‹ L'année psychologiqueChapitre 5 sur 205 · PORTRAIT · texte numérisé non relu

PORTRAIT

Bien que la question de psychologie que je me propose d'élucider soit très spéciale, presque technique, — en effet, il s'agit tout simplement de savoir comment M. Hervieu travaille, — je devine que plusieurs de mes lecteurs n'ont ouvert ces pages que pour satisfaire une curiosité profane, et qu'on va me demander : « Comment est-il fait? » Malheureusement, je n'ai point le talent qu'il faudrait pour trousser un portrait physique; et je renvoie les curieux aux vitrines de papetiers, où les photographies d'Hervieu figurent, en costume officiel, parmi les hommes célèbres et les têtes couronnées. Ces photographies sont nombreuses et variées. Leur nombre ne tient pas à ce que M. Hervieu a, comme Pailleron par exemple, un culte pour sa tête; il m'apprend qu'avant de devenir célèbre, il s'est fait rarement photographier; et il ne possède pour ainsi dire aucun portrait de lui entre seize et trente-deux ans. Puis, les photographes sont venus à moi; et il les a laissés venir, permettant aux uns de photographier sa télé, aux autres sa main, avec une courtoisie à fond d'indifférence et de détachement *. En parcourant sa collection de portraits, on est frappé d'y rencontrer constamment une physionomie rétléchie, sou-

sonnalité particulière, lorsque, enfin, dans celte personnalité, on cherche à mettre en lumière des fonctions extrêmement complexes, la méthode d'expérimentation proprement dite, avec des tests et des instruments, n'est applicable qu'à la condition d'être poursuivie avec lenteur pendant très lonp^temps. Une expérience rapide ne donne que des résultats très particuliers et souvent inutilisables. Voilà pourquoi j'ai surtout employé ici la simple conversation, qui est une méthode mixte, tenant à la fois de l'enquête et de l'observation. J'ajouterai que la présente étude a comme dessous tout un nouveau programme de psychologie individuelle, que je n*ai encore formulé nulle part, et qui est en progrès sur l'ancien programme que j'ai publié il y a dix ans avec V. Henri. (Année psych.. Il, p. 4U.)

{. " Ne me faites pas si dédaigneux de ce naïf plaisir quon a à roir ses traits représentés -, me dit-il pendant la lecture de mon manuscrit : , Quatre peintres et un dessinateur ont fait mon poi*trait ».

cieuse, nettement mélancolique, qui a dû faire le désespoir des photographes, et qui du reste est bien celle qu'on a devant les yeux quand on regarde Fauteur au repos.

Laissant de côté la douzaine de portraits de M. Hervieu qui ODt été publiés un peu par toutes les revues illustrées, j'en ai choisi un, inédit, qui m'a plu, par sa ressemblance non pas seulement physique mais morale. C'est celui que je reproduis. Il date de décembre 1902*.

Ce que la photographie met insuffisamment en lumière, ce sont les dimensions du crâne et du menton, que je juge exceptionnelles, comme valeurs absolues, autant que comme valeurs relatives au reste de la tête. J'ai mesuré les trois diamètres du crâne selon les rites de l'anthropométrie, et j'ai obtenu des chiffres tout à fait rares. Le diamètre antéro-postérieur maximum est de 200 millimètres, le transversal, 163 ; la hauteur crânienne, 130*.

J'ai mesuré plusieurs centaines d'adultes, en France, et n'ai rencontré que bien rarement ce diamètre antéro-postérieur de 200 millimètres. Quelle signification faut-il attribuer à ces chiffres? On n'en sait rien au juste, car on n'a pas encore fait, malgré toutes les ressources que Paris fournirait à cette étude, l'anthropométrie des grands hommes, en tenant compte de la race, du degré de culture, et du milieu social. Tout ce qu'on peut plaider en faveur des « grosses têtes », quand elles ne sont pas pathologiquement agrandies par l'hydrocéphalie ou un processus d'hypertrophie, c'est que les grands hommes ont un cerveau dont le poids dépasse d'ordinaire de 150 grammes la moyenne (Manouvrier); mais ce chiffre n'a qu'une valeur de moyenne, dans laquelle s'éteignent de nombreux et importants écarts individuels dont la signification est inconnue; par conséquent, cette vérité de moyenne ne doit s'appliquer qu'à des moyennes et non à des individus. Et puis, autre réserve, le développement crânien n'est pas exactement parallèle au développement cérébral. Pour ce qui est des dimensions insolites du menton, qui est long et carré (70 millimètres de hauteur à partir du point sous-nasal, et 42 à partir du milieu des

1. Mille remerciments à M. Boyer, photographe, qui a autorise cette reproduction.

2. Autres mesures prises sur M. lïervieu : diamètre frontal, 114; diamètre bizygomatique, 144: diamètre biauriculaire, 140; diamètre bigoniique, 116; hauteur du visage, 130. Pour les méthodes et les repères, je Tentoic à mes précédents articles. Voir notamment : Technique de la mensuration de la tête vivante, Année Psychologique, VII, p. 314.

MEMOIHES ORIGINAUX

lèvres, et ii6 de largeur bigoniale), la signiOcation des chiffres est encore plus obscure; pour mémoire, rappelons, et avec tout le scepticisme nécessaire, que les physiognomonistes localisent dans le menton Ténergie de la volonté.

Le reste du corps n*est pas en harmonie avec les fortes dimensions de la tète, mais le défaut de proportion n'a rien de choquant. La taille (f m. 71, chiffre donné par M. Hervieu, très précis en matière de chiffres), est un peu supérieure à notre moyenne française (celle-ci est de 1 m. 65); les épaules sont larges, et la poitrine me parait bien développée; le poids est de 67 k. 500. L'embonpoint est faible, il y a plutôt une tendance à Tamaigrissement, et les joues sont un peu creuses; la force musculaire est moyenne (42 k. de pression dynamométrique main droite et 38 main gauche). Il est droitier, sauf pour donner des cartes et jeter des pierrres, quand 11 s'est avisé de faire des ricochets sur Teau. Ce n'est pas un homme de sport. Il a pratiqué, il y a quelques années, la bicyclette, à Paris même, et il est allé jusqu'il l'accident de machine, inclusivement. Mais depuis six ans environ, il y a renoncé. Son exercice favori est la marche; il faisait,. il y a quelques années, des excursions à pied, de 10 ài 12 heures, dans les Alpes, supportant la fatigue avec endurance, et pouvant gravir des pentes rapides sans beaucoup d'essoufflement : il était bon ascensioniste, et descensioniste au pied moins sûr. Depuis quelques années, il mène, à Paris, qu'il quitte à peine pendant un mois d'été, une existence sédentaire ; il se lève à 8 heures, travaille un peu le matin, après avoir parcouru une demi-douzaine de journaux, déjeune, chez lui, et consacre son après-midi au travail littéraire, de 1 h. i/2 à 6 h. 1/2 du soir; le soir, il sort, dîne en ville, va au théâtre, etc. Il a constaté une incompatibilité personnelle entre l'intensité d'une vie musculaire et un travail intellectuel suivi; après essai, il a renoncé à faire, par mesure d'hygiène, des promenades à bicyclette le matin, quand il devait travailler l'après-midi, parce que la dépense musculaire du matin lui laissait une lassitude non seulement du corps, mais de l'esprit : que la fatigue soit physique ou intellectuelle, nous dit-il, son siège est le même organe : le cerveau. Je note moins la théorie que l'observation sur laquelle l'auteur l'appuie. Il résulte de ses confidences qu'il est en possession d'une santé de deuxième qualité; il est petit mangeur, gros dormeur, et arthritique, d'origine goutteuse. Son père est mort à 70 ans, d'une goutte remontée.

Parlons un peu de son attitude, de son geste, de ses jeux de physionomie; c*est un ensemble vivant qui exprime parfois très fidèlement, pour qui sait le comprendre, une partie de la psychologie des personnages, et qu'à défaut d*une description verbale, toujours très vagué, le cinématographe pourrait donner de manière amusante et anecdotique si on l'appliquait à quelques-uns de nos contemporains qui en valent la peine.

Pour bien peindre l'attitude que M. Paul Hervieu a eue avec moi, — je dis : avec moi, car une attitude est surtout une adaptation, et varie avec le milieu comme la valeur du numérateur avec celle du dénominateur, — je ferme les yeux et je cherche à me rappeler comment j'ai été reçu par d'autres auteurs dramatiques, quand, il y a dix ans, je les visitais avec Jacques Passy. M. Hervieu ne ressemble à aucun. Il n'a ni la bonhomie puissante de Dumas, ni l'activité endiablée de M. Sardou, avec son curieux accent autoritaire et son fond de bonté, ni le bavardage incanalisable de Becque, qui m'a reçu dans une chambre nue et en désordre comme après une saisie, ni la courtoisie chagrine et méfiante de Pailleron, ni la bonne humeur, l'optimisme, la verve drue, le rire ironique de M. de Curel, ni la silhouette falote de Meilhac.

Notre auteur nous donne l'impression d'une nature discrète, attentive, rentrée, sobre de geste, de voix, de parole, et un peu triste. D'abord, il écoute, car il sait écouter, et longtemps, et avec patience. Cela doit être rare, chez un académicien, ou tout simplement chez un homme arrivé, car ceux que la fortune a gâtés prennent le besoin de se démontrer et de se débiter en monologues. M. Hervieu reste constamment assis en face de moi, à la table où je prends des notes; et le fait seul de conserver, pendant plus de deux heures, l'attitude assise, quand on n'y est pas obligé, montre une nature qui répugne un peu à déborder dans le -sens moteur; certes, ce n'est ni un gesticulateur, ni un bavard. En général, je puis même dire toujours, il me laisse l'initiative du sujet à discuter; il attend ma question, l'examine, )a pèse, puis répond^ et répond sans précipitation. Sa voix, que j'entends encore, est grave, un peu sourde, d'une articulation parfaite, à la fois énergique et douce, avec une curieuse élévation dans la hauteur du son à la fin de chaque phrase; à ce moment, le débit se ralentit dans un effort d'analyse. M. Hervieu montre constamment un désir visible d'atteindre le degré le plus élevé d'exactitude; et par là, je le dis bien franchement, il a gagné

Googk

tout de suite ma profonde sympathie d'homme de science. A mes questions, il répond directement, jamais à c^^té ; il ne j digressionne pas, il reste courtoisement h, ma disposition, il

m'attend. Une fois seulement, jugeant qu'il ne lui était pas > permis de répondre, il n*a pas éludé ma question, ce qui lui

aurait été bien facile, et a préféré m'avertir qu'il se taisait. A • • d'autres occasions, il m'a fourni des renseignements qui étaient

Lv ' pour moi seul, parce que la confidence faisait intervenir des

noms de tiers, A l'égard de ceux-ci, sa prudence de langue témoigne d'un sens social très développé; quand ces tiers sont > . des morts, et des morts qui lui sont chers, comme Daudet, par

exemple, ou Flaubert, ou Pailleron, il est attentif à ce qu'aucun ^ de ses mots ne manque de respect au sentiment de piété ou de

/ reconnaissance qu'il leur garde. Tout cet ensemble marque un

7 •■ esprit très maître de lui. 11 avoue qu'il donne à ceux qui ne le

J é connaissent pasTimpression d'un être fermé. « Ce*/, ajoute-t-il,

I } comme une maison dont les fenêtres ont leurs rideaux tirés, »

^ Je ne me charge pas de pénétrer les causes internes, proba-

J blement nombreuses et compliquées, qui maintiennent chez

r lui cette action d'arrêt; mais c'est l'attitude môme que je sou-

l: ligne, parce qu'il importe de la souligner pour donner leur

véritable sens aux réponses de M. Hervieu. D'après ce qui pré- ■; cède, il doit être entendu que ses réponses, ayant toujours été

^ voulues, profitent de la vérité que la réflexion assure, en per-

dant un peu de celle que le laisser-aller permet parfois de découvrir. Pour tout dire, ce que nous saisissons dans ses dépositions, c'est surtout M. Hervieu tel qu'il s'efforce d'être.

HÉIIKDITÉ. ENFANCE. DÉBUTS

L'étude de l'hérédité et de l'enfance, chez M. Hervieu, manquerait d'intérêt pour l'histoire de son esprit, s'il fallait refuser tout intérêt à un résultat négatif; nous allons voir en effet que, par l'examen de son ascendance, on n'arrive à saisir en lui aucune preuve d'hérédité littéraire, et qu'on peut même douter qu'il présente les signes d'une vocation bien marquée pour les lettres. El cependant, je me suis longtemps attardé à le questionner sur les impressions qu'il a conservées de son enfance et surtout sur le caractère que d'autres lui attribuaient quand il était enfant; je crois qu'une personne répond plus sincèrement et plus exactement à ces questions-là qu'à celles qu'on

A. BINET. — LA CRÉATION UTTÉUAIRE il

pourrait lui faire sur son caractère actuel; car TenfaDce, cela semble tellement séparé de nous, non seulement par les années mais par les évolutions intimes, qu*on a Tillusion d*cn avoir perdu la responsabilité, et qu'on ne craint pas la franchise des confidences. En réalité, ces confidences doivent nous instruire bien plus qu'on ne croit sur la psychologie de Thomme adulte; S80$ vouloir examiner la question passablement obscure de l'évolution du caractère, on peut bien admettre qu'une partie de ladulte est déjà dans Tenfant.

H. Paul Hervieu est né en 1857, àNeuilly-sur-Seine; il appartient à une famille de commerçants; son père, originaire des eoTÎrons de Caen, habitait Paris; les parents de son père étaient normands. Ilervieu est un nom normand ou breton. Probablement Torigine de la famille paternelle était bretonne; mais on ne le sait pas au juste : car, son père étant né en 1801, les souvenirs d'origine se trouvent rejetés au xvni' siècle. Sa mère était parisienne, avec des ancêtres briards, venus de Coulommiers. Parmi les ancêtres de son père, on citerait Maltilàtre. C'est le seul ascendant littéraire qu'il se connaisse : encore le dêclare-t-il problématique. Ce qui est exact, c'est que la mère de son père portait le nom de Malfilàtre. La famille pateroello était une famille de fermiers; elle était nombreuse; son piTO avîiit plusieurs frères; la famille de sa mère était plus rt^streiiile, sa mère n'avait qu'un frère, ot celui-ci n'a laissé qu'un (ils,

Paul HtTvieu est arrivé le cinquième de six garçons, dont i:iii(\ sont actuellement vivants, et dont aucun n'a fait une carri'To dans les lettres; à sa naissance, son père avait cin([uante- MX ans et sa mère trente-six. Par certains traits de physionomie, il rappelle ses deux parents. Le menton en saillie* est j>atcrnel. lr;< yeux sont de sa mère. Il croit avoir reçu surtout Tinlhicmce physique de son père. Ayant perdu celui-ci dtî très bonne heure — il avait treiz»* ans — il est resté un peu son maître; ses frrTr^s étaient plus âgés que lui do dix à quinze ans. Les cir- • ODstances lui ont donc permis de se diriger tout seul. Il a ;rr:in(ii au{»rès d'une mère excellente, t»t a vécu av(*c elle sans jamais la quitter, jus([u'au moment où il l'a perdue. Leurs natures étaient trop différentes pour que celle-ci ait eu quehiue influence sur son évolution. De son père, il se rappelait un(» parole dite quand il était tout enfant : ♦< Toi, lu ne seras pas 'lans les affaires, tu feras ton droit >». Il s'est souvenu à temps de ci'tle expression de volonté.

' / On lui fit suivre les classes d'une institution à Neuilly-sur-

Seine, avant la guerre. A cette époque, il était assez bavard,

,jjlt$ bien plus qu*à présent, et d'humeur très gaie; il se rappelle

qu'un de ses camarades disait de lui : « Il rit toujours ». Il avait

^. du fou rire en classe; il en a encore, mais très rarement. Son

' -^ entourage, qui le sait pensif, souvent las, mélancolique, se

Nf retourne pour le voir rire follement, sous certains effets de

comique. Il était très susceptible et même irascible, mais sans emportement. Avec ses camarades, il ne s'est battu que deux fois. Dans les jeux, il se montrait, sinon chef de bande, du moins organisateur de projets. Pour l'anniversaire de sa naissance, il fabriquait laborieusement des pâtes de feux d'artifice qui ne marchaient jamais. Il avait sa boîte à outils. Il en a encore une, et trouve du plaisir à réparer de petits objets, des montres et des pendules, comme à chercher des rébus dans les journaux illustrés.

Au demeurant, un bon élève, comme discipline; il n'a jamais fait de fugues ni commis d'actes de révolte. Mais il flânait beaucoup. Chez lui, sa mère l'installait à faire ses devoirs dans sa chambre; et il entend encore la voix maternelle qui, de la pièce voisine, le rappelle à l'ordre : « Paul, tu ne travailles pas! »

Au lycée, il tenait un rang honorable, sans être dans les premiers. 11 est entré à Condorcet en cinquième. Ses places, qu'il nous cite de mémoire (notons), ont été : trentre-quatrième, dix-septième, cinquième, en version latine. En fin d'année, il a obtenu le second prix de version latine qu'il a encore eu dans la classe de troisième. Pendant la guerre, on le met au collège de Boulogne-sur-Mer. Il est premier à la première composition d'arithmétique et dernier à la dernière. Sa mémoire était tenace et précise, et elle est restée excellente. Il s'est montré bon élève dans les études où une application immédiate suffisait; mais tout ce qui exigeait un long effort, comme l'histoire, les mathématiques, n'était pas son affaire. Son professeur de troisième, Feugère, inscrivait déjà sur une de ses narrations françaises : « a l'instinct du style littéraire »; il avait alors quinze ans.

J'ai lu sa dissertation philosophique de baccalauréat. On lui a fait comparer le souvenir à la rcminiscerice; son brouillon ne me paraît pas révéler une grande aptitude psychologique, mais on y rencontre des bouts de phrase ingénieusement tournés.

Sa santé, pendant ses années d'enfance, a laissé à désirer.

n se développe lentement, reste chétif, sujet aux rhumes et aux angines jusqu'à ce qu'on lui fasse Tablation des amygdades; on devine une existence un peu renfermée, dont le développement se fait en dedans; enfant, il était, dit-il, « d'essence timide », et le conseil que sa mère répète souvent : ce II ne faut pas se mettre en évidence » parait aller dans le sens de ses préférences. Il gardera longtemps encore cette timidité; jeane homme, il aura des hésitations qui l'arrêteront sur le seuil des magasins : plus tard, la nécessité de parler en public le préoccupera. Tant mieux pour nous, le timide accumule en lai des trésors d'émotions, qui, conservées par la mémoire, avec les circonstances où elles sont nées, peuvent devenir de la matière littéraire. Je signale en passant cette qualité mentale et je me demande si malgré l'assurance et le sang-froid que peut communiquer à la longue une situation de lettré officiel, l'enfant timide peut avoir disparu sans laisser aucune trace.

\ ces exemples d'émotivité, il faut ajouter, pour les corriger peut-être, des exemples contraires de précocité dans le bon sens. Elevé dans la religion catholique, par une famille dont les femmes pratiquaient, M. Hervieu « n'a jamais eu la moindre pombilité de compréhension de ce qu'était la foi ». Dans la retraite du catéchisme, car il a fait sa première communion, comme tout le monde, il s'effrayait de l'idée de la damnation étemelle, mais en même temps, son bon sens, déjà éveillé, ne comprenait rien à cette contradiction : « je serai damné si je ne avis pas^ mais je ne peux pas croire à volonté ». On est très frappé de rencontrer un tel exemple de résistance à l'automatisme chez un enfant aussi jeune; il faudrait peut-être ajouter : une telle absence d'émotivité, car la foi n'est pas seulement de la suggestion, elle est aussi un besoin d'adoration et vénération. Je crois bien, d'après les résultats d'une enquête que j'ai faite, à l'instar de plusieurs auteurs américains, que 8ur cent enfants qui ont été élevés dans les mêmes conditions religieuses que M. Hervieu, il n'y en a pas dix qui arrivent comme lui, par la seule force de leur esprit critique, à l'affranchissement de la pensée '; la plupart ne rompent le charme

1. M. Hervieu n'accepte pas mon interprétation, qu'il trouve trop élogieuse pour son petit bon sens d'enfant. II écrit la note suivante : « Je n'ai pas le iouvenir ni le sentiment (Tavoir exerce alors^ et en ce sujets des facuités critiques. Je me trouvais fermé à l'enseignement essayé -. Cette rectification ne m'a pas convaincu. Remarquons en passant combien les notes qu'il écrit pour nous sont concises et denses. Ce sont les qualités d'an esprit qui constamment cherche à faire court.

que par le secours d*uD étranger, qui, pour les femmes, à ce que j'ai remarqué, est presque toujours un cerveau d'homme. M. Hervieu me paraît n'élre, comme fond de nature, ni religieux, ni mystique, ni superstitieux; il ne croit à rien, ni à la télépathie, ni au spiritisme, ni à la chiromancie, ni à la graphologie, ni aux pressentiments, ni à certaines influences fatidiques; Tidée de Tanéantissement de Tindividu après la mort ne le hante pas; il accepte cette idée; dans des moments de soucis cruels, il Ta même accueillie comme un repos; en vie normale, il n'y pense pas. Ce n'est pas là, ce me semble, de l'indifférence vraie, provenant soit d'un manque d'aptitude et de goût pour les spéculations philosophiques, soit d'une insensibilité pour les horreurs de l'au delà; c'est plutiH le scepticisme d'un esprit qui a examiné le problème et accepte une solution négative avec résignation *.

Au sortir du lycée, le souvenir du conseil paternel lui revient à propos et le suggestionne à distance; il se décide à commencer son droit. Le droit, c'est la carrière des sans-vocation. M. Hervieu ne fut pas un assidu des cours; il fait son droit chez lui, à grands coups de Mourlon, le manuel favori de l'époque; il pousse l'élude jusqu'au premier examen de doctorat, un examen sévère de droit romain. L'envie lui prend de s'essayer à la parole, et après avoir fréquenté en qualité de troisième, puis de deuxième clerc, une étude d'avoué, il prête serment au Palais, se fait inscrire stagiaire au barreau, et vient demander à Bétolaud, le bâtonnier, son inscription sur la liste des avocats d'office. Son cœur de timide battait en traversant les vastes couloirs du Palais; de sa loge sortait une petite tête sans poils, dont l'extrême jeunesse aurait pu prêter aux moqueries des confrères plus âgés. Bétolaud reçut le postulant avec une gravité paternelle, et à sa demande de plaider, l'engagea à attendre plus de maturité. J'ai vu une photographie de Hervieu, datant de cette époque; elle est si juvénile d'aspect qu'on hésite sur le sexe. En sortant du cabinet de Bétolaud, le jeune homme eut un accès de dépit; il prit une résolution brusque qui, d'un coup, changea tout son avenir.

i. Noie de M. Hervieu : • Je me sens pris souvent d'un besoin de réfléchir en vain sur les causes originelles et les causes finales. JWprouve brièvement^ je connais la stupeur passagère d'exister *. Cette dernière réflexion ne peut provenir que d'un esprit à tendances philosophiques. Cette stupeur passagère d'exister exprime admirablement le trouble indélinissable. presque vertigineux qui vous vient parfois, quand, au lieu de faire des phrases sur le problème de la destinée, on se borne à le sentir.

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11 renonça au droit, et se rendit directement chez un de ses amis, qui le fit entrer dans le cabinet, nouvellement constitué, de M. de Freycinet; de là, il passa au ministère des AfTaires étrangères, qu'il devait quitter quelques années plus tard, jwur se donner entièrement à la littérature.

Vingt ans après, le jour de sa réception à TÂcadémie française, il retrouvait Bétolaud, qui le félicita sur la manière dont il avait prononcé son discours. « Vous ne vous doutez pas, répondit Paul Hervieu, que c'est à vous que je dois d'être ici. — Oui, répondit Bétolaud, Ployer ma dit cela. — En ce tcmpsla, vous m'avez empêché de plaider, vous me trouviez trop jeune ». Et de sa voix solennelle et lente, Bétolaud répliqua : « C'est que je vous trouve encore aujourd'hui Tair trop jeune. >> C'est par boutade qu'il abandonne le droit; c'est par raccroc qu'il écrit sa première page. 11 voulut rendre service à un ami plus âgé, qui, pressé de terminer un livre promis, lui en confia un chapitre. Le jeune diplomate prit alors, pour la première fois, conscience de lui-môme. 11 avait vingt-deux ans. Pour la première fois? Non, pas tout à fait, il avait déjà commis quelques vers; ce sont des vers d'adolescent, qu'il a jugé inutile de publier. Plus tard, en étudiant l'évolution intellectuelle de Pailleron, son prédécesseur à l'Académie, il s'est aperçu qu'il avait lui-même parcouru une évolution pareille, suivant une ligne qui me paraît, à moi, très régulièrement ascensionnelle. Commf'ijçaul par la poésie, il a continue^ar des aiiicles, des contes H «les nouvelles, dont les premiers essais étaient encore imprégnés d'antiquité grecque et latine; puis, peu à peu, l'œuvre sélargit ; à la nouvelle courte succède le roman copieux : Peints por Euv-nithnes^ V Armature; puis encore, par un développement naturel etprogressif des qualités d'action qui prédominent dans >es derniers romans, l'œuvre se transforme et aboutit au théâtre. •' Mnn pfftif. me dit un jour Daudet, le théâtre et le roman, c^est il mhiiP, chose. » Cet encouragement me rendit réoeur et oseur. Jetons un rapide coup d'œil d'ensemble sur les faits précédérif.s, et voyons quelle conclusion on peut en extraire, relativijmi;nt â l'hérédité de M. Hervieu et à sa vocation pour les lettres.

Malgré b>s beaux travaux qui ont été publiés sur rhérétlilé p\vcholo^ique, la réalité et l'importance de cette iiitliience restent toujours discutables, par suite des diriicullés (ju'on trouve à séparer ce qui, chez l'individu, a été trausmis niaténelleraent par les éléments sexuels, et ce qui revient a Vai:Uoi\

morale de la famille, de Téducation, de rimitation, à raction physiologique du milieu, et même aux combinaisons du hasard. Pour M. Hervieu, la question d'hérédité ne se pose même pas, puisqu'il ne compte aucun ascendant littéraire, à sa connaissance.

La vocation représente, avec l'hérédité, la part de Tinstinct dans notre destinée; c'est ce que nous tenons des autres, ce qui n'est pas nous, notre volonté, notre liberté, notre choix. Volontiers, M. Hervieu admet que le rôle de la vocation dans son talent d'homme de lettres est très petit. Je ne peux pas me rendre compte s'il exagère ou non dans le sens de ses désirs, quand il me dit: « Tai été un littérateur volontaire; y aurais pu tout aussi bien faire une carrière dans les ambassades. ■

En tout cas, j'ose affirmer qu'il ne constitue pas, comme certains mathématiciens, peintres et musiciens, un génie partiel, donirintelligcnce peut rester médiocre dans son ensemble ; chez lui, tout l'ensemble des facultés est de même niveau que ses facultés de littérateur.

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