I.'AXKÉE PSrCHOLOGIQUB. X
drais avoir fait nniti^ Timpression qui se dégage de toutes ces consé([uences de ralTaiblissement psychique du malade : de ces actes délictueux toujours accomplis de la même façon, de ce péle-mèle d'idées de satisfaction puérile, de richesses, de grandeur, ambitieuses, d'aflirmations absurdes que rien ne motive, tout à Topposé de la vie antérieure du malade et des souvenirs qui peuvent lui en rester, acceptées pourUmt par lui comme toutes naturelles.
Hélas, de tout cet en dehors, de toute cette activité de façade, il ne reste bientôt plus grand'chose; peu à peu le malade arrive à ne plus reconnaître même son image dans une glace, à ne plus retrouver, non pas seulement sa maison parmi d'autres, mais même sa place à table, ni son lit au dortoir; peu à peu, plus de conversation suivie, plus une phrase terminée, plus un acte bien fait : il mange gloutonnement, sans mûcher... mais toujours sur les lèvres Téternel sourire satisfait et les seuls mots qu'il sache encore : milliards de millions, milliards de millions, que la parole même se refuse à prononcer.
C'est qu'en effet, et c'est le second trait capital de cette affection si curieuse, à cet état intellectuel déjà par lui-même si frappant, s'ajoute un embarras de la parole, non moins caractéristique. Comme Tintelligence, le langage articulé est compromis dès le début de la maladie, et, comme l'alTaiblissement intellectuel dont nous avons essayé de donner une idée, ses troubles persistent et s'exagèrent jusqu'à la phase terminale. C'est enlin aussi un désordre si spécial qu'on le reconnaît entre tous quand on l'a une fois perru. Mais il est d'une finesse telle qu'aucun procédé d'enregistrement n'a réussi à le figuiMT et (pie n'importe quelle description rest«' insuffisante à le faire enton«lrc : « C'est, écrit Magnan, une sorh* d'arrêt, de suspension ou d'elTort avant la prononciation de certains mots. 11 Y a un ressaut ou plusieurs saccades... •• Kt, (l'autre part : <« L'hésit^ition est d'abord au début à peine apjnvciable et interniillente. Elle ne s'accentue que dans h?s états émotifs, ou conséculiwment aux atta^iues^congestivos si fréquentes; il faut souvent an début, pour la saisir, |)lacerle malade dans des conditions plus difficiles (ju'une conversation banale, le faire lire ou lui faire pron«»ncei des mots inhabituels : constitution, constitutionnel, constitutionnellenient, artilleur d'artillerie. Puis riiésilatiun se marque davantag** et la parole devient traînante. Enfin ce n'est plus qu'une sorte de bredouilhîment inintelligible.
Arrêté ici, le tableau serait incomplet. Il y a surtout l»eauc.»uii d'autres troubles moteurs : treniblemeuL de la langue, projetée et retirée en arrière ï)ar saccades ijuand on prie le malade de la montrer: |)etites secousses des muscles péri-buccaux; milchonnement; incertitude plus ou moins marquée de la marche; incoordination enlin des mouvements des mains, d'abord des plus délicats puis d** ceux qui n*exig(;nl mêm(; aucune précision, et souvent aussi tremblements athétosiques des doigts...
Les troubles de l'écriture traduisent cette inhabileté mais relèvent également de la déchéance intellectuelle : « A côté de caractères rétfu-
SIMON. — RÉSUMé CLINIQUE D'ALI^
lièrement tracés il y en a d'incorrects... 1 mêlent à des lettres de grandeurs difTérenti ou redoublés, sur la table s'accumulent les il ne peut même plus signer son nom.
d-CQ^
Fragments de lettres de Job, paralytique gêné L'écriture et le contenu sont également carac niers fragments, qui sont d'une date ultérie <le l'incoordination.
On rencontre assez fréquemment aussi Je dois signaler enfin les troubles pupill
énumérer, on les trouvera décrits partout : inégalité des pupilles, absence de réaction à la lumière, myosis, irrégularité des contours.
A la longue tout cela aboutit au marasme, se termine en impotence et gâtisme.
Mais tout cela, ce sont autant de signes de confirmation et surtout de signes de détail, qui précisent la diffusion des lésions sur tout le système ner\'eux, et sans doute complètent le tableau, mais n'y sont pas indispensables. Ils existent cbez les uns, point chez les autres, et c'est pourquoi j'y insiste peu, désirant avant tout, encore une fois, dégager de tous ces troubles seulement les phénomènes essentiels, ceux que vous verrez toujours là et que vous ne verrez jamais que là, et qu'enfin vous y trouverez en permanence sous la multiplicité des accidents accessoires, souvent plus bruyants, mais inconstants ou passagers, signes de présomption, et non de certitude.
C'est de ce même point de vue que j'ajouterai à la description précédente, déjà trop longue, quelques mots concernant la forme dépressive. Elle simule assez bien à son début la neurasthénie ou la mélancolie. Il suftit pourtant, pour l'en distinguer, de se rappeler que le neurasthénique t^st essentiellement un fatigué, le mélancolique un délirant actif, le paralytique général toujours et toujours un dément avec facultés intellectuelles affaiblies. Même sous celte forme jusqu'à un certain point consciente où le malade parait par conséquent se sentir et se sent en effet atteint, le paralytique n'a cependant pas encore de son affection une connaissance exacte. Sans doute, il accuse quelques troubles, parfois intenses, céphalées, douleurs fulgurantes, changement de caractère, difficulté de se livrer à un travail suivi... mais il ne voit pas tout, il n'estime ni le degré (jue ces désordres atteignent déjà, ni surtout les conséquences auxquelles ils l'ont entraîné. Ce n'est donc pas lui, encore une fois, qui va parler, vous mettre au courant, c'est son entourage. Et toujours encore, il a paru malade, avant qu'il se voie lui-même ainsi. Il ne vient pas d'ailleurs spontanément à vous, se plaignant activement, avec nervosité et muni de petits papiers où il aura noté ses troubles d'une écriture nette et serrée ; ce sont ses proches ou ses voisins (jui ramènent et qui vous détaillent sa mauvaise santé. Puis il n'a pas seulement des troubles subjectifs, et s'il accuse, par exemple, quelque diminution de la uiémoire, ce n'est pas de sa part une affirmation exagérée... On vous dit bien qu'en effet, ce n'est plus le même homme. On vous refait le récit de ce que je vous ai cité déjà: travail défectueux et j)lus mauvais le soir que le matin, la lassitude s'accumulant; oublis et fautes de « onduite à l'occasion de tous les détails de la vie; laisser-aller de tenue et de propos... Tout cela traduisant toujours la même altération profonde. Voyez-le donc «Tailleurs; ne vous paraît-il pas d'emblét? d'une tonalité amoindrie : son attitude est alîaissée, .ses mouvements lents, comme d'un individu endormi, sa physionomie exprime, non l'angoisse, mais l'hébétude, ses discours, s'il en tient, sont obscurs, confus, pénibles, témoigTiani de l'obtusion de sa i)ensée, non d'une émotion intense
qui le déprime ou le terrifie. Cest apathie et indifférence, non tristesse et concentration.
Si, par hasard, il tombe entre vos mains, comme cela, sans renseignements du dehors, sans cette lumineuse histoire des premiers troubles, toujours semblable à elle-même, vous ne manquerez pas cependant d'être parfois embarrassé. On Ta trouvé quelquefois assis n'importe où, au bord d'une route, et à peine répond-il par monosyllabes, vous avez beau le presser de questions, sa figure ne s'anime point, il vous regarde sans expression, les traits atones... Sans doute, il vous reste les signes physiques, réflexes rotuliens, sensibilité, pupilles... ; aucun n'est sûr. La parole? mais il ne dit même pas son nom. Eh bien, cependant vous pouvez affirmer déjà la paralysie générale à ce je ne sais quoi de trop ténu pour être décrit, mais qui fait que l'on éprouve en présence de ce malade la même impression de ruine intellectuelle qu'en présence des paralytiques que nous avons décrits. C'est leur masque éteint et peu mobile, les mêmes regards quasi-vides, et, si le malade est levé surtout, vous permettant de juger l'ensemble, c'est une gaucherie singulière des moindres gestes... Vous vous rendrez compte que la vie n'est pas seulement ici diminuée par fatigue, entravée par un état émotif, mais foncièrement altérée dans sa qualité.
Généralement au reste cette inertie presque absolue, ce mutisme, ne sont que passagers, épisodes de quelques jours, quelques semaines, dans le cours de l'affection. En y revenant souvent, il est bien rare qu'on ne finisse pas par provoquer quelque manifestation plus grossière. Si vous obtenez quelques mots surtout, si peu que ce soit, vous n'êtes pas le plus souvent sans percevoir une hésitation ou un achoppement qui ne vous permettent plus d'hésiter.
A cette forme enQn se trouve souvent lié un délire hypocondriaque. Ou du moins celui-ci, quand il existe au cours de la paralysie générale, concourt à provoquer ces réactions négatives : refus de mouvement, refus de répondre, refus d'alimentation... Eh bien ici encore, outre les signes précédents, et comme lorsqu'il s'agissait des idées de satisfaction que nous avons exposées, vous trouverez, dans ces délires même, sous la variété du contenu, des caractères de niaiserie et de mobilité qui vous indiquent le fond dimentiel sur lequel ils évoluent. C'est sans y attacher plus d'importance qu'à ses millions , qu'un paralytique général vous apprend par exemple qu'il a M 3 boyaux noués à gauche et puis 13 qui n'ont pas pris de nourriture et 14 de l'autre côté ». C'est à la même connaissance de son peu d'opiniâtreté dans ses idées, qu'on doit de voir le personnel infirmier des asiles savoir très bien par expérience qu'il n'y a pas à se presser de nourrir à la sonde un paralytique qui prétend avoir le gosier bouché, parce que peu après cette affirmation, il va accepter sans difficultés la nourriture qu'on lui offre.
Je n'insiste pas davantage. Vous le voyez, quelles que soient la forme et l'allure sous lesquelles se présente devant vous un paralytique général vous y trouverez toujours, sous la multitude des manifestations qu'il vous offre, et vous pouvez toujours mettre nettement
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342 REVCES GÉNÉRALES
en lumière, par votre enquête ou vos questions, les mêmes caractères dt^mentiels, comme les mêmes troubles physiques. C*est qu'en effet, c'est, avec un ensemble de troubles physiques dont rembarras de la parole est le plus constant, un affaiblissement psychique, appréciable en toutes circonstances, et à développement unirormément progressif, qui constitue essentiellement la paralysie générale.
ALCOOLlQrES DELIRANTS
L'empoisonnement alcoolique affecte cliniquement trois formes très différentes. L'empoisonnement aigu occasionne l'ivresse et ses troubles passagers. L'intoxication chronique une obtusion intellectuelle progressive. Enfin l'alcoolisme peut se traduire encore par des accès de délire dont Lasèque et Magnan ont bien montré les caractères.
Pourquoi ces troubles divers? Sans doute les quantités absorbées, la nature de la boisson, la fréquence de son ingestion... contribuent pour une part à la détermination spéciale des uns ou des autres. Et par exemple l'alcoolisme chronique n'est guère l'aboutissant des délires alcooliques, parce que ceux-ci, provoquant rapidement l'internement des individus qui les présentent, les contraignent ainsi à des cures protectrices d'abstinence. Mais surtout, par cette variété de réactions, se manifeste déjà la diversité de constitution des organismes; nous ne connaissons que confusément les conditions qui déterminent le même poison à provoquer chez les uns des gastrites et cirrhoses hépatiques, chez les autres des troubles cérébraux, mais il est difficile de ne pas voir dans ces faits l'expression de vulnérabilités spéciales aux malades qui les présentent. Seulement, dans les cas auxquels nous faisons ici allusion, le rôle du terrain paraît encore se borner à la localisation plus précoce et plus intense sur un organe, foie ou cerveau, des effets du poison; le mode de manifestation de ceux-ci reste, en dehors de cela, essentiellement fonctirui de l'intoxication et c'est elle qui lui imprime dans chaque cas sa marque propre et toujours reconnaissable.
Je ne parlerai pas ici des alcooliques chroniques et voici pourquoi : leur hébétude progressive, leur parole empâtée, et tous les accidents qu'ils présentent, étourdissements, vertiges, résultent le plus souvent de lésions, vasculaires par exemple, causées par falrool, mais que d'autres processus pathologiques peuvent également (Mitraîner ; il s'ensuit qu'on est ici ou présence d'un ensemble clinique assez peu distinct; il ne ressortirait nettement qu'au cours d'une étude générale sur les affaiblissements intellectuels, où l'on pourrait présenter côte à côte ce qui revient à chacun; ce n'est donc pas le lieu de le faire dans cet article, qui doit se limiter aux types cliniques les plus tranchés. Parmi ceux-ci, au contraire, se placent au premier rang les délirants alcooliques. Ici, en effet, plus que jamais les observations paraissent calquées les unes sur les autres. Le contenu du délire sans doute est variable, l'histoire
anecdolique diffère d'un malade à Tautre, mais on se rend vite compte qu'il ne s'agit là que de variantes sans importance.
Ce sont les nuits d'abord qui ont commencé à être troublées. Les individus que vous allez voir bientôt délirer si nettement n'étaient tlabord qu'énervés, agacés, ne pouvant tenir en place. Il semble à cette période de début qu'il n'y a plus pour eux de position de repos possible : à peine commencent-ils à s'assoupir, qu'ils ont besoin de se mouvoir, parfois même de se lever. D'ailleurs, ta sensation mal définie qui les y oblige passe un instant après, mais pour reparaître rapidement. L'alcool paraît manifester d'abord sa présence par une action diffuse et en quelque sorte généralisée, provoquant des crampes, de brusques soubresauts et des troubles sensitîfs variés : sensations de fourmillements, de piqûre, de chute...
Mais bientôt le sommeil des individus habitués au petit verre du matin, à la goutte d'eau-de-vie du café, à la répétition sans compter des apéritifs, n'est plus troublé seulement par ces malaises : quelque temps encore des rêves jilus fréquents que d'habitude, souvent de nature professionnelle, de métier, Toccupenl; mais rapidement apparaissent les hallucinations visuelles classiques, mobiles, multiples et terrifiantes.
D'abord simplement des taches sombres, des ombres, de blancs fantômes à contours imprécis qui flottent dans la chambre, de soudaines lueurs, des étoiles, puis le malade y reconnaît des animaux ou des ennemis : araignées ou souris qui courent sur les murs; rais qui grimpent au lit, sautent sur son visage, chiens qui se précipitent, la gueule ouverte, prêts à mordre, chevaux emportés qui se dressent et vont retomber sur sa poitrine, cadavres, mains qui se posent sur lui; individus à figure grimaçante, et d'une agilité de ^Itimbanques qui le frôlent avec des airs mystérieux et menaçants, armés de couteaux ou de sabres dont il voit luire les lames, parfois déjà tachées de sang; lueurs rougeàtres, llammes rampantes qui î-'agnent ses draps, montant furieusement vei's lui... Le danger est là, menaçant, immédiat... Il se dresse sur son lit, une sueur profuse au front, tout le corps froid, dans des crises d'effroi terrible, qui lui arrachent des cris» qui le laissent épuisé.
Pourtant d'abord, aussitôt qu'il s'éveille, au premier bond, tout s'évanouit, les images disparaissent, il comprend qu'il vient d'être la proie d*un cauchemar, il se remet assez vite, il se laisse aller à s'endormir de nouveau. C'est qu'il a compté sans le rêve, qui revient aussitôt, aussi tenaillant, aussi terrible. Nouveau réveil épeuré... Et les nuits passent ainsi, dans cette recherche désormais vaine d'un repos qui ne fait plus renaître que de nouvelles agitations. Parfois seulement, au matin, un sommeil lourd; mais fatigue extrême au réveil, nouvel appel au poison.
A la longue vient l'appréhension de ces nuits terribles. Il n'ose plus rentrer chez lui, il prolonge son séjour à l'estaminet pour ne revenir que le plus tard possible. Que ces nuits au moins soient courtes l 11 sait bien que c'est dès le premier sommeil que ses
angoisses vont réapparaître. Et voici que maintenant, ces effrayantes visions ne cessent pas, mais quand il s'assied, paupières et pupilles dilatées, dans un tremblement de tout son corps, les fantômes restent là, mouvants et terribles. Oh! sans doute il se rend compte encore parfois que c'est fantastique, mais, malgré cela, sa peur ne cesse point, il n'en est plus le maître, ainsi, tant qu'il reste dans Tobscurité. Si le jour vient ou s'il allume sa lampe les visions s'évanouissent encore, un peu de calme lui est permis. Mais gare à lui s'il éteint celle-ci ou se rendort. 11 chasse le besoin de sommeil qui l'assomme, il prend l'habitude de garder une lampe toujours allumée près de lui, pour dissiper plus vite ses rêves.
11 n'y a qu'à la cause véritable qu'il ne s'en prend pas, et les accidents s'aggravent toujours. Plus une minute de répit. Toutes ses précautions deviennent insuffisantes. Les doutes qu'il conservait encore de la réalité de ses visions cessent. Leur intensité est telle qu'elles s'imposent. Il ne distingue plus ce qui est du rêve. La lampe qui le protégeait lui sert maintenant à chercher les ennemis qu'il croit l'entourer. Il sait à présent qu'ils sont là, sous le lit, dans la cheminée, à la porte, où le moindre bruit lui parait suspect; derrière la fenêtre, où l'obscurité du dehors lui permet souvent de les apercevoir de nouveau. Alors il s'arme, il sort... rien. . ils sont de nouveau partis. Ah! les bandits! Le voilà qui rentre, désappointé, se promettant bien d'être plus vif la fois prochaine. Et sans cesse la même scène recommence. Ce sont sur le palier des allées et venues incessantes, jusqu'au jour où les voisins, faligués du bruit qu'il fait ou inquiets pour leur sécurité, requièrent contre lui.
C'est qu'aussi bien, s'ils n'interviennent pas assez tôt, tout ne linit pas là. A la longue, il s'irrite de plus en plus d'être ainsi toujours harcelé et sur le qui-vive. I/arme, bâton, fourche, ou hachette dont il dispose, qu'il avait placée près de lui, tout à sa portée, ou avec laquelle il guettait, il s'en sert : il frappe sur le lit où il croit voir des serpents, tant pis pour qui s'y trouve; ou démolit la porte, derrière laquelle est l'ennemi.
Ou bien il fuit. Mais la menu» frayeur continue à le hanter. Le moindre heurt le fait tressauter. Et ce sont alors des courses folles: « Toute la nuit par les rues, ne se laissant pas approcher, croyant toujours iju'on va le tuer »>, ou « fuyant les loups »... Puis même le grand jour du matin ne suffit plus à le calmer... Toujours derrière lui des ombres, des gendarmes, une foule prête à le frapper, et dont il ne peut se défaire. 11 fuit, et n'importe quelle issue lui est bonne, les carreaux volent en éclats, la fenêtre cède, s'il croit ses ennemis dans l'escalier; et n'importe quel moyen pour échapper à cette poursuite qui l'affole et ne pas tomber entre les mains de ses bourreaux : la rivière ou la pendaison.
Parfois aussi, il va chercher refuge au poste de police voisin... « Vous ferez de moi ce que vous voudrez, mais je ne bouge plus d'ici. » Plus souvent encore il y vient, parce qu'ayant ou non déchargé son arme sur ses ennemis imaginaires, il a vu couler du san^j rêvé de morts, et sa peur persistant toujours, évocatrice de
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gendarmes, de prison, de guillotine, il vient s'accuser d'un crime qu'il n'a pas commis.
C'est dans ces circonstances qu'on voit fréquemment le délirant alcoolique être amené à l'asile : ou il s'est laissé emporter à quelque violence, ou on l'a rencontré errant, ou il vient de faire une tentative de suicide, ou il est venu se constituer prisonnier pour un meurtre imaginaire. Si différentes que paraissent ces réactions, elles sont, on le voit, intimement liées entre elles par le mécanisme et reconnaissent pour cause une même manière délirante. Les réponses des malades, quant aux prétextes qui les ont amenés h ces actes, sont à cet égard significatives : une femme se rend à Ja gendarmerie s'accusant d'avoir tué son enfant, une courte enquête le fait trouver chez elle en pleine santé ; pourquoi cette idée de culpabilité? parce qu'elle a rêvé d'une scène de carnage où elle s'est trouvée mêlée : « je commence maintenant à me rendre compte et cependant le sang coulait, et j'en avais sur les mains... » Pourquoi chez cet autre cette tentative de suicide? parce qu'il y avait toujours derrière lui « sept individus à le poursuivre pour le guillotiner; ils avaient avec eux une grande malle noire renfermant l'instrument de supplice ». Mais ce n'est pas, toujours, loin de là même, l'intention d'en finir avec la vie qui a provoqué l'acte. « Des malfaiteurs étaient dans sa chambre avec des rasoirs. Affolée, elle s'est jetée du troisième étage. » Toujours par conséquent, avant tout, un délire hallucinatoire actif h caractère terrifiant et une dissémination défectueuse entre ses rêves et la réalité.
Suivez- le maintenant à l'asile, il reste à son arrivée en proie à la même frayeur, jette sur vous quand vous l'approchez des regards terrifiés et recule, ou menace. Généralement cependant il est déjà plus calme, la grande clarté des salles, la nouveauté du milieu, le frappent assez vivement pour réprimer l'excès de ses réactions. H ne lui reste qu'une attitude inquiète. Le cauchemar continue, intérieur, mais il n'est plus vécu.
Une parole ferme, sur un ton élevé, l'appel à haute voix de son nom, sont susceptibles de rompre pendant un temps la chaîne de ses conceptions maladives; avec de l'énergie, vous pouvez obtenir de lui tous les renseignements dont vous aurez besoin, ses réponses seront courtes, mais raisonnables; vous devez seulement le soutenir, et l'éveiller contiouellement par vos questions. C'est un des grands caractères de ce délire, et qui faisait dire à Lasègue que ce n'était qu'un rêve, de pouvoir être ainsi momentanément suspendu par des excitations du dehors à condition qu'elles soient assez vives.
C'en est un autre, de le voir reprendre sous vos yeux, aux moindres pauses que vous laissez faire à la conversation. Vous pouvez même le provoquer en ramenant l'attention sur lui, en tendant de ce côté les sens de votre malade. Demandez-lui s'il ne voit pas des bêles courir sur les draps, dites-lui de les faire tomber pour qu'elles n'atteignent pas jusqu'à lui, et vous le verrez essayer de les attraper du bout des doigts pour les jeter à terre.
Toujours aussi l'agitation redouble la nuit. Il faut éclairer vive-
ment le lit du malade pour obtenir un peu de tranquillité. Sans ([uoi les frayeurs renaissent, et les tentatives de fuite, et les violences si Ton cherche à le maintenir.
Qu'un tel malade avoue alors ou non ses excès, peu importe. Dès lors que vous trouvez Tensemble précédent, vous pouvez les ailirmer. D'autres signes d'ailleurs peuvent confirmer votre opinion. Outre les crampes et les troubles divers de la sensibilité générale, ilont nous avons déjà parlé, et qui eux aussi présentent une prédominance nocturne si>éciale, Tintoxication alcoolique provoque encore d'autres désordres organiques. La susceptibilité du système nerveux qui le fait réagir le premier explique cependant qu'on ne rencontre que rarement, et seulement à un faible degré, des signes d'intolérance digestive : les pituites, ces vomissements matutinals si spéciaux; les sensations stomacales douloureuses, spontanées ou j>rovoquées par la pression de la grande courbure; les modifications du volume du foie... tous signes si fréquents chez des alcooliques non délirants, n'existent ici qu'exceptionnellement. Plus souvent tout se borne a une anorexie, qui fait dire soit aux parents, soit au malade lui-même, que s'il boit pour 30 ou 40 sous par jour, à peine mange-t-il pour 10. On ne peut donc chercher de ce côté que des renseignements accessoires. Il en reste au contrains d'essentiels concernant le système nerveux; ce sont les tremblements. Les expériences de .Magnan, comme les observations cliniques, concordent pour en montrer toute l'importance. Ils occu[)ent la face, la lanuue, les membres, tout le corps dans les cas graves. A la face, ce sont des secousses rapides des muscles du visai^'e, en particulier des commissures labiales, d'abord quand le malade commence à parler, puis môme au repos. A la langue c'est un tremblement menu, rapichî, plus accentué à la pointe. Mais le tremblement des mains est le plus signilîcatif et celui sur leiiuel on peiil le plus compter. Souvent le malade |)eut déjà nous renseigner sur lui : il sait qu'il tremble depuis (jueltiue temps et que c'était bitMî pis encore il y a quelques jours et surtout le matin. Son ^MMiture s'tîu ressent et la pn'cision de son travail. Mais surtout faites tendre les mains, écarter les doigts, vous voyez nelt<Mnent les oscillations verticales rapides et menues qui agitent tout le bras vu masse, plus amples seulement et plus apparentes à son extrémité.
A mesure que l'intoxication devient plus profonde, les signes organiques s'accentuent davantage. L'excitabilité du malade augmente, ses forces musculaires et leur coordination diminuent. En I)articulier vous trouverez fréquemment, aux accès ultérieurs, des signes de plus en plus marqués de polynévrite des membres inférieurs. Vous apprenez souv»'nt de lui ou des autres que, depuis ([Unique temps, il ne marche plus qu'aver difticulté, ses jambes ne lui pi'rmettent plus de monter l'escalier, il a présenté même quel- «luefois des périodes passagères de [)araplégie abscdue. Examinez-le il'un peu i>lus près, les masses musculaires des mollets et des cuisses .sont douloureuses, et vous êtes souvent frappé de l'atrophie relative
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de ces membres qui contrastent avec Tembonpoint, la surcharge adipeuse fréquente du reste du corps.
C'est pendant des semaines et des mois que les rêves et les cauchemars se sont succédé comme nous l'avons indiqué, précédant la crise actuelle. Bien des fois, avant d'éclater, elle avorte. Mais une occasion, un excès de boisson un peu plus considérable qu'à l'habitude, un traumatisme et un vulnéraire, une afTection fébrile, érysipèle ou pneumonie, et une potion de Tood suffisent à la provoquer. Combien de temps va-t-elle durer alors? Généralement assez peu. C'est un feu de paille brillant et bruyant, mais qui s'éteint vite. 11 ne demandait qu'à flamber, mais il meurt bientôt faute de combustible. En cas d'abstinence, quelques jours suffisent à en venir à bout. Les hallucinations s'effacent, le malade se ressaisit. Et l'on repasse par une succession inverse des phénomènes précédents : de nouveau les nuits seules sont troublées ; longtemps persistent encore des frayeurs, mais à intervalles de plus en plus rares; plus lentement encore, le tremblement des mains s'atténue. Plus rien ne subsiste au bout de quelques semaines, qu'une prédisposition aux rechutes.
On voit toute la part d'histoire, tous les événements qui précèdent, et les troubles moteurs qui accompagnent cette explosion délirante dont l'intensité de réaction amène le malade à l'asile. Lors des premiers accès, il est facile d'obtenir du malade lui-môme le récit complet des désordres qui ont préparé la crise et d'en reconstituer la genèse. Mais si les accidents se reproduisent, ce qui est de règle, vous rencontrez plus de ditticultés. Mis en éveil par ses premiers internements, sachant quelle signification vous attribuez à ses insomnies, par exemple, le malade n'expose plus volontiers lenrs causes ou môme les nie. L'alcoolique est un honteux, par crainte, il est vrai, qu'on lui supprime son poison, auquel il tient.
Cn accès unique de délire alcoolique est en efTet l'exception. On a affaire là essentiellement à des malades récidivistes. Les réintégrations se suivent. Et le plus souvent la santé ne se maintient pas longtemps parfaite après la .sortie de l'asile; l'abstinence est trop difficile dans un milieu non abstinent, les tentations trop fréquentes; les troubles recommencent et maintenant les étapes deviennent de pins en plus brèves. En même temps, peu à peu, au délire hallucinatoire éphémère des premiers accès, qui cédait en 3 ou 4 jours, se substituent des accidents de plus en plus durables, mais leurs caractères essentiels restent toujours les mêmes.
Toujours ce délire consiste en hallucinations visuelles, mobiles, provocatrices de terreur et d'idées de danger, et déterminant par suite l'agitation. Toujours il présente une suractivité nocturne, et s'accompagne d'un tremblement particulier des mains. Il n'y a pas à se tromper à cet ensemble de symptômes. L'alcool est la seule cause qu'on voie le réaliser.
Th. Simon.
(il suivre dans la prochaine année,)
REVUE GÉNÉRAIjE DE PHKiOSOPHIE ET DE MORAIiE
M. Lévy-Bruhl s'est proposé de montrer que les rapports de la théorie et de la pratique, en morale, ne seront normalement organisés que du jour où Ton aura définitivement substitué à la morale théorique traditionnelle une science positive des mœurs, et à la morale pratique un art moral rationnel. 11 s'eflbree de déterminer les conditions et les caractères de celte science, la nature et la portée de cet art. Ouvrage excellent, d'une vigueur et d'une fermeté remarquables, auquel on peut toutefois objecter que, peut-être, par excès de simpliOcation, il néglige certains éléments du problème.
— M. Hauh estime que l'attitude scientifique en morale doit être également distinguée du point de vue sociologique et du point de vue métaphysique, elle est proprement expérimentale, bien que portant sur l'idéal. Ce qu'est cette expérience morale, quelles en sont les règles, à quel genre spécial de certitude elle conduit, tels sont les principaux points étudiés dans ce livre dont les conclusions restent assez incertaines et obscures. — En des pages singulièrement vivantes, d'une inspiration très libre et très généreuse, M. Séailles a voulu dégager les croyances fondamentales de la conscience moderne, délinir les devoii-s nouveaux qu'elle nous impose, préciser l'idéal laïque qui si; substitue aux dogmes moris.
— La Morale de HôlTding, sans rompre avec les conceptions ordinaires, se fait remarquer par un soin très louable de tenir un compte plus rigoureux des données positives de la psychologie et surtout de la sociologie dans l'étude des problèmes moraux.
P. Malapert.