E. DURKHEIM. — DÉFINITION DES PHÉNOMÈNES RELIGIEUX
réclame pas impérativement. — Mais si tous ces faits sont incontestables et quelque rapport qu'ils soutiennent avec ceux dont nous avons parlé jusqu'ici, ils demandent néanmoins à en être distingués. Si Ton ne veut pas s'exposer à de graves méprises, il faut se garder de confondre une religion libre, privée, facultative, que Ton se fait à soi-même comme on l'entend, avec une religion que Ton reçoit de la tradition, qui est faite pour tout un groupe et que Ton pratique obligatoirement. Deux disciplines aussi différentes ne sauraient répondre aux mêmes besoins ; Tune est tournée tout entière vers l'individu, l'autre vers la société.
Il reste vrai pourtant qu'il y a entre elles quelque parenté. De part et d'autre, en effet, on trouve également des dieux, des choses sacrées, et le commerce que nous nouons soit avec les uns soit avec les autres est sensiblement le même dans les deux cas : ce sont toujours des sacrifices, des offrandes, des prières, des luslrations etc. Mais si, pour celte raison^ il convient d'intégrer ces faits dans la définition générale des phénomènes religieux, ce ne peut être qu'à titre secondaire. D'abord, il est certain que, de tout temps et dans tout pays, le gros des faits religieux^ été formé par ceux que nous avons définis en premier lieu.lLes croyances et les pratiques individuelles* ont toujours éfe peu de chose à côté des croyances et des pratiques collectives. De plus, s'il y a entre ces deux sortes de religions un rapport de filiation, comme il est vraisemblable a priori, c'est évidemment la foi privée qui est dérivée delà foi publique. En effet, la religion obligatoire ne saurait avoir des origines individuelles, par définition pour ainsi dire ; Tobligation qui la caractérise serait inexplicable si elle n'émanait pas de quelque autorité supérieure à l'individu. Au contraire, la dérivation inverse se conçoit sans peine. L'individu n'assiste pas en témoin passif à cette vie religieuse qu'il partage avec son groupe. Il se la représente, y réfléchit, cherche à la comprendre et, par cela jnêflae, la dénature. En la nensant, il la pense à sa façon^ l'individualise partiellement Ainsi, parla force des choses, il y a dans toute Église presque autant d'hétérodoxes que de croyants, et ces hétérodoxies se multiplient et s'accentuent à
(I) Nous parlons des croyances strictement individuelles, et non de celles qui sont communes à de petits groupes au sein de l'Église. La religion d'un groupe, môme petit, est encore collective ; telle, la religion domestique.
28 l'année sociologique. 1898. — LES PHÉNOMÈNES RELIGIEUX
mesore que les intelligences s'individualisent davantage. Il
) fidèle en vienne, par imitation, à t pour sou usage propre un système it fonctionner sous ses yeux dans st pourquoi il imagine des totems, loient faits exclusivement pour lui.
ersonnelle n'est donc que Taspect îrieure, impersonnelle et publique, ception, il n'est pas du tout néceslux religions correspondent à deux ictes et successives. ; Selon toute ensiblement contemporaines.jUiné par les états sociaux qu'il content même où il les élabore. Ils le 5 se forment et il les dénature à ï. Il n'y a pas là deux temps dist dans la société, il garde toujours vie sociale à laquelle il collabore nstant même où elle se produit, le e et personnelle qui se développe re. Du reste, il n'y a pas de formes ui ne s'individualisent de cette a sa morale personnelle, sa tech- »ut en dérivant de la morale com- ^nérale, en diffèrent.] ils la place qui leur convient dans s religieux, il suffira d'ajouter à la proposée plus haut les mots suii appelle également phénomènes relipratiques facultatives qui concernent imités aux précédents. Celte correconclusions méthodologiques auxès. Il reste que la notion du sacré peut s'expliquer que sociologique sprits individuels et s'y développe î'est par une sorte de contre-coup, d ne peuvent se comprendre si ou utions publiques dont elle ne sont
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