DEUX MOTS D'INTRODUCTION
Je reprends aujourd'hui, et malheureuseincnt seul, car la mort cruelle me prive de mon ancien collaborateur et cher ami Jacques Passy, — je reprends seul une étude que nous avions commencée ensemble, lui et moi, il y aune douzaine d années, sur l'imagination créatrice. Nous avions rendu visite aux principaux auteurs dramatiques de l'époque, pour leur demander de nous expliquer leurs procédés de travail. Le compte-rendu de ces visites parut d'abord dans le Temps, puis, avec des développements nouveaux, dans le premier volume de V Année psj/chologirjue *. On trouvera là quelques études sommaires sur Dumas, Sardou, Valabrègue, F. de Curel, Daudet, Concourt, Pailleron, Meilhac, Lemaître, Coppée, etc. Ces articles ne sont guère que des notes prises après quelques heures de conversation; ils donnent l'impression ressentie par deux curieux devant des personnalités intéressantes, bien plutôt qu'une explication scientifique du mécanisme par lequel se crée une œuvre d'art.
Je reviens aujourd'hui à cette étude de psychologie, pour chercher à l'approfondir. J'espère sortir de la période de tâtonnement, où l'on se contente surtout d'anecdotes, et aborder véritablement le travail d'analyse.
La psychologie de l'imagination chez les littéraires peut se proposer deux buts bien différents : l'* Chercher à connaître ce qu'il y a d'essentiel dans l'homme d'imagination; à celte lin, on doit, soit opérer la synthèse de toutes les observations prises sur des artistes httéraires, soit chercher les différences
i. Année psychologique, 1884, p. 60-173.
que ces artistes présentent avec les individus autrement douds qui ne manquent ni de jugement, ni de sens pratique, mais sont dépourvus de puissance imaginativc pour créer, ou seulement pour se représenter. Le but poursuivi sera, dans ce cas, noe théorie générale sur l'imagination.
2* Au lieu d'insister sur les ressemblances entre artistes, considérés comme formant une seule famille naturelle, mettre eo lumière leurs difTérences, chercher si Texamcn de leurs méthodes de travail, si leur psychologie particulière ne nous révèlent pas Texistence de types imaginatifs distincts. L'étude change alors de btit; ce n'est plus de la psychologie générale, mais bien de la « psychologie individuelle ».
Les pages qu'on va lire sont principalement une contribution à cette dernière; par là, elles se rattachent, comme un maillon nouveau, à la longue chaîne d'investigations que Je publie depuis bien des années, seul, ou avec mes élèves, sur des qnestions, très diverses en apparence, mais dont l'idée directrice reste la môme; qu'il s'agisse en effet de mesurer au compas la sensibilité tactile d'une main ', ou de tàter la sugi;estibilité d'une intelligence à qui on tend un piège ', ou de saisir l'orientation d'esprits différents vers l'observation ou vers l'idéalisme ', ou enfin de causer avec des littérateurs sur leurs méthodes de travail, tout cela, malgré des difl'érences très manifestes de personnes, de problèmes, de décor et de technique, tout cela converge au même but : relever les différences psychologiques individuelles, afin d'établir expérimentalt*ment une classification des caractères. Il m'ii même semblé que les hommes de talent ut de génie serviraient mieux que les exemplaires moyens à nous faire saisir les lois des caracl^ires. parce qu'ils présentent des traits plus accust's.
Mes études d'après nature sur M. Paul Hervieu ont com-
mmci» en mai 1ÎK)3, et ont duré pendant si»pt visites du malin,
^fi heures chacune, que je lui ai faites chez lui; je l'ai revu
plusieurs fois en janvier 11)0-4. Je ne me suis pour ainsi dire
servi d'aucun instrument pour cette recherche; je me suis
b<irné à poser des questions aussi précises qu(i possible, écrites
i tl préparées à l'avance, selon un plan nirtremenl réllrchi, et
J aiecune incohérence suffisante pour empêcher M. Hervieu dcî
f !. Ktud<*5 sur la sensibilité tactile. Année psi/r/tulof/it/ue, IX, p. 7'J-2;iJ. î. Li Suf/ycstibilité, Paris, Schlcicher, lUOO. 3. Vftu(ie cxpénmenlale de Vlnieiiif/ence, l*:iri<, Sc|jN,'ir|nT, VMiW,
deviner la nalure de mon plan ; la réponse de M. Hervieu m'était donnée oralement, et je récrivais en Técoutant, avec un effort pour conserver l'expression même dont il s*était servi. Ignorant la sténographie, et craignant de rompre, par la présence d'un sténographe professionnel, Tintimité confidentielle d'une conversation à deux, j'ai dû me borner à ne recueillir que certains fragments des paroles de M. Hervieu; je donnerai ces fragments décousus, en les entourant de pointillé, selon les habitudes du style de théâtre ; il doit donc être bien entendu que le défaut de liaison entre les mots est de mon fait. Mais les mots mêmes sont bien de mon auteur, et pour mettre en relief leur authenticité, je les reproduirai en italiques.
J'ai prié M. Hervieu de bien 'vouloir écouter la lecture de mon étude, afin de rectifier mon incomplète sténographie, quand il le jugerait nécessaire pour la vérité de ses opinions; ses rectifications seront inscrites en note *.
On comprend que pendant sept entrevues, de 2 heures cha- , cune, où je ne me suis permis aucune digression inutile, on a
i. Le temps m'a manqué pour faire à M. Hervieu la lecture de mon manuscrit complet. U a bien voulu lire lui-mt^me la seconde moitié de mon travail; en me le renvoyant, il m'a adressé les quelques mots suivants, qui indiquent bien avec quel scupule il a corn'f^é un article dont le sujet ne pouvait pas lui être indiiTérent « Vous trouverez ça et là des noies que fat mises au bas de la page. Au cours des pages, j'ai rectifié quelques inexactitudes de faits. J^ai re'laàli aussi ma pensée telle que je Vavais et Vai, et quand il aurait pu y avoir méprise ou mcompNhension» Quelquefois, un mot sommaire est aidé, complété, grandi ou diminué par Vair que Von a à le dire. Et, à lui tout seul, il ne dit plus la même pensée, ni la pensée. Ccst quand je ne retrouvais pas un sens, dont je fusse convaincu, da?is des pensées qui me sont constantes, que j* ai rétabli et précisé, comme cela se fût passé, et s'est passé, durant votre lecture de la première partie. Vous constaterez^ du reste, que j'ai été consciencieux et mesuré.... • Les corrections de M. Hervieu ont enlevé un peu de leur laisser-aller à certaines phrases de conversation que j'avais recueillies. Parfois, j'ai regretté la retouche, et j'aurais iJréféré l'esquisse. Mais, par compensation, M. Hervieu m'a rendu grand service en m'épargnant des erreurs de fait. Jamais il n*a cherché à critiquer ce qui, dans mon travail, était interprétation; et il a été si réservé h cet égard que je ne sais même pas encore ce qu'il pense de la justesse de mes interprétations. Bien peu de ses confrères ont montré autant de circonspection. Une fois seulement, en me reconduisant, il a lais>é échapper cette pensée : • J'espère ne pas vous paraître trop incohérent • J'ajoute encore un détail. Il y avait dans le manuscrit primitif de ce travail un passage assez mal venu qui renfermait tout un bataillon de mots techniques que des ignorants malveillants auraient pu interpréter dans un sens (lésobligoanl : M. Hervieu ne me demanda pas de modifier le passage, mais l'accepta par une petite note, très spirituellement résignée, qu'il écrivit au bas de la page. Je renonce, non sans regret, à reproduire cette note, qui ne se comprendrait pas sans le bout de texte qui s'y réfère. Je connais plus d'un confrère qui aurait exigé la suppression radicale de tout le morceau, sans me ménager Tcxprcssion de son mécontentement.
ie temps de discuter bien des questions; je suis revenu très souvent aux points les plus importants, en m*efforçant de donner une forme nouvelle à mes demandes, soit pour enre* gistrer quelque fait nouveau ou quelque nuance de pensée, qui pouvaient avoir échappé à la première interrogation, soit aussi, je le confesse, avec Tintenlion perfide de prendre M. Uervieu en flagrant délit de contradiction. Quand on met ainsi un peu de temps, de réflexion et de méthode dans ces entrevues, je ne dis pas qu'on arrive à faire de la conversation un véritable procédé d'investigation fine et subtile, mais on recueille beaucoup de renseignements utiles, et c'est déjà quelque chose.
M. Hervieu a bien voulu laisser à ma disposition pendant plusieurs mois quelques-uns de ses manuscrits. J'ai encore en main le scénario complet et le manuscrit primitif de La Course du Flambeau^ la copie de La loi de V homme ^ contenant beaucoup de corrections intéressantes qui proviennent du travail des répétitions, et aussi la copie de l'Énigme où j'ai pu lire un grand nombre de remaniements exécutés après la réception de ce drame et avant sa mise en répétition. Ces documents m'ont servi quelquefois de pièces justificatives; l'étude des ratures m'a retenu longtemps.
J'ai cru bon de mensurer la tête de M. Hervieu par les méthodes anthropologiques de Broca; j'ai noté aussi sa taille, sa force musculaire, je l'ai môme convié à quelques petites épreuves de psychologie sur la suggestibilité et sur l'idéation; c'est le souci d'être exact et complet dans mon compte rendu qui me fait mentionner ces recherches très spéciales; elles m'ont fourni peu de renseignements utiles; l'expérimenta* lion n'aboutit à des résultats utilisables que si on a le loisir de la prolonger et de la varier très longtemps, comme je l'ai fait par exemple quand j*ai étudié l'idéation de deux fillettes qui étaient pendant plusieurs mois à ma disposition ; lorsqu'on ne peut disposer que de quelques heures, et qu'on veut étudier un phénomène aussi compliqué que l'imagination créatrice des littérateurs, il vaut mieux se borner à causer avec eux *.
1. J^ veux corriger en quelques mots ce que mon texte parait avoir de désobligeant pour Texpérimentation psychologique. Je maintiens ici ce ^ïocj'ai toujours cru, que, des trois moyens d'investigation qui nous sont permis en psychologie, Fenquéte, Tobservation et l'expérimentation, c'est ce dernier procédé qui donne les résultats les plus précis, les plus sûrs, les plus objectifs. Seulement, iorsqu*on ne veut pas se contenter d'obtenir une vérité de moyenne, lorsqu'on désire connaître les nuances d'une per*
Je dirai encore, pour finir, que M. Hervieu, m*ayant adressé un certain nombre de billets pour nos rendez-vous du matin, j'ai soumis ces billets, la signature supprimée, à quelques graphologues; ce n*est pas que je tenais beaucoup à savoir ce que récriture de mon auteur pouvait inspirer au.v adeptes de cet art subtil; non, j'étais plutôt curieux de constater comment lui-même réagirait, à l'audition des jugements souvent brutaux qui étaient contenus dans les esquisses graphologiques de son caractère.