‹ L'Année sociologiqueChapitre 37 sur 133 · ANALYSES. — CULTES EX GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

ANALYSES. — CULTES EX GÉNÉRAL

presse. Elles comprennent deux groupes distincts : les Tchérémisses et les Mordves. Le territoire tchérémisse couvre sur les deux rives de la Volga une surface de 450 milles carrés, avec un peu plus de 130 villages et environ 2o0 000 individus des deux sexes. Les Mordves sont encore plus nombreux; il y en a près d'un million. L'un et l'autre peuple sont d'origine finnoise; après avoir subi successivement l'influence turque (par l'intermédiaire des Bulgares), puis la domination desTatars, ils ont été conquis par les Russes. Mais la russification n'en est pas encore très avancée ; les mœurs primitives sont restées presque intactes ; là même où, en apparence, le christianisme s'est établi, le vieux paganisme survit en réalité sous la lettre des croyances et des pratiques chrétiennes. Ces deux sociétés offrent donc un terrain de choix pour l'observation sociologique. L'auteur, M. Smirnov, ne s'est pas contenté de réunir toutes les études de détail dont ces peuplades ont été l'objet pour en faire la synthèse ; il a visité lui môme les pays dont il nous parle. Les documents qu'il nous présente sont donc d'une grande valeur. Malheureusement, il ne parait être qu'imparfaitement au courant de l'état où se trouve actuellement l'ethnographie comparée pour ce qui concerne le droit et surtout la religion. Il y a des faits qu'il voit à travers des théories aujourd'hui abandonnées, d'autres dont il n'aperçoit pas toute la signification parce qu'il semble ignorer les résultats auxquels on est provisoirement arrivé touchant les questions qu'ils concernent. De plus, les renseignements qui nous sont fournis ne sont pas classés de manière à nous donner des impressions d'ensemble. Mais ils ne laissent pas davoir par eux-mêmes un grand intérêt.

Ces renseignements se rapportent les uns à l'organisation de la famille, les autres aux pratiques religieuses et aux croyances populaires. Nous analyserons plus loin ce qui concerne la famille ; nous détachons ici ce qui regarde la religion.

D'intéressants détails nous sont donnés sur les rites mortuaires (p. 137 et 357-364). On y voit clairement que le but principal de ces rites est de consommer, aussi complètement que possible, la séparation du mort (et de tout ce qui a touché au mort) d'avec les survivants. En vertu du caractère magique dont il est investi par le fait de son décès, il y a en lui une vertu attractive qui risque d'entraîner dans l'autre monde tout ce qui passe dans sa sphère d'action ; et lesobjets qui ont

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été en contact avec lui, surtout après sa mort, ont la même propriété, quoique moins intense. Tous les efforts tendent donc à risoler, à faire un vide entre lui et les autres êtres. On se protège contre lui (p. 364). Mais cette attitude ne dure que quarante jours ; c'est la période de deuil. Passé ce délai, le mort devient bienfaisant et on le sollicite môme à venir se mêler à la vie des siens. On fait de grands banquets auxquels il est censé prendre part, représenté par un figurant ou, simplement, par ses habits (p. 143 et 366). — Primitivement, c'est le cimetière qui était regardé comme le domicile des morts. Mais les Tchérémisses se sont élevés à la notion d'un autre monde qui comprend un paradis de lumière et un abîme de ténèbres. A Torigine, c'était la chance qui décidait du compartiment dans lequel les morts étaient incorporés (p. 139-140).

Le culte des morts a fini par se rattacher étroitement à la religion des dieux ; c'est ainsi que les fêtes commémoratives des morts coïncident très souvent avec les grandes fêtes religieuses (p. 145 et 376). Quant à cette religion elle-même, il paraît bien, d'après les faits rapportés, qu'elle est essentiellement, dans ses assises premières, agraire et pastorale. Les fêtes, en effet, se rapportent aux principales phases de la vie agricole (p. 183et 420 et suiv.). On signale même des usages qui rappellent de près les cérémonies, si connues depuis Mannhardt, par lesquelles on célèbre vers le printemps la fin de la végétation de l'année précédente et la venue de la végétation nouvelle (p. 159). Les dieux n'ont pas, d'ailleurs, des fonctions très précises, pour la plupart; ce sont des forces redoutables qui, suivant la manière dont elles s'exercent, peuvent faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal, mais qui n'ont pas de rôle bien défini (p. 169). — Sous cette religion agraire, on trouve aussi chez les Tchérémisses un culte des pierres qui paraît avoir reçu un certain développement (p. 157).

Quant au rituel, il consiste essentiellement en sacrifices. La prière ne s'est pas encore détachée du sacrifice; elle n'eu est que le prélude et l'accomplissement (v. un texte de prière p. 169-174). D'après l'auteur, à l'origine, la victime aurait été tout entière offerte au dieu et ce ne serait que plus tard que les fidèles auraient été admis à en prendre leur part (p. 176); mais l'hypothèse est contredite par ce fait que tous les grands sacrifices sont, en même temps, des banquets collectifs. C'est donc que, de tout temps, le sacrifiant et sa

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famille recevaient certains morceaux de la bête immolée. D'ailleurs , ce qu'on sait aujourd'hui sur les origines et la fonction du sacrifice ne permet pas de supposer qu'il y ait eu un peuple où, dans le principe, la victime était réservée tout entière à la divinité.

Les règles relatives au sacrifice étaient minutieuses et devaient être strictement observées. Aussi était-il nécessaire de recourir à un sacrificateur professionnel. Ce n'était pas un prêtre proprement dit, mais simplement un homme expert dans le rituel ;'on le choisit généralement parmi les vieillards. Mais il n'a pas de fonctions permanentes, il faut qu*à chaque sarifice et pour chaque dieu son mandat lui soit renouvelé ,^

(p. 183 et 437). 11 est très remarquable que ce rôle soit, dans bien des cas, dévolu en principe à une femme; c'est du moins ce qui arrivait chez les Mordves (p. 422-423). Quant au matériel du culte, la simplicité en est extrême. Point d'idoles, point de temples. C'était autrefois dans les forêts, que se faisaient les sacrifices; aujourd'hui, c'est dans des bosquets isolés. Une -,^

clairière , des poteaux pour attacher les victimes ou y sus- *^

pendre leurs dépouilles une fois qu'elles sont immolées, un foyer pour cuire la viande, un étal pour la débiter, et c'est tout (p. 180 et 437 et suiv.).

On trouve en outre dans ce livre d'assez nombreux mythes sur la vie, sur la mort, sur la genèse des phénomènes naturels, sur la manière dont les hommes apprirent l'existence des dieux, etc. Nous ne pouvons qu'en mentionner l'existence. Il y a pourtant une de ces conceptions populaires qui mérite d'être notée : c'est la manière dont les dieux sont classés. Chez les Tchérémisses, ils sont répartis en cinq catégories : la première comprend les divinités mères ; la seconde, les grands-pères et des grands-mères ; la troisième, les maîtres (il n'y eu a que deux) ; la quatrième, les rois ; la cinquième, les dieux proprement dits (p. 162-163). Ces échelons divers correspondent à des générations successives et la série complète représente l'ordre dans lequel ces différentes divinités sont nées. Il est à remarquer à ce sujet que certains Mordves manifestent plus de respect pour les dieux-mères que pour les dieux-pères (p. 341). Le fait doit être rapproché des privilèges religieux qui sont faits parfois à la femme. E. D.

J.-C. FRAZER. — Pausanias*s description of Greece

(Translated with commentary by). (Paiisanias. Traduc-

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tion avec commentaires.) — London Macmillan , 1898, VI volumes, in-8°. 6 liv. st.

Depuis la publication du Golden Bough en 1890, M. Frazer, que Ton savait déjà helléniste autant qu'ethnologue, s'est occupé à réunir les éléments du commentaire de Pausauias qu'il vient de publier enfin cette année. L'édifice est considérable et les matériaux sont abondants. La traduction occupe le premier volume (pp. 1-560). Le commentaire remplit quatre volumes (t. Il, pp. 582 ; t. III, pp. 652 ; t. IV, pp. 447; t. V, pp. 638j. Le VF volume comprend deux index, l'un pour la traduction (pp. 1171), l'autre pour le commentaire (pp. 173-194) et 10 caries. Le texte adopté généralement par M. Frazer est celui de Schubart ; il ne s'est pas interdit de le corriger et il a fait suivre la traduction d'un certain nombre de notes critiques (t. I, pp. S61-613). L'ouvrage commence par une introduction copieuse (xm-xcvi), où M. Frazer étudie et discute toutes les questions relatives au livre et à l'auteur, la date de l'ouvrage, son but et son plan, les préoccupations de Pausanias, ses préférences et son caractère; bien que M. Frazer ait quelque tendresse pour ce livre qui l'a si longtemps occupé, il n'est pas entraîné à en surfaire le mérite; ce n'est pas autre chose qu'une sorte de Bœdeker antique, méthodique et commode; l'auteur est un brave homme, dont Tintelligence ne dépasse pas beaucoup la moyenne; peut-être est-il superflu de chercher, comme le fait M. Frazer, s'il avait du goût; en religion, il est bien pensant, pieux, orthodoxe, suffisamment superstitieux, superliciellement « éclairé », assez critique pour ne plus comprendre et pour vouloir interpréter de travers certains usages et certains mythes ; honnête homme avant tout, suivant fidèlement ses auteurs ou même les copiant, et décrivant exactement ce qu'il a vu; en somme, digne de foi. Nous croyons qu'il est inutile de se demander avec Bœckh et M. Frazer, s'il n'a pas imité le style d'Hégésias ; son style laborieux, plat et inégal, doit lui être personnel; c'est celui d'un homme sans talent qui cherche à écrire.

Nous voulons dire tout de suite quel bien nous pensons du travail de M. Frazer, pour avoir la liberté de .faire ensuite quelques réserves. Les quatre volumes de notes, grâce aux index qui les accompagnent, forment une véritable encyclopédie. Ce sera pour les sociologues un répertoire commode

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de Tantiquilé grecque, éclairée par Tethnologie, Le texte de Pausanias est déjà par lui-même une revue assez complète et suffisamment précise des au tiquités religieuses de la Grèce. M. Frazer a pris la peine, dans son introduction, d'en indiquer rintérêt (p. xxvi). II y signale quelques-uns des rites les plus remarquables qui nous sont connus par Pausanias et donne ensuite une assez longue énumération des coutumes et croyances superstitieuses qu'il signale, puis des légendes et des contes (p. x.vvi-xxx). Le commentaire corrige le texte et Tenricbit singulièrement. Le principal soin de M. Frazer, et il le dit en tête de sa préface, est de donner une peinture de la Grèce plus complète et plus exacte que celle de son auteur. Pausanias (ni, 15,3) prétend par exemple que les Lacédémoniens seuls sacrifiaient des chiens à Héra; M. Frazer rappelle que la déesse recevait des sacrifices semblables sur l'Acropole de Gorinthe (note à ii, 3, 6) ; voilà le type d'une partie du commentaire. Le plus souvent, M. Frazer rapproche des faits décrits par Pausanias ceux que lui fournit sa très grande connaissance de l'ethnographie; il joint quelquefois à une assez riche collection de citations et d'exemples une bibliographie étendue. Prenons au hasard quelques notes dans ces quatre volumes. A propos du culte de Damia et d'Auxesia (t. III, p. ^66), qui furent, selon la légende, lapidées dans une sédition à Trézène, M. Frazer nous donne de très abondants renseignements sur les combats rituels des fêtes agraires. Plus loin, la description de l'image enchaînée d'Enyalios (Paus. III, 15), nous vaut un exposé des hypothèses par lesquelles on a tenté d'expliquer cette coutume d'enchaîner la statue des dieux : des liens les empêchaient tantôt d'abandonner leurs adorateurs, tantôt de leur nuire. Une série d'exemples choisis parmi les traditions mélanésiennes (t. IV^ p. 380) expliquent la défense de manger des grenades dans le temple de Lycosoura (viu, 37,7) ; ce sont des exemples de la croyance à l'efficacité de la communion : les vivants qui partagent la nourriture des morts, partagent leur sort. — Au t. I, p. 5:28, on trouve à propos de l'histoire d'Alcathous une longue bibliographie des contes où le héros vainqueur d'un monstre confond les rivaux qui veulent s'attribuer sa victoire. A la légende de la purification d'Apollon après le meurtre de Typhon, M. Frazer ajoute deux pages d'exemples des rites de la propitiation des bêtes tuées à la chasse et des victimes sacrificielles (t. IIL p. 34 sq.). Les plaisanteries des ve^upiTraC

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au passage du Céphise, dans la procession des Eleusiuies, sont rangées dans un groupe de rites où Tinjure paraît être considérée comme un moyen d'attirer la bonne fortune ou comme un propliylactique du mauvais œil. M. Frazer fait une étude générale de la responsabilité juridique des animaux et des objets inanimés pour illustrer le texte de Pausanias sur le Prytaneion (t. III, p. 370). Il étudie, à propos de la maladie des filles de Pandarée, la croyance à la possession par les animaux ; sa note résume un article de Roscber publié dans les Àbhandlmigen der phil, h. Classe, d, k, Sachs. GeselL d. Wiss., 1896, p, 3-92. Nous signalons dans le tome V, p. 227 sq., une excellente bibliographie des offrandes et des sacrifices funéraires. Le déguisement d'Achille à Scyros (i, 22,6) et en général le déguisement des sexes se rattache à l'ensemble des pratiques destinées à écarter le mauvais œil. Une petite monographie du sacrifice expiatoire du doigt commente la légende du doigt d'Oreste (rv, 353, 57). Dans la question de la personnification des noms divins, M. Frazer prend une position directement opposée à celle de M. Usener (t. II, p. 118, 119), il croit que les dieux locaux ont été identifiés aux grands dieux, et il nie que les épithètes des grands dieux aient formé des dieux locaux ; quant à nous, nous croyons les deux théories également vraies.

Quelle que soit la richesse du commentaire de M. Frazer, il offre pourtant des lacunes. Ainsi Ton n'y trouve rien sur la mort de Tirésias, noyé dans la source Tilphuse (ix, 33, 1). Une longue note archéologique sur Braurpn n'est suivie d'aucune explication sur le culte de ce sanctuaire (t. I, p. 448). En général, bien que M. Frazer ne soit pas spécialement archéologue, le commentaire archéologique, épigraphique, géographique du texte de Pausanias est très développé et paraît fort bien fait. Il semble que le commentaire des rites soit plus écourté. En tous cas, il est moins méthodique ; il n'y a quelquefois qu'un rapport lointain entre le texte et les faits qui en sont rapprochés. Par exemple (t. V, p. 57), les habitants de Tithorea essayent de voler de la terreau tombeau d'Amphion et de Zethos dans la campagne de Thèbes ; s'ils y réussissent, leurs champs sont fertiles et ceux des Thébains dépérissent ; pourquoi M. Frazer cite-t-il la loi des XII Tables, les peines qu'elle prescrit contre les sorciers qui détournent là récolte de leurs voisins et l'histoire du jugement de C. Furius Cresimus ? 11 s'agit ici d'un dieu agraire dont la présence

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