‹ L'Année sociologiqueChapitre 10 sur 133 · B. DURKHEIM. — DÉFINITION DES PHÉNOMÈNES UELIGIEUX · texte numérisé non relu

B. DURKHEIM. — DÉFINITION DES PHÉNOMÈNES UELIGIEUX

scientifique, et qui ne sauraient être confondus avec les produits de nos conceptions privées. Ils n'ont pas les mêmes caractères, n'ayant pas la même origine. Les uns sont des traditions que riudividu trouve toutes faites et auxquelles il conforme respectueusement sa pensée: les autres sont notre œuvre et, pour cette raison, n'eucliaîneut pas notre liberté. Des choses qui parviennent à notre esprit par des voies si différentes ne peuvent nous apparaître sous le môme aspect. Touie tradition inspire un respect très particulier et ce respect se communique nécessairement à son objet, quel qu'il soit, réel ou idéaîj C'est pourquoi nous sentons dans ces êtres dont les mythes et les dogmes nous enseignent l'existence ou nous décrivent la nature, quelque chose d'auguste qui les met à part.Jia manière spéciale dont nous apprenons à les connaître les sépare de ceux que nous connaissons par les procédés ordinaires de la représentation empirique. Voilà ^(Totr rient cette division des choses en sacrées eten profanes qui est à la base de toute organisation religieu^yTOn a dit, il est vrai, que le trait distinctit du sacré se trouvait dans l'intensité exceptionnelle des énergies qu'il est censé révéler. Mais ce qui prouve l'insuffisance de cette caractéristique, c'est qu'il est des forces naturelles, extraordinairement intenses, auxquelles nous ne reconnaissons pas un caractère religieux, et qu'inversement il est des objets religieux dont les vertus actives sont assez faibles; une amulette, un rite d'importance secondaire sont choses religieuses sans rien avoir de terrible. Le sacré se distingue donc du profane par une différence, non simplement de grandeur, mais de qualité. Ce n'est pas seulement une force temporelle dont l'abord est redoutable à cause des effets quelle peut produire; c'est autre chose. La ligne de démarcation qui sépare ces deux mondes vient de ce qu'ils ne sont pas de même nature, et cette dualité n'est que l'expression objective de celle qui existe dans nos représentations.

Cette fois, nous sommes en préseoce d'un groupe de phénomènes suffisamment déterminé. VAucune confusion n'est possible avec le droit et la morale; des croyances obligatoires sont tout autre chose que des pratiques obligatoires. Sans' doute, les unes et les autres sont impératives par définition. Mais les premières nous obligent à certaines manières de penser, les secondes à certaines manières de se conduire. Les unes nous astreignent à certaines représentations, les autres

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à certaines actions. Il y a donc entre elles tonte la différence qu'il y a entre penser et agir, entre les fonctions représentatives et les fonctions motrices ou pratiques. D'un autre côté, si la science est, elle aussi, faite de représentations, et de représentations collectives, les représentations qui la constituent se distinguent des précédentes en ce qu'elles ne sont pas expressément obligatoires. II est sensé d*y croire; mais on n'y est pas moralement ni juridiquement tenu. Même il en est bien peu qui puissent être mises complètement audessus du dout^Il est vrai qu'entre la science et la foi religieuse il existe des intermédiaires ; ce sont les croyances communes de toute sorte, relatives à des objets laïques en V apparence, tels que le drapeau, la patrie, telle forme d'organi-

•sation politique, tel héros ou tel événement historique, etc. lElles sont obliga^toires en quelque sens, par cela seul qu'elles jsont communes; car la communauté ne tolère pas sans résistance qu'on les nie ouvertement. Il semble donc qu'elles rentrent dans la définition précédente. Mais c'est qu'en efiet elles sont, dans une certaine mesure, indiscernables des croyances proprement religieuses. La patrie, la Révolution française, Jeanne d'Arc, etc., sont pour nous des choses sacrées auxquelles nous ne permettons pas qu'on jonche. L'opinion publique ne tolère pas volontiers qu'on conteste la supériorité morale de la démocratie, la réalité du progrès, ridée d'égalité, de même que le chrétien ne laisse pas mettre en discussion ses dogmes fondamentaux. Du moins, si entre ces deux sortes de croyances collectives il y a des différences, elles ne peuvent être aperçues que par rapport à un troisième ordre de faits dont il va maintenant être question.

Les croyances ne sont pas, en effet, les seuls phénomènes qu'on doive appeler religieux ; il y a, en outre, les pratiques. Le culte est un élément de toute religion, non moins essentiel que la foi. Si nous n'avons pu en faire le premier élément de notre définition, c'est que, considéré en lui-môme et dans ses caractères intrinsèques, il est indistinct de la morale et

+ du droit.^es pratiques religieuses sont des manières d'agir définies et obligatoires, comme les pratiques morales et juridiques; elles ne s'en différencient que parleur objet. Or, au début de notre recherche, tout moyen nous manquait pour pouvoir dire ce que cet objet a de spécifique. C'est cette question que nous venons de résoudre. Nous savons maintenant ce quQ sont les choses religieuses. Ce qui les distingue

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