Loges et Coulisses, p
2. Je suis heureux, et un peu étonné, que ma pensée se rencontre ici arec ceUe de M, Brunetière (Discours académique, op. cit, p. 33), que jMmagine être un adversaire convaincu de notre psychologie expérimentale; décidément, il y a certains adversaires avec lesquels on s'entendrait mieux qu'avec certains amis.
paternité, la filiation, le mariage qui fourmillent dans le théâtre, également très juridique, de Dumas fils; mais les eonvictions de l'auteur, ses théories et, par-dessus tout, ses préoccupations morales ont une source autrement profonde qu'une connaissance exacte de la loi écrite.
Je le comparerais volontiers k Ibsen qui a exprimé avec une force égale, avec plus d'utopie et moins d'amertume, le respect de l'individu. En amenant la conversation sur ces questions, on remarque facilement chez l'auteur la profondeur de sa conviction individualiste. Malgré les objections du déterminisme philosophique, il adhère à la doctrine du libre-arbitre, il y tient, il admet la responsabilité morale, il repousse tout ce qui peut diminuer notre individualité, l'oppression sociale et aussi l'hypnotisme. « Je ne me serais pas prêté à F hypnotisme^ dit-il; la volonté individuelle est assez menacée; le premier devoir est de ne pas altérer son individualité. » Au théâtre, sa revendication a une certaine âpreté d'accent qui le montre plus sensible au droit de chacun qu'admirateur de l'esprit de solidarité; il est de fait que ses héros sont si fortement convaincus de leurs droits qu'aucun, sauf la Sabine de la Course du Flambeau, n'a la moindre tentation de se sacrifier pour autrui. L'individualisme poussé à ce degré, n'est-ce pas de Tégoïsme? Cette critique n'embarrasse pas M. Hervieu.
« Est-il égoïste de revendiquer V étendue de ses droits? » Et il ajoute ces réflexions d'une philosophie très sceptique : « fe crois à la puissance de V amour sexuel, de Vinstinct créateur,,. Vamitiéy la cordialité.,, sentiments qui ne sont jamais sûrs,., petits élans courts^ comme ces attendrissements physiques diaprés le repas qui échappent à Vanalyse... Pour les enfants, c'est nous que nous aimons en eux... tout cela se ramène à Végoïsme,.. L'altruisme, qui nous fait accomplir de grands sacrifices pour d'autres, fen lis l'explication dans les nobles égoîsmes de l'orgueil, de Vhonneur ou des espérances célestes... » Réflexions dignes d'un esprit qui porte sur lui-même ce jugement : « Je me trompe souvent, mais par optimisme ».
Tels sont les fragments de la personnalité de M. Hervieu que je crois retrouver dans son théâtre; ce ne sont que des fragments; et je n'ai pas la prétention d'étudier l'homme entier. Il serait certainement moins schématique que notre analyse ne le laisse voir; je le lui ai dit à lui-même, et je crois que c'est aussi son avis. Et puis, il est difilcile de faire la vivisection, même psychologique, d'un vivant.
La formule qui caractérise le mieux M. Hervieu comme indi* vidualité liltéraire, c'est lui qui Ta écrite, peut-être sans penser à sa personne. Je Tai trouvée au hasard d'une lecture dans Peints par eux-mêmes. Je la lui ai soumise, et il m'a répondu aussitôt : « Voilà qui résume assez bien nos conversations * ». Je la donne par conséquent sous le couvert de son approbation : M ... Ainsi, permets-moi de ne mettre le plus souvent qu'entre les lignes tout ce que j'aurais à t'envoyer d'effusions tendres, et de discuter l'aventure où nous sommes engagés comme on dresse un plan d'action au moment de se résoudre, méthodiquement, militairement. Et si tu devais être heurtée par quelque chose de mes idées ou de mes expressions, c'est
1. J*ai désiré connaître Pappréciation de M. Hervieu sur mon étude, parce que c'était un document de plus. Voici les quelques mots qu*il a bien voulu m'écrire :
• M. Binet me demande une appréciation. Je n*ai déjà plus sous les f/eiix le portrait de moi qu'il a bien voulu me communiquer^ f évoque les tensalions hâtives qui m*en sont venues... Bien des parties m^ont paru flattées, alors qu'évidemment la courtoisie de mon visiteur .avait guidé son étude. En revanche, à divers endroits, — surtout quand la parole m*était pa.fsée — il m'a semblé que les raccourcis rendaient certaines choses plus noires, plus raides que Vexactitude n^aurait dû ou n^avait dû me les dicter. U m'explique mes surfirises par ma propre faute. Questionné sur des idées, lies impressions, des faits, j'ai moi-même par esprit de « formulation », ♦•'^/îw des lois personnelles ' à la majorité ». Je n'ai pas tenu compte des minoritèx mé^ntales et intimes. Et ce ne sera pas aller trop loin dans la voie des •rmfidenfes sentimentales (ni des rectifirations) que de dire que la r(*verie, la r>\<i(f nation, la reconnaissance, l'irritabilité, etc., mille faiblesses enfin, sont ii< drfauts d'une cuirasse que je me vois trop obligeamment ajuster. •
Jp (ionne acte à M. Hervieu des légères alténiiations qu'il désirerait ']uVin apportât à certaines duretés de son portrait. Ces atténuations ne m'en semblent pas altérer les lignes essentielles. Je lui ai accordé trois des f.'fHttes faiblesses qu'il demande, de la résignation (voir p. 4, ligne 40), de l'i reconnaissance (voir p. 10, ligne 14); quant à Vin'ilabilité, elle était •l.in> un passage où je disais : • M. Hervieu... souvent las, de mauvaise humeur, etc. (voir p. 6, ligne 12); c'est pour lui complaire que j'ai n-mplacé l'expression de mauvaise humeur par celle de mélancolique. H inî re>te plus que la rêverie; les renseignements qu'il nous a donnés sur sa mani«îre de travailler excluent formellement la rêverie comme méttiode «le travail; il s'agit donc ici uniquement de l'homme privé, (jui ne m'appartif-nt fias. Un dernier mot pour la mise au point de la sténographie de «♦•^ parolps. Je me doutais bien que M. Hervieu les trouve généralement trop noires et trop raides, puisque les corrections qu'il leur a fait subir ^>r*'> COU]) sont constamment dans le sens de la douceur; et j'en comfir«.*nils la raison : les mots improvisés qu'il a prononcés ne peuvent pas (y»nîenl«r absolument les exigences d'un esprit aussi réfléchi «juc le sien : elie^ contiennent cependant quelques parcelles de vérité naturelle qu'une n[tonse plus réfléchie aurait éliminées. La règle me jïarait être, pour "bf«Miir le maximum de vérité, de demander des réponses réfléchies aux • fonrdis. et des réponses improvisées aux réfléchis; de cette manière les un- et les autres pourront nous donner à la fois des opinions mûries et tl»? impressions spontanées. J'ai tenu à avoir les deux.
que je les aurais cherchées violemment d^ins ma tête, au lieu de me les laisser me venir naturellement du cœur^ » ^n d*autres termes, il existe en chacun de nous une partie stinct et une partie de raisonnement; la proportion des c varie beaucoup selon les individus; et de là on pourrait ir pour classer les individus en les rapprochant plus ou QS des deux types extrêmes de Tinstinct et de la réflexion, ant que c*est la force naturelle ou la force raisonnable qui lominent chez eux, sans toutefois oublier que cette prédoance d*un des deux facteurs ne va pas jusqu'à Texclusion plète de l'autre : le vivant n'est pas un schéma. r, Tétude que nous venons de faire sur et avec M. Paul irieu, a comme intérêt principal de nous avoir montré cette )sition entre la réflexion et Tinstinct : et un grand nombre observations éparses dans les pages précédentes doivent considérées, à mon avis, comme Tefl'et direct de la pré lérance deTintelligence sur la vie instinctive des émotions i rimagination.
ippelons en effet, très brièvement, quelques-unes des prin* les caractéristiques mentales que nous avons relevées chez e auteur :
îsence d'hérédité littéraire; il est né dans un milieu de merçants, a des frères tous commerçants, et ne se connaît in ascendant authentique qui aurait été littérateur ou te (voir p. il, l. 19).
)sence de vocation irrésistible pour les lettres; il a été un rateur volontaire, et aurait pu tout aussi bien faire une ière dans les ambassades (p. 16, 1. 12). I plan méthodique de sa carrière d'homme de lettres dont gne ascensionnelle ne s'est jamais infléchie (p. 15, I. 24). m ordre, sa ponctualité, son besoin de ^ rendre compte 6, 1. 2i).
>n attitude concentrée et réfléchie, la sobriété de son ession émotionnelle, qui donnent incontestablement une *ession de maîtrise (p. 9, l. 22).
s idées sur le libre-arbitre et la responsabilité, et son respour la volonté individuelle, qui témoignent de son estime ce qu'il y a en nous de raisonnable (p. 58, 1. 10). Ce ont là ni les idées ni les convictions naturelles aux insifs.
Peints par eux-mêmes j p. 131 de rédition elzévirienne.
Point de religiosité, ni de mysticisme, ni de superstitions grandes ou petites (p. 13, 1. 19), autant de manifestations qu'on peut attribuer en grande partie à Tactivité instinctive de notre être; en tout cas, c'est à discuter.
La régularité de son travail d'exécution, qui est quotidien, commence et cesse à heure fixe, et se poursuit par cela seul que la volonté en a décidé ainsi (p. 18, 1. 19). 11 ne connaît pas, comme Baudelaire, les années où Ton n'est pas en train; et, en revanche, il n'éprouve pas la fièvre des crises de travail.
Les précautions multiples dont il s'entoure avant d'entreprendre un nouveau travail, sa prudence au cours de l'exécution; il ne part pas dans un mouvement avant de se sentir bien documenté (p. 17, 1. 32, et p. 25, 1. 34).
La faculté de travailler pour une échéance fixe, et d'être prêt à l'échéance (p. 17, 1. 27).
La sagesse de ses brouillons, dont l'écriture est presque aussi calme que dans le plus banal de ses billets (p. 43, 1. 38).
Le caractère de son style, plutôt analytique que sensoriel.
La lenteur de l'exécution, et, comme compensation, une sûreté telle que lauteur atteint d'emblée la forme définitive pour la moitié de son manuscrit, et ne détruit que bien rarement un travail des jours précédents (p. 11, 1. 45 et p. 21, 1. 25).
L'exécution parlée, et par phrases, qui sont écrites une à une, dès que la rumination en est terminée (p. 26, 1. 18, et p. 27, 1. 14).
La rature en surcharge, faite le plus souvent à froid.
La puissance de la réflexion, attestée par le luxe de raisonnements avec lequel il peut justifier le moindre détail de ses pièces (p. 38, l. 1).
Une imagination logicienne, à ce point que l'auteur n'arrive pas à démêler ni même à distinguer l'imagination et le sens critique (p. 39, note 1).
La forme de discussion que prennent tout naturellement ses principales scènes (p. 42, 1. 21).
Dans le travail, la sensation d'être un, d'être seul, de faire efifort, de créer, de faire acte de volonté libre, d'être responsa ble de ce qu'on crée, de parler soi-même, au nom de ses personnages (p. 28 et suiv.), s'opposant à la sensation de hors de soi, de dédoublement, d'incarnation, de hantise, d'automatisme et d'irresponsabilité qu'éprouvent des auteurs plus instinctifs.
Un léger scepticisme à l'égard des natures très différentes de la sienne (voir la note 1 de la page 27).
Uoe pensée lucide, qui n'est secourue à aucun degré ni par Tinconscient de la nuit, ni par celui de la rêverie diurne, tout le travail se faisant sous une forme hautement volontaire par Tauteur consigné devant sa table à écrire (p. 23).
Un accroissement régulier avec Tàge des caractères de réflexion (p. 39, l. 9).
Enfin, comme rançon de cette prépondérance de Tesprit critique sur Témotivité, un affaiblissement de la volupté de composer (p. 24, 1. 5), etc., etc.
Tout en admettant, et même en désirant une discussion de détail sur Tinterprétation partiellement hypothétique que je propose pour chacun de ces faits, je crois pouvoir affirmer que, dans leur ensemble, les faits visés dégagent une conclusion qui n*est pas douteuse, en nous montrant chez M. Uervieu, considéré comme auteur, un exemple presque accompli d'humanité rationalisée.
Alfred Binet.
SUR liA BIOLOGIE ET liA PSYCHOIjOGIE
D UNE ARAIGNEE
{Chiracantbium carnifex Fabricius)
I. Partie biologique. — Présence, dans les champs d'avoine, des nids de « Chiracantkium carnifex ». — Description de ces nids. — Attachement de la femelle pour son nid quand 11 contient des osufs ou des peUts.
II. Partie psychologique. — Disposition favorable de ces nids pour l'étude expérimentale de Tlnstlnot de Tamour maternel. — Expériences diverses faites à ce sujet et conclusions spéciales à chacune d'elles.
Considérations générales sur les résultats des expériences. — Définition précise de Tamonr maternel chez l'Araignée étudiée. — Faits relatifs à la sensibilité, à l'intelligence et à la volonté de cette espèce : ténacité, prudence, patience, sagacité. — Adoption par la mère, séparée de son nid. du nid d'une autre femelle. — Conscience et souvenir qu'elle a de cet acte. — Lutte qu'entreprend la mère pour rentrer en possession de son nid, quand celui-ci est occupé par une autre femelle. — Colère et souffrance éprouvées par la mère quand on contrarie son amour maternel. — Conclusions générales.