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ESSAI SUR LA NATURE ET LA FONCTION DU SACRIFICE

Par MM. Henri HUBERT et Marcel MAUSS

Nous nous sommes proposé dans ce travail de définir la nature et la fonction sociale du sacrifice. L'entreprise serait ambitieuse si elle n'avait été préparée par les recherches des Tylor, des Robertson Smith et des Frazer. Nous savons tout ce que nous leur devons. Mais d'autres études nous permettent de proposer une théorie différente de la leur et qui nous paraît plus compréhensive. Nous ne songeons pas d'ailleurs à la présenter autrement que comme une hypothèse provisoire : sur un sujet aussi vaste et aussi complexe, des informations nouvelles ne peuvent manquer de nous amener, dans Tavenir, à modifier nos idées actuelles. Mais, sous ces réserves expresses, nous avons pensé qu'il pourrait être utile de coordonner les faits dont nous disposons et d'en donner une conception d'ensemble.

L'histoire des conceptions anciennes et populaires du sacrifice don, du sacrifice nourriture, du sacrifice contrat et l'étude des contre-coups qu'elles peuvent avoir eu sur le rituel, ne nous arrêtera pas, quel qu'en puisse être l'intérêt. Les théories du sacrifice sont vieilles comme les religions; mais, pour en trouver qui aient un caractère scientifique, il faut descendre jusqu'à ces dernières années. C'est à l'école anthropologique et surtout à ses représentants anglais que revient le mérite de les avoir élaborées.

Sous l'inspiration parallèle de Bastian, de Spencer et de Darwin, M. Tylor •, comparant des faits empruntés à des races

(I) Civilisation pnmitive, II, chap. xviii.

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l'année SOGIOLOr.iyrK. 1898

Mlisationsdiflércnles, imagina une genèse des formes ;e. Le sacrifice, selon cet auteur, est originairement ue le sauvage fait à des êtres surnaturels qu'il lui icher. Puis, quand les dieux grandirent et s'éloie l'homme, la nécessité de continuer à leur transdon fit naître les rites sacrificiels, destinés à faire jusqu'à ces êtres spirituels les choses spiritualisées. iccéda rhommage où le fidèle n'exprima plus aucun retour. De là pour que le sacrifice devînt abnégation ement, il n'y avait qu'un pas; l'évolution fit ainsi pas- , des présents du sauvage, au sacrifice de soi. — Mais iiéorie décrivait bien les phases du développement phénomène, elle n'en expliquait pas le mécanisme, isait en somme que reproduire en un langage défini s conceptions populaires. Sans doute, par elle-même, une part de vérité historique. Il est certain que les furent généralement, à quelque degré, des dons* au fidèle des droits sur son dieu. Ils servirent aussi à îs divinités. Mais il ne sufOsait pas de constater le lait en rendre compte.

lité, R. Smith ^ fut le premier qui tenta une explisonnée du sacrifice. Il était inspiré par la découverte u totémisme ^ De même que l'organisation du clan 5 lui avait expliqué la famille arabe et sémitique S il voulut voir dans les pratiques du culte totémique du sacrifice. Dans le totémisme, le totem ou le dieu t de ses adorateurs; ils ont même chair et même rite a pour objet d'entretenir et de garantir cette vie \ qui les anime et l'association qui les lie. Au besoin, l'unité. L' « alliance par le sang » et le « repas en » sont les moyens les plus simples d'atteindre ce Or le sacrifice ne se distingue pas de ces pratiques

ine brochure un peu superiicielie de M. Nitzsch, Idée and Stufeu illus, Kiel, 1889. — A cette théorie se sont, au fond, succèsattachés les deux auteurs qui ont adressé à Rob. Smith les critiques : Wilken. {Overeene Sieuwe Théorie des Offers, De p. 535 sqO, M. Marillier, Rev, d'Hisl. des Helig,, 1897-1898 ! rendu, plus loin).

iacri/ice, in Encyclopaedia Britannica. — Reliyion of Sémites. ctures, !'• édit. 1890, 2« édit. 189 i.)

B de Mac Lennan Plant and Animal Worship {Fortni/^htly lie- 1870).

ipand Marriar/e in Early Arabia, 188i. Cambridge.

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aux yeux de R. Smith. C'était pour lui un repas où lés fidèles, eu maugeaut le totem, se rassimilaieut, s'assimilaient à lui, s'alliaient entre eux ou avec lui. Le meurtre sacrificiel n'avait d'autre objet que de permettre la consommation d'un animal sacré et, par conséquent, interdit. Du sacrifice communiel R. Smith déduit les sacrifices expiatoires ou propitiatoires, c'est-à-dire les piaada et les sacrifices-dons ou honoraires. L'expiation n'est, suivant lui, que le rétablissement de l'alliance rompue; or, le sacrifice totémique avait tous les effets d'un rite expiatoire. Il retrouve, d'ailleurs, celte vertu dans tous les sacrifices, môme après l'effacement total du totémisme.

Restait à expliquer pourqucfi la victime, primitivement partagée et mangée par les fidèles, était généralement détruite tout entière dans \espiacula. C'est que, à partir du moment où les anciens totems furent supplantés par les animaux domestiques dans le culte des peuples pasteurs, ils ne figurèrent plus dans les sacrifices que rarement, et lors de circonstances particulièrement graves. Par suite, ils apparurent comme trop sacrés pour que les profanes pussent y toucher : les prêtres seuls en mangeaient, ou bien on faisait tout disparaître. Dans ce cas, l'extrême sainteté de la victime finit par se tourner en impureté; le caractère ambigu des choses sacrées, que R. Smith avait si admirablement mis en lumière, lui permettait d'expliquer facilement comment une telle transformation avait pu se produire. D'un autre côté, quand la parenté des hommes et des bètes eut cessé d'être intelligible aux Sémites, le sacrifice humain remplaça le sacrifice animal; car il était désormais le seul moyen d'établir un échange direct du sang entre le clan et le dieu. Mais alors les idées et les coutumes qui protégeaient dans la société la vie des individus, en proscrivant l'anthropophagie, firent tomber en désuétude le repas sacrificiel.

D'autre part, peu à peu, le caractère sacré des animaux domestiques, profanés quotidiennement pour la nourriture de l'homme, alla lui-même en s'effaçant. La divinité se détacha de ses formes animales. La victime, en s'éloignant du dieu, se rapprocha de l'homme, propriétaire du troupeau. C'est alors que, pour s'expliquer l'offrande qui en était faite, on se la représenta comme un don de l'homme aux dieux. Ainsi prit naissance le sacrifice don. En même temps, la similitude des rites de la peine et du rite sacrificiel, l'effusion de sang

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retrouvait de part et d'autre donna un caractère pénal immunions piaculaires de l'origine et les transforma rifices expiatoires.

!S recherches se rattachent, d'une part, les travaux de zer et, de l'autre, les théories de M. Jevons. Avec plus îonspection sur certains points, ces dernières sont, en

I, l'exagération théologique de la doctrine de Smith *. à M. Frazer*, il y ajoute un développement important, ication du sacrifice du dieu était resté rudimentaire mUh. Sans en méconnaître le caractère naturaliste, il ait un piaculum d'ordre supérieur. L'idée ancienne de la é de la victime totémique et des dieux survivait pour Lier les sacrifices annuels; ils commémoraient et réédi-

un drame dont le dieu était la victime. M. Frazer ut la similitude qui existe entre ces dieux sacrifiés et les s agraires de Mannhardt'. 11 rapprocha du sacrifice que le meurtre rituel des génies de la végétation; il i comment du sacrifice et du repas communiel, où Ton Busé s'assimiler les dieux, sortit le sacrifice agraire où, allier au dieu des champs à la fin de sa Vie annuelle, uait, puis le mangeait. Il constata en même temps que, t, le vieux dieu ainsi sacrifié paraissait, peut-être à des tabous dont il était chargé, emporter avec lui la e, la mort, le péché et jouait le rôle de victime expiale bouc émissaire. Mais, bien que l'idée d'expulsion rquée dans ces sacrifices, l'expiation paraissait encore de la communion. M. Frazer s'est plutôt proposé de ïiev la théorie de Smith que de l^ discuter, rand défaut de ce système est de vouloir ramener les ;si multiples du sacrifice à l'unité d'un principe arbi- (lent choisi. D'abord, l'universalité du totémisme, point >art de toute la théorie, est un postulat. Le totémisme raît à l'état pur que dans quelques tribus isolées de -alie et de l'Amérique. Le mettre à la base de tous les thériomorphiques, c'est faire une hypothèse, peut-être !, et qu'il est, en tous cas, impossible de vérifier.

troduction lo Ihe Uislonj of ïielifjion, 189G. Pour les restrictions m, 115, 160. — M. Sydney Hartland s'est rattaché (Legend of Ver-

II, ch. XV) à la théorie de Rob. Smith.

DLzer, Gold. Bough.^ chap. m.

Qinnhardt. Wald-und FeldkuUe, 2 vol., Berlin, 1875; id., Mythor Forschungen, Strasbourg, 1884.

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Surtout, il est malaisé de trouver des sacririces proprement totémiques. M. Frazer a lui-môme reconnu que, souvent, la victime totémique était celle d'un sacrifice agraire. Dans d'autres cas, les prétendus totems sont les représentants d'une espèce animale dont dépend la vie de la tribu, que cette espèce soit domestiquée, qu'elle soit le gibier préféré ou qu'elle soit, au contraire, particulièrement redoutée. A tout le moins, une description minutieuse d'un certain nombre de ces cérémonies serait-elle nécessaire ; or c'est précisément ce qui manque.

Mais, acceptons un instant cette première Jiypothèse, quelque contestable qu'elle soit. La marche même de la démonstration est sujette à critique. Le point délicat de la doctrine est la succession historique et la dérivation logique que Smith prétend établir entre le sacrifice communiel et les autres types de sacrifice. Or rien n'est plus douteux. Tout essai de chronologie comparée des sacrifices arabes, hébreux ou autres qu'il étudiait, est fatalement ruineux. Les formes qui paraissent les plus simples ne sont connues que par des textes récents. Encore leur simplicité peut-elle résulter de l'insuffisance des documents. En tout cas, elle n'implique aucune priorité. Si l'on s'en tient aux données de l'histoire et de l'ethnographie, on trouve partout le piaculum à côté de la communion. D'ailleurs, ce terme vague de piaculum permet à Smith de décrire, sous la même rubrique et dans les mêmes termes, des purifications, des propitiations et des expiations, et c'est cette confusion qui l'empêche d'analyser le sacrifice expiatoire. Assurément, ces sacrifices sont généralement suivis d'une réconciliation avec le dieu ; un repas sacrificiel, une aspersion de sang, une onction rétablissent l'alliance. Seulement, pour Smith, c'est dans ces ritescommuniels eux-mêmes que réside la vertu purificatrice de ces sortes de sacrifices; l'idée d'expiation est donc absorbée dans l'idée de communion. Sans doute, il constate, dans quelques formes extrêmes ou simplifiées, quelque chose qu'il n'ose pas rattacher à la communion, une sorte d'exorcisme, d'expulsion d'un caractère mauvais. Mais, suivant lui, ce sont des procédés magiques qui n'ont rien de sacrificiel et il explique avec beaucoup d'érudition et d'ingéniosité leur introduction tardive dans le mécanisme du sacrifice. Or c'est précisément ce que nous ne pouvons accorder. L'un des objets de ce travail est de montrer que l'élimination d'un caractère sacré, pur ou

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impur, est un rouage primitif du sacrifice, aussi primitif et aussi irréductible que la communion. Si le système sacrificiel a son unité, elle doit être cherchée ailleurs.

L'erreur de R. Smith a été surtout une erreur de méthode. Au lieu d'analj'ser dans sa complexité originaire le système du rituel sémitique, il s'est plutôt attaché à grouper généalogiquement les faits d'après les rapports d'analogie qu'il croyait apercevoir entre eux. C'est, d'ailleurs, un trait commun aux anthropologues anglais qui sont préoccupés avant tout d'accumuler et de classer des documents. Pour nous, nous ne voulons pas faire à notre tour une encyclopédie qu'il nous serait impossible de rendre complète et qui, venant après les leurs, ne serait pas utile. Nous tâcherons de bien étudier des faits typiques. Ces faits, nous les emprunterons particulièrement aux textes sanscrits et à la Bible. Nous sommes loin d'avoir sur les sacrifices grecs et romains des documents de la môme valeur. En rapprochant les renseignements épars, fournis par les inscriptions et les auteurs, on ne constitue qu'un rituel disparate. Au contraire, nous avons dans la Bible et dans les textes hindous des corps dé doctrines qui appartiennent à une époque déterminée. Le document est direct, rédigé par les acteurs eux-mêmes, dans leur langue, dans l'esprit même où ils accomplissaient les rites, sinon avec une conscience toujours bien nette de l'origine et du motif de leurs actes.

Sans doute, alors qu'il s'agit d'arriver à distinguer les formes simples et élémentaires d'une institution, il est fâcheux de prendre pour point de départ de la recherche des rituels compliqués, récents, commentés et probablement déformés par une théologie savante. Mais, dans cet ordre de faits, toute recherche purement historique est vaine. L'antiquité des textes ou des faits rapportés, la barbarie relative des peuples, la simplicité apparente des rites sont des indices chronologiques trompeurs. Il est excessif de chercher dans un chapelet de vers de Vlliade une image approximative du sacrifice grec primitif ; ils ne suffisent môme pas à donner une idée exacte du sacrifice aux temps homériques. Nous n'apercevons les plus anciens rites qu'à travers des documents littéraires, vagues et incomplets, des survivances partielles et menteuses, des traditions infidèles. — Il est également impossible de demander à la seule ethnographie le schème des institutions primitives. Généralement tronqués par une obser-

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vation hâtive ou faussés par la précision de nos langues, les faits enregistrés par les ethnographes ne prennent leur valeur que s'ils sont rapprochés de documents plus précis et plus complets.

Nous ne songeons donc pas à faire ici l'histoire et la genèse du sacrifice et, s'il nous arrive de parler d'antériorité, il s'agira d'antériorité logique et non d'antériorité historique. Ce n'est pas que nous nous refusions le droit de faire appel soit aux textes classiques, soit à l'ethnologie, pour éclairer nos analyses et contrôler la généralité de nos conclusions. Mais, au lieu de faire porter notre étude sur des groupes de faiU artificiellement formés, nous aurons, dans les rituels définis et complets que nous étudierons, des ensembles donnés, des systèmes naturels de rites qui s'imposent à l'observation. Ainsi contraints par les textes, nous serons moins exposés aux omissions et aux classifications arbitraires. Enfin, comme les deux religions qui vont constituer le centre de notre investigation sont très différentes, puisque l'une aboutit au monothéisme et l'autre au panthéisme, on peut espérer, en les comparant, arriver à des conclusions suffi- . samment générales '.

(I) Nous devons, avant tout, indiquer quels sont les textes dont nous nous servons et quelle est notre attitude critique à leur égard. — Les documents du rituel védique se répartissent en : Vedas ou Saiphitas, Brâhmanas et Sùtras. Les Samhitras sont les recueils d'hymnes et de fornmles récités dans les rites. Les Brâhmanas sont les commentaires mythologiques et théologiques sur les rites. Les Sùtras sont les manuels rituels. Quoique chacun de ces ordres de textes repose sur l'autre, comme une série de strates successives dont la plus ancienne serait les Vedas (V. Max Muller, Sanskr. Lit.^ p. 572 sqq.), on peut, avec la tradition hindoue, que les sanscritistes tendent de plus en plus à adopter, les considérer comme formant tous un bloc et se complétant l'un l'autre. Sans leur attribuer de dates précises, même approchées, on peut dire qu'ils sont incompréhensibles les uns sans les autres. Le sens des prières, les opinions des Brahmanes, leurs actes, sont absolument solidaires, et la signification des faits ne peut être donnée que par une comparaison incessante de tous ces textes. Ces derniers se répartissent suivant les fonctions des prêtres qui les emploient, et les divers clans brahmaniques. Nous nous sommes servis des suivants : • Ecoles du récitant • le %. Veda (= R. V.), recueil des hymnes employés par le holar (nous ne voulons pas dire qu'il ne rontienne que des hymnes rituels, ni qu'il soit de date récente), édit. Max Muller 2*; traduction Ludwig; et entre autres textes de cette école VAitareya Brâhmana (= Ail. B.) édit. Aufrecht (citée par Adh, et Khan.), traduction Haug; et, comme Siitra VArvaldyana i-raula sûlra édit. Bibl. Ind. (= A^v, çr. su.). — (Ecoles de l'officiant, a) Ecole du Yajur-Veda blanc (Vàjasaneyins) avec les textes édités par Weber : Vâjasaneyi-Samhilà (= V. S.), veda des formules; Çalapalha Brâhmana {=: Çal. Br.) trad. Eggeling in Sacred Books of Ihe Eaal {S. B. E.), XXII, XXllI, XLI, XLVl ; Kdlyâyana çraula sûlra (= ML

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