UN BESOIN PARADOXAL
Les paradoxes de la faim. — Où prend naissance le besoin de mangsrt Les caprices de l'appétit. Le rôle de l'habitude. — Obserrations sur l'homme et les animaux. — L'auto-observation d'un suicide par inanition : les impressions d'Antonio Viterbi. — Disparition de la faim ao cours du Jeûne. Le temps que l'homme met à mourir de faim. — Distinction entre les jeûneurs ▼dentaires et involontaires. — Le caraotèit nôvrosique de la faim. Théorie de M. Bemheim. — La faim distincts âê l'inanition. — Les névroses de la faim. Le délire faméUque. La bonlimls et la polyphagie. — La perte de la faim : observation sur les anoreiiques hjrstériques. — Les problèmes de la faim.
Paradoxal, il Test incontestablement. Il est tour à tour agréable et plaisant, et à tel point odieux qu'on en devient fou. Sans lui, nous mourrions tous; et, d'autre part, il tue à petit feu de la manière la plus cruelle. Les impulsions auxquelles il préside sont (Tordre vulgaire et bas; et pourtant, sans lui, l'humanité perdrait un (les ]>rinci|)aux mobiles d'activité et de progrès. C'est une réalité quotidienne que chacun de nous connaît; et en même temps, c'est très souvent une pure illusion. Les physiologistes sont embarrassés pour le localiser et pour Texpliquer; et pourtant ils l'ont tous éprouvé, toute leur vie durant. Il abrutit les uns, et fait rêver N autres. Réel, il fait soulTrir moins (ju'imaginaire. Enfin, chez les ori:anism«'s élémentaires, il a avec l'amour de telles analogies ([u'on lu^ sait oti commence l'un et où finit l'autre, et qu'il est plus commode de ne point essayer d(^ les distinguer.
Ce besoin, c'est la faim; la faim que nous connaissons tous, heureux de l'éprouver quand nous pouvons la satisfaire, affolés quand elle nous talonne. Si familière qu'elle nous soit, la faim est un phénomène fort embarrassant. Embarrassant à satisfaire? hélas! il suffit d'ouvrir les yeux pour le savoir. Embarrassant à expliquer? Assurément?
Remarquez d'abord avec (luelle incertitude on la localise. Où at-on faim? interrogez à droite et à gauche. Les uns indiquent 1* cou, d'autres le ventre; celui-ci désignt^ sa poitrine, celui-là rien du tout. Le plus souvent, sans doute, la faim s'annonce par une vague | S'-nsalion au niveau de l'estomac, ([ui disparaît dès qu'on a fourn» \ ({uebiue provende à cet organe; et cette sensation peut s'e.xaspérer on tiraillements, en crampes, en douleurs véritables de tout le haut iJu tronc; mais il y a des sujets qui ont faim à l'arrière-gorge. Et*
de façon générale, la sensation de faim est rarement unique : ce n*est point un solo, mais une symphonie. L'organisme indiquerait-il par là sa préférence très réelle pour la symphonie alimentaire, pour la pluralité des mets? Il y a là un thème à méditations pour un physiologiste qui serait doublé d'un gourmet.
Un autre phénomène curieux est le caractère périodique de la faim. Chacun a pu le constater. L'heure du repas est arrivée : vous avez faim. Mais les circonstances font que vous ne pouvez vous mettre à table ; le repas est retardé d'une heure, de deux heures. La faim disparaît. Elle est très nette à l'heure accoutumée : elle a peu à peu disparu, et l'on se met à table sans très grand appétit. Cela est absurde, semble-t-il, car si la faim est un besoin de l'organisme, ce besoin doit devenir d'autant plus impérieux que Ton tarde davantage à le satisfaire. Or, il n'en est pas ainsi : chacun l'a éprouvé. Et des exemples plus probants encore viennent corroborer l'expérience de tous les jours. M. G. Bardier — dans l'article Faim de l'imposant Dictionnaire de physiologie que publie M. Charles Richet — a recueilli l'observation d'un combattant de 1870 qui dut, pendant la campagne, passer deux jours pleins sans manger. Pendant ces deux jours, il est vrai, il eut très faim. Mais au moment où il put enfin trouver des vivres, sa faim avait disparu. Il n'éprouvait plus que de la fatigue, et il mangea fort peu, et avec un appétit très médiocre.
Autre observation. Un chien soumis au jeûne depuis trente jours est mis en présence d'une soupe très appétissante. Vous croyez qu'il va se ruer dessus avec avidité? Pas du tout : il mange sans hâte et modérément. Et deux oies, au dix-septième jour du jeûne auquel les a soumises M. Bardier, ne manifestent pas un enthousiasme extraordinaire quand, leur supplice terminé, on leur apporte une succulente pâtée. Ceci montre qu'il n'y a pas de proportion entre l'intensité de la faim et le besoin d'aliments de l'organisme : cellelà ne traduit point celui-ci de manière exacte. Et d'autre part, il est visible que la sensation de faim s'atténue au cours de l'inanition. Ceci ressort nettement d'observations variées, et particulièrement de celle, qui restera classique, d'Antonio Viterbi.
Antonio Viterbi était un avocat, ou magistrat, sous la première République, qui, compromis dans une affaire de vendetta, fut condamné à mort en 1821 par la cour de Bastia. Pour s'épargner l'échafaud, il se laissa mourir de faim, et au cours de sa lente agonie, il prenait sur son état, sur ses sensations, des notes qui nous ont été conservées. Après un premier jeûne qui dura six jours, Viterbi commença, le 3 décembre, un second jeûne qui devait le conduire jusqu'au bout. Il avait fait un repas le 2, « avec appétit >*, dit-il : à partir du 3, il ne prit plus rien. Voici quelques-unes de ses notes :
« 3. Aucune espèce de nourriture; je ne souffre pas de celte privation 5. Je ne sens aucune sorte de malaise : l'estomac et les
intestins sont dans un repos parfait. La tête est libre, mon imagination active et ardente, ma vue extrêmement claire. Nulle envie
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de l)oire ou de manger; il est positif que je n'éprouve de velléité ni pour l'un ni pour l'autre. » Pourtant, la soif se fait sentir, très vive à Voccasion, le 6, le 7, le 8. Le 6, il a « la bouche et le gosier des séchés ». Le 7, au réveil, <^ une soif brûlante. A neuf heures la soif diminue; à deux heures soif ardente ». Le 9, de même : n une soif ardente et continuelle ». Mais il a « l'estomac et les entrailles eo bon état, la vue claire, l'oreille bonne, une soif terrible, le corps plein de vigueur. » Pas de faim. « Je ne me sens aucun désir Je manger », écril-il le 10. H est vrai que le même jour, il note qu'une forte envie de manger l'a pris à plusieurs reprises, Taprés-midi. Le il, <« la faim a cessé tout à fait. Mes forces décroissent sensiblement : soif horrible, nul désir de manger. » Jusqu'au 18, même situation : soif ardente, mais pas de faim. A la date de ce jour il écrit : « A onze heures j'arrive au terme de mon existence avec la sérénitt' du juste. La faim ne me tourmente plus; la soif a entièrement cessé... Le peu de moments qui me restent s'écoulent tout doucement comme l'eau d'un petit ruisseau à travers une belle d dt'iicieuse prairie. La lampe va s'éteindre faute d'huile. » La mort vint prendre Antonio Viterbi deux jours plus tard, le 20 décembre : il était resté 17 jours sans manger et sans boire.
Antonio Viterbi fut relativement privilégié. Car la faim peut mettre plus de temps à opérer son œuvre. Un condamné à mort, à Toulouse, se laissa, lui aussi, mourir de faim, et il vécut 00 jours. Plusieurs aliénés qui ont choisi ce mode de suicide ont également résisté i)lus longtemj)s que Viterbi : 20, 40, 00 jours. De façon générale, seinble-t-il, la mort est plus lente chez le jeûneur volontaire i\\U' chez le jeûneur involontaire : le naufragé, le puisatier enseveli, etc. En outre, le jeûneur volontaire n'a guère faim, au lieu que la faim tourmente cruellement le dernier. A quoi cela tient-il. Quel est ce paradoxe?
M. Bernheim a tenté d'expliquer cette contradiction. Il admet (ju'il y a ileux manières de mourir de faim. D'un cot«'*, il nous montre les jeûneurs volontaires, les aliénés, les hystériques anorexiques, et tant de malades — fébricitants, atteints de lièvretyplioïde, etc., — qui résistent fort longtemps à la privation d'aliments, et qui, par surcroît, n'ont pas faim. Ces sujets prouvent qu«* l'alisenre d'aliments n'est mortelle qu'au bout d'un temps fort lonL% que l'inanition ne tue qu'après un délai considérable. De l'autre, nous avons des sujets normaux qui, soumis à l'abstinence involontaire, et ayant faim, meurent rapidement. Or, les besoins organi- (jues des uns et des autres sont pareils : si donc les premiers ne meurent ({ue tardivement, c'est que les derniers sont tués par quelque cause qui ne se présente pas chez les premiers. Cette cause, c'est la faim. Le malade et le jeûneur volontaire n'ont pas faim : ils meurent d'inanition. Le jeûneur involontaire a faim : il meurt de faim. La faim tue avant Tinanition.
Mais alors (lu'est-ce que la faim? La réponse n'est pas aisée. Je la délinirai fdutùt en disant ce ([u'elle n'est point. La faim n'est pas rinanitii»n; ee n'est même pas l'expression exacte, constante, cer-
taine, de rinanilion. Faut-il considérer la faim comme une sorte de névrose — ainsi que le veut M. Bernheim — une névrose rapidement mortelle? Une névrose naturelle d'ailleurs, et bienfaisante, mais qu'il est possible d'atténuer par certains médicaments — l'opium, la morphine, le tabac — ou par la volonté, c'est-à-dire l'auto-suggestion? Il se peut. Le point de vue est en tout cas original et suggestif.
Au reste, le caractère nerveux — si ce n'est névrosique — de la faim est chose certaine. Nerveux, c'est-à-dire relativement imaginaire, et, en tout cas, susceptible d'être rendu plus intense, ou au contraire atténué, comme d'autres sensations, par diverses conditions mentales.
Observez ceci, d'abord, que la faim est bien plus une habitude qu'un besoin. L'heure des repas passée, vous n'avez guère faim. Voyageant en pays d'usages différents, ou soumis à des conditions nouvelles, vous vous accoutumerez à avoir faim à des heures toutes différentes, et à avoir faim plus ou moins souvent qu'auparavant. Et l'habitude se perd dans certaines conditions; voyez les animaux hibernants ou estivants.
D'autre part, la non satisfaction de cet appétit s'accompagne très vite de phénomènes d'ordre nerveux. Le délire famélique des naufragés de la Méduse, de la Bourgogne, de la Ville-de-Saint-Nazaire est un exemple bien connu. Sous l'empire de la faim, des troubles psychiques variés surgissent, des hallucinations les plus agréables à la folie sanguinaire de la brute déchaînée. Ils se présentent très tôt, bien avant que l'organisme puisse être véritablement en inanition. Le physiologiste allemand Ranke, qui jeûna quarante-huit heures, était obsédé de cauchemars Et selon les individus et la durée du jeûne, c'est l'agitation qui domine, ou bien la stupeur, la faiblesse ou bien l'excitation furieuse. On n'observe rien de tout cela chez le jeûneur volontaire. Antonio Viterbi eut des faiblesses et des vertiges, mais à aucun moment il ne délira. L'avant-veille de sa mort il écrivait : « Un calme universel règne non seulement dans mon cœur et dans ma conscience, mais encore dans toute mon organisation. »
En troisième lieu, la faim peut devenir une névrose parfaitement caractérisée. Il y a des illusions de la faim; il y a des faims excessives auxquelles ne saurait correspondre un besoin réel de l'organisme; il y a enfin des atténuations extrêmes véritablement pathologiques.
N'y a-t-il pas une illusion de la faim dans la satisfaction qu'éprouvent certaines peuplades à ingérer des substances non alimentaires, comme de la terre? Cette terre n'est pas alimentaire : et pourtant elle « trompe la faim » bien que ne servant en rien à la nutrition.
A qui fera-t-on croire encore que le boulimique a réellement besoin de dévorer comme il le fait? II mange infiniment plus qu'il n'est nécessaire. A peine a-t-il fini qu'il éprouve le besoin de recommencer. Et s'il ne peut satisfaire ce besoin, l'inquiétude le prend;
il perd ses forces, il tombe en torpeur, il est pris de tremblements; la défaillance survient, à moins que ce ne soit une excitation intense. C'est un véritable état pathologique, qui, du reste, s'accompagne souvent d'autres manifestations extra-physiologiques, ou fait partie d'affections nerveuses nettement caractérisées. Encore le boulimique a-t-il un certain avantage sur le polyphage : il lui faut relativement peu de chose pour détruire les sensations de faim : et il est en paix jusqu'au prochain accès. Le polyphage, lui, est plus mal loti : il lui faut une quantité exorbitante d'aliments. Voyei plutôt l'histoire de l'inimitable Tarare, relatée par Percy. A dixsept ans, Tarare pesait 50 kilogrammes et mangeait en vingt-quatre heures un poids de viande de bœuf égal au sien, dit Blachez. (Ceci est peut-être exagéré...) Quelques années après il pouvait à peine se contenter de la ration de six ou sept hommes : même à ce régime il devint si faible qu'il fallut le placer à l'hôpital. Là, il fut mis à la quadruple ration, mais c'était trop peu : il mit la main sur tous les restes qu'il put trouver. Et il eut bientôt fait de débarrasser l'hôpital de tous les chiens et chats, qu'il dévorait crus et même vivant encore. Quand les quadrupèdes ne donnaient point, il avait recours à d'autres stratagèmes. Il buvait le sang des saignées; il dévora des cadavres : on l'a même soupçonné du meurtre d'un jeune enfant. Cet intéressant échantillon de la race humaine périt dans le marasme et la diarrhée, dégageant une odeur infecte.
Ici, la faim pèche par la quantité; ailleurs, l'erreur est qualitative. Beaucoup de personnes ont passé par une période où elles recherchaient les mets excitants, comme les cornichons, le poivre, le vinaigre. Les chlorotiques, les femmes enceintes, les enfants ont souvent des perversions plus prononcées et se régalent de charbon, de plâtre, de cendres; d'autres vont plus loin, et dévorent toute sorte d'excréments. Or, ces substances ne sont point alimentaires; l'organisme n'en a point besoin; la faim est évidemment d'ordre névrosique.
Tout aussi névrosique et plus curieuse encore est la faim qui pèche par défaut. Beaucoup de malades sont anorexiques et ne connaiss(;nt plus la faim. L'anorexie est parfois le premier symptôme d'une affection qm ne s'est point encore déclarée; elle est fréquente chez les aliénés; elle est très fréquente chez les hyslérii|ues. A quoi lient la disparition de la sensation ou du besoin, de la faim? On ne sait; mais la suppression peut être totale et prolongée, et dans les cas de ce genre, on se trouve en présence de phénomènes qui sont véritablement embarrassants pour le physiologiste.
Certaines hystériques sont tout simplement des paradoxes vivants. Exemple : la malade observée par Ch. Richet et Pierre Janet. Elle était soumise à une étroite surveillance : on put peser et analyser tous les aliments — ou plutôt le peu d'aliments — qu'elle prenait, et il est certain que cette malade conservait la vie et une activité normale avec une ration alimentaire d'une modicité invraisemblable, avec une ration qui n'aurait pu suffire à un sujet dont la
nutrition aurait été normale. La chose s'explique toutefois par le ralentissement de la nutrition qui s'observe souvent chez les hystériques. Mais ce ralentissement même; on le constate plus facilement qu'ion ne l'explique, comme bon nombre d'autres phénomènes que présentent ces malades. Avec les névropathes, toutefois, on peut s'attendre à beaucoup de choses paradoxales, et il y a beaucoup de personnes dites saines qui sont, ou ont été, à un moment donné, plus ou moins névropathes. Dès lors les paradoxes de la faim paraissent moins surprenants. Mais ils demeurent assez nombreux pour que les physiologistes se trouvent souvent perplexes et éprouvent quelque difficulté, maintenant encore, à définir exactement la faim, à la séparer du besoin réel d'aliments, à en indiquer la cause, l'origine et les voies de transmission.