PROCEDES DE TRAVAIL
Nous voici assis, M. Hervieu et moi, dans un cabinet de travail, qui est clair, élégant, un peu petit; un coup d'œil jeté autour de moi me montre qu'il règne une certaine discipline dans ce milieu. Nous sommes entourés de livres nombreux. Ce sont pour la plupart, des romans, auxquels se mêlent très discrètement quelques ouvrages d'histoire et d'érudition; ils sont bien rangés sur les rayons des bibliothèques, et aucun ne s'attarde sur les canapés et sur les chaises. Nous prenons déjà l'impression que nous sommes chez un homme ordonné. Son exactitude aux rendez-vous est, dit-il, poussée jusqu'à la manie, et je puis lui rendre ce témoignage qu'il est exact à la minute. Il a aussi l'habitude, qui se perd, de répondre soigneusement aux lettres qu'on lui adresse; je signale le fait au risque de donner des tentations aux chasseurs d'autographe. Petit détail typique, dont la valeur m'a été signalée par un graphologue (M. Eloy) : il est de ceux qui, écrivant une lettre, commencent par l'enveloppe; et s'il déroge à cette habitude, il s'en aperçoit. Voilà bien des signes auxquels on reconnaît l'ordre et le soin. Qu'en pense-t-il? Très modestement, il répond que si des amis l'ont appelé : « Un petit rangée un petit ordonne », en famille,
il s^était attiré par des négligences ce reproche contraire : « Ah/ tu es bien un artiste! » Mais tout est relatif. J'atteste encore que tous les documents que je lui demande, il les a dans ses tiroirs aune place connue, et me les tend sans longue recherche. Il met la teain de suite sur sa collection de photographies, et sait où il faut aller chercher son brouillon de dissertation française aa baccalauréat, car il Ta conservé. Qui de nous en a fait autant? n est un peu jaloux de son ordre, range tout lui-même, et n aurait aucun goût à mettre au fond de ses affaires qui que ce soit. Il se sent des besoins d'indépendance. Il n'a jamais tra- ^llé avec un secrétaire, et y serait hostile. Un tel homme devrait tenir le journal de ses impressions; après un seul essai, il y a renoncé tout de suite, parce qu'il a jugé qu'il n'aurait pas le temps de le mettre régulièrement à jour. Note-t-il SCS dépenses? Non, mais ses recettes; et, plus précisément, ses gains littéraires, afln de constater, sous une forme palpable, son progrès annuel. Il y a là-dedans un besoin de prendre conscience de soi, un effort pour se rendre compte de sa valeur sociale : « J'y trouve aussi^ me dit-il, une satisfaction ^amour-propre ».
Cest bien l'amour-propre, ce me semble, qui est chez lui le principal ressort ; la satisfaction de gagner de l'argent arrive là surtout comme démonstration d'une situation agrandie; on peut encore imaginer d'autres mobiles, comme le plaisir dV'crire, le besoin de faire triompher ses idées, ou encore une forme particulière d'altruisme, recherchant dans le succès la sympathie des autres. Je ne crois pas M. Hcrvieu très sensible à ces trois derniers excitants. Il m'a affirmé, j'ajoute ce détail intéressant, que la perspective d'une gloire posthume le laisse indifférent; il ne la comprend même pas.
Voyons maintenant comment il travaille.
•' Je suis le contraire de V improvisateur^ me dit-il; je suis pkin de précautions et de scrupu/es ». Il ne se partage pas f*nlrc plusieurs travaux différents; il n'accumule pas dans ses tiroirs des œuvres à moitié faites; il ne travaille qu'à une seule œuvre, elle devient sa pensée constante, et il s'y donne tout entier. C'est le contraire de l'éparpillé.
Cette œuvre, il ne l'entreprend que lorsqu'il on connaît d'avance la destination; la Course du flambeau a été écrite pf»ur M™" Héjane, et le sujet de lluroitjne était convenu avec M*'' Sarah Bernhard. Il n'a jamais rien commencé qu'il n'ait terminé; et même, il se sent assez maître de ses facultés de
L'a.'V.VÉ'^ PSYCBOLOCIQUE. X, 2
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travail pour fixer la date de livraison de son manuscrit. Deux de ses romans, Peints par eux-mêmes et VAinnaturey ont été composés è. mesure qu'ils paraissaient, Fun en feuilleton, Tautre en livraison, et par conséquent avec la préoccupation constante du nombre de lignes qu'il fallait exécuter chaque jour pour ne pas être pris par le temps. Je ne sais pas si les confrères admireront cette sûreté dans le travail d*exécution. Plus d'un dira qu'il se résignerait k se faire aussi méthodique que M. Hervieu si on lui garantissait la représentation de toutes les pièces qu'il écrit. Il n'en est pas moins vrai que la méthode de M. Hervieu est une expression curieuse de sa personnalité; si, d'une part, elle exclut la fantaisie de ceux qui écrivent, sans souci du lendemain, des œuvres dont la beauté les a séduits, d'autre part, elle nous démontre chez l'auteur la faculté de faire ce qu'il veut, de le faire quand il le veut, sans se sentir paralysé par l'énervement que cause le rapprochement de l'échéance*.
Cette influence de la volonté se fait sentir dans tous les détails d'exécution. M. Hervieu se consigne chez lui. H décide qu'il travaillera tous les jours, de telle heure à telle heure, et il obéit à cet ordre, pendant plusieurs mois successifs, sans y manquer pour ainsi dire un seul jour. Zola faisait de môme; il consacrait sa matinée au roman en cours, et écrivait chaque matin un nombre pareil de lignes. M. Hervieu, qui dîne toujours hors de chez lui, qui passe ses soirées dans le monde, qui se couche tard et a besoin d'un long sommeil, ne se réveille pas le matin avec l'esprit assez dispos pour la production littéraire. Il se lève à 8 heures, dépense sa matinée à de menues besognes, lit des journaux, beaucoup de journaux, s'acquitte des rendez-vous qu'il a fixés, et gagne ainsi l'heure de son déjeuner. C'est vers une heure qu'obéissant à l'ordre qu il s>st donné, il commence sa séance de travail". Cette séance se prolonge régulièrement toute l'après-midi,
1. Note (le M. Hervieu : uJe ne cois pas venir Véchéance du travail pro» mis avec tramjuiUilé. Mais la perspective de Céchéance est u?i stimulant qui m*a souvent préservé d'un peu trop de (joùtpour Voisiveté ».
2. II a fait, à un certain moment, Pcmploi d'excitants arliflciels, comme la coca, dont il a bu jusqu'à une demi-hou teille par jour et il me donne d'intéressants détails sur l'action de cette drogue : • L'Inconnu a été écrit sous Pinfluence de la cocai cela me rendait plus maître de ma volonté laborieuse : mon attention ne te détachait plus du travail; je m'y acharnait^ fy passais des nuits, Tai poursuivi la méthode pour rKxorcïsce, qui en sent la trace... ce sont des ouvrages à tendances fantastiques -.
L'auteur a renoncé depuis environ quinze ans à celle intoxication.
jusqu'à 0 heures moins le quart, où Tinterruption se fait par l'entrée du doniestique. « On m^apporte le Temps, ma récréation rommence. » Quelquefois, ayant saisi un joint, il travaille nae heure de plus; mais c'est assez rare. A 7 heures, M. Her- Tieu s'hatiille et sort. Cinq fois par semaine environ, la journée recommence sur le môme plan; le sixième est le jour de TAcadémie; le septième est le dimanche, jour de repos.
Cette existence de claustration et de silence se poursuit avec tant de ponctualité que M. Hervieu, qui habite l'avenue du Bois-de-Boulogne, n'a pas encore trouvé, en sept ans, le temps de faire deux fois une promenade au bois. Et cependant il s'accuse de paresse.
J'ai cru d'abord à de l'ironie; mais c'est tout à fait sérieux. Si on lui donne raison, qui donc appellerons-nous un laborieux? Car il n'y a de mérite que dans l'effort; on n'est pas laborieux lorsqu'on travaille par goût et avec un plaisir constant; il faut en outre avoir vaincu une disposition en sens contraire; et ce sont précisément les faux paresseux, dans le genre de M. Hervieu, — et de Zola aussi, — qui sont les plus beaux exemples de volonté. En examinant de près cette question, intéressante surtout pour des moralistes, on s'apercevrait qu'en général, pour avoir des titres à une vertu quelconque, il faut avoir étouffé le germe du vice correspondant*.
La régularité de cette production litlér;iire nous cause un petit étonnement; nous avons appris que bien des gens de lettres ont la verve plus capricieuse; ils n'écrivent que lorsqu'ils se sentent « en train », et sont obligés par conséquent d'attendre patiemment le jour et l'heure de Tinspiralion, la visite de la Muse, comme on dirait pour les poètes. Ce n'est pas toujours commode. Mais les littérateurs de cotte catégorie ne se plaignent pas du tout de leur sort, et préfèrent gloser sur les autres, ce qui est bien naturel. J'ai entendu quelquesun des auteurs instinctifs, de ces « inspirés » ^, se moquer agréablement des réguliers de la littérature; témoin Edmond
1. Note de M. Hervieu : n M. Dinet me fait ohseiDev qu'il est, lui, dr ceux *ïu.rquf:lt il ne reconnaît pas de mérite à travailler, parce 'fue c'est, de leur f'^itf, sans effort et pure préférence. Je lui demande si la sniuteté, le rfênie, par exemple, ne sont pas des états supérieurs au repentir, au talent an^uis. Sotu tomhons ffaceord tpi^un professeur de morale pourrait, srul, se p7'0hf»ncer m.
t. Pour éviter toute équivo<|ue, j'appelle inspiration un Irnv.iil de mn- ''«■plion et d'exécution qui est peu soumis à la volunlé consciente <lr r;vv\i-:'jr, al>8lraction faite de la vahur littéraire de la pnxluclion.
de GoDcourt qui, me parlant des habitudes de travail adoptées par Zola, son ami ou son ex-ami, je ne sais^ disait : a C'est de la littérature de prison ». J*ai rappelé à M. Hervieu Texemple d'Alphonse Daudet, qu'il a beaucoup connu, et auquel il conserve un souvenir plein de tendresse.
Daudet, autrefois, nous a très bien raconté, à Jacques Passy et à moi, ses crises de travail : « C'est, nous disait-il, comme un surcroit de chaleur vitale qui monte au cerveau; on est pris, envahi par son sujet, et on se met à écrire avec fièvre. Alors, rien ne vous arrête; Tencrier est vide, le crayon est cassé; peu importe, on va toujours. On s'irrite contre la nuit qui tombe, et l'on se crève les yeux dans le crépuscule en attendant la lampe qui ne vient pas. On dispute le temps au sommeil et aux repas. S'il faut partir, aller à la campagne, faire un voyage, on ne peut pas se décider à quitter le travail, on écrit encore debout, sur un coin de sa malle.
« Autrefois, quand il était plus jeune et plus robuste, il travaillait à la campagne pendant 18 heures par jour; endormi à minuit, il se levait dès 4 heures du matin, en même temps que la fermière de la maison voisine. L'esprit encore engourdi, il passait deux heures à recopier le travail de la veille, occupation machinale qui rallumait son inspiration. Dans la journée, il prenait à peine le temps de manger, se faisait servir son dessert et son café sur sa table de travail.
« Aujourd'hui, il ne peut plus se permettre ces belles folies, mais, quoique fatigué par les insomnies, il travaille toujours par accès, avec hâte, fièvre, et un frémissement du bout des doigts.
« Au moment où nous lui rendons visite, il vient d'être repris par un sujet qu'il avait dans la tète depuis 15 ans, et qui l'avait laissé jusque-là parfaitement tranquille; puis, ce sujet, un beau jour, l'a passionné; et maintenant, il y travaille constamment; hier encore, il souffrait horriblement; chloral, antipyrine, morphine, il a usé de tout pour continuer à travailler*. »
M. Hervieu écoute mon récit avec intérêt, il se recueille, puis constate que chez lui, la crise de travail a toujours été bien légère; il se rappelle que, parfois, quand la séance est terminée, et qu'il est en train de passer son habit pour sortir, il est revenu à. sa table pour ajouter quelques mots au manu-