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L. I.ÉVY-BHUHL. — La morale et la science des Mœurs

1 vol. in-8, 300 p., Paris, Alcan, 1903.

On ne trouvera dans l'ouvrage de M. Lévy-Bruhl rien qui ressemble à une critique des divers systèmes de morale, ni à un traité de morale, aune détermination des lins de l'activité, du bien ou du devoir. Son but est tout autre.

A considérer les morales humaines dans leur évolution, ou plutôt

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encore à considérer le rapport qui s*établit entre ces morales et la pensée, on peut distinguer trois phases principales : — La morale d'une société donnée commence par être spontanée, en ce sens qu'elle est purement et simplement ce que Tout faite les croyances religieuses, les institutions, l'ensemble des conditions dans lesquelles s*est développée cette société, en ce sens aussi que Tindividu connaît et observe les obligations et les défenses morales sans se demander d*où elles viennent, de quoi elles tirent leur autorité; — ensuite apparaît un stade dans lequel la réflexion s'applique à cette moralité réelle et concrète, pour la systématiser, universaliser et rationaliser ses prescriptions, pour la fonder, c'est-à-dire la justifier, lui chercher des principes : c'est la période des morales théoriques; — enfin nous voyons s'annoncer et s'imposer une troisième phase où la réalité morale sera étudiée scientifiquement, objectivement, comme une nature donnée au même titre que la nature physique, qu'il s'agit de connaître, dans ses éléments, sa formation, ses relations avec les autres ordres de faits sociaux, ses lois statiques ou dynamiques.

Ce qu'a voulu M. Lévy-Bruhl c'est établir que le second point de vue doit définitivement faire place au troisième, qu'il n'y a pas et ne peut pas y avoir de morale théorique, au sens ordinaire de ce mot, qu'il est nécessaire, par contre, de constituer une science positive des mœurs, — et c'est du môme coup montrer comment de cette science sortira un art rationnel, de telle façon que soient enfin normalement établies en morale les relations de la théorie et de la pratique.

Les morales théoriques, quelles qu'elles soient, rationalistes et métaphysiques ou empiriques et utilitaires, se rapportent toutes à l'action, qu'elles ont la prétention de régler; toutes se proposent de déterminer les fins que l'homme doit poursuivre, d'établir entre ces fins une hiérarchie, de fonder des jugements de valeur, selon l'expression de Lotze; toutes veulent être législatives, normatives, comme dit Wundt. Dans ces conditions, la différence qu'il y a entre la théorie et la pratique se réduit à ce que la première se tient dans la région des principes, cherche à formuler et à coordonner les concepts abstraits et généraux du devoir, du bien, de la justice, tandis que la seconde descend dans le détail des applications spéciales, des obligations particulières. Mais ces morales théoriques, précisément parce qu'elles ont pour objet de fournir des règles de conduite, ne sont théoriques que de nom, n'ont pas un caractère scientifique. Le concept même d'une science législative en tant que science est contradictoire. La science, à coup sûr, donne aux appli- <*ations pratiques une base solide, mais son unique fonction est de connaître. « Une morale, même quand elle veut être théorique, est toujours normative; et, précisément parce qu'elle est toujours normative, elle n'est jamais vraiment théorique » (p. 12).

C'est ce que rend manifeste l'examen des caractères essentiels des morales théoriques existantes. — La morale, dit-on, n'est pas de même nature que les sciences physiques, et le rapport entre la

théorie et la pratique ne saurait être le même ici et là. Quand il s agit de modifier une réalité donnée, notre intervention suppose la connaissance des f^its et des lois; elle en dépend même exclusivement. Mais la pratique morale a rapport au bien et au mal, qai dépendent de nous; de telle faron que la morale théorique D*a pas à connaître ce qui est, maiis h déterminer ce qui doit être, — Que fautil donc entendre par ce qui doit être'} On le conçoit comme un ordre moral supérieur à l'ordre naturel. Seulement ici deux interprétations sont possibles, et toutes les morales se réfèrent soit à Tune, soit à Tautre : ou bien Tordre est regardé comme ayant ses conditions nécessaires dans Tordre naturel, ou bien il est regardé comme en différant toto génère. Les doctrines de la première catégorie supposent donc une science préaliible de ce qui est. Toutefois elles ne sont théoriques que par accident. En effet les unes se fondent sur des vérités métaphysiques, et cette connaissance qu*on peut bien dire théorique n'appartient nullement à la morale. Les autres empruntent leui^s principes aux sciences psychologiques, historiques, sociologiques, sans vouloir se i*ésigner à reconnaître qu'en tant que morales elles sont normatives mais non pas théoriques. Quant aux doctrines du second type, elles estiment que Tordre moral, le bien et le mal moral ont leur existence propre, sont sans rapport avec ce qui est, et la science de ce qui doit être se construit aloi's absolument a priori. Kant a poussé cette entreprise avec une vigueur qui n'a jamais et»» dépassée, et personne ne pense plus qu'il y ait réussi.

Autre chose : les morales tln*oriques divergent toutes, s'opposent comnio iiiconrlllabloi?, se réfutant les unes les tiutres sur les principes, et néanmoins s'accordent sur les devoirs particuliers qu'elles prétend«Mit en tirer. A ijuoi cela tient-il? A ce que les morales théorlcjucs nr font rien dr plus que s'efforcer d<» légitimer, de rationaliser les morales pratiques qui, bien loin d'être déduites, sont posées en réalité comme données, et sont la norme sur laquelle doit se régler la prétendue théorie. La preuve, c'est que colle-ri ne saurait être en désaccord avec la pratique communément admise sans (jue nous la décjlarions fausse;. Par là s'explique encore ce double fait que, d'une; pari, les doctrines morales, si étranges et paradoxales (ju'elles soient en apparence, n'inquiètent pas la conscience tant (|u'elles demeurent théoriques, et que, d'autre part, elles entrent rarement en conilit avec les religions si ombrageuses, si combatives à l'égard des idées nouvelles quand celles-ci paraissent contredire les dogmes. Voilà encca-e pounpioi, tandis que les sciences se reconnaissent incomplètes, impuissantes à répondre à certaines questions, les morales lliéoriqut;s ont toujours eu la I)ré lent ion de résoudre tous les problèmes et d'en fournir des snhitions totales et délinitives. Voilà enlin [)ourquoi ce n'est Jamais le progrès de la théorie (|ui a déterminé le progrès dans la pratique, mais c'est le contraire qui a toujours eu lieu.

Ces morales tliéoritiues toutefois, juir cela même qu'elles ont la prétention de régler l'action humaine, doivent supposer qu'elles

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connaissent de Thomme et de la société tout ce qu'il leur est nécessaire d'en savoir. Malheureusement les postulats sur lesquels elles s'appuient ne soutiennent pas Texamen. « Le premier de ces postulats, dit M. Lév>'-Brulil, consiste à admettre Tidée abstraite d'une « nature humaine », individuelle et sociale, toujours identique à elle-même dans tous les temps et dans tous les pays, et ù considérer cette nature comme assez bien connue pour qu'on puisse lui prescrire les règles de conduite qui conviennent le mieux en chaque circonstance » (p. 67). Mais cette conception, soutien nécessaire de la morale théorique traditionnelle, ne se soutient pas ellemême. Elle tend à disparaître grâce aux recherches scientifiques qui se poursuivent depuis un siècle sur les civilisations difîérentes de la nùtre. L'étude des langues, des arts, des religions, des institutions de rinde, de la Chine ou du Japon, l'étude des sociétés inférieures actuellement existantes, ou des sociétés disparues, l'anthropologie, la paléontologie sociale nous révèlent, en même temps que des formes d'organisation dont nous n'civions aucune idée, des modes (le sentir, d'imaginer, de juger, de raisonner, que nous n'aurions Jamais soupçonnés. La psychologie traditionnelle doit être profondément transformée par l'emploi de la méthode sociologique *. — Le second postulat des morales théoriques, également indéfendable, c'est cette affirmation que le contenu de la conscience morale forme un système cohérent et organique. Et, de fait, la conscience morale se sent harmonique et homogène, parce que tout ce qui lui apparaît obligatoire revêt pour elle le même caractère sacré et sembb; avoir la môme origine. Ici encore l'analyse sociologique nous dévoile l'illusion et nous montre dans cet ensemble d'obligations et de prohibitions souvent contradictoires entre elles « une sorte de conglomérat, ou du moins une stratification irrégulière de pratiques, de prescriptions, d'observances, dont l'Age et la provt*nance diffèrent extrêmement ». — Avec ces [jostulats s'écroule «lonc la morale théorique qui les implique.

Après avoir montré avec beaucoup de pénétration pour quelh'S raisons s'est maintenue la conception traditionnelle de sa morale théorique, quelles résistances continuent à s'opposer à la transformation, quiils services aussi eWv. a rendus, quelb» fonction elle a remplie, M. LévyBruhl s"appliqu<» à définir ce (jue doit être « la srience positive de la réalité sociale, qui tend à se substituer à la morale théorique ».

Le système des croyances, des sentiments, des idées, des usages,

I. • Au lieu d'interpréter les phénomènes sociaux du ])assé à l'aide de la psychologie courante, ce serait au «'onlrairc la ronnaissanec scienlirKjue — c'esf-à-dire sociologique — <le ces phénomènes qui nous procurerait peu à peu une psychologie plus conforme à la diversité réelle de Thumanilé présente et passée... Celle-ci sera fondée sur l'analyse patiente, minutieuse, méthodique, des mceurs et des institutions où se sont objectives les sentiments et les pensées, dans les diverses sociétés humaines (jui existent encore, ou dont Texistencc a laissé des traces interprétables pour nous . (p. 7J-H1).

relatifs aux droits et aux devoirs des individus, généralement admis et respectés dans une société donnée, à une époque donnée, conslitue une réalité morale objective, au même titre que la réalité physique objective; et la première, de même que la seconde, doit être l'objet d'une étude proprement scientifique. Il n'y a pas lieu de s'étonnor que cette science ne soit pas constituée, et qu'on commence à peine à explorer scientifiquement Timmense domaine de la réalité sociale. Ce n'est que lentement, en traversant un« série de périodes dont certaines représentent assez exactement l'état actuel des sciences morales, que la physique des anciens est devenue la physique des modernes. C'est plus tardivement, plus péniblement que s'est ébauchée une psychologie scienlinque. La nécessité d'une semblable évolution dans les sciences sociales n'est encore qu'entrevue et ne se fait pas accepter sans difficulté. Parmi les sociologues eux-mêmes, bien peu s'abstiennent de mêler à l'étude objective de ce qui est des considérations sur ce qui doit être; « en outre, excepté M. Durkheim et son école, les sociologues contemporains portent moins leurs elTorls sur la connaissance précise de certains faits et de certaines lois, que sur l'intelligibilité du vaste ensemble qui s'offre à leur étude » (p. 117); enfin la tentation est forte d'expliquer les phénomènes sociaux de tout ordre en les subjectivant, en rétablissant, par une interprétation psychologique, les états de conscience qui les ont produits, états de conscience que nous connaissons bien puisque nous nous connaissons nous-mêmes. Or, pour devenir scientifique, il faudra que la sociologie reste riij?oureus(Mnent lidèle à la distinction entre la théorie et la pratique, condition osseutielle do la recherche scientifitiue, et qu'elle s'interdise absolument «» de faire appel à des principes supérieurs à l'expéri<'nc<\ c'osl-à-dire à une mctamoralc, où se projette, sous le nom d'iilôal, le respect de la i)ratique universellement acceptée de notre temps »>. Elle devia ensuite, dans la constatation des faits et surtout dans leur interprétation, se placer à un point de vue expressément objectif, en chercher le sens dans une étude objective de leurs cin;<)nstan(M's et de leurs conditions, en rechercher les lois par le moyen d'une analyse égal(;ment objective. Elle devra se proposer non (le comprendre, mais de connaître, et admettre que ce qui nous est familier est néanmoins obscur et a besoin d'être scientiiiquement analysé; se persuadant de plus en plus de l'extrême complexité des faits, « mesurant ce qu'il faut d'efl'orts, de patience et d'iiiiîénjosité méthodique pour élucider un seul problème particulier >', elle devra perdre le goût des spéculations générales et abstraites, se délier des grandes hypothèses, « se fractionner en une multiplicité de sciences distinctes et connexes, ayant chacune ses insli'uments de travail spéciaux et ses procédés de méthode particuliers ».

La science de la nature physique n'est entrée dans la période des progrès décisifs que du jour où elle a trouvé dans les mathématiques un modèle et un organon; de même il doit y avoir quelques sciences l»lus avancées dans lesquelles la science de la nature morale trou-

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vera son instrument et son modèle. Ce sont les sciences historiques. Sans elles, sans les résultats positifs qu'elles lui fournissent, la sociologie ne saurait ni appliquer la méthode comparative, ni découvrir les lois sociologiques. Mais surtout c'est grâce à elles que nous nous habituerons, en présence de la réalité sociale à Tattitude objective sans laquelle il n'y a pas de science; car elles nous montrent comment cette réalité s'objective, dans (e temps sinon dans l'espace, comment elle devient proprement objet pour la conscience, en s'imposant sous forme de faits que cette conscience n'a pas produits et qu'elle ne peut changer.

Cette transformation, qui s'impose, des anciennes sciences morales en sciences sociologiques, apparaît, au demeurant, comme l'aboutissement historique et logique des progrès scientifiques accomplis pendant les trois derniers siècles. Ses antécédents historiques se rencontrent non dans l'œuvre des moralistes, mais dans celle des philologues et des linguistes, ainsi que dans les modifications parallèles qu'ont déjà subies les sciences économiques et psychologiques.

Ainsi se précise l'idée d'une science positive de la morale ; ainsi apparaissent les résistances qu'il faudra vaincre pour que cette conception se fasse universellement accepter; ainsi se laissent entrevoir certaines des conséquences qu'entraînera cette nouvelle attitude mentale. La morale, tout d'abord, n'a pas plus besoin d'être fondée que la nature physique; l'une et l'autre ont une existence de fait, qui s'impose à l'esprit ; l'une et l'autre sont à observer, à analyser, à ramener à des lois. Cette réalité morale, il nous faut avouer ffue nous l'ignorons presque totalement; si nous hésitons à reconnaître cette ignorance, cela tient à ce que la conscience morale nous fait » savoir » ce que nous devons faire ou ne pas faire ; mais ce savoir n'a rien de commun avec la science ». La même morale peut être considérée à deux points de vue très différents, selon que nous nous sentons soumis à ses prescriptions ou que nous les regardons comme objet de science, c'est-à-dire comme des faits n'ayant plus aucun caractère vénérable ou sacré, mais solidaires des autres séries de faits sociaux concomitants ou antécédents : croyances religieuses, acquisitions intellectuelles, état politique et économique, conditions climatériques, géographiques, démographiques, passé historique. Toute morale (et la nôtre comme les autres) nous apparaîtra dès lors comme étant, à un moment donné,

1. • Instinct, dressage, éducation, conformisme social, de quelque nom qQ*OQ appelle la « connaissance • dont il s'agit, elle se rapporte uniquement à la pratique, et elle est aussi éloignée que possible de ce que nous appelons science, ou savoir théorique. Le sociologue qui établit d'où vient U loi, dans quelles conditions le législateur Fa faite, sous l'empire de quelles croyances, de quelles idées, de quels sentiments, par respect ou imitation de quels antécédents, quelle en est, en un mot, la filiation historique et la place dans l'ensemble du système juridique, a la science de cette loi : le Français ordinaire ne Ta pas. De même pour la morale. »

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dans un peuple donné, précisément ce qu'elle peut être; toute morale existante, celle des Fuégiens ou des Chinois au même titre que relie des Kuropéens, est naturelle, etTantique notion de *< morale naturelle » lau sens où f on parle de « droit naturel », de *< religion naturelle ») doit être éliminée. Il faut définitivement renoncer à l'anthropomorphisme intellectuel et moral, comme on a dû renoncer à l'anthropomorphisme matériel et au géocentrisme. De telle manière que notre conscience morale, au lieu d'être le princijve d'explication et d'appréciation des diverses morales anciennes on actuelles, devient elle-même rohjet de l'investigation scientifique; elle nous apparaît comme un mystère, comme constituée par une SfTie d'apports successifs, de nature et de provenance diverses; nous n'avons même plus le droit de poser à priori que les sociétés primitives ont connu quelque équivalent de notre conscience morale individuelle. A plus forte raison est-il impossible de soutenir que les vérités morales essentielles ont été connues de tout temps; la ressemblance des formules ne doit pas nous dissimuler lextrémc diversité de leur contenu réel. La morale enfin doit être conçue l'omme un devenir, sans que rien nous autorise à aflirmer à priori que ce devenir soit un progrès.

Le sentiment moral lui-même, qui parait la chose du monde la plus subjective et la plus individuelle, peut être étudié scientifiquement, c'est-à-dire objectivement, car il est inséparable des représentations, croyances, coutumes, mœui^s collectives. C'est qu'aussi hien les ditlicultés, au premier abord inextricables, que soulève ridée même d'une étude objective des sentiments moraux, sont hnres dès qu*on commence par reconnaître le caractère primitivement social de ce qui est proprement humain en nous, dès qu'on admet qu' « il ne faut pas partir des consciences individuelles pour expliqufu^ ce qu'il y a de commun dans la vie psychique des individus d'une société donnée, mais chercher au contraire la genèse de c«'S consciences individuelles en partant de la conscience collective .> '. (p. 233.)

Cette science des mœurs, une fois constituée, donnera naissance à un art rationnel, destiné à prendre la place de la morale pratique. S.iciiant Comment s'est formée chaque obligation de la conscience morale, quel a été son rôle, quelle fonction elle peut remplir encore, nous saurons du même coup dans quelle mesure il est utile et possible de la modilier. Sans doute, il est impossible aujourd'hui de

1. Cf. 23* : • S'il en est ainsi, nous sommes munis désormais d'une méthode générale, d'un - fil conducteur - pour l'analyse des sentiments moraux que nous constaterons, directement ou indirectement dans une société donnée. Bien que la conscience de chacun les éprouve comme originaux et personnels, comme - naissant d'elle-même », surtout dans les so<iélés les plus civilisées, où l'indiviiiu se considère comme • autonome -. et comme • législateur - du monde moral, nous les tiendrons pour colleclifs en principe, et pour liés aux croyances, aux représentations, aux passions collectives qui se maintiennent dans cette société depuis un temps indéfini. •

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prévoir ce qu*enseignera cet art rationnel, non existant encore, quelles règles de conduite il nous proposera, quels préceptes il nous fournira. Tout au plus peut-on tenter de prévoir quels seront ses caractères généraux. A la différence de la morale pratique, et comme toutes les autres techniques, il se formera lentement, par inventions successives et partielles, au fur et à mesure du progrès des sciences dont il dépend ; il ne saura modifler la réalité donnée que dans certaines limites, ses applications porteront sur des points particuliers, il apparaîtra nécessairement fragmentaire et incomplet, et ses prescriptions ne se présenteront comme valables que pour une société et dans des conditions données. Ce n'est pas à dire d'ailleurs qu'il sera sans efficacité et sans importance. Tout au contraire, ce sera grâce à lui seulement que nous pourrons intervenir par des moyens sûrs et déûnis, pour modifier, améliorer la réalité morale, car il nous permettra de supprimer des institutions hors d'usage, d'en mieux adapter d'autres aux conditions du milieu, de les rendre plus cohérentes entre elles, sans qu'il soit d'ailleurs tucunement nécessaire d'invoquer un idéal absolu, de juger de la râleur de ces institutions et de leur perfectionnement au nom d'un principe transcendant.

Dans tout le cours de l'ouvrage, M. Lévy-Bruhl s'applique à répondre aux objections qui ne manquent pas de s'élever dès qu'on propose de remplacer la morale traditionnelle par la science positive des mœurs. Je dois en dire quelque chose. On demandera tout d'abord : comment rester sans règles de conduite en attendant la constitution de cette science qui n'existe encore qu'à titre de pium desiderium, et de cet art rationnel dont nous devons nous contenter de savoir qu'il se constituera plus tard? N'allons-nous pas nous trouver désemparés en face de questions que nous pose la vie, auxquelles elle nous oblige de répondre de suite? — N'est-ce pas aussi détruire la conscience morale que de l'analyser ainsi, de la présenter comme essentiellement relative, comme composée d'éléments incohérents dont l'origine, pour mystérieuse qu'elle soit, n en reste pas moins humble, médiocre? N'est-ce pas irrémédiablement compromettre l'autorité des obligations qu'elle nous impose et contre lesquelles conspirent sans cesse l'égoïsme, l'intérêt, la passion? — Comment surtout y aurait-il place désormais pour un idf^al de bonté, de justice, auquel se dévouerait la volonté? Et si Qous ne sommes pas conduits par là à un scepticisme impuissant, du moins ne nous trouvons-nous plus en face que d'un réalisme terre à terre incapable de contenter le cœur de l'homme et de remplir la place de cet idéalisme qui, sous des formes diverses, « a nourri jusqu'à présent la vie spirituelle de l'humanité »? — A quoi M. Lévy-Bruhl répond, en premier lieu, qu'on ne fait pas la morale d'un peuple, pour cette excellente raison qu'elle est déjà toute faite, •*t qu'ainsi, en l'absence d'une science des mœurs et d'un art moral rationnel, les règles d'action traditionnelles continueront à peser sur les consciences avec la même force ; — qu'ensuite la réflexion ne défait pas plus la morale qu'elle ne la fait, que nos obligations nous

sont imposées par la j)ression sociale, <|ue la conscience collective réagit dune façon très énergique dès qu'elle se sent blessée on simplement menacée dans ses exigences essentielles, de telle sorte que Tautorilé de la morale existante est assurée, tant que cette morale est réelle; — qu enfin Tidéal moral est simplement « k projection — plus ou moins transfigurée — de la réalité sociale de 1 époque qui Timagine, dans un passé lointain, ou dans un avenir non moins lointain », et qu'au surplus, bien loin que la doctrine dont il s'agit soit incompatible avec tout idéalisme, la recherche scientifique est au contraire la véritable héritière de l'idéalisme philosophique d'autrefois.

Telles sont, si je ne me trompe, les thèses principales du livre de M. Lévy-Bruhl. En les réduisant à des formules abstraites, je n'ai pu cependant donner une idée suflisante de la richesse de contenu de l'ouvrage, plein de faits, de données positives, d'analyses concrètes, et dont l'argumentation est d'autant plus solide et pressante qu*elle est moins dialectique. Pour saisir toute la distance qui sépare l'analyse abstraite et conceptuelle de la conscience morale telle qu'elle est comprise par les empiristes de l'école de Stuart Mill par exemple, et l'analyse sociologique des faits moraux, il faut lire les pages dans lesquelles M. Lévy-Bruhl distingue les diverses couches successives dont se compose la conscience morale d'une société et d'une époque données. L'ouvrage tout entier est d'une belle clarté, d'une netteté, d'une fermeté, j'allais dire d'une santé, parfaites. C'est à coup sûr le plus remarquable exposé que nous ayons d'une doctrine qui, sans doute, n'est pas entièrement nouvelle, mais qui est comme renouvelée par la précision, la rigueur et la vigueur avec lesquelles elle se présente ici.

Est-ce II dire que celte thi'orie ne soulève aucune objection? M. Lévy-Bruhl est le premier à constater qu'elle rencontre et continuera longtemps à rencontrer des résistances fort vives; il explique pourquoi il n'en saurait être autrement et signale les raisons sentimentales très puissantes, irréfutables même en tant que sentimentales, les habitudes de penser, les causes sociales aussi qui s'insurgent contre elle *. Il rend par là d'ailleurs assez ingrate la tâche du critique, en déclarant que les adversaires de celle conception sociologique de la morale représentent « la défense conservatrice )», les préjugés séculaires. Je dois dire cependant sur quels points sa démonstration ne ma pas paru pleinement convaincante. Je louais tout à l'heure, et très sincèrement, la clarté de son livre; mais je ne puis me défendre de penser que pai'fois elle n'est obtenue peutêtre que par le sacrifice de certaines parties de la réalité. La sim- I»licité ne s'obtient, en certains cas, que par une simplification qui

1. M. L.-B. lui-même nous donne, à ce qu'il m'a semblé, une preuve de la (linicullé qu'il y a à se placer sans réserve à ce point de vue strictement objectif et sociologique, dans le chapitre qu'il consacre au sentiment moral, et dans lequel on pourrait sans trop de peine relever des traces de ses anciennes superstitions kantiennes.

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peut n'être pas entièrement légitime; Taisance de certaines solutions peut provenir de ce que les questions elles-mêmes sont écartées; les ditncultés s'évanouissent avec les problèmes.

Et d'di>ord, que les faits moraux soient, en un sens, des faits sociaux, c'est ce qui me parait incontestable; seulement sont-ils exclusivement sociaux? Ou plutôt, les diverses séries de faits sociaux ne sont-elles pas différentes les unes des autres? les faits religieux, par exemple, ne sont pas identiques aux faits proprement économiques, et Ton peut penser qu'il y a des faits sociaux qui ne sont pas proprement moraux, de telle sorte que les faits moraux présentent quelques caractères spécifiques. Je n'ai pas à dire ici en quoi ils consistent selon moi, mais il me semble que M. Lévy-Bruhl les méconnaît, ou du moins néglige de les préciser. Et cela ne pourrait-il pas tenir à ce que l'attitude purement objective est impuissante à saisir la réalité morale dans toute sa complexité? Certes la moralité positive, la morale réelle et agissante, dans une société déterminée et à une époque déterminée, se traduit dans les formes et relations de la vie sociale, dans les institutions, les coutumes, et encore dans les jugements, opinions, principes courants ; mais tout cela ne représente que partiellement cette moralité, et encore pourrait-on dire que cela n'exprime que la moralité ûgée, consolidée, et en un certain sens déjà morte. Ne faut-il donc pas tenir compte de la moralité vraiment créatrice, qui s'élabore dans les consciences? Notre moralité vraie se trouve-t-elle dans ce qu'il y a en nous d'automatique, ou au contraire dans ce que nous possédons de fécondité agissante et novatrice? D'autre part est-il légitime de négliger ce fait que nous portons sur cette moralité objecti?e même des jugements d'appréciation? Que sont ces jugements d'appréciation, quelles en sont les conditions psychologiques, quelle en est la base, sont-ils tous également légitimes, voilà des questions dont on peut estimer qu'elles ont un sens et dont la solution peut n'être pas fournie par une analyse sociologique, condamnée par sa nature à nous faire connaître l'objet de l'appréciation, non sa nature, son motif ou sa valeur.

Ce problème se pose encore sous une autre forme. En fait, nous sommes sollicités par des uns diverses, et si nous ne les créons pas, du moins nous cédons tantôt à l'une, tantôt à l'autre, nous subordonnons celle-ci à celle-là ou réciproquement. Cette préférence résulte sans doute de la poussée que nous subissons de la part des croyances collectives, des forces sociales et ancestrales, mais aussi elle provient ou peut provenir partiellement de notre réflexion sur ces croyances mêmes, sur la nature, la direction, l'importance relative de ces fins. Que nous portions de semblables jugements, on ne saurait le nier, et M. Lévy-Bruhl ne s'abstient pas d'en porter; pour être latents et inexprimés, ils n'en subsistent pas moins. Lorsqu'il nous montre, par exemple, quelle peut être l'importance de l'art moral rationnel, il écrit : « Quelle en sera la fonction? modifier, par des procédés rationnels, la réalité morale donnée, au mieux des intérêts humains » (p. 268); et encore : « Le

sociologue peut constater dans la réalité sociale actuelle telle on telle «< imperfection » sans recourir pour cela à aucun principe indépendant de Texpérience. Il lui suffit de montrer que telle croyance, par exemple, ou telle institution sont surannées, hors d'usage, et de véritables impedimenta pour la vie sociale » (p. 273J; il nous montre que Thomogénéité morale d'une société n'est jamais parfaite, que les éléments divers dont se compose notre conscience sont vraisemblablement disparates, et que Tart rationnel permettra de faire disparaître certaines de ces incohérences. Mais tout cela ne présupposc-t-il pas une certaine notion des véritables intérêts humains, d'une vie sociale plus pleine, plus harmonieuse, et aussi cette affirmation que la cohérence est supérieure au désordre? La comparaison avec la médecine qui revient si volontiers sous la plume de M. I.évy-Bruhl est significative à cet égard. La biologie, certes, est indifférente à l'idée de fin; mais il n'en va pas de même de la médecine. Pour la première, la santé et la maladie sont des faits au même titre; mais la seconde se propose pour fin la santé; elle fait un choix, établit une hiérarchie, ou plutôt elle se demande, étant supposé que l'on préfère la santé à la maladie, par quel moyen assurer l'une et éviter l'autre. Et comme cette préférence est générale, on peut dire qu'il n'y a pas de problème touchant le choix à faire. Mais si la question venait à se poser, ni la biologie, ni la médecine n'auraient à répondre. Ce n'est ni l'une ni l'autre qui m'apprendra si ma santé est préférable à celle de mon voisin. L'hygiène sociale dont parle M. Lévy-Bruhl n'impliquera-t-elle pas, non seulement une conception de la santé sociale, mais un choix, une appréciation des fins, cette affirmation que la santé et la force scKMales valent mieux que la maladie et la faiblesse sociales, et valent mieux que ma santé et ma force personnelles. Est-ce la sociologie qui décide de cela? — Un principe d'appréciation encore est posé par l'auteur lorscpi'il parle de « ces qualités de droiture, de franchise, de respect de soi-même et d'autrui que l'enseignement moral devrait développer >» (p. 284), ou lorsqu'il écrit cette belle pai^f, que Je n'irrette de ne pouvoir citer tout entière, sur l'idéalisme de la science : '« Est-il ci»rtain que cette doctrine soit incompatible* avec tout idéalisme, rompe avec tout ce qu'il y a eu de plus grand et de plus beau dans le passé de l'iiumanité, et exige ainsi un sacrifice nuquel elle ne se résignera jamais?... Rien n'y est plus conforme, au contraire, à rid»''alisme', que la recherche proprement scientifique du vrai, même en matière morale ou sociale, sans arrièrtî-pensée concernant les conséquences que les vérités découvertes pourront entraîner. Sans parler du dévouement à l'humanité (jui anime un fiïort dont le savant lui-même ne verra peut-être pas les applications pratiques, la recherche scientifique, attachée tout entière à la [poursuite de la vérité, et indifTérente au reste, est peut-être la forme la plus parfaite du désintéressement.... L'héritier des grands idéalistes d'autrefois n'est pas celui qui s'obstine à soutenir des métaphysiques ou des métamorales désormais insoutenables; c'est le savant, qui transporte h l'étude de la réalité, soit

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physique, soit morale, l'enthousiasme de leur foi rationaliste et leur soif de vérité » (p. 157-159).

J'aurais encore des réserves à faire sur un certain nombre d'autres points: par exemple, sur le rapport de la conscience collective et de la conscience individuelle, sur le concept même de cette conscience collective, qui me paraît assez mystérieuse et appartient peut-être à la métasociologie (nous n'en sommes pas à un barbarisme près), et encore sur la part très médiocre d'influence qui est faite à l'initiative individuelle et à la réflexion dans l'évolution de la moralité, comme aussi sur la confiance presque illimitée que semble avoir M. Lévy-Bnihl dans la résistance des préjugés et le misonéisme moral. Mais je ne veux pas multiplier ces observations critiques déjà trop longues. Quoi qu'on pense, au surplus, de la possibilité ou de l'impossibilité de laisser subsister à côté de la morale sociologique et historique une morale philosophique (je ne dis pas métaphysique), il reste que la première, non seulement doit être constituée, mais qu'elle fournit à la seconde des données indispensables, et l'ouvrage de M. Lévy-Bruhl est un magistral exposé de ce que peut et doit être cette science positive des mœurs.

F. RAUH. ~ L'Expérience morale. — 1 vol. in-8, 247 pp., Paris, Alcan, 1903.

Le problème général que se pose M. Rauh, c'est aussi de savoir comment la morale peut devenir scientifique. Gomme M. Lévy-Bruhl, il estime qu'elle ne doit chercher ses principes ni dans la religion ni dans la métaphysique; contre M. Lévy-Bruhl, il soutient qu'elle ne doit pas s'absorber dans une science objective, science de la nature ou science des sociétés. C'est en elle-même qu'elle doit trouver et ses principes et sa certitude. La croyance morale est autonome; il ne faut pas la relier par des théories à autre chose qu-'elle-même. Ces théories, en efl'et, cherchent l'explication de la croyance morale dans des réalités métaphysiques ou dans des faits d'expérience, à moins qu'elles ne remplacent la croyance par ses produits, ses signes extérieurs (institutions, coutumes...), substituant à la vie la mort. Toutes identifient l'être et l'action, sacrifiant au tout fait ce qui est à faire, et supprimant en dernière analyse la catégorie de l'idéal. Et cela est anti-scientifique. « La foi en un idéal, en un devoir- faire, s'impose parfois à l'homme avec la même irrésistibilité que la croyance aux lois naturelles... L'homme n'a, <lans un cas comme dans l'autre, d'autre preuve de la vérité que l'irrésistibilité même de sa croyance... Et dès lors, pourquoi l'homme accepterait-il ce critère de l'irrésistibilité dans un cas et non dans l'autre? Il doit accepter telles quelles les dilTérentes formes de sa certitude, croire qu'il y a quelque chose à faire quand il agit, qu'il y a un certain ordre dans les choses faites ou — i>lus généralement — dans les choses, quand il contemple la nature. Sa fonction est aussi bien de croire que de constater» (p, ^-Vs, Viw w^

peut déduire la croyance morale ni de la nature ni de l'histoire; la conscience n a à se soumettre ni à Tune ni à Tautre. « Si je pouvais, dit fortement M. Rauh, reconstruire la courbe de l'histoire, je ne vois pas pourquoi je devrais lire dans cette courbe toutes mes actions, toutes mes aspirations futures. Cette courbe, c'est ma foi mt>me qui, en partie, la décrit. M'incliner devant elle, c*est adorer la trace de mes pas > (p. 3-4). On ne saurait, d'autre part, comme le veut Kant, fixer a priori, la forme de la croyance. L'idéal n'est pas une chose, une substance immobile, il n'est ni une donnée externe, ni une donnée interne. La seule méthode qui convienne c'est donc de « se placer au centre de la croyance même pour l'analyser ». De même que la pratique de la science révèle la méthode scientifique, do même le mode d'action de Thonnête homme nous révélera les règles pratiques de l'action morale.

La croyance morale, telle que nous la découvre la psychologie de l'homme de bien, est une pensée pratique qui se pose comme un principe a priori et même doublement a priori. L'honnête homme est essentiellement un actif; or, une tendance à l'action c'est une impulsion intérieure, une sorte de loi de développement ou de formule a priori, que l'action explicite. Et d'autre part, l'honnête homme ailirme, comme devant être, un certain ordre, une certaine hiérarchie entre ses tendances; il veut quelque chose plus que tout au monde. Cette pensée a priori n'est pas explicable; elle n'a besoin que delle-môme pour subsister. Seulement, elle doit se vérilier, s'éprouver, et elle ne le peut qu'au contact des choses, de la vie. La croyance morale est donc proprement « une expérience, non l'expérience dun fait, mais l'expérience d'un idéal ».

C'est cette <*xpérience morale que M. Rauh se propose de déterminer dans ses caractères, ses conditions, ses rapports avec l'action, avec la pensée spontanée ou réfléchie, avec l'émotion.

Et d'abord, quelle place convient-il de faire au sentiment de l'obligation, du devoir? — C'est un moment nécessaire de la vie morale, ce n'en est pas le tout. La pensée pratique rationnelle se présente d'abord sous forme de spontanéité; si elle rencontre un obstacle, si elle se sent entravée par les choses ou par l'intérêt, les passions, elle se réfléchit, prend conscience d'elle-même, devient volonté rationnelle. Elle s'apparaît alors comme contrainte par deux forces : « par la pression de la vérité et par la sensibilité égoïste, rebelle à la première ». Elle s'apparaît en même temps comme libre de travailler à la victoire ou à la défaite de l'une ou de l'autre. Enfin, des sentiments divers (paix intérieure, remords, etc.) résultent de ce que nous aidons ou contrarions celle-ci ou celle-là, «le ce que nous agissons ou non conformément à la contrainte latiunnelle. L'ensemble de ces relations complexes entre la nature raisonnable, la nature sensible et la volonté, avec les sentiments qui en dérivent, voilà ce qu'exprime l'obligation. Par cette analyse, dans laquelle « on reconnaîtra les traits essentiels de cette psychologie de la pensée rationnelle que sous des formes diverses Kant, J'iclitCy Maine de Biran ont contribué à fonder » (p. 21, note),

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M.Rauh prétend tout ensemble conserver et assouplir la psychologie du devoir kantien. Le sentiment proprement moral de l'obligation a dû sans doute être modifié par les influences sociales, mais n'a pu être créé par elles, il exprime « des relations purement psychologiques de la raison et de la sensibilité », et Thomme réprouverait, fût-il isolé do ses semblables. C'est un moment, non seulement normal, mais même nécessaire de toute vie morale. Seulement, ce sentiment ne suffît pas à caractériser la moralité. L'erreur de Kant, c'est de l'avoir isolé sous sa forme la plus aiguë et d'en avoir fait le tout de la vie morale : « il doit sous-tendre en quelque sorte la vie, sans la remplir ». L'honnête homme peut obéir à une sorte d'inspiration y sans éprouver cette angoisse, cette division avec soimême : « l'homme le plus moral n'est pas nécessairement celui chez qui le sentiment du devoir est le plus vif... Il se peut que tel grand honnOte homme n'ait jamais connu le sentiment du devoir, ou ne Tait connu que mêlé, fondu avec l'inspiration morale » (p. 28-29). Enfin, la conscience du devoir qui exprime seulement a la plus ou moins grande facilité avec laquelle notre raison triomphe de nos passions », ne nous révèle pas ce que nous avons à faire, non plus que ce que nous pouvons faire.

Le plaisir et la douleur ne sont pas davantage des signes certains de la moralité. « L'honnête homme ne se pose pas la question du plaisir et de la peine... H veut la vérité, non la joie ». A coup sûr, la capacité de souffrir est, en un sens, le signe de la vie morale ; de même aussi, le désintéressement. Mais la douleur et le sacrifice n'ont pas do valeur en soi, et la joie peut être la manifestation d'une croyance morale forte.

Quelles sont les vraies conditions de l'expérience morale? La première est de se mettre face à face avec sa conscience, «le libérer la vie morale en faisant table rase de toutes les théories. <( Toute croyance qui paraîtra n'avoir été acceptée que comme une conséquence logiijue d'un système plus général est par là même suspecte » (p. 41). Mais si les théories morales n'ont pas de valeur objective, elles ont une importance psychologique, car elles sont pour la conscience un moyen de suggestion, de propagation et il'épreuvo des croyances morales. Une croyance morale solide est celle à laquelle on tient pour elle-même et non pour autre chose. C'est donc un sophisme que de prétendre qu'une croyance vaut ce que valent ses origines et qu'elle se dissout quand l'analyse en a découvert les éléments. Mais l'histoire peut m'éclairer sur ma foi, précisémont parce que « si la pratique d'un idéal s'évanouit pour mnï du jour où je le sais transmis, c'est donc qu'il ne devait sa force qu'à la tradition », et si au contraire je continue à le sentir vivant, c'est donc qu'il vaut par lui-même.

Avant tout, la conscience morale doit être éprouvée par l'action. Elle ne vaut vraiment que du jour où « elle a été vérifiée au contact (lu milieu auquel elle prétend s'appliquer ». Le milieu c'est à la fois les hommes et les choses. Pour savoir si la croyance que nous trouvons en nous est fondée, nous devons analyser notre propre

362 REVUES GÉNÉRALES j

conscience, celle de nos concitoyens, les moyens d'aclio-n dont nous disposons et dont ils disposent, les conditions sociales dans lesquelles nous sommes engagés. Ainsi j'apprendrai ce que, dans chaque milieu, à propos de chaque circonstance, veulent les hommes les plus sincères et les plus éclairés, et ce que je veux moi-même en définitive. Il y a donc des compétences morales, et c'est elles que je dois interroger. Or, sur les questions morales, les hommes vraiment compétents ce sont, non les philosophes, les méditatifs, les hommes de lettres, mais les militants, les hommes d'action, ceux dont «< la doctrine s'est forgée dans le laboratoire de la vie ».

La pensée morale naissant de l'action, sa forme et son contenu ne sont pas déterminables a priori, mais seulement par rexpérience morale. La pensée est spontanée ou réfléchie. Or la réflexion ne crée rien; elle connaît la réalité morale, et cette réalité ce sont les croyances morales communes. Cela ne veut pas dire d'ailleurs qu'il faille incliner la conscience individuelle réfléchie devant la conscience spontanée même collective; cela signifîe seulement que «' la croyance réfléchie est une hypothèse qui s'éprouve au contact des croyances données, confuses, sans s'y croire liée » (p. 116). Et ce qui nous garantit la valeur de la vérité morale c'est le consentement universel ou quasi tel. « La certitude intérieure, le consentement de soi-même h soi-même restent toujours le critère, le but ultime »; mais ce consentement n'est possible que par l'adhésion des autres consciences. I/idéal moral que nous devons choisir se révèle à nous par la quantité de ses adhérents, sa puissance d'expansion, sa fécondité.

De la même façon se résout la question de l'usage de la logique en murale. Le premier devoir de Thonnête homme, c'est d'être raisonnable, et la forme essentielle de la raison c'est l'accord avec ellenirm(î : le premier devoir, en un sens, c'est donc le devoir de noncuntradiction. Et pourtant le principe d'identité dans son application aux questions morales a ses limites, et c'est l'expérience murale «jui les fixe. Il en est encore ainsi de l'extension logique des principes : c'est tuujours l'expérience qui décide de la légitimité de l'extension d'un principe et de la léiiitimité de; sa limitation.

La j^ensée murale est donc de même nature que la pensée expérimentale des savants. « Elle est une action de penser intensive qui, concentrée en elle-même, saisit en une fois, dans un acte unique, toute la suite, toute la loi de son développement » (p. 170); mais en même temps elle s'exprime en extension, elle s'applique à tous les faits de môme ordre, et c'est par ses propres répétitions, par les vérilications indélinies de l'expérience qu'elle se complète et se confirme. Les conditions de la certitude morale sont ainsi celles de toute certitude. Vidée expérimentale, intermédiaire entre la connaissance empirique et la connaissance métaphysique, voilà ce qui nous donne la formule de vie.

H«'ste enfin à indiquer les relations de la croyance morale avec ses moyens de réalisation et ses conséquences. L'ne conscience morale doit se rendre compte de la portée, des limites de son

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action, de ses chances de succès; la puissance d'expansion d'une croyance, sa sève, ce fait qu'elle a été plus vécue, qu'à son service se mettent les meilleurs et les plus sincères, tels sont les critères qu'il nous faut à cet égard consulter.

Ainsi, selon M. Rauh, se précise Tidée d'une science de la vie, d'une attitude morale scientifique. « Entre les croyances morales déduites d'une métaphysique ou d'une philosophie, et les suggestions de l'inspiration individuelle, il y a place pour une croyance morale positive » (p. 238). Ce qui caractérise cette attitude, c'est l'union de l'idée et du fait, la vérification de l'idée par le fait. Le fait scientifique est une « idée pratique », c'est-à-dire une idée réalisée dans et par une expérience. Il en est de même de l'idée morale éprouvée par l'honnête homme. Et s'il est vrai que chaque science a en quelque sorte son type propre de certitude, il y a une certitude scientifique possible dans les choses morales.

J'ai tâché de dégager du livre de M. Rauh les idées qui me paraissent les plus propres à faire comprendre sa façon personnelle de poser le problème et la solution qu'il en donne. Je ne suis pas sûr d'avoir bien compris sa pensée, et je suis presque certain de l'avoir, dans une large mesure, trahie en m'eCTorçant de la résumer clairement. Il est remarquable en effet à quel point M. Rauh se travaille pour être obscur. Par crainte sans doute de laisser échapper quelque parcelle de vérité, il se place successivement ou mémo simultanément à tous les points de vue, accorde ce qu'il avait contesté, reprend ce qu'il avait concédé, réintroduit ce fiu'il avait écarté; on se sent un peu désorienté; et cela même parfois semble le conduire à une sorte de casuistique assez déconcertante*. La lecture est rendue pénible par ce fait que le plan est fuyant et insaisissable; l'ouvrage est médité à coup sûr, mais à coup sûr aussi n'est pas composé, du moins à la façon logique. On dirait trop souvent d'une série de notes ou de notules mises les unes à la suite des autres, au hasard de la réflexion. Mais peut-être cela lui élait-il imposé par sa conception môme, s'il est vrai que, comme il dit, 'c la pensée morale se forme de pièces et de morceaux par des tâtonnements lents et incohérents » (p. 127).

Cette façon de procéder a d'ailleurs cet avantage qu'elle déconcerte la critique, puisque, à toute objection portant sur un [»oint do la théorie, viendra répondre quelque autre point de la théorie. Si l'on reproche à M. Rauh d'être intellectualiste, il s'en défendra victorieusement en observant combien grande est la place qu'il fait à la croyance spontanée; si on l'accuse de professer une philosophie de la croyance ou du sentiment, il remarquera justement que ces croyances sont la matière brute à laquelle se doit apjiliquer la

1. Cf. par exemple, p. i3 : • On peut se servir aussi des théories comme «l'un moyen de défense pour une croyance vraie, 11 est permis contre un adversaire qui s'appuie sur Thistoire, la biologie, de les présenter sous le jour qui nous est favorable... Cela est puéril et facile à retourner; mais cela est de bonne guerre. Il est légitime, quand une arme est à deux tranchants, de nous servir du plus commode », etc.

raison. 11 montrera de môme qu'il n'est pas empiriste puisqu'il pose un idéal a priori et qu'il n'est pas aprioriste puisque l'idée pratique a priori doit être soumise au contrôle perpétuel de l'expérience. Il en sera ainsi encore pour ce qui est de son attitude à l'égard de Kant Et tout cela est exact à tel point que je ne me risque à donner, en terminant, qu'une simple impression d'ensemble, toute personnelle. Cette expérience morale que M. Rauh a voulu définir, cette méthodologie morale qu'il a tentée, ces critères de la vérité morale qu'il a recueillis au cours de son analyse de la croyance morale agissante, qui se doivent au reste rectifier, limiter, compléter les uns les autres, tout cela me laisse incertain et indécis. Pour me décider entre les divers parti-pris moraux, il me semble que j'aurais besoin de préceptes plus nets et plus précis, à moins de me contenter des deux suivants : soyez sincère et allez de l'avant. J*entends bien que les questions morales sont complexes et que pour les trancher il est nécessaire de se livrer à une enquête attentive et minutieuse portant sur tous les éléments du problème. Je sais gré aussi à M. Rauh d'avoir indiqué cette idée, — que j'aurais aimé lui voir développer d'une façon plus explicite, — qu'il faut traiter chacun des divers problèmes moraux en lui-même et pour lui-même, en le spécialisant et en le situant. Mais je me sentirais fort embarrassé s'il me fallait appliquer les diverses règles de méthode qu'il propose. Ainsi cette force interne et ce consentement universel qui nous garantissent la valeur d'une croyance, cette puissance d'expansion d'une doctrine qui prouve sa vérité, cette communion dans un même idéal des consciences les plus nombreuses parmi celles qui comptent, est-ce une critérium dont l'usage soit facile et clair? Tout fanatisme est fort et par cela même contagieux. 11 est aveugle, dira-t-on: sans doute, excepté pour ceux qu'il anime. La violence et la généralité d'un mouvement ne nous sont pas une preuve décisive de sa légitimité morale, ni surtout de sa supériorité. Je sais que M. Rauh nous engage à nous délier des hommes et des partis continuellement violents. Il professe qu'il y a des compétences morales, fl (ju'il faut choisir nos guides parmi elles. Seulement à quoi reconnaître et comment décider qui est compétent? N'y a-t-il pas lieu Je craindre que ce ne soit pas notre accord avec les autres, mais bleu l'accord des autres avec nous-mêmes qui devienne le motif ultime de nos récusations. Des esprits simplistes et surtout des hommes d'action énergique et spontanée n'y manqueront pas. M. Rauh lui-même ne semble-t-il pas parfois donner prise à une semblable critique? Voici, par exemple, un point qui lui tient à cœur, et tellement qu'il paraît être parfois le centre autour duquel gravite tout l'ouvrage : « il s'agit de savoir si l'on est pour ou contre la démocratie et jusqu'à tel point » ». Comment légitimer cette foi

I. Cf. p. 176 : « 11 est certain, selon nous, qu'une conscience contemporaine capable de faire une expérience morale se ralliera à une foi abstraite et générale. Il est certain qu'un des dogmes de cette foi c'est l'idéal (lémocra tique *.

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démocratique? [Je ne puis, en passant, m'empêcher de noter combien est vague et équivoque et vide en somme de tout contenu, parce que siisceptible de bien des contenus différents, cette expression de foi démocratique.] « Si la démocratie est légitime, c'est qu'on en constate le besoin chez les hommes les plus impartiaux, les plus compétents, les plus instruits dans cet ordre de questions, chez ceux qui ont le plus intensément vécu la vie moderne, que l'idée démocratique est favorisée par toute sorte de circonstances économiques et sociales, que d'autre part on peut saisir chez ses adversaires des signes non équivoques de préjugés théologiques- ou de caste, d'incompétence et d'ignorance, (p. 177.) Mais ces adversaires n'auraient-ils pas beau jeu à déclarer à leur tour incompétents, « les militants du parti démocratique », en déclarant que « la misère et l'ignorance font les impulsifs », que dans Ja bataille des partis la voix de la passion couvre trop souvent celle de la raison, qu'on peut trouver à l'origine de ces revendications des convoitises et des haines? Tout homme d'action, en un mot, tout homme de parti trouvera dans son parti les compétences morales, les consciences qui comptent. — A moins, ajoutera un sceptique, que cette règle, en dernière analyse, ne signifie tout simplement ceci : avant d'embrasser une foi morale et sociale, examinez l'horizon, tâtez le vent, voyez celle qui comporte les plus grandes chances de succès. Et ce serait étrangement méconnaître la pensée de M. Rauh, ce serait lui faire gratuitement injure que de supposer un instant qu'il conduise le lecteur à une telle conclusion ou seulement qu'il Vy incline. Ce qu'il y a, au contraire, de tout à fait apparent et de tout à fait remarquable dans son livre, c'est la probité parfaite d^une conscience un peu inquiète et tourmentée, et parfois comme agressive enfin, mais qui se veut mettre en face d'elle-même en toute sincérité. Ce que j'ai voulu dire (en prenant un point spécial, — j'en aurais pu prendre d'autres, comme l'assimilation de la croyance morale à une science, la relation du sentiment et de la réflexion, la valeur morale du sentiment d'obligation), ce que j'ai voulu dire, c'est simplement ceci : la méthode que propose M. Rauh pour la détermination de la vérité morale reste pour moi bien fluide et inconsistante, et je ne vois pas comment elle pourrait permettre de constituer une science positive de la morale.

G. SËAILLES. — Les alfinnations de la conscience moderne. 1 vol. in-16, 285 pp., Paris, A. Colin, 1903.

C'est une heureuse idée qu'a eue M. Séailles de réunir en volume cette série d'articles parus en diverses revues et dont voici les titres : Pourquoi les dogmes ne renaissent pas. — Les affirmations de la conscience moderne, — Vart et la vie. — Individualisme et solidarité. — Vie intérieure et action sociale. — Un problème d'éducation, — La libre pensée. — La libre pensée et les religions positives. — Le beau

et rutile. — La philosophie de ToUtoi, — Les idées françaises. Le livre, malfj;ré cette variété des sujets traités, a son unité, et très réelle; ce qui la constitue, c'est la constante préoccupation qui s'y manifeste, c'est la pensée morale toujours la même qui circule à travers toutes ces pages, la commune idée qui les anime. Sous des points de vue multiples, un seul problème, en dernière analyse, est traité : la disparition des anciens dogmes religieux nous laissera-telle désemparés et sans direction morale? Sommes-nous condamnés à ne leur opposer que de stériles négations? N*avons-nous à choisir qu^entre ces deux partis : nous remettre sous l'autorité de TÉglise ou reconnaître notre impuissance ? Une foi nouvelle ne s'est-ello pas élaborée dans la conscience moderne et n'en peut-on formuler les affirmations essentielles? N'y a-t-il pas un idéal laïque assez large pour que tous y puissent communier, assez ferme pour qu'il puisse servir à l'éducation morale de tous?

Pourquoi les dogmes ne renaissent-ils pas? « L'illusion est grande de croire que l'affaiblissement des croyances religieuses est un accident, qu'il s'explique par la malfaisance des impies, par la corruption du siècle; il tient à l'évolution même et au progrès de la pensée moderne, il en est la conséquence nécessaire » (p. 3). C'est qu'en effet l'esprit n'est pas une réceptivité indifférente de représentations et d'idées qui se puissent simplement juxtaposer, sans se combiner, se concilier entre elles ou se détruire réciproquement; il est une activité organisatrice qui tend spontanément à coordonner ses pensées, ses connaissances, ses croyances, ses aspirations même et ses sentiments en un système cohérent. Comm«-nt dos lors les vieux dogmes pourraient-ils ne pas disparaître si la conception de l'univers et de la vie qui leur a donné naissance, à laquelle ils sont intimement liés, n'est plus recevable aujourd'hui? L'idée qu'un docteur scolastique se fait du monde est en tout point conforme à ce qu'enseignent les dogmes de l'Église; la science et la théologie se conlirment mutuellement. Même opposition de nature entre le ciel et la terre, même affirmation que le ciel est la cause réelle de tous les changements qui s'opèrent ici-bas, même croyance en une finalité transcendante, même explication des phénomènes |>ar l'intervention de causes volontaires et intelligentes travaillant «'i l'ordre cosmique, même anthropocentrisme qui place la terre immobile au centre de l'univers et fait de l'homme la fin vers laquelle tout converge, l'être dont le bonheur ou le salut est la raison d'être de la création, la préoccupation incessante du Dieu un, tout puissant et tout bon, dont le monde raconte la gloire et l'amour. Comme le monde est un, l'histoire est une; la rédemption de l'homme et le triomphe de Jésus, voilà le grand fait que tous les faits précédents annoncent et préparent, qu'achèvent et contirment tous les faits qui suivent.

L'univers ne nous apparaît plus sous cet aspect : il n'y a plus pour nous un monde, mais des millions de mondes; ce n'est pas seulement la terre qui est déchue de sa place privilégiée, c'est noire système solaire qui n'est à nos regards qu'un point perdu dans un

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espace inOni peuplé d'étoiles dont le nombre et Téloigneraent sont comme un déQ jeté à notre imagination. Comment continuer à croire que tout dans cet immense univers ait été préparé en vue de rbomme? Et pour nous en tenir à Thumanité, Thistoire s'est à ce point développée, diversifiée, nous a mis en présence de tant de peuples, de tant de civilisations, de tant de religions, que l'unité du plan providentiel, la conception de l'histoire universelle d'un Bossuet nous semble d'une déconcertante puérilité. — Ajoutez enfin que la science élimine l'idée de miracle, et que — chose plus importante encore — elle a transformé non plus seulement notre représentation des choses, mais nos habitudes même de penser, les cadres de notre activité intellectuelle, les méthodes que pous appliquons à l'étude des phénomènes, nos critères d'affirmation, nos exigences en fait de preuve, toute notre attitude mentale à l'égard de la vérité et des moyens d'y parvenir, et vous comprendrez à quel point une tête moderne, j'entends une tête pensante, est impuissante à accepter un système théologique comme celui qui, au xui« ou au XVII* siècle, se trouvait comme spontanément d'accord avec tout l'ensemble des idées philosophiques et scientifiques.

Cependant les idées morales pourraient-elles s'isoler des autres? La vie de l'homme, et sa fonction et sa vertu ne vont-elles pas dès lors nous apparaître sous un jour tout nouveau? Au principe de la morale chrétienne est l'idée de péché; à son centre l'idée de rédemption et de grâce, à son sommet l'idée de salut. La nature est mauvaise, corrompue; le premier acte de régénération est une « conversion » du cœur et de la volonté qui doit détruire en nous la nature même, et qui ne s'opère en nous que par une aide surnaturelle, un concours divin, qui ne se mérite pas par la connaissance, l'intelligence, et ne s'obtient que par « une soumission aimante et résignée à la parole et aux décrets de Dieu ». La vertu maîtresse, c'est l'abandon, l'amour, amour de Dieu et de nos frères en Dieu; cette foi confiante est espérance, attente de la cité céleste dans laquelle une place d'honneur est réservée aux humbles, à ceux qui ont souffert : la douleur acquiert un prix infini, la souffrance est divinisée, elle est le signe qui marque le front des élus. — Notre morale est tout autre. Nous n'admettons plus que notre déchéance vienne de la faute d'un autre, nous croyons que la rédemption doit être notre œuvre aussi. La cité que nous voulons aménager c'est la cité humaine. La résignation ne nous suffit plus, nous voulons la Justice, et nous la voulons ici-bas, et nous devons la créer par l'efFort de notre raison et de notre volonté. L'honnête homme, pour nous, n'est plus celui qui s'isole du monde* meurt au monde, prépare son salut par la mortification et la prière, anticipe par l'extase la béatitude de la contemplation divine ; c'est celui qui agit dans la société et pour elle, dont la vie est la méditation de la vie, non de la mort. H y a donc une morale moderne, une conscience moderne, incapables désormais de se concilier avec les dogmes morts. Quels sont les principaux articles de cette foi nouvelle? C'est d'abord que la loi morale n'est pas « une consigne imposée

du dehors, un décret arbitraire promulgué par un être qui n'a pas à se justifier devant nous, que nous pouvons ne pas comprendre, auquel nous sommes contraints d*obéir » ; qu^au contraire Tinitiative et la responsabilité personnelles sont à la racine de toute vie morale, qu' « il n'y a de bien moral que celui qui est accepté par rindividu, reconnu par son intelligence, identiflé avec sa volonté vraie ». Et si la moralité n'est pas docilité, discipline extérieure, mécanisme d'actes convenus, si elle a sa source dans l'effort que nous faisons pour nous réaliser nous-mêmes, nous posséder, « nous élever à l'être en nous élevant à la liberté, en maîtrisant nos penchants multiples, en subordonnant leur diversité à la logique d'une volonté fidèle à la môme pensée », notre premier devoir c'est la sincérité, l'effort pénible vers la vérité, « le sérieux, le recueillement, la réflexion sur les actes, sur les motifs qui les déterminent, sur les principes qui les justifient >». Cette sincérité ne va pas sans son double et nécessaire complément : le souci de sa propre liberté, je veux dire de sa libération intellectuelle, le respect de la liberté, je veux dire, de la pensée et de la sincérité d'autrui. — Sur ce qu'est la libre pensée, M. Séailles a écrit des pages que je voudrais citer tout entières, dans lesquelles il condamne tous les dogmatismes intolérailts. Car si la libre pensée est le droit à l'examen, elle est une méthode et non une doctrine. Et si elle est l'irréconciliable ennemie d'une Église qui se prétend en possession de la vérité absolue et proclame son droit, mieux, son devoir, de l'imposer, elle est ou doit »*tre aussi l'adversaire de quiconque veut promulguer des dogmes et prononcer des excommunications, u Au nom de la Libre Pensée, demandons qu'il n'y ait plus d'opinions suspectes ou privilégiées, qu'on puisse être athée, sans être traité de scélérat, et croire en Dieu, sans être traité d'imbécile... En vérité qui oserait prendre sur lui de mettre hors de la Libre Pensée Descartes, Spinoza, Leibnitz, Fichte, Hegel, Schopenhauer, tous les grands émancipateurs de l'esprit humain? » (p. 230.)

Mais ce n'est là pour ainsi dire que la forme de la conscience moderne? N'a-t-elle pas un contenu? Un premier trait la caractérise, c'est un sentiment profond du droit, de l'imprescriptible dignité de l'individu, et des rapports étroits qui le lient à la société tout entière. Indissolublement individuelle et sociale, notre morale affirme, tout à la fois, la valeur éminente de la vie intérieure et l'impérieuse nécessité de l'action sociale énergique et féconde. C'est qu'en effet ces termes, loin d'être inconciliables, nous apparaissent comme solidaires et complémentaires l'un de l'autre, dès ijuc nous nous élevons à une idée plus complète et plus vraie de ce que la vie intérieure enveloppe d'universellement humain, de la nature profondément sociale de la personne morale, et d'autre part dès que nous songeons que l'élément dont se constitue la société véritable c'est la personne libre et fraternelle, que la cité humaine ne peut devenir meilleur^ qu'à condition que la Justice soit d'abord dans les cœurs pour s'exprimer dans les lois. De ce point de vue se précisent ces mots de liberté, d'égalité, de solidarité ou de fraternité dont le

p. MALAPERT. — PRILOSOPHII

sens devient tout ensemble plus positif et { les analyse avec plus de soin.

Je ne puis suivre M. Séailles dans tous donne à sa pensée; j'ai voulu seulement générales ; mais je ne saurais trop dire c( ni un ouvraj:e de polémique, ni un trait tout plein d'une pensée très libre et très souffle d'idéalisme moral y d'optimisme g contagieuse en la dignité de la raison, en h <ie Fefl'ort libre et sincère vers plus de véri

HARALD HÔFFDING. — Morale, essai sur et leur application aux circonstances i

Trad. fr., 1 vol. in-8, xv-578 pp. Paris, S

La Morale de HôfTding n'est pas un livi édition danoise remonte à 1887 et deux éd paru en 1888 et en 1900. Il convient de féli en avoir donné une traduction française. J cet ouvrage, connu sans doute déjà de to au mouvement des idées morales à l'étran redire qu'on retrouve là les mêmes qualité l'Esquisse (Tuhe psychologie fondée sur Vexpé cadres généraux selon lesquels sont o Traités de morale, M. HOfl'ding fait un écarter des principes théoriques de la n religieuses et métaphysiques qui s'y mêlei pour leur donner un fondement plus cor ment psychologique et sociologique. San* philosophique s'identifie avec la sociologie estime ajuste titre qu'elle ne saurait s'en Ce souci constant de s'appuyer sur l'expéi nées sociologiques donne au livre un carac trop souvent à nos Traités de morale et assurer un succès légitime.

l'année psychologique. X.

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