E. DUAKHEIM. — DÉFINITION DES PHÉNOMÈNES RELIGIEUX
fit jaillir la lumière du jour (p. 133); ce sont des hymnes ' appropriées qui ont fait couler sur la terre, et malgré les dieux, les eaux du ciel (p. 135). « Aucun texte ne témoigne mieux de la conscience d'une action magique de Thomme sur les eaux du ciel que le vers x, 32, 7 où celle croyance est exprimée en termes généraux, applicables à l'homme actuel, aussi bien qu*à ses ancêtres réels ou mythologiques : Vignorant a interrogé le savant; instruit par le savant, il agit et voici le profit de l'instruction, il obtient l'écoulement des rapides. » La pratique de certaines austérités a le même pouvoir que les cérémonies du sacrifice. Il y a plus : c Le sacrifice est si bien le principe par excellence qu'on lui rapporte non seulement l'origine des hommes, mais encore celle des dieux... Une telle conception peut à bon droit paraître étrange. Elle s'explique cependant comme une des dernières conséquences de ridée de la toute-puissance du sacrifice K > Aussi, dans toute la première partie du travail de M. Bergaigne, n'estil question que de sacrifices où les divinités ne jouent aucun rôle. — Si d'ailleurs, nous empruntons notre exemple à la religion védique, ce n'est pas que le fait lui soit spécial ; il est, au contraire, d'une très grande généralité. Dans tout culte, il y a des pratiques qui agissent par elles* mêmes, par une vertu qui leur est propre, et sans qu'aucun dieu s'intercale entre l'individu qui exécute le rite et le but poursuivi. C'est ce qui explique l'importance primordiale attachée par presque tous les cultes à la partie matérielle des cérémonies. Ce formalisme religieux, forme première, très vraisemblablement, du formalisme juridique, vient de ce que la formule à prononcer, les mouvements à exécuter, ayant en eux-mêmes la source de leur efficacité, la perdraient nécessairement s'ils n'étaient pas exactement conformes au type consacré par le succès.
En résumé, la distinction des choses en sacrées et en profanes est très souvent indépendante de toute idée de dieu. Cette idée n'a donc pu être le point de repère originel d'après lequel cette distinction s'est faite; mais elle s'est formée ultérieurement, pour introduire dans la masse confuse des choses sacrées un commencement d'organisation. Chaque dieu est, en effet, devenu une sorte de centre autour duquel gravitait une portion du domaine religieux, et ces différentes
(1) Op, cit., p. i37, i38, i39.
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sphères d'influence divine se sont elles-mêmes coordonnées et subordonnées progressivement les unes aux autres. La notion de la divinité a ainsi joué, dans la vie religieuse des peuples, un rôle assez analogue à celui de Tidée du moi dans la vie psychique de l'individu : c'est un principe de groupement et d'unification. Mais de même qu'il existe des phénomènes psychologiques qui ne sont attribués à aucun moi, il y a des phénomènes religieux qui ne sont rattachés à aucun dieu. On s'explique mieux maintenant comment il peut y avoir des religions athées, telles que le Boudhisme et le Jaïnisme. C'est que, pour des raisons diverses, cette organisation n'y a pasété nécessaire. Il s'y trouve des choses saintes (l'affranchissement de la douleur est chose sainte comme toute la vie qui y prépare), mais elles ne sont rapportées à aucun être divin comme à leur source.
\he tort commun de toutes ces définitions est de vouloir exprimer d'emblée le contenu de la vie religieuse. Or, outre que ce contenu varie infiniment suivant les temps et les sociétés, il ne peut être déterminé que lentement et progressivement à mesure que la science avance; c'est l'objet môme de la sociologie religieuse que d'arriver à le connaître, et, par conséquent, il ne saurait fournir la matière d'une définition initiale. Seule, la forme extérieure et apparente des phénomènes religieux est immédiatement accessible à l'observation ; c'est donc à elle qu'il faut nous adresseF?
Il y a une catégorie de faits religieux qui passe pour être particulièrement caractéristique de la religion et qui, par suite, semble devoir nous offrir ce que nous cherchons : c'est le culte. Mais, quand on essaie de définir le culte, on s'aperçoit que, par lui-même et si on ne le rapporte pas à quelque autre chose, il n'a rien de spécifique. Il consiste, en effet, en pratiques, c'est à-dire en manières d'agir définies. Or, il n'est pas de pratiques sociales qui ne présentent la même .détermination; il faudrait donc indiquer ce qui singularise les premières. Dira-t-on qu'elles sont, au moins pour la plupart, obligatoires? Mais le droît et la morale ne sont pas d'une autre nature. Comment donc distinguer les prescrip-
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F. DURKHBIM. — DÉFINITION DBS PHRNOMÈNES RELIGIEUX 17
tioDS rituelles des maximes morales et juridiques? Certains ont cru pouvoir les diOérencier en disant que les unes règlent les rapports des hommes entre eux, les autres, les rapports des hommes avec les dieux. Mais nous venons de voir qu'il y a des cultes qui ne s'adressent pas à des dieux. La distinction est même d'autant plus irréalisable que, jusqu'à des temps récents, la morale religieuse et la morale humaine, le droit laïque et le droit divin n'ont fait qu'un. Dans une multitude de sociétés, les offenses envers nos semblables ont été regardées comme des offenses envers la divinité. Même aujourd'hui, pour le croyant éclairé, la pratique des devoirs envers le prochain fait partie du culte; c'est la meilleure manière d'honorer Dieu. On échappe, il est vrai, à tous ces inconvénients, si l'on dit d'une manière générale que le culte, c'est l'ensemble des pratiques qui concernent les choses sacrées ; car s'il y a des rites sans dieux, les objets auxquels ils se rapportent sont toujours, par définition, de nature religieuse. Seulement on ne fait ainsi que remplacer un mot par un autre et cette substitution n'apporte, par elle-même, aucune clarté. Car encore faudrait-il savoir en quoi consistent ces choses sacrées et comment on les reconnaît. C'est précisément le problème qui nous occupe. Le poser dans des termes différents, ce n'est pas le résoudre.
£^ais voici un groupe de phénomènes qui est irréductible à toutautre.Certainescommunautésqui, parfois, se confondent avec la société politique, mais, parfois, s'en distinguent, présentent toutes ce même caractère : les membres dont elles sont formées, non seulement adhèrent à une foi commune, mais sont tenus d'y adhère^ Non seulement Tlsraélite croit que lahveh est Dieu, qu'il est le Dieu unique, le créateur du monde, le révélateur de la Loi ; mais il doit y croire. Il doit croire également que lahveh a sauvé ses ancêtres de l'esclavage d'Egypte, comme T Athénien doit croire qu'Athènes a été fondée par Athéné et ne pas mettre en doute les mythes fondamentaux de la Cité, comme l'Iroquois doit admettre que son clan est descendu de tel ou tel animal, comme le Chrétien doit accepter les dogmes essentiels de son Église. Ces croyances varient en nature et en importance. Parfois, l'objet auquel elles attachent la foi du fidèle est un être purement idéal, construit de toutes pièces ; parfois, c'est une réalité concrète, directement observable, et l'obligation de croire porte seulement sur certaines propriétés qui lui sont attribuées. Tantôt,
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elles forment uu credo savant et systématisé; tantôt, elles se réduisent à quelques articles très simples. Ici, elles sont d'ordre moral, constituent une doctrine de la vie (bouddhisme, christianisme) ; là, elles sont purement cosmogoniques ou historiques. Dans le premier cas, on les appelle plus spécialement des dogmes, dans le second, des mythes ou des légendes religieusesf^iais, sous toutes ces formes, elles présentent la même particularité distinctive : la société qui les professe ne permet pas à ses membres de les niêp
Cette interdiction n*est pas toujours sanctionnée par des peines proprement dites. Dans toute religion commune à une société déterminées il y a des croyances dont la négation ne constitue pas des crimes expressément punis. Mais, même dans ce cas, il y a toujours une pression exercée par la société sur ses membres pour empêcher qu'ils ne dévient de la foi commune. Quiconque tend à s'en écarter, même sur ces points secondaires, est plus ou moins blâmé, tenu à distance, exilé à l'intérieur. Les dissidents ne jouissent jamais que d'une tolérance très relative. Ce qui montre bien à quel point ce caractère impératif est inhérent à tout ce qui est opinion religieuse, c'est que, partout, les dogmes essentiels sont protégés contre les audaces de la critique par les châtiments les plus sévères. Là où la société religieuse ne fait qu'un avec la société politique, c'est au nom de l'État, et^ souvent même c'est par l'État que ces peines sont appliquées. Là où les deux communautés sont dissociées, il y a des peines . proprement religieuses qui sont entre les mains de l'autorité spirituelle et qui vont de l'excommunication à la pénitence. Mais il y a toujours un parallélisme exact entre le caractère religieux des croyances et l'intensité de la répression qui en impose le respect : c'est-à-dire que plus elles sont religieuses, plus elles sont obligatoires. Cette obligation lient donc bien à leur nature et peut, par suite, servir à les définir.
rïinsi les représentations d'ordre religieux s'opposent aux autres comme les opinions obligatoires aux libres opinions. A cette différence entre les représentations en correspond une autre entre leurs objets. Des mythes, des dogmes sont des états mentaux sui generis que nous reconnaissons aisément, sans qu'il soit même nécessaire d'en donner une définition
(l) On voit que ncms ne parlons pour l'instant que des religions communes à un groupe. Nous parierons plus bas des religions individuelles.
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