COMME L'HOMME PRIMITIF
Propos de vacanoes. — La nôoessité du repos ohex les êtres Tivants. — Besoin d'activité et besoin de réparation. — Caractère rsrtluniqne di l'activité. — Le rythme des repos. — Le rsrthme ohes l'animal et chai l'homme primitif. — Observations sur une tribu encore existante d*hommes primitifs. — Ches les Indiens Séris, en Californie. — Leur habitat — La faune et la flore. — Caractères physiques des Série. — Endurance et agilité extraordinaires. — Quelques-unes de leurs prouesses. — Rési*tanoe des femmes et des enfants. — Animaux forcés A la course. — Mœurs alimentaires de la tribu. — tlepos léthargique. — Caractère très intense du repos aussi bien que de l'activité de l'honmie primitif.
L'homme , môme le plus naturellement enclin à s'adonner au labeur, éprouve, à la belle saison, une notable désalTection à l'égard de sa besogne. Chacun aspire aux vacances : et tous ceux qui le peuvent prennent, pendant une période plus ou moins longue, un repos plus ou moins complet. Ce besoin a des racines profondes : il n'est point, comme tant d'autres, conventionnel ou acquis. C'est un besoin naturel, inhérent à la constitution de l'homme, de ranimante : à la constitution de tous les êtres vivants, plus exactement. Le repos est une loi de la vie, non moins que l'activité.
Nul ne saurait douter de la nécessité de cette dernière. Sans elle, la vie n'est qu'un long ennui, et tous les êtres l'aiment sous des formes variées, à condition qu'elle ne soit point excessive et ne devienne point une peine. On a souvent observé les signes de réelle satisfaction que donnent les animaux domestiques à entreprendre le labeur ijuntidien, du moment où ils sont bien traités, et où le travail n'excède pas leurs forces. Rien de plus joyeux que le chien qui j)art pour la promenade ou la chasse; rien de plus courageux, do plus ardent à la besogne que le chien qui, attelé h sa petite charrette, aide son maître à tirer des fardeaux; le cheval, aussi, t«'nioigne sa joie à quitter l'écurie pour courir les routes. Et il n'est pas un de nous qui ne se sentirait désorienté si le droit de travailler lui était enlevé ; il n'est pas de supf>lice plus cruel que l'inact'iou forcée et continue.
Seulement, il en est des hommes, des animaux et de tous Jes êtres vivants, comme des composés chimiques. Ceux-ci ont les réactions rapides, quand on les met en présence; la besogne faite, ils se reposent. La vie n'est point une continuité ininterrompue de phénomènes qui se font longuement et sans arrêt; c'est bien plutôt une série d'explosions successives : une alternance d'activité énergique et de repos absolu. Dans tous les phénomènes de la vie, il y a un rythme : il y en a même plusieurs. Les difTérents organes ont leur rythme : aucun d'eux ne fonctionne de manière continue ; les plus actifs s'interrompent, à des intervalles variables, pour se reposer. Faute de ce repos, la fatigue et l'usure s'établissent, et la mort survient bientôt si le cri de détresse de l'organisme n'est entendu, si ce dernier ne prend garde à l'avertissement que lui donne la fatigue.
Pour réparer les forces perdues, nous avons des ressources variées. Les périodes de repos au cours de l'activité quotidienne : les récréations de l'écolier et les dix minutes pendant lesquelles, à des intervalles variables, s'arrêtent l'ouvrier et le philosophe, aussi bien, quand la main est fatiguée, ou quand les idées viennent plus difficilement. Le sommeil encore, le grand et l'indispensable réparateur, auquel nous sommes contraints de donner près du tiers de notre existence. A des intervalles plus espacés, nous avons le repos hebdomadaire. Dans certaines régions du globe, à climat excessif, un repos saisonnier est par surcroît imposé par les conditions extérieures : les périodes très froides et très chaudes sont des périodes de repos ou de vie très ralentie pour l'homme, les bêtes et les plantes. Et enfin, comme ces arrêts ne suffisent point, dans les sociétés très actives, ou pour les individus dont le labeur est plus épuisant, l'usage de vacances plus ou moins longues et plus ou moins complètes s'est établi.
Par ses effets bienfaisants, cet usage se justifie amplement : par ses conséquences, il se montre être une loi de nature.
Il faut une intermittence du travail. Et une intermittence réelle : une alternance de périodes de travail intense et de périodes de repos absolu, telle que la présentent les animaux les plus voisins de l'homme, les carnivores qui, après la chasse rapide et la courte lutte, dévorent leur proie et s'en vont dormir et digérer en paix; telle que la présente l'homme lui-même, dans les phases primitives; telle que la présentent les sauvages contemporains les plus rapprochés — autant que nous en pouvons juger — de nos propres ancêtres du début de l'époque quaternaire. Si la manière de vivre des Indiens Séris n'est point exactement celle de l'homme primitif, il est certain qu'elle s'en rapproche étrangement, par les analogies qu'elle présente avec l'existence des animaux supérieurs. Et la ressemblance est assez intéressante, en elle-même, et à propos de la loi du repos, pour qu'il vaille la peine de faire connaître sommairement de quelle manière vit cette tribu.
Les Indiens Séris sont fort actifs, et prodigieusement paresseux à la fois.
Ils habitent une région peu connue et mal vue des explorateurs; car ils n'ht^sitent pas à massacrer ces derniers, pour peu que les circonstances s'y prêtent. Ils ont une aversion extraordinaire pour tous les étrangers. Rien n'est plus glorieux, pour un Séri, que de tuer un étranger; rien n'est plus déshonorant, pour un Séri, — mâle ou femelle — que de mélanger son sang à celui d'une race étrangère, fût-ce même la tribu d'Indiens qui vit à quelques lieues de distance. Aussi, bien qu'a priori Ton doive tenir pour certain que la race des Séris serait apte h se croiser avec d'autres races, la preuve fait défaut : on ne peut citer un seul cas de croisement.
On en sait toutefois assez sur la région qu'habitent les Séris pour pouvoir assurer que ce n'est point un paradis terrestre. Un anthropologiste américain des plus distingués, M. W.-J. Me Gee, qui a publié sur ces Indiens un mémoire plein de renseignements concernant leur histoire, leur ethnographie et leur état actuel (17® rapport annuel du service de l'ethnologie américaine) nous la dépeint comme fort austère.
Le « Si'*riland » consiste, en effet, en une île située entre la Basse- Californie et le Sonora mexicain, et une bande de terre, limitée par la mer et par le désert d'Encinas.
L'île, connue sous le nom de Tiburon, a quarante-cinq kilomètres de long sur trente de large au plus; la côte a une superficie à peu près trois fois plus étendue. Mais les côtes et l'Ile sont également brûlées, faites de rochers et de sable. Point de végétation, en dehors d'arbustes rabougris, de cactus et de cierges; presque pas d'eau. Les sources sont infiniment rares et pauvres, et par surcroît il ne pleut presque Jamais. Exception faite pour l'enfer sur lequel nous n'avons (encore) point de renseignements, le Sériland paraît être, des États-Unis, et peut-être du monde, l'endroit le plus chaud et à peu prt'S le plus sec. Il suffit de voir le développement que prennent les racines dans le Sériland pour se rendre compte du degi»^ de si'cheresse de cette contrée. Avec cela des plantes fort peu aimables, munies d'épines ou bien malodorantes; les autres, moins bien protéizées contre la faune afTamée, ont péri.
La faune terrestre comprend deux ou trois cervidés, une chèvre, le puma, le jaguar, le peccari, et bon nombre de reptiles, généralement très laids, très toxiques et très agiles; la faune marine est très riche, par contre; les oiseaux de mer, les poissons, les crabes et les tortues abondent.
C'est dans ce milieu aride, mais non dénué de ressources, que vivent les Séris, isolés du monde par une mer redoutée et par un désert plus dangereux encore.
Ils étaient autrefois nombreux : leur tribu comprenait plusieurs milliers d'individus; mais à force de s'entremassacrer avec les voisins, ils se sont fait rares : 350 en tout, dont 75 mules adultes au plus. Ces 350 individus, formant des familles élémentaires, ont évidemment atteint un certain degré de civilisation. Ils portent de sommaires vêlements et savent se faire des huttes pleines de simpl»' cifé. Us ont l'arc et la iVëche*, Us se barbouillent le visage avec la
pensée de s'embellir. Mais ils n'ont pas encore inventé' le couteau (le silex; jamais ils n'ont fait germer une graine; et ils n'ont point d'animal domestique en dehors de leurs femmes.
Au physique, race remarquablement endurante et agile; très supérieure, animalement, aux animaux les plus résistants (car d'autres peuvent avoir plus de vitesse que l'homme : pour le fonds, riiorame n'a guère de rivaux). Les Séris sont de très beaux échantillons de l'homme de proie : ce sont des carnassiers que, par erreur, la Providence fit bipèdes. Et ils ont l'activité et la forme d'activité des carnassiers. C'est-à-dire que leur activité est intermittente, ne s'exerçant que quand il le faut absolument, et qu'elle est intense.
Son intensité se mesure aux tours de force, et aux prodiges de vitesse principalement, que peuvent effectuer ces sauvages, et qui les mettent encore au-dessus des Opata qui, pourtant, sont capables de fournir des courses de 40 et 50 lieues en 24 heures, et des Tarahumari, de qui l'on raconte des exploits surprenants. Un Tarahumari aurait, en effet, porté une lettre, et rapporté la réponse, entre deux localilés à 650 kilomètres de distance, en cinq jours : ce qui fait 260 kilomètres par jour, 11 kilomètres à l'heure... Je ne garantis rien. En tout cas, le Tarahumari force le cheval à la couree. On le charge souvent de chasser les chevaux vers le corral : au bout de deux ou trois jours il revient, avec la troupe de quadrupèdes absolument épuisés, lui-même étant frais et dispos. (Notez que l'homme peut en quelques minutes absorber les aliments nécessaires à la réparation de ses forces : il faut des heures à l'herbivore;. De même, il force n'importe quel cervidé : c'est une affaire de temps. Les Séris sont passés maîtres en pédestrianisme. Ils ont des ch(;vaux, mais jamais ils ne s'en servent comme bêtes de somme uu de trait : ils vont plus vite h pied. Le cheval, pour eux, n'est que du iiihier. Ils le poursuivent, l'atteignent, sautent dessus, le jettent i t« rre en lui brisant le cou : et la vue des vaqueras montés qui irrivent à bride abattue pour les châtier ne les impressionne pas : de leurs mains et de leurs dents ils déchirent un quartier de chair pantelante, et se sauvent avec ce fardeau. Les vaqueras ne les poursuivent pas : ils savent l'infériorité du cheval. C'est à la course, i^ncore, que les Séris capturent le cerf. L'usage est de se mettre à quatre ou cinq pour la chasse, et jamais l'animal ne s'en tire. Les l'ulants s'exercent sans cesse à la vitesse; ils s'exercent sur des quadrupèdes semi-domestiques, mi-chien, mi-coyote; ils s'exercent encore sur le lièvre. En moins de cent mètres, deux cents mètres uu j)lus, l'enfant a rattrapé le chien. Et l'adulte atteint le cheval dans les mômes limites. L'expérience a été faite de lancer un Séri sur un cheval qui s'enfuyait au triple galop. A moins de deux cents mètres du point de départ :départ arrêté, et non pas lancé) de l'Indien, celui-ci avait rejoint la bête et l'avait renversée. En deux heures, il a raison d'un cerf.
La femme n'est pas moins résistante. En 1893, une Indienne Séri voulant faire soigner son enfant malade fit, en portant celui-ci.
72 kilomètres en moins de J2 heures; et sur la route, elle avait forcr^ et capturé un lièvre pour ToiTrir au sorcier, pour se le rendre propice. Et les matrones traversent couramment une partie du désert, large de 45 kilomètres, durant la nuit, chargées de leurs bagages, de leurs enfants, et du bien le plus prérieux dans celte région désolée, de cruches d'eau. Les enfants s'amusent à prendre au vol les oiseaux ; les tout petits forcent le lapin — mais à la dixième année déjà, ce jeu est au-dessous de leur dignité.
Admirablement musclés, «l'une souplesse sans égale, endurants au possible, capables de «< démarrer » avec une soudaineté foudroyante, les Séris font penser aux grands carnassiers, tout en remportant de beaucoup sur ceux-ci par la durée qu'ils peuvent donner à leur effort. Aussi rapides que le plus rapide des animaux, ils sont dune endurance que les plus endurants des quadrupèdes ne peuvent égaler. L'intensité de leur activité physique ne se peut contester, ou même comparer : ce sont d'incomparables animaux.
Leur caractère et leurs aptitudes de fauve ne sont pas moins évidents à la curée qu'au cours de la chasse. Car les Séris ne se mettent point à table. Ne se mettant en mouvement que sous l'impulsion de la faim, leur principal souci, la proie une fois capturée, est de la dévorer. Ils la dévorent sur place, avec les gestes et la passion de la béte affamée. La capture est dépecée à coups de dents, et par arrachement, chacun s'empare du plus gros morceau qu'il peut, et se gorge de la manière la plus dégoûtante, avalant les tendons aussi bien que la chair, absorbant les intestins — avec leur contenu — avec non moins de plaisir que les parties les plus lines. Tout cela cru, chaud encore, cela s'entend : la cuisson n'est point en honneur. Si la chasse a été abondante, le Séri, après s'être gorgé jusqu'aux dents, rainasse les os et les membres auxquels il n'a pu faire un sort, et met le tout en lieu sûr, «pour mûrir ••. Dans deux ou trois jours il sera bien aise de trouver cette viande «< mûrie », c'est-à-dire en putréfaction.
11 mange tout ce quil peut tenir : <lix ou douze kilogrammes de viande en une séance. Nulle carcasse de béte ne lui répugne, et quand, il y a quelques années — cette époque reste célèbre dans les annales sous le nom du « temps du gros poisson » — vers 1887, une balein«» vint échouer sur la côte de Tiburon, le cadavre tout entier fut avalé, peu à ])eu, jusqu'aux cartilages. Ce dut être une prodigieuse réjouissance, de longue durée, et fort odorante. Aucun des grands fauves ne mangerait les charognes que le Séri d»'*glutit avec joie. Ce dernier est plus qu'animal. L'n trait authenliciue observé tout récemment. Une chienne pleine approche quelques Séris, mdles et femelles, repus, attirée par l'odeur d'un pie<l de cheval '< mûr », et paraît vouloir faire connaissance avec celui-ci. D'un seul coup de pied, une des femmes envoie la béte par-dessus la cabane voisine. La chienne tombe à terre, k demimorte et à demi-accouchée aussi. Ce que voyant, des enfants se précipitent. La béte, sachant ce que vaut le petit de l'homme, fait un elTort désespéré et se sauve. Mais un des enfants — « sa figure
se raidit, sa mâchoire se contracte, et de ses ) ilamme pourpre et jaune » — la rattrape, arrac dévore, au milieu de l'admiration et de Tenvie dt qui demandent « une bouchée » et lèchent, si taches de sang...
De vrais animaux — et plus répugnants que b( — ces Séris. Mais ils ont l'activité des bêtes aussi conditions, sous les mêmes formes, et à un de encore. Ils travaillent comme les animaux, de mi De manière très intermittente aussi. Car une n'a pas Tidéal plus élevé que le fauve repu. En< coutume de se nettoyer pour enlever les souillu avant de prendre son repos. Le Séri, lui, ne se 1 « Leur corps, dit Velasco, exhale une pua comme celle d'un cadavre de huit jours ou plus ( la pourriture et l'on est obligé de s'éloigner d'eu: Le Séri, ayant mangé et ayant travaillé, se repoi comme il a travaillé, avec intensité. C'est l'être le plus léthargique qu'il y ait, du moment où plus à l'action. Il reste étendu à terre, sans parole, sans occupation, sails curiosité, dans de brute. Aux quelques heures d'activité except quelques jours d'une magistrale inactivité, sous l'influence de la faim, la brute se réveil en campagne avec une incomparable énergie. ] travail et de repos sont plus marquées que chez nisme; nulle part le travail n'est plus actif, ni le Voilà bien l'homme primitif (et assurément i faire de Séris une étude des plus approfondi compléter le travail excellent de M. Me Gee); voisin de l'animal par ses allures, ses aptitudes « naturel ». Ce n'est point un bel objet : mai instructif.
La similitude de l'homme primitif, tel que ne Séris, et des grands fauves se retrouve en d'autn n'ont point de domicile fixe : ils vont de ci, de là adoptant pour quelques jours une retraite de I plus loin, et en choisissant une autre. Les Séris f que sachant se faire de vagues huttes en brj occupent que peu de jours, quelques semaines s ils se promènent; ils errent sans se fixer jamais. ( mânes confirmés. Mais leur instinct préhistoriqu spécial : l'àme nomade du « trimard « europée américain s'y rattache avec évidence. Et beau< conservent à un degré plus affaibli ce goût — ( — de nos ancêtres, et dont les Séris nous font voi Beaucoup de choses, en nous, s'expliquent par el par l'animal. Et — pour revenir au sujet de ce sagit point d'imiter les Séris, qui sont parmi l
brutes du règne humain — lequel en contient pourtant beaucoup — ceci reste certain que les vacances sont chose nécessaire, qu'après avoir bien travaillé, il faut se bien reposer, et que le repos le meilleur est le plus complet, le plus absolu.