E. DUKKHEIM. — DÉFINITION DES PHÉNOMÈNES RELIGIEUX
plus OU moins organisé et systématisé, de phénomènes de ce genre.
Si formel que soit le caractère par lequel la religion vient d'ôtre définie, il tient étroitement au fond des choses. Aussi, une fois cette définition admise, la science des religions se trouve, par éela seul, orientée dans un sens déterminé et qui en fait une science vraiment sociologique. ^ En effet, ce qui caractérise les croyances comme les pra- f tiques religieuses, c*est qu'elles sont obligatoires. Or tout ce / ^. qui est obligatoire est d'origine sociale. Car une obligation i o t implique un commandement et, par conséquent, une autorité qui commande. Pour que Tindividu soit tenu de confor- * mer sa conduite à certaines règles, il faut que ces règles -' émanent d'une autorité morale qui les lui impose ; et pour qu'elle les lui impose, il faut qu'elle le domine. ^Autrement, d'où lui viendrait l'ascendant nécessaire pour faire plier les volontés? Nous ne déférons spontanément à des ordres que s'ils viennent de quelque chose de plus élevé que nous. Mais, si l'on s'interdit de dépasser le domaine de l'expérience, il n'y a pas de puissance morale au dessus de l'individu, sauf celle du groupe auquel il appartient. Pour la connaissance] empirique, le seul être pensant qui soit plus grand qurt^ \ l'homme, c'est la société. Elle est infiniment supérieure àt chaque force individuelle, puisqu'elle est une synthèse de forces individuelles. L'état de perpétuelle dépendance où nous sommes vis-à-vis d'elle nous inspire pour elle un sentiment de respect religieux. C'est donc elle qui prescrit au fidèle les dogmes qu'il doit croire et les rites qu'il doit observer; et s'il en est ainsi, c'est que rites et dogmes sont son œuvre.]
encore ru<Iimentaires. D'ailleurs, il paraît également peu probable qu'il y ait des mythes qui ne soient solidaires d'aucuns rites. Il y a deux sortes de faits une étroite connexité. Peut-c^tre la discussi elle en partie de ce qu'on réserve le mot de mythes pour les re tions religieuses développées et plus ou moins systématisées. ( triction est légitime, si l'on veut; mais alors, il faudrait un autre désigner les représentations religieuses plus simples, qui ne se dii des mythes proprement dits que par leur moindre complexité.
'C*est donc un corollaire de notre définition qae la religion
a pour origine, non des sentiments individuels, mais des états
i de rame collective et qu'elle varie comme ces états. Si elle
était fondée dans la constitution de Tindividu, elle ne se pré-
jA^senterait pas à lui sous cet aspect coercitif ; des manières
V d'agir ou de penser gui sont directement selon la pente de
4 nos dispositions natureltes ne sauraient nous apparaître
comme investies d'une autorité supérieure à celle que nous
O^ nous attribuons. Par conséquent, ce n'est pas dans la nature j humaine en général qu'il faut aller chercher la cause déterminante des phénomènes religieux ; c'est dans la nature des sociétés auxquelles ils se rapportent, et s'ils ont évolué au cours de l'histoire, c'est que l'organisation sociale elle-même s'est transformé^TJDu coup, les théories traditionnelles qui croient découvrir la source de la religiosité dans des sentiments privés, comme la crainte révérentielle qu'inspireraient à chacun de nous soit le jeu des grandes forces cosmiques soit le spectacle de certains phénomènes naturels comme la mort, doivent nous devenir plus que suspectes. On peut dès maintenant préjuger avec quelque assurance que les recherches doivent être conduites dans un tout autre esprit. Le problème se pose en termes sociologiques. Les forces devant lesquelles s'incline le croyant ne sont pas de simples énergies physiques, telles qu'elles sont données aux sens et à rimagination ; ce sont des forces sociales. Elles sont le produit direct de sentiments collectifs qui ont été amenés à prendre un revêtement matériel) Quels sont ces sentiments, quelles causes sociales les ont^éveillés et les ont déterminés à s'exprimer sous telle ou telle forme, à quelles fins sociales répond l'organisation qui prend ainsi naissance ? Telles sont les questions que doit traiter la science des religions; et, pour les résoudre, ce sont les conditions de l'existence collective qu'il faut observer.
. \J)e ce point de vue, la religion, tout en conservant, par
\ \ rapport aux raisons individuelles, cette transcendance qui la caractérise, devient quelque chose de naturel et d'explicable pour rintelligence humaine. Si elle émane de l'individu, elle constitue un mystère incompréhensible. Car puisque, par ( \ définition, elle exprime les choses autrement qu'elles ne sont,
elle apparaît comme une sorte de vaste hallucination et de fantasmagorie dont l'humanité aurait été la dupe et dont on Y n'aperçoit pas la raison d'être. On comprend que, dans ces
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