ANALYSES. CROYANCES ET RITES FL'NERAIRES
n'est plus besoin de faire l'éloge de cet ouvrage. Rohde a retracé l'évolution de la croyance à l'immortalité de l'àme chez les Grecs, depuis les représentations les plus vagues de l'âge homérique jusqu'à la philosophie socratique, en passant par les inspirations des Dionysiaques, l'enseignement d'Eleusis et le mysticisme des Orphiques. Mais ce ne sont pas les études de psychologie et de doctrines qui doivent nous arrêter surtout dans cet ouvrage; c'est l'exposé de l'adaptation de la croyance en l'immortalité de l'àme à un système d'institutions qui en dérivent ou qui ont contribué à la former.
Les Grecs d'Homère se représentèrent l'àme ou du moins ce qu'ils entendaient par le mot y-»//!, comme une espèce de double du corps, une ombre insensible et sans volonté qui lui survivait après la mort. Quant au sort de cette ombre, ils le comprenaient déjà de deux façons inconciliables logiquement, mais pourtant simultanées : ou bien l'àme restait attachée au corps et habitait le tombeau, ou bien les âmes des morts étaient réunies dans un pays lointain, inaccessible, troupeau d'ombres dont les pasteurs sont les divinités infernales.
A ces deux conceptions, susceptibles d'un développement indépendant et divergent, correspondent deux systèmes d'institutions.
Enterré primitivement chez lui, sous le foyer ou auprès du foyer, le mort ne quiltait ni sa maison, ni ses biens, ni sa famille. Son esprit vivait invisible à côté des "siens, utile ou dangereux. La survie du mort a donné naissance au culte des ancêtres, c'est-à-dire à toutes les pratiques qui tendent d'une part à entretenir la vie des ombres, de l'autre soit à préserver les vivants de leur malignité, soit à assurer aux petits-fils les services de leurs aïeux (t. I, p. 185); interdictions, imprécations et amendes qui protègent les tombeaux (t. II, p. 350), vengeanceet expiation du meurtre (t. I, p. 264), fêtes funéraires et sacrifices (t. I, p. J 7, p. 1 i6, p. 192, 193 : hxz^.^iLô;, t. II, p. 344), commémorations, anniversaires, offrandes. Le mort reçoit sa part des repas des vivants. M. Rohde n'insiste pas assez à notreavis surT aîaaxoupCa^t. I,p. 149), libation de sang destinée à rendre la vie et le sentiment à l'ombre vague à laquelle l'olïrande est adressée; elle correspond dans le rituel à ce qu'est, dans l'épopée, le sacrifice d'Ulysse au pays des morts. La mort ne rompt donc pas les liens de la famille; si les morts continuent à se mêler à la vie des vivants, les vivants parti-
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L ANNÉE SOCrOLOCIOlE. 1898
cipent dans une certaine mesure au sort de ceux qui disparaissent : c*est ce qu'expriment et le deuil et les interdictions rituelles, séparations et prohibitions qu'ileutraîne (t. I, p. 233). Il y a continuité entre la société humaine et la famille des esprits. Leculte qui perpétue ces liens necontribue pas moins à resserrer ceux des sociétés humaines. Les familles et les clans se groupent autour du culte des ancêtres (t. I,p. 167). Les pratiques religieuses qu'il comporte et les groupements qu'il détermine servent de cadres ou de modèles aux sociétés et aux religions. Les associations factices se créent des ascendants fictifs, semblables aux esprits des familles et aux héros des tribus ; des dieux et des génies sont assimilés aux ancêtres, les rites de Toffrande funéraire contaminent ceux du sacrifice. D'autre part, le culte des morts emprunta aux autres conceptioms religieuses ; l'esprit du propriétaire d'un champ fut identifié avec l'esprit du champ. Les âmes et les démons agraires se confondirent dans le culte des héros*. Les idées de l'auteur sont d'ailleurs sur ce point assez vagues et, parfois, contradictoires.
Mais de même que l'imagination mythologique avait fini par rassembler les démons agraires dans des demeures communes, elle en vint à exiler les âmes des morts au fond du monde souterrain. Rohde ne cherche pas l'origine de cette idée d'un séjour des ombres, dont le développement coïncide peut-être avec l'évolution des rites funéraires qui chasse les morts du foyer pour rassembler les tombeaux en dehors des enceintes habitées. Bien que les ombres sans forces et lointaines, représentées dans le chant XI de l'Odyssée, ne pussent avoir aucun rapport avec le monde des humains, le culte des morts, celui des héros et leurs pratiques persistèrent. On imagina que les âmes n'étaient pas toujours confinées dans leur demeure; elles revenaient à des époques fixes (t. L p. 239), soit aux époques astronomiques (néoménies), soit au moment des grandes fêtes agraires. Elles visitaient alors les vivants; et chez les peuples primitifs, qui partagent ces croyances, des danses, une agitation désordonnée, rivresse, trahissent la présence des âmes qui pénètrent dans le corps des vivants ; c'était de cette façon que les Grecs •concevaient l'inspiration prophétique, dans les oracles des héros chthoniens ; ils y voyaient une possession momentanée (t. I, p. 121). Des idées morales ajoutèrent quelques traits au tableau du pays des âmes, en y figurant des sanctions. Le