COMMENT LE SCIIEME VARIE SUIVANT LES FONCTIONS SPÉCIALES DU SACRIFICE
Nous venons de montrer comment notre scbèrae varie pour s'adapter aux différents états religieux dans lesquels se trouve l'être, quel qu'il soit, affecté par le sacrifice. Mais nous ne nous sommes pas préoccupés de savoir ce qu'était cet être en lui-même, mais seulement s'il avait ou non un caractère sacré avant la cérémonie. Cependant, il est aisé de prévoir que le sacrifice ne saurait être le même quand il est fait en vue du sacrifiant lui-même ou d'une chose à laquelle ce dernier porte intérêt. Les fonctions qu'il remplit doivent alors se spécialiser. Voyons quelles différenciations se produisent de ce chef.
Nous avons appelé"personnels les sacrifices qui concernent directement la personne même du sacrifiant. De cette définition il résulte qu'ils présentent tous un premier caractère commun : puisque le sacrifiant est l'origine et la fin du rite, l'acte commence et finit avec lui. C'est un cycle fermé sur le sacrifiant. Sans doute, nous savons bien qu'il y a toujours au moins attribution de l'esprit de la chose sacrifiée au dieu ou
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à la puissance religieuse qui agit dans le sacrifice. Il reste pourtant que Tacte accompli par le sacrifiant lui profite d'une façon immédiate.
En second lieu, dans toutes ces sortes de sacrifice, le sacrifiant, à rissue de la cérémonie, a amélioré son sort, soit qu'il ait supprimé le mal dont il souffrait, soit qu'il se soit remis en état de grâce, soit qu'il ait acquis une force divine. Il y a même un très grand nombre de rituels où une formule spéciale, soit à la sortie soit au moment solennel de la sacrification, exprime ce changement, ce salut qui survient *, la façon dont le sacrifiant est transporté dans le monde de la vie *. Il arrive môme que la communion détermine comme une aliénation de la personnalité. En mangeant la chose sacrée où le dieu est censé résider, le sacrifiant l'absorbe ; il est possédé de lui, xd7o;(o; Ix toj ôeoj viveTai', comme la prêtresse du temple d'Apollon sur l'Acropole d'Argos quand elle a bu le sang de l'agneau sacrifié. Il semblerait, il est vrai, que le sacrifice expiatoire n'eût pas les mêmes effets. Mais, en réalité, le jour « du Pardon » est aussi le « jour de Dieu ». C'est le moment où ceux qui échappent au péché par le sacrifice, sont inscrits « au livre de vie * ». Comme dans le cas de la sacralisation, le courant qui s'établit, à travers la victime, entre le sacré et le sacrifiant, régénère celui-ci, lui donne une nouvelle force.
(1) On sait f(ae c'est un thème fondamental des Prophètes et «les Psaumes que cette « mort • où est plongé le fidèle avant le retour de lahve (Cf. Ezech, XXXV11.2; Job. XXXilï. 28. et commentaire in Talm. J. Baba qamma. Vil, S \4) (Gem). — Voy. Ps. CXVl en entier et CXVIl û partir de 17. a Je ne mourrai point, mais je vivrai, etc. » Nous nous dispensons de rappeler les formules catholiques de la messe.
(2) Dans l'Inde, tout le monde du sacrifice est réputé être ce monde nouveau. Quand on fait lever le sacrifiant assis, on lui dit : • Debout, dans la vie. Pendant qu'on va, portant une chose sacrée, la formule est : - Va le long de la vaste atmosphère • (T. S., 1, 1. 2. 1). Au début de tous les rites, un des premiers mantras e.st : « Toi pour le suc, toi pour la sève • [T. >'., 1, I, 1, !}. — Et à la fin du sacrifice la régénérescence est totale (cf. plus haut, p. 87 n. i).
(3) Paus., 11, 24, 1. Sur le transport, par le Soma, sur la façon dont les rsis qui l'ont bu se sentent soit emportés dans Tautrc monde, soit possédés par le dieu Soma (voy. Berg. Hel. Véd., I, loi sqq. ; JVfj. Vecla. X, 1 19, X, 136, 3, 6 sqq. Vlll, 48 en "entier. — Cf. Oldenb. Hel. d. i'ed., p. 530). — Sur la possession, voy. Wilken. Jlel shfunatnstue bij de volken van den Indischen Archipel evlr. de Bijdr. lot de Tnal^ La»d, en Volkeiik. v. Ned. Ind,, 1878, p. 1 s«|q. P>azer. Pausanias, t. V, p. 381; cf. Paus. 1, 3*, 3. Roscher, Hhein. Mus., LUI, p. 172 sqq.
(4) Ces expressions sont empruntées aux spéculations bibliques et lalmudiques sur le jour du « jugement -, du Kippour.
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H. HUBERT ET M. MACSS. — ESSAI SUR LE SACRIFICE lOi
Par cela seul que le péché, la mort ont été éliminés, les puissances favorables entrent en scène pour le bien du sacri fiant.
Cette régénérescence par le sacrifice personnel a donné naissance à un certain nombre d'importantes croyances religieuses. On doit d'abord y rattacher la théorie de la renaissance par le sacrifice. Nous avons vu les symboles qui font du dik^ita un fœtus, puis un brahmane et un dieu. On sait quelle fut l'importance des doctrines de la renaissance dans les mystères grecs, les mythologies Scandinaves et celtiques, les cultes osiriens, les théologies hindoues et avestiques, dans le dogme chrétien lui-même. Or, le plus souvent, ces doctrines sont nettement rattachées à Taccomplissement de certains rites sacrificiels : la consommation du gâteau d'Eleusis, du somay du haoma iranien, etc.. *.
Souvent, un changement de nom marque cette recréation de rindividu. On sait que le nom est, dans les croyances religieuses, intimement lié à la personnalité de celui qui le porte : il contient quelque chose de son âme ^ Or le sacrifice s'accompagne assez souvent d'un changement de nom. En certains cas, ce changement se réduite une addition d'épithète. Encore aujourd'hui, dans Tlnde, on porte le titre de dîksita^. Mais parfois le nom est complètement changé. Dans l'ancienne Église, c'était le jour de Pâques qu'on baptisait les néophytes après les avoir exorcisés : or, après ce baptême, on les faisait communier et on leur imposait leur nouveau nom \ Dans les pratiques judaïques, encore de nos jours, le même rite est employé quand la vie est en danger ^ Or, il est probable qu'il accompagnait autrefois un sacrifice; on sait qu'un
(1) Voy. nos comptes rendus des livres de A. Nutt, Rohde, Cheetham (plus loin. p. 214 et sqq.). — En ce qui concerne les doctrines hindoues voy. Sylv. Lévi, Doclr., 102, 108, 101 ; en ce «pii concerne le haoma, voy. Darniesteter, Haurvelâl et Amrelûl, p. 54, Ovmazd et Ahriman, p. 90.
(2) Voy. Lefébure in Mélusine, 1897 ; Brinton, Helig. of. Prim. Peoples, p. 89 sqq.
(3) Le pèlerin de La Mecque, l'ancien sacrifiant du hagff prenait et prend encore le titre de hadj. Voy. W'ellhausen, Reste Arab. Ueid., p. 80.
(4) V. Duchesne, Orujines du culte chrétien, p. 28â. sqq. Voy. plus haut, p. 90. Sur la relation entro le sacrifice et les rites de l'initiation et do l'introduction de la nouvelle âme, cf. Frazer, G. i3., I, p. 344 sqq. — L'accession à la vie chrétienne a toujours été considéré comme un vrai changement de nature.
(5) Nous savons que dans bien des cas parallèles, et môme dans celuici, un autre effet est visé : dépister les mauvais esprits en changeant de
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102 l'année SOCIOLOGrQUK. 1898
sacrifice expiatoire, lors de l'agonie, a existé chez les Juifs * comme, d'ailleurs, dans toutes les religions sur lesquelles nous sommes suffisamment renseignés ^ Il est donc naturel de penser que cliangement de nom et sacrifice expiatoire faisaient partie d'un môme complexus rituel, exprimant la modification profonde que l'on produit à ce moment dans la personne du sacrifiant.
Cette vertu vivifiante du sacrifice ne se limite pas à la vie d'ici bas, elle s'est étendue à la vie future. Au cours de l'évolution religieuse, la notion du sacrifice a rejoint les notions qui concernent l'immortalité de Tàme. Nous n'avons rien à ajouter sur ce point aux théories de Rohde, de MM. Jevons et Nutt sur les mystères grecs % dont il faut rapprocher les faits cités par M. S. Lévi, empruntés aux doctrines des Bràhmanas * et ceux que Bergaigne et Darmesteter avaient déjà dégagés des textes védiques ^ et avestiques ^ Mentionnons aussi la relation qui unit la communion chrétienne au salut éternel ". Si importants que soient ces faits, il ne faut pas, d'ailleurs, en exagérer la portée. Tant que la croyance à l'im-
nom, dérouler la malchance. Voy. Midrascft à VEcclésiasle, I, 19. Tahn, B. fol. 16 a. Gemam à Schebouoth. Talm. J., VI, 10. Schwab, IV, p. Vô, Cf. Snouck Hurgronje. Mekka, 11, p. \tt.
(1) Talm. J., traité Guitlin. Gem., p. 45 (Schwab).
(2) Voy. Caland, Altindiache Todten-BeslaUunrjsgebvauche, n«*2. — De Groot. The Heligious System o/China^ 1, p. 5.
(d) Voy. les comptes rendus, p. 217.
(4) Doctr., p. 93-95. Nous nous rattachons absolument au rapprochement proposé par M. L., entre la théorie brahmani«]ue de Téchappement â la mort par le sacrifice et la théorie bouddhiste de la mok.^dy de la délivrance. Cf. Oldenberg, Le Bouddha, p. 4().
(5) Voy. Berg. Bel. Véd., sur Wniirtam « essence immorlelle » que confère le sonia d, p. 2.54 suiv. etc.). Mais là. comme dans l- livre de M. IliUebr. Ved. Mulh., I, p. 289 et sqq, passim, les interprétations de mythologie pure ont un peu envahi les explications des textes. V. Kuhn, Ilerabliiinft des Feuers und des GiiUertriuiks. VA. Roscher, Selctar und Ambrosia.
{(S) Voy. Darmesteter, Uaurveldf et Amvetàl, p. 16, p. 41.
(7) Tant dans le dogme (ex. Irénée Ad llaer. IV, 4, 8, îi) que dans les rites les plus connus; ainsi la consécration de l'hostie se fait par une formule où est mentionné l'effet du sacrifice sur le salut. V. Magani IM/itica Litifrf/ia Bn)nana il. p. 268, etc. — On pourrait encore rapprocher de ces faits YA^f/nda Talmudi<pie suivant laquelle les tribus disparues au désert et (]ui n'ont pas sacrifié n'auront pas part à la vie éternelle {Gem. â Sanhédrin, X, 4. 5 et 6 in. Talm. J.), ni les gens dune ville devenue interdite pour s'être livrée à Tidolàtrie, ni Cora l'impie. Ce passage talmudique s'appuie sur le verset Vs. L, 5 : • Assemblez-moi mes justes qui ont conclu avec moi alliance par le sacrifice. »
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H. HUBKHT et m. MAUSS. — ESSAI SUR LE SACRIFICE 103
mortalité n'est pas dégagée de la théologie fruste du sacrifice, elle reste vague. C*est la « non-mort » (amrtam) de l'âme que le sacrifice assure. Il garantitcontreTanéantissement dans l'autre vie comme dans celle-ci. Mais la notion de l'immortalité personnelle ne s'est dégagée de la précédente qu'à, la suite d'une élaboration philosophique et, de plus, la conception d'une autre vie n'a pas pour origine l'institution du sacrifice *.
Le nombre, la variété et la complexité dés sacrifices objectifs sont tels que nous ne pouvons en traiter qu'assez sommairement. Sauf pour le sacrifice agraire dont l'étude est dès maintenant assez avancée, nous devrons nous contenter d'indications générales qui montrent comment ces sacrifices se rattachent à notre schème général.
Le trait caractéristique des sacrifices objectifs est que l'effet principal du rite porte, par définition, sur un objet autre que le sacrifiant. Kn effet, le sacrifice ne revient pas à son point de départ ; les choses qu'il a pour but de modifier sont en dehors du sacrifiant. L'effet produit sur ce dernier est donc secondaire. Par suite, les rites d'entrée et de sortie, qui ont particulièrement eu vue le sacrifiant, deviennent rudimentaires. C'est la phase centrale, la sacrification, qui tend à prendre le plus de place. Il s'agit avant tout de créer de l'esprit % soit qu'on le crée pour l'attribuer à l'être réel ou mythique que le sacrifice concerne, soit que, pour libérer une chose de quelque vertu sacrée qui la rendait ina-
(1) Ce serait ici le Heu détudier le cAté pour ainsi dire polilique du sacrifice : dans un bon nombre de sociétés p(ditir(>-reli^ieuses (sociétés secrètes, Mélanésiennes et Guiuéennes, nralimani>ine, etc.;, la hiérarchie sociale est souvent déterminée par les «pialites accpiises au cours de sacrifices ])ar chaque individu. — 11 convien«lrait aussi de C(Uisidercr les cas où c'est le groupe (famille, corporation, société, etc^ (jui est sacrifiant, et de voir quels sont les elVets produits sur une personne de ce g«*nre par le sacrifice. On verrait aisénumt (jne tous ces sacrifices, de sacralisation ou de désacralisation, ont, sur la société, toutes choses é;^'ales d'ailleurs, les mêmes elfet» que sur l'individu. Mais la question ressort pliitùt à la sociologie en générol qu'a l'élude précise du sacrifice. D'ailleurs elle a été fortement étudiée par les anthro[)ologues anglais : les elTets de la communion sacrificielle sur la société s<)nt un de leurs thèmes favoris (voy. K. Smith, ReL of Seni., p. 2S4 sqq. Sidney Hartland, Lefj. Pers,y II, ch. .\i, etc.)
(2| M. Cirant Allen a, dans la denxième partie de son livre. The Evolut'toii of the Idea of God (compte rendu, p, 193), soutenu des idées concernant ces sacrifices et les sacrifices du Dieu, qui paraîtront peut-être relativement analogues aux nôtres (voy. surtout p. 265, 200, p. 239, 340 sqq). Noos espérons pourtant qu'on s'apercevra des différences fondamentales.
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bordable, on transforme cette vertu en esprit pur, soit qu'on poursuive l'un et l'autre but à la fois.
Mais, de plus, la nature particulière de l'objet intéressé par le sacrifice modifie ce dernier. Dans le sacrifice de construction *, par exemple, on se propose de faire un esprit qui soit le gardien de la maison, ou de l'autel, ou de la ville que Ton construit ou que Ton veut construire, et qui en fasse la force '. Aussi les rites d'attribution se développent-ils. On emmure le crâne de la victime humaine, le coq, la tête de chouette. D'autre part, suivant la nature de la construction, l'importance de la victime varie ; selon qu'il s'agit d'un temple, ou d'une ville ou d'une simple maison. Suivant que Tédifice est déjà construit ou à construire, le sacrifice aura pour objet de créer l'esprit ou la divinité gardienne, ou bien il sera une propitiation du génie du sol que les travaux de construction vont léser ^ La couleur de la victime varie par cela même :
(1) C'est un des rites dont l'étude comparée est le plus avancée. Voy. H. Gaidoz, Les riles de la construction, Paris, 188:2. R. Winlernitz, Einige Bemerkunfjen ilberdns Baitopfer bei clen Indern. {Mitthlg, d. Anthr. Gesell. z. Wien, 1888, XVI 1, Intr., p. 37 sqq.), et surtout l'exhaustive monographie de Sartorl, Dos Bauopfer. in Zeitsch. f. Ethn.j 1898, cf. compte rendu, p. 236) avec le classement des formes où seule l'analyse du rite laisse réellement à désirer. Sur la conservation des corps ou de parties de corps des victimes dans les constructions, V. Wilken, Jets» overde Schedelverceering bijdenvolken v.ed, Ind. Avch. [Bijdr.Taal^handy Volken Kunde v. Sed. Jnd.^ 1889), p. 31. — Pinza, Conservazione délie teste umane, passim .
(2) C'est le cas le plus général. 11 s'agit réellement de la création dune espèce de dieu auquel on rendra plus tard un culte. 11 y a là un cas parallèle à celui du sacrifice agraire. Cet esprit sera vague ou précis, se confondra avec la force qui rend solide de la construction, ou bien deviendra une sorte de dieu personnel, ou sera les deux à la fois. Mais toujours il sera rattaché par certains liens à la victime dont il sort et à la construction dont il est le gardien et le protecteur; contre les sorts, les maladies, les malheurs, inspirant à tous le respect du seuil, aux voleurs et aux habitants. (II. C. Trumbull, The Threshold Covcnant, New- York, 1896.) — De même qu'on fixe la victime agraire, en semant ses restes, etc., de même on répand le sang sur les fondations et plus tard on emmure leur tête. — Le sacrifice de construction a pu se répéter dans divers rituels ; d'abord en des occasions graves : réparation d'une construction, siège d'une ville, puis devenir périodique, et se confondre dans bien des cas avec les sacrifices agraires» donner comme eux naissance à des personnalités mythiques (voy. DûmmXer , Sittengeschicfilliche Paralleleri, Philologus^ LVJ, p. 19 sqq.).
(3) Le cas est fort général, lui aussi. Il s'agit de se racheter par une victime des colères de Icsprit propriétaire soit du sol, soit dans quelques cas de la construction elle-même. Les deux rites se trouvent réunis dans l'Inde (voy. Winternitz, loc. cit.) dans le sacrifice à vaslof;pafi « Rudra maître du lieu »> ; d'ordinaire ils sont isolés (Sartori, loc. cil,, p. 14, 15, 19 et p. 42 sqq.).
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elle est noire, par exemple, s'il s'agit de propitier le génie de la terre, blanche si Ton veut créer un esprit favorable K Les rites de destruction eux-mêmes ne sont pas identiques dans les deux cas.
Dans le sacrifice-demande, on cherche avant tout à produire certains effets spéciaux que le rite définit. Si le sacrifice est Taccomplissement d'une promesse déjà faite, s'il est fait pour délier l'obligataire du lien moral et religieux qui pèse sur lui, la victime a, à quelque degré, un caractère expiatoire *. Si, au contraire, on veut engager la divinité par un contrat, le sacrifice a plutôt la forme d'une attribution ^ : le do ut des est le principe et, par suite, il n'y a pas de part réservée aux sacrifiants. S'il s'agit de remercier la divinité d'une grâce particulière *, l'holocauste, c'est-à-dire l'attribution totale, ou bien le shelamim, c'est-à-dire le sacrifice dont une part reste au sacrifiant, peuvent être de règle. D'un autre côté, l'importance de la victime est en relation directe avec la gravité du vœu. Enfin, les caractères spéciaux de la victime dépendent de la nature de la chose désirée : si l'on veut de la pluie, on sacrifie des vaches noires* ou l'on fait intervenir dans le sacrifice un cheval noir sur lequel on verse de l'eau *, etc. On peut donner de ce principe général une raison très phusible. Là, comme dans l'acte magique avec lequel ces rites se confondent par certains côtés, le rite agit,
(1) Voy. Winternitz (loc. cit ),
(2) Le cas le plus connu est celui de la fille de Jephté. Mais il y a toujours, après rac( omplissement d'un sacrifice volontaire, le sentiment de s être acquitté, d'avoir « rejeté le vœu » comme disent énergiquement les théologiens hindous.
(3) La formule générale de Tattribution que disait le sacrifiant, lorsque l'officiant jetait au feu une part quelconque, était dans Tlnde Védique : • Ceci au Dieu N. N. pas à moi ».
{K) Ce sont les sacrifices « de grâce -. de louange de la Bible. — Ils semblent avoir été assez peu nombreux dans la plupart des religions (voy. pour rinde : Oldenb. ReL cl. Véd.y p. 305, G}; Wilken, Over eene nieuwe Théorie des O/fers. De Gids,, 189*), p. 365 sqq.
(5) Callaway. ReL Syst. of the Amazulii, p. 59, n. 14. Cf. Frazer. Gold. Bouffh, II, 42, etc. — Cf. Marillier. Rev. Uist. Relig., i898, I, p. 209. — Cf. Sahagun, ÏUstoria de las cosas da A'« Espana, II, p. 20.
(6} llillebrandt, Ved, Rit. UlL, p. 75. — U faut rapprocher de ces faits les cas de noyades de victimes dans l'eau. Dans d'autres cas on répand sur une victime quelconque de l'eau : ex. II Rois, xvni, 19 sqq. etc. — Cf. Kramer. Das Fesl Sinsja itnd das Feldgebet, etc. Bull. Soc. Arch. Hist, Ethn. de l'Cniv. de Kazan in Globus, 1898, p. 165. — Cf. Smirnow et BoycT, Popidaf . finnoises, 1898, p. 175.
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au fond, par lui-même. La force dégagée est efficace. La victime se moule sur la formule votive, s'incorpore à elle, la remplit, l'anime, la porte aux dieux, en devient l'esprit, « le véhicule * ».
Nous n'avons fait qu'indiquer comment le thème du sacrifice varie avec les différents effets qu'il doit produire. Voyons^ comment les divers mécanismes que nous avons distingués peuvent se réunir dans un sacrifice unique. Les sacrifice* agraires sont précisément d'excellents exemples à ce point de vue. Car, essentiellement objectifs, ils n'en ont pas moins d'importants effets sur le sacrifiant.
Ces sacrifices ont un double but. Ils sont de&tinés d'abord à permettre et de travailler la terre et d'utiliser ses produits, en levant les interdictions qui les protègent. En second lieu, ils sont un moyen de fertiliser les champs que l'on cultive et de conserver leur vie quand, après la récolle, ils apparaissent dépouillés et comme morts. Les champs, en effet, et leurs produits sont considérés comme éminemment vivants. Il y a en eux un principe religieux qui sommeille pendant l'hiver, reparaît au printemps, se manifeste dans la moisson et la rend, pour cette raison, d'un abord difficile aux mortels. Parfois môme, on se représente ce principe comme un esprit qui monte la garde autour des terres et des fruits ; il les possède, et c'est celte possession qui constitue leur sainteté. 11 faut donc l'éliminer pour que la moisson ou l'usage des fruits soit possible. Mais en môme temps, comme il est la vie môme du champ, il faut, après l'avoir expulsé, le recréer et le fixer dans la terre dont il fait la fertilité. Les sacrifices de désacralisation simple peuvent suffire au premier de ces besoins, mais non au second. Les sacrifices agraires ont donc, pour la plupart, des effets multiples. On y tiouye réunis des formes
(I) Lorsqiroa oint ranimai, dans le rituel védique^ sur la croupe on dit : • Que le niaîlre du sacrifice (le sacrifianl) aille avec [toi et] sa volonté au ciel - (j';>- r/-. *•"-, VU, U, 1. V. S., 6, 10, f>. T. S., 1, 3, 8, I); coiuuienté {T. S. y 0, 3, 7, i. Ç. li. . 3, 7, 4, 8) où il est expliqué que la bric s'en va au ciel, et emmène en croupe le vœu du sacrilîant. On s'est très souvent figuré la Tîctime comme un mcssaf,'er des hommes, ainsi les M«*xicains, ainsi les Thraces d'llt'rod(»le (IV. 1»' etc. — Notre énunuTation des sacrifices objectifs n'est nullement complète: nous n'avons traité ni du sacrifice divinaloire, ni du sacrifice d'imprécation, ni du sacrifice nourriture, ni du sacrifice du serment, etc. i;ne étude de ces diverses formes démontrerait peut-être qu'il s'agit, là aussi, de créer et d'utiliser une chose sacrée, un esprit qu'on dirige vers telle et telle chose. On pourra, peut-être, de ce point do vue, arriver à une classification.
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H. HirBEUT ET M. MACSS. EîWAI SLR LE S.VCniFICE 107
de sacrifice difïérentes. C'est uu des cas où Ton observe le mieux cette complexité fondamentale du sacrifice sur laquelle uous ne saurions trop insister. Aussi ne prétendons-nous pas faire en ces quelques pages une théorie générale du sacrifice agraire. Nous n'osons pas prévoir toutes les exceptions apparentes et nous ne pouvons débrouiller Tenchevêtrement des développements historiques. Nous nous bornerons à l'analyse d'un sacrifice bien connu, qui a fait déjà l'objet d'un certain nombre d'études. C'est le sacrifice à Zens Polieus que les Athéniens célébraient dans la fête connue sous le nom de Dipolia ou de Bouphonia '.
Cette tète - avait lieu au mois de juin, à la fin de la moisson et au commencement du battage des blés. La principale cérémonie se passait sur l'acropole, à l'autel de Zeus Polieus. Des gâteaux étaient déposés sur une table de bronze. Ils n'étaient pas gardés ^. Alors, on lâchait des bœufs ; l'un d'eux s'approchait de l'autel, mangeait une partie des offrandes et foulait aux pieds le reste*. Aussitôt, un des sacrificateurs le frappait de sa hache. Quand il était abattu, un second l'achevait en lui tranchant la gorge avec un couteau; d'autres le dépouillaieut, pendant que celui qui l'avait frappé le premier prenait la fuite. Après le jugement au Prytaneion dont nous avons parlé, la chair du bœuf était partagée entre les assistants, la peau était recousue, remplie de paille, et l'animal ainsi empaillé était attelé à une charrue.
Ces pratiques singulières prêtaient à la légende. Trois versions dilïérentes l'attribuaient à trois personnages différents : lune à Diomos, prêtre de Zeus Polieus, l'autre à Sopatros, la troisième à Thaulon % qui paraissaient bien être les ancêtres mythiques des prêtres de ce sacrifice. Dans les trois versions,
(1) Voy. Mannhardt, Mytholofjische Forschangen^ p. 68 sqq. — Rob. Stuilh. Rel. of Sem., p. 304 sqii. — Frazer. Goldeu liouyh, 11, p. 38, 41. — De Prott. Uupkonien in Wtein, Mus., 1897, p. 187 sqq. — Sten^el. ib., p. 399 sqcj. — Farnell. Ciillff of tlie Greek Slalcs, 1, p. 5'i, r>H et p. 88 sqq. (voit dans les B<Mq)liouies un cas de culte totêmiipicj. — Frazer, Pausatùas, t. 11, p. 203 sq<i. ; t. V, p. ii09. — A. Monunsen, lleovlolofjie*, p. 51*2 sqq. — Gruppe. (iriechiac/ie Myfholof/ie, l, p. li'J.
(3; Voy. Pausanias, 1. 2i, 4; 28, 10. — Porphyre. De AhsHneutia. Il, 0, 28 sq<(. — Schi)l. Arist. Sitb., 98o. — lloni. Schol. //. -, 83. — Suidas. Atô^ <{/f,904. — Hesycli. A'.ô; Oà*/.oi.
(2) Pans. 1,24, 4.
(4) Porph. De Absl., II, 28.
(5) Porph. ib., II. 9.-76., 11, 28. 30 ; — Schol. Uorn. /. c. et Arist. L c.
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108 l'année sociologique. i898
le prêtre a déposé rofïrande sur Fautel ; un bœuf survient, les enlève ; le prêtre furieux frappe le sacrilège et, sacrilège lui-raème, il s*exile. La plus longue de ces versions est celle dont le héros est Sopatros. Une sécheresse et une famine sont la conséquence de son crime. La Pythie coosultée répond aux Athéniens que l'exilé pourrait les sauver ; qu'il faudrait punir le meurtrier, ressusciter la victime dans un sacrifice semblable à celui où elle est morte et manger de sa chair. On fait revenir Sopatros, on lui rend ses droits pour qu'il oflre le sacrifice et l'on célèbre la fête comme nous l'avons décrite.
Voilà les faits : que signifient-ils? Il y a trois actes à distinguer dans cette fête : i^ la mort de la victime; 2° la communion; 30 la résurrection de la victime ».
Au début de la cérémonie, des gâteaux et des grains sont déposés sur l'autel. Ce sont probablement les prémices des blés battus ^ Cette oblation est analogue à toutes celles qui permettent aux profanes l'usage des récoltes. Toute la sainteté du blé à battre a été concentrée dans les gâteaux \ Le bœuf y touche; la soudaineté du coup qui le frappe montre que la consécration a passé sur lui, foudroyante. Il a incarné l'esprit divin logé dans les prémices qu*il a mangées. Il devient cet esprit, si bien que son meurtre est un sacrilège. Toujours, la victime du sacrifice agraire représente symboliquement les champs et leurs produits. Aussi est-elle mise en relation avec eux avant la conservation définitive. Dans le cas présent, le bœuf mange le gâteau des prémices, ailleurs il est promené à travers les champs, ou bien la victime est tuée avec les instruments agricoles ou enterrée à mi-corps.
Mais les faits doivent être considérés sous une autre face. En même temps que le champ, la victime peut représenter aussi les fidèles qui vont profaner la récolte en s'en servant *. Non seulement les produits de la terre écartaient le sacrifiant, mais encore le sacrifiant pouvait être dans un état tel qu'il
(i) Eusèbe, Praep. Ev,, lll, 2, 9, a vu dans la mort d'Adonis le symbole de la récolte fauchée. Mais c'est se faire du rite une idée vague et étroite.
(2) Mommsen, loc. cil., pense que les Bouphonies sont une fête du battage.
(3) Stengel, loc. cit., prétend que la superposition du sacrifice sanglant à ToiTrande des prémices dans les Dipolia est un cas de substitution du sacrifice sanglant aux offrandes végétales.
(4| Cato, de Agric. 14 — Ambanmlia : Marquardt. p. 200, n. 3 — Cf. Frazer. Gold. H. I, p. 39. Voy. des exemples fort clairs du même genre de faits : Sartori. Baiiopfer, p. 17. Pinza, op. cit., p. 154.
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devait en rester éloigné. Le sacrifice devait corriger cet état. Dans certains cas, des pratiques purificatoires prenaient place dans la cérémonie. Ainsi une confession se joignait au sacrifice*. D'autres fois, le sacrifice lui-même réalisait cette sorte d'expiation. Il pouvait se présenter comme un véritable rachat. C'est ainsi que la Pàque est del^enue un rite de rachat général à l'occasion de la consommation des prémices. Non seulement on rachetait la vie des premiers-nés * des hommes par le sang de l'agneau pascal ', mais on afïi^anchissait encore chaque Hébreu du danger. On pourrait peut-être rapprocher de ces faits les luttes que les sacrifiants se livrent entre eux dans certaines fêtes agraires \ Les coups paraissent les sanctifier, les purifier et les racheter. 11 y a donc, dans le premier moment du rite *, une double opération : 1"* désacralisation du blé récolté et battu au moyen de la victime qui le représente; 2" rachat des moissonneuses et des laboureurs par l'immolation de cette victime qui les représente.
JI) 11 y avait une confession lors de l'apport de la dîme et des fruits dans le Temple de Jérusalem {Miscfuia. Maaser Sheni V. 10 suiv. Tahn. J ). Dans rinde une confession de la femme faisait partie du rituel des Varitnapraf/hfisasSylv. Lévi, f)och\, p. 156.
(2) WcUhausen. Proleffomena, III, 1 — Uob. Smith, p. 406, p. 46i, etc. Nous maintenons contre l'interprétation trop étroite de Wellhaiisen et de R. Smith. \c caractère communicl de la fAte ; remarquons la façon dont on y consomme le premier blé : dont on y consacre la première gerbe, et disons (|ue là comme partout, sans qu'il s'agisse nécessairement de fusion de rites différents d'origines et de nationalités dilTérentes, il y a simplement un cas de rite naturellement complexe.
(3) L'obligation de sacrifier la Pàijue, de consommer l'agneau, d'apporter les premiers fruits (voy. plus haut, p. 03, n.2. cf. p. 1 10) est rigoureusement personnelle dans le rituel hébraïque. De même, dans le rite des Varunapf'agh/lsas, étudié plus loin, nous trouvons un cas remarquable de rachat personnel. On délie de chaque individu de la famille - le lien • que lui jetterait Varuna. On fait autant de gâteaux d'orge en forme de pots {Karambhfipatnlni) qu'il y a de membres de la famille (Jp. çr. su, VIII, 5, 41) plus un. qui représente l'enfant à naître {Tailt. Hr., 1, 6, o. o), et à un certain moment de la cérémonie, chacun les place sur sa tète {Àp.^ VI 11, 6. 2.3). On écarte ainsi, dit le Bràhmana, Varuna, dieu de l'orge, de la tête (Tailt. fi., 1. C, 5, 4).
(4) Voy. Pausanias, II, 32, 2 (Trézène) cf. Frazer, Pausanias, III, p. 266 sqq. — Paus. III, 11, 12; 14, 8, 10; 19, 7 ^Sparte). — Uzener. Stoff d. Griech. Epos.y p. i2 sqq. — Cf. Mannhardt, B. W. F. K., I, p. 281. — Frazer. Gold. Houf/h, II, 105. — Sur les luttes des fêtes de la Holi, voy. Crooke. Pop. Beliff. a. Folklore of Sorthern-lndia, II, p. 315 sqq. — où l'on trouvera cités un certain nombre d'équivalents. — Mais le rite est complexe, et il est fort possible qu'il y ait là surtout une imitation magique de la lutte annuelle des bons et des mauvais esprits.
(5) La légende marque en effet ce caractère quasi expiatoire des Bouphonia.
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ilO l'année SOClOLOGIOrE. 1898
Pour les Dipoli«, les documents ne font pas allusion à une communication entre le sacrifiant et la victime avant la consécration. Mais elle se produit après; elle est réalisée par un repas communiel * qui constitue une nouvelle phase de la cérémonie. Après que les sacrificateurs ont été al)sous de leur sacrilège, les assistants peuvent oser communier. On se rappelle que, d'après le mythe, la Pythie le leur avait conseillé*. Un grand nombre de sacrifices agraires sont suivis d'une communion semblable ^ Par cette communion, les sacrifiants des Dipolia participaient à la nature sacrée de la victime. lis recevaient une ^consécration atténuée, parce qu'elle était partagée et qu'une partie du boeuf restait intacte. Investi du même caractère sacré (|ue les choses dont ils voulaient user, ils pouvaient s'en approchera C'est par un rite de ce genre que les Kafres de Natal et du Zululand se permettent au début de l'année l'usage des nouveaux fruits; la chair d'une victime est cuite avec des grains, des fruits et des légumes. Le roi en met un peu dans la bouche de chaque homme et cette communion le sanctifie pour toute l'année ^ La communion de la Pàque avait les mômes résultats®. Très souvent, dans les sacrifices célébrés avant le labourage, on donne au laboureur une part de la chair de la victime^. Cette communion, il est vrai, peut paraître inutile puisque le sacrifice préalable a déjà eu pour effet de profaner la terre et les grains. Il semble qu'il y ait double emploi " et il est possible, en effet, que parfois la communion ait suffi à obtenir l'effet désiré. Mais, en général, elle succède à une désacralisation, qui produit déjà une première profanation. C'est ce qui est très sensible dans le rite hindou des Vanmapraghâsas. L'orge est
(1) M. Famell Hoc. cit.) et Bob. Smith, art. Sacrifice {Encijclopœdia Britannica) y voient une survivance de la comniunitm toténiique.
<2) Porphyre, loc. cit.
(3) Mannhardt. W, F. K., I, 105. — Frozer, (wîden D., II, p. Tl.iOO, 157; note addit. au t. II.
(4) Cf. Frazer. (rold. B.,n, p. 9. 21, 23, 31, 42, 73, 75, 78, etc.
(5) Frazer. II, p. 74. •
(C) Les Hébreux ne peuvent manger de fruits de la Terre promise avant d'avoir mangé les azymes et Tagneau. Jos. V. 10 sqq. Ej-. XXIV, lo ^qq. XXIV, 18 sqq. etc.
(7) Frazer, II, p. 31.
18) D'après le texte des parMes de la Pythie, il semble bien que la communion ait été relativement surérogatoire ('/wo^ sWo^iat).
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consacré à Varuna ' ; il est sa nonrriture -. Les créatures autrefois, dit le mythe, en mangèrent et elles devinrent hydropiques. C'est grâce au rite dont nous allons parler qu'elles échappèrent à ce danger ^ Voici en quoi il consiste. Entre autres olïrandes ^ deux prêtres font, avec des grains d'orge, deux figurines qui ont la forme d'un bélier et d'une brebis. Le sacrifiant et sa femme mettent, le premier sur la brebis, Tautre sur le bélier, des touffes de laine qui représentent des seins et des testicules, eh aussi grande quantité que possible ^ Puis on fait le sacrifice; une part est attribuée à Varuna ainsi que d'autres offrandes d'orge. Et alors on mange solennellement le reste. « Par le sacrifice, on écarte* » Varuna, on Téliraine, on débarrasse ceux qui mangeront Torge du « lien » qu'il jetterait sur eux. Pais, en mangeant ce qui reste des figurines, ou absorbe Tesprit même de l'orge. La communion se surajoute donc uettemont à la désacralisation. Dans ce cas et dans les ca*5 similaires, on craint sans doute que la profanation n'ait été incomplète, et que, d'autre part, le sacrifiant n'ait reçu qu'une demi-consécration. Le sacrifice établit un niveau entre la sainteté de l'objet à mettre en usage et celle du «sacrifiant.
Mais dans les sacrifices dont le but est de fertiliser la terre \ c!est-à-dire de lui infuser une vie divine ou de rendre plus
(1) Voy. S. Lévi, Doctrine^ p. loo, n" 3.
(2) De là le nom du rite, « les nourritures de Vaniim •.
(3) r, B., 2, Ti, 2, 1. — V. S. Lévi, p. 156, n» 1. le texte T. B. l, 6, 4, i, n'indiquent que ce dernier ternie du mythe. — Nous n'étudions qu'un des trois rites qui font partie de la cérémonie : l'un de ces rites est un bain identique au bain de la sortie du sacrifice à. vom«\^ Voy. plus haut, p. 87), l'autre est une confession de la femme, de tout point comparable a Pépreuve lévitiqne de la femme adultère. Toute la fête a ainsi im caractère purificatoire bien marqué (voy. plus haut, p. 101. n. 1 et 3).
(i\ Toutes faites d'or^jes; excepti(>nnellement(iuelques-unes jieuvent être faites de riz. Ap. f/-. .s/?, VIII, 5, 35.
(5) Ap., VIII, 5. i2 ; G, I sqq. ; lOsqq. — Evidennncnt ces deux images représentent l'esprit de l'or^çe, ccmsidéré comme fécondant et fécondé (cf.r. C, 1,6, 4, 4 sur la copulaticm fi«?urée de ces deux animaux par laquelle les créatures se délient du lien de Varuna), mais il n'y a pas de • texte bien net sur ce point; et quoique le rite ait bien en lui môme le
[\ \ 'sens d'une création magique de l'esprit de l'orge (cf. ('. B., 2, 5, 2, 16 où
il est dit que le bélier c'est • Varuna visible • et où il sofiii du bélier figuré et non pas d'un bélier cpielconque comme le croit M. 'Lévi, Doc- ^ , , trinCy p. 155, n" 4). les textes ne dégagent pas assez cette signification pour
» que nous puissions la développer. \ \ (6) Ava-ijaj, {T. B., 1, 6, 5, 1).
\ , (T) Mannhardt, \V. F. A'., 1, p. 350 iq^.
active la vie qu'elle peut avoir, il ne s'agit plus, comme précédemmeot, d'éliminer un caractère sacré; il faut le communiquer. Les procédés de communication directe ou indirecte sont donc nécessairement impliqués dans ces sortes d'opérations. Il faut fixer dans le soi un esprit qui le féconde. Les Khonds sacrifiaient des victimes humaines pour assurer la fertilité des terres; les chairs étaient partagées entre les différents groupes et enterrées dans les champs *. Ailleurs, le sang de la victime humaine était répandu sur la terre ^ En Europe, on dépose dans le champ des cendres de la Saint- Jean, du pain bénit de la Saint-Antoine % des os de botes tuées à Pâques ou à d'autres fêtes*. Mais souvent, toute la victime n'était pas employée de cette manière et, comme dans les Bouphonia, les sacrifiants en recevaient leur part^ Parfois même elle leur était attribuée tout entière. C'était une façon de faire participer le laboureur aux bénéfices de la consécration, et môme, peut être, de confier à sa garde les forces qu'il s'assimilait et que, dans d'autres cas, on fixait dans le champ. D'ailleurs, plus tard, on semait les reliques du repas, lorsqu'on ensemençait ou labourait*. Ou bien encore Ton partageait une autre victime, nouvelle incarnation du génie agraire, et l'on disséminait dans la terre la vie qui en avait été autrefois retirée. Ce qu'on reudait à la terre, c'était à la terre qu'on l'avait empruntée Cette correspondance fondamentale entre les rites de la profanation des prémices et ceux de la fertilisation des champs, entre les deux victimes, a pu, dans certains cas, donner lieu à une véritable fusion des deux cérémonies, pratiquées alors sur uue même victime. C'est ce qui est arrivé pour les Bouphonia. Elles sont un sacrifice à double faCe : elles sont un sacrifice du battage, puisqu'elles commençaient par une olïrande de prémices, mais elles ont également pour but fiual la fertilisation de la terre. On a vu, en effet, d'après la légende, que la fête
(1) Macpherson, ^femorials of Service in India, p. 129. sqq. — Cf. Sacrifice du bœuf dans les champs. Gold, B., II, 20, 23, 41.
(2) Maonhardl. W. F, K., I, p. 363.
(3) Bahlmann, Miinslerlandische Miirchen, etc. 4). 294.
(4) !15Uer, Correspond. BlaU. d. Ges. f. Anthr., 1896, 4.
(5) Frazer, Gold. fi., H, p. 21, 28 sqq., 43, 47 sqq.
(6) Mannhardt, W. F. K., 1, p. 350 sqq. — Frazer, Gold. h., I, p. 38'! sqq.
(7) Le génie vivait l'hiver à la ferme. — Frazer. Gold. B., II, p. 16, 1
H. HUBEUT ET M. MAUSS. — ESSAI SLR LE SACRIFICE 113
fut établie pour mettre fin à une famine et à une sécheresse. On pourrait même dire que la communion faite à Taide de la chair du bœuf a, elle aussi, ce double but : permettre la consommation des nouveaux grains, donner aux citoyens une bénédiction spéciale pour leurs futurs travaux agraires.
Mais poursuivons l'analyse de nos données. Nous touchons au troisième moment de notre rite. Sopatros, en tuant le bœuf, avait tué Tesprit du blé et le blé n'avait pas repoussé. D'après les termes de l'oracle, le second sacrifice doit ressusciter le mort. C'est pourquoi on empaille le bœuf; le bœuf empaillé* c'est le bœuf ressuscité. On Tattelle à la charrue; le simulacre de labourage qu'on lui fait effectuer à travers le champ correspond à la dispersion de la victime chez les Khouds. Mais il faut remarquer que l'existence individuelle du bœuf, de son esprit, survit, et à la consommation de ses chairs, et à la diffusion de sa sainteté. Cet esprit, qui est celui-là même qu'on a retiré de la moisson coupée, se retrouve là, dans la peau recousue et remplie de paille. Ce trait n'est pas particulier aux Bouphonia. Dans une des fêtes mexicaines, pour représenter la renaissance du génie agraire, on dépouillait la victime morte et l'on revêtait de sa peau celle qui devait lui succéder Tannée suivante ^ En Lusace, à la fête du printemps où Ton enterre « le mort », c'est-à-dire le vieux dieu de la végétation, on enlève la chemise du mannequin qui le représente et on la porte immédiatement sur l'arbre de mai'; avec le vêtement, on emporte l'esprit. C'est donc la victime ellemême qui renaît. Or cette victime, c'est l'âme même de la végétation qui, concentrée d'abord dans les prémices, a été transportée dans la bête, et que l'immolation a, de plus, épurée et rajeunie. C'est donc le principe même de la germination et de la fertilité, c'est la vie des champs qui renaît et ressuscite ainsi ^
Ce qui frappe surtout dans ce sacrifice, c'est la continuité ininterrompue de cette vie dont il assure la durée et la transmission. Une fois que l'esprit est dégagé parle meurtre sacrificiel, il reste fixé là où le rite le dirige. Dans les Bouphonia,
(1) Cf. Kondakoff et Reinach, An figuités de la Russie Méridionale^ p. 181 (tribus de l'Altaï). — Ilérod. IV, 72.— Frazer, Golden B., 11, p. 42 (Chine). 76., 94, 220, pour des usages du inôine genre.
(2) Frazer, Oold. B., H, p. 220.
(4) 76., I, p. 257 sqq.
E. DuRKHEiM. — Année sociol., 1898. 8
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114 L*AXNÉE SOCIOLOGIQCE. 1898
il réside dans le mannequin du bœuf empaillé. Lorsque la résurrection n'était pas figurée par une cérémonie spéciale, la conservation d'une partie de la victime ou de loblation attespersistance et la présence de Tàme qui résidait en elle, le, on ue conservait pas seulement la tête du cheval bre, mais encore Ton gardait son sang jusqu'aux Pali- Les cendres du sacrifice des Forcidiciœ étaient égaleîonservées jusqu'à cette date'. A Athènes, on enfermait tes des porcs sacrifiés auxThesmophories^ Ces reliques eut de corps à l'esprit dégagé par le sacrifice. Elles perçut de le saisir, de l'utiliser, mais, d'abord, de le con- . Le retour périodique du sacrifice, aux époques où la e dépouillait, assurait la continuité de la vie uaturelle, , mettant de localiser et de fixer le caractère sacré qu'il l intérêt à conserver et qui, l'année d'après, repa raisins les nouveaux produits du sol pour s'incarner de au dans une nouvelle victime.
;uite des sacrifices agraires présente ainsi une série Tompue de concentrations et de diffusions. Aussitôt la e devenue esprit, génie, on la partage, ou la disperse 3mer la vie avec elle. Pour que cette vie ne se perde pas (et sque toujours d'en perdre un peu, témoin l'histoire de I à l'épaule d'ivoire), il faut la rassembler périodique- Le mythe d'Osiris dont les membres épars étaient rasîs parisis est une image de ce rythme et de cette alter- Pour conclure, le sacrifice contenait en lui môme, ction faite du retour régulier des travaux agricoles, la ion de sa périodicité. Au reste, elle est stipulée par la e qui rapporte l'institution de ces sacrifices. La Pythie ivait la répétition indéfinie des Bouphonia et des autres Duies de même nature. L'interruption était inconcevable. Lin mot, de môme que le sacrifice personnel assurait le la personne, de môme le sacrifice objectif en général, acrifice agraire en particulier assurent la vie réelle et les choses.
j, en général, le cérémonial des sacrifices agraires, dont
'. Fastes, IV, 73 sqq. — Propcrcc, V, 1, 19. — Mannhardt, TV. F. ). 314 sqq.; Myth. Forsch., p. 189.
ride, Fasl., IV, 639.
azer, GoUl. B., II, p. 4o. — Schol. Luc. in Rheiii. Mus., 1870, sqq. (E. Rohde). — Cf. culte d'Isis â Tithorea, voy. plus haut, L 1.
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nous veuoas d'analyser un type, a éLé surchargé de rites accessoires, ou bien dénaturé suivant l'interprétation qu'ont pu recevoir telles ou telles de ses pratiques. Il s'y môle généralement des rites magiques de la pluie et du soleil : on noie la victime ou Ton répand de l'eau sur elle ; le feu du sacrifice ou des feux spéciaux représentent le feu du soleil'. D'autre part, il est arrivé que les rites de désacralisation (de Tobjet, du sacrifiant prenant une place prépondérante, le rite tout entier pouvait preudre, comme l'a montré M. Frazer, le caractère d'un véritable sacrifice expiatoire-. L'esprit du champ qui sortait de la victime y revêtait les espèces d*un bouc émissaire ^ La fôte agraire devenait une fête du Pardon. Souvent en Grèce, les mythes qui racontaient l'institution de ces fêtes les représentaient comme l'expiation périodique de crimes origiuels. C'est le cas des Bouphonia *.
Ainsi, d'un seul sacrifice agraire, toute une masse d'eflets peuvent sortir. La valeur de la victime d'un sacrifice solennel était telle, la force expansive de la consécration était si grande, qu'il était impossible d'en limiter arbitrairement l'efficacité. La victime est un centre d'attraction et de rayonnement. Les choses que le sacrifice pouvait toucher recevaient leur part de son influence. Suivant l'étal, la nature les besoins, des personnes ou des objets, les effets produits pouvaient différer.