure de quelques tons, que si l'on avait fait résonner énergiquement une verge vibrante très rapprochée.
Dans ce qui précède il a toujours été question seulement des limites supérieure et inférieure normales, de l'ouïe humaine. Dans les cas pathologiques, l'échelle perceptible peut être considérablement réduite, tellement même que toute la partie supérieure ou inférieure du clavier peut disparaître, — on bien même que par ci, par là seulement il reste une partie de la gamme. En examinant les sourds-muets, on a constaté de nombreux exemples de cette dernière particularité, et Beiold (12) a même cru devoir décrire six types nettement distincts de ces défectuosités.
Les tons compris entre ces deux limites extrêmes, que nous avons déterminées, sont ordinairement rangés dans une longue échelle, nommée gamme. Cette série constitue d'après la déûaition de Wundt <c eine mehr-dimensionale Mannigfaltigkeit ». Aa lieu d'une ligne droite, on a rangé les tons en spirale, de
façon à placer les octaves les unes au-dessus des autres, pour faire ressortir la parenté étroite que possèdent les tons séparés entre eux par une octave. Bien que les nombres des vibrations en une seconde soient très différents entre e\ix (le ton le plus bas commence à ir> et le plus haut finit à !â209H oscillations complètes) on constate cependant qu'un nombre à peu près égal de vibrations suffit dans toute Téchelle pour éveiller une sensation. En premier lieu, Ilerroux et Yeo (13) ont attiré lattention là-dessus en 1891, ensuite Abraham et Brtthl (li) l'ont confirmé de manière certaine. Depuis la limite inférieure jusqu'à .7* (5of*) 2 vibrations complètes paraissent suffire. Vers la limite supérieure le nombre d'oscillations nécessaire augmente légèrement sans dépasser le chiffre de 20. Toutes ces constatations ont été faites à la sirène. Récemment cependant Exner et Pollak (15) ont constaté une proportion analogue pour les sons du diapason pour la partie de l'échelle de e (mi*) jusqu'à g^ (sol^). Cependant le nombre de périodes minimal était légè* rement plus élevé, et put être fixé à 12. Ces découvertes faites de divers côtés sont, en tout premier lieu, une preuve éclatante à Tappui de la théorie acoutisquc de Helmholtz. Elle seule rend compréhensible que, pour tous les tons, il suffit, pour obtenir une sensation, d'un nombre égal de périodes oscillatoires, et non une durée égale d'action. En outre, ces données donnent le moyen de calculer, à travers toute la gamme, la plus petite vibration perceptible.
Depuis longtemps déjà on a recherché pour tous les tons de réclielle l'amplitude minima qu'il fallait donner à un diapason, pour le rendre encore nettement perceptible. De la connaissance do celte amplitude à celle de la quantité d'énergie acoustique qui pénètre en nous en ce moment, il y a une grande distance, mais en tout cas il fallait commencer par là. Ces déterminations furent faites par llensen (16), par moi-même (17) et par Panse (18). Les expériences de Panse sont les plus détaillées. Il trouva pour les diapasons de 16 v. d. 10 à 16 millimètres; pour celles de 32 v. d. 2,4 à 2,75 millimètres; pour celles de 6i v. d. 0,4 à 0,5 millimètres; pour celles de 128 v. d. 0,05 à 0,07 millimètres. A celte époque déjà j'ai pu constater par des expériences préliminaires, que la sensibilité de l'oreille diminue, en haut à partir de //.s* ifa dièse'') et en bas à partir de c jusqu'au ton limité. Puis vinrent Bezold et Kdelmann (19). Leur procédé est cependant critiqué, à juste titre, par Schmiegelow (20), qui décrit une méthode fort ingénieuse, de son
iovention, et par Jacobson et Cowl (21) qui terminent d'une façon satisfaisanle Tétude de Textinction du son des diapasons. Au contraire la tentative de P. Ostmann (22) pour arriver par la méthode de Bezold et Edelmann à la détermination de la plus petite amplitude perceptible est-elle un pas en arrière. Il obtient, il est vrai, un tableau imposant, mais, pour les diapasons élevés le calcul est tellement hypothétique, qu'on se demande s'ils rendent des services réels môme aux cliniciens. La question entre dans une phase toute nouvelle par une découverte, très simple, en apparence, de Gradenigo (23). Au congrès otol. de Londres en 1899, celui-ci démontra une méthode consistant à fixer à Tun des bras du diapason, qu*on tient à la main, un triangle qui rend l'amplitude visible à l'œil nu ou à la loupe. Celte figure triangulaire se meut très rapidement dans le champ visuel pendant la durée de la vibration. Dans les deux positions extrêmes cependant elle subit un moment d'arrêt. Dans cette position, donc, elle est visible, — tout d'abord double, puis les deux images se superposent. Les bords qui se regardent se croisent, et le point.de croisement s'élève successivement. La situation de ce point sert à apprécier l'amplitude, Struycken (24) a fait photographier la ligure sur verre, et a ainsi rendu possible son examen microscopique, — on peut, du reste, l'examiner directement en fixant, à l'autre bras du diapason, un petit microscope simple. Dans ces conditions on lit même l'amplitude double, de sorte qu'un résultat de 1 micron peut être mesuré avec une acuité et une sûreté parfaites. Struycken obtint les résultats suivants, comme amplitude minimale perceptible, en notant les sons du diapason pendant le jour.
Notation
Notation Dimensions dn diapason on centimètres.
Amplitude
française.
physiale. v.d.
largeur.
profondeur.
minima.