‹ L'Année sociologiqueChapitre 39 sur 133 · ANALYSES. — CULTES EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

ANALYSES. — CULTES EN GÉNÉRAL

renseignements intéressants sur la façon dont les troupes romaines de Durostorumen Mésie célébraient les Saturnales ; elles choisissaient un mois à l'avance un roi de la fête. Après quelques jours de licence où le roi pouvait tout se permettre, il était sacrifié à Saturne. Dasius, désigné par le sort pour être roi des Saturnales, refusa de jouer le rôle et se proclama chrétien. Il fut mis à mort le 20 novembre 303. M. Gumont hésite à croire que le roi ait été sacrifié. Il suppose que le texte est fautif.

Sur le même sujet, M. Parmentier a publié une étude dans la Bévue de Philologie (1897, p. 143). Prenant comme point de départ les actes de saint Dasius, il réunit quelques témoignages qui confirment celui de son auteur. A la fête des 2ctxaia en Asie, à la fête de Kronos à Rhodes, etc., le personnage, quel qu'il fût, qui jouait le rôle de roi ou de Kronos, était sacrifié. H. H.

WENDLAND. — Jésus als Satumalien Koenig. Hermès, 1898,

p. l75'-sq.

M. Wendland fait connaître deux nouveaux rois des Saturnales. — Philon, in Flacciim u, 6, raconte qu'à Tarrivée d'Agrippa I à Alexandrie, en 38, le peuple antijuif déguisa en roi le fou Karabas. — M. Wendland suppose que Jésus fut traité en roi des Saturnales ; il en trouve la pi'euve dans le cérémonial de la flagellation. H. H.

Frederick SESSIONS. — Some Syrian Folk-lore notes gathered on mount Libanon. Folk-lore, 1898, p. 1 sqq.

M. Fr. Sessions signale le passage de la propriété communiste à la propriété individuelle (2-4). 11 note la survivance des habitudes de travail en commun (p. 5 et 6, particulièrement dans la production et le travail de la soie). — Il mentionne les fêtes et les festins du printemps, la bénédiction des arbres et des champs par les prêtres (p. 5). La croyance au mauvais œil, les moyens de s'en garder ou d'en guérir (amulettes, bijoux, charmes, etc.) occupent un certain nombre de pages. P. 16, M. S. signale quelques survivances du sacrifice. P. 9, M. S. donne un exemple de la persistance des anciens sanctuaires comme lieu de fêtes (bois sacré de Beyroul). II. II.

A.-F. FEILBERG. — Der Kobold in nordischer Ueberlieferung

{Le Kobold dans la tradition septentrionale). Zeitsch. d. Ycreins f. Volkskunde, 1898, p. 1-21 et 130-147.

Etudie les croyances danoises concernant leWysser qui correspond au Kobold germanique. C'est l'esprit de la maison. M. F. indique les services qu'il rend aux gens et mentionne les conditions auxquelles ces services sont subordonnés. On doit le nourrir; ce qui

Googk

est un reste de Tancien sacrifice à l'esprit de la maison (p. i36 et suiv.). Ce culte est d'ailleurs en relations avec celui de Tarbre familial 7 et 141). — Les Wysser ont une vie commune ; ils sont rivaux LS des autres comme les humains.

précision géographique <lu travail en augmente la valeur. Les ologies, les traditions Scandinaves et germaniques ont été trop nt confondues dans des travaux où l'on passait à chaque insi'une remarque philologique à une sorte de mythologie com- , tout cela d'une manière assez décousue. Il est heureux que res tendances se fassent jour.

UNG. — Die Anbetung der Ringelnatter bel don alten ;tauen, Samogiten, und Preussen {Le culte de la couleuvre à lier). Globus, t. LXXII, n^ 4, p. 65.

culte est destiné a assurer le bonheur de la maison.

WALTER FEWKES. — Tusayan Katoinas (15»»» Ann. Rep, ofthe Bur, ofEthn,), 1897, p. 245-315.

ide comparative des cérémonies par lesquelles est symbolisée, les Pueblos, l'arrivée des esprits. Ceux-ci sont représentés par îommes déguisés, portant des masques (Katcinas). Analyse emarquable de ces rites qui portent au plus haut degré le caracdes cultes agraires (de la nature, de la pluie et de la terre). Une tive pour expliquer historiquement les concordances et les gences paraît moins heureuse.

^RTORL — Ueber das Bauopfer [Sur le sacrifice de construction). Ztschf. f. Ethnol., 1898, I, p. 1-54.

portante monographie du sacrifice fait à l'occasion de la consion d'une maison. Etudie les formes et les objets du sacriOcc lain, animal, de grains de sel) ; ses principes et ses fins (en tant sacrifice, en tant que moyen d'acquérir un esprit protecteur, :, en tant que charme magique ; en tant que sacrifice expia- ).

-E. SCHMELTZ, — Das Pflugfest in China (La fête du labour en Chine). Intern. Arch. f. Ethn., 18^8, II, p. 72 et suiv.

EINHOLD. — Die Verehrung der Quellen in Deutschland

hhdlg. d. Kgl. Preus. Akad. d. wiss. z. Berlin), 1898. Le culte i sources en A llemagne.

rt important.

Googk

ANALYSES. — MYTHES, LÉGE.NDES, CROYANCES POPULAIRES 237

WEINECK. — Knecht Ruprecht und seine Genossen. Gruben, chez l'auteur, 1898. p. 56, in-8^

Il s'agit d'un de ces personnages figurés qu'on promène encore en Allemagne entre l'Avent et les Rois, pour les fêtes du solstice d'hiver.

A. HAAS. — Rugensche Skizzen. Greifswald, Abel, 1898. Rites de la moisson et rites du mariage.

H. BOWER. — The élévation and procession of the Ceri at Gubbio. Londres, Nutt, 1897, p. x-146, 8^.

Fête agraire remarquable et bien décrite. M. M.

VI. — MYTHES, LÉGENDES, CROYANCES POPULAIRES Par MM. MAUSS et HUBERT

A. — Les Mythes.

MAX MULLER. — Nouvelles études de Mythologie (traduites de Tanglais par Léon Job). Paris, Félix Alcan, 1898, p. X.651, 12 francs 50.

L'école de mythologie conaparée n*a pas succombé sous les attaques dirigées contre elle par les savants de Técole anthropologique. Il était utile que son fondateur, M. Max Muller, reprit la parole pour défendre ses conclusions, ses méthodes et soumettre à une critique nouvelle les doctrines de ses adversaires.

Des trois écoles qu'il distingue (psychologique, analogique et généalogique), la première, suivant M. M., s*est peu déve-. loppée; aussi n'en parle-t-il qu'à propos d'un travail de Gruppe(chap. iv). Il ne s'aperçoit pas que toute l'école anthropologique (qu'il appelle analogique) est, en réalité, psychologique. Depuis Spencer jusqu'à Lang, Smith, Frazer, Hartland, les mythologues de cette école ont eu pour but de retrouver le sens psychologique des mythes, de montrer à quel système d'idées se rattache chacun de ces grands thèmes fondamentaux dont l'humanité a produit d'innombrables exemplaires.

Ainsi, déjà sur ce premier point, M. M. comprend mal

ses adversaires. Quoi qu'il eu soit, les critiques qu'il leur adresse sont les suivantes. Les comparaisons qu'emploie M. Lang (car c est lui surtout qui est visé) ne sont pas des comparaisons au sens scientifique du mot. Seul, le rapprochement de faits de même nature a une valeur démonstrative. Quand on rassemble confusément sous une môme rubrique des mythes d'aspect absolument différent, empruntés à des races absolument distinctes, sans aucune parenté, ni historique, ni linguistique, on ne compare pas ; on procède par analogies. De là le nom d'analogique que M. M. donne à cette école, non sans malice ni sans dédain. Or, comment opposer ces analogies lointaines et confuses aux conclusions auxquelles arrive la mythologie comparée des peuples aryens? Car, ici, les peuples comparés se trouvent à des degrés de culture plus ou moins correspondants, en môme temps qu'ils sont étroitement parents de par l'histoire, de par le type, de par la langue. Gomment aussi ne pas préférer ces comparaisons méthodiques, lentes, objectives, que permet et qu'exige l'analyse phonétique des noms propres des dieux, à ces rapprochements fantastiques où les mythes des Hottentots et ceux de la Grèce classique se coudoient dans une inconcevable promiscuité? Il y a plus; les documents qui servent de base à ces analogies sont ou mal étudiés, ou sans valeur, ou utilisés par des auteurs sans compétence . Que peut-on tirer d'un mythe mal compris qu'un sauvage explique à un voyageur qui passe, à un trappeur ou à un missionnaire ignorant? Selon M. M., dès qu'un ethnographe est un peu au courant de la méthode philologique, il trouve, non pas des totems, mais des mythes solaires comme ceux que Gill a décrits.

Toute cette discussion est spirituellement conduite et pleine de verve. Mais, si elle marque bien certains défauts de la méthode adverse, elle n'en prend pas corps à corps le principe, à savoir l'étude des survivances des conceptions primitives dans les mythes classiques. Ce principe,, M. M. ne le discute pas en réalité et il a conscience lui-même de cette grave lacune; aussi ne demande-t-il, en fin de compte, pour son école, que le droit d'exister et d'avoir des élèves. Nul ne le lui conteste ; un gros volume était-il bien nécessaire pour le revendiquer ?

Quant à sa propre doctrine. M, M. ne l'a pas modifiée. U maintient ses méthodes et ses résultats. Il s'agit toujours de voir comment les mythes se sont développés sur les mots, sur

Googk

ANALYSES. — MYTHES, LÉGENDES, CBOYANGES POPULAIUES 2â9

les noms des dieux. Clairs d'abord, liés à des mythes parfaitement explicables et compris de tous, ces noms perdent peu' à peu leur sens, leur raison ; ils deviennent des énigmes dont on a perdu la solution et autour desquelles viennent alors se grouper, avec tous les hasards de l'indiscipline phonétique en ce qui concerne les noms propres, et de la fantaisie mythologique, une foule d'épisodes soit surajoutés, soit venus d'autres mythes, d'autres énigmes. Les mythes sont « des maladies du langage ^) et le problème est de retrouver les figures primitives qui sont à la base de toutes ces superfétations parasites.

Ce noyau premier du mythe ne pourra être obtenu que par ranalyse comparée du nom du dieu. Celte analyse conduite d'après les lois rigoureuses de la phonétique, que M. M. rappelle sommairement, dressera un tableau généalogique des formes que le nom aura revêtues dans les différentes langues indo-européennes, en partant de la racine primitive. Par cette méthode, on arrivera à retrouver les équivalents d'un même Dieu dans les religions différentes Dffam PUar (le père ciel) sera bien le Jupiter, le ZeOç irar^p; Varuna, Onranos; Ahanà, Athene (déesse du jour), etc. Les mots, et avec eux les idées, se réduisant ainsi peu à peu à leurs formes primitives, on trouvera que le fond premier de la mythologie indo européenne est naturaliste. — D'ailleurs, l'analyse philcrfogique des mythes, leur comparaison, la recherche des similitudes que présente l'organisation des attributs d'un Dieu (comme celles que Mannhardt a trouvées entre les attributs de Thor et ceux d'Indra) ne laissent pas d'être d'utiles procédés auxiliaires qui permettent également de remonter à l'origine du mythe. Ainsi, la décomposition du mythe d'Héraclès confirme les résultats que faisait prévoir l'analyse des éléments qui entrent dans son nom ; il en est de même pour Apollon et pour la plupart des dieux du panthéon védique.

Sur tous ces points, l'auteur ajoute peu à ce qu'il avait déjà dit ailleurs. Plus neuves sont les pages qu'il consacre au dédoublement des divinités en jumeaux, aux filiations qu'admet le polythéisme, à l'explication du naturisme primitif. Tout cela fait de cet ouvrage un livre fort brillant où les merveilleuses qualités de vulgarisateur, qu'on ne peut contester à M. M., se déploient à Taise. Ajoutons que la traduction est très bonne et l'index précieux. Mais on peut se demander si cette publication atteint bien le but que s'est

Googk

proposé l'auteur, si elle servira beaucoup au crédit de la doctrine qu'il préconise. Si quelque chose peut nuire, dans l'esprit des savants, à la mythologie comparée indo-européenne, c'est bien des expressions métaphoriques comme celles « de maladies du langage », ce sont les abus d'interprétation philologique que se permet M. Muller. Comment ne se scandaliseraient-ils pas de voir appeler sans discussion soleil un loup, alors que la philologie védique elle-même, depuis Bergaigne, a renoncé à interpréter et se contente de traduire et de classer? — D'autre part, nous avons vu déjà que l'école adverse est mal comprise. Sans doute, certaines critiques sont fondées. Il est vrai qu'on peut chercher avec plus de profondeur que ne fait l'école anthropologique, comparer avec plus de méthode, s'appuyer sur des faits plus authentiques et mieux critiqués. Mais il s'en faut que tous les gains dus à cette méthode ne soient qu'apparents. L'extension indéfinie du champ de la comparaison, la sériation logique des faits mythologiques, sont des principes que la science des religions conservera.

Il reste, d'ailleurs, qu'appliquée à certains groupes de religions, la méthode philologique conduit à d'excellents résultats. Mais pourquoi en faire la méthode unique, à l'exclusion de toute autre ? Nous sommes convaincu que, par exemple, une mythologie comparée sémitique serait possible et utile, avec une phonétique sémitique pour base. Mais ce n'est qu'un des procédés secondaires de la méthode, qui doit consister, avant tout à sérier rationnellement les faits objectivement étudiés. M. M.

And rew LANG. —Modem Mythology (Mythologie moderne) . Londres, Longmans, 1897, p. xxiv-:212. 7 schll.

La polémique tient une assez grande place dans ce livre et y a un tour assez personnel. Nous négligerons tout ce qui a ce caractère. Les discussions de doctrine et de faits doivent seules nous intéresser.

De môme que la théorie de M. Max Muller n'a pas beaucoup progressé , les objections que lui adresse M. Lang n'ont pas beaucoup varié depuis la critique qu'il en fit dans son article Mythology. Les reproches sont les mêmes ; ce sont les difficultés et les incertitudes des interprétations philologiques, les contradictions des traducteurs du Veda, l'impossibilité

Googk

d*appliquer la méthode comparative à des noms propres qui sont incompréhensibles par eux-mêmes. C'est ensuite une discussion psychologique de Thypothèse qui fait du mythe une maladie du langage ; car enfin, il s'agit de savoir si le langage est antérieur à Tidée , c'est-à-dire aux mythes, ou les mythes antérieurs au langage. (Introd., p. xra.) Comment, d'ailleurs, une énigme mythique aurait-elle persisté si on en avait perdu le mot et comment une énigme incomprise deviendrait-elle un mythe, puisqu'elle disparaît (p.xn et 130) ?

Quant aux positions de l'anthropologie religieuse, M. Lang entend les maintenir sans modification. Elles avaient un peu besoin d'être défendues. Il s'agissait surtout de prouver, contre les attaques de M. Muller, le caractère scientifique de la méthode adoptée. Pour cela, M. Lang fait remarquer d'abord que la mythologie a un but très différent de celui que lui assigne M. Muller. Celui-ci se donne principalement pour tâche de comprendre, de deviner philologiquement le sens des conceptions religieuses chez les peuples aryens. M. Lang, lui, veut expliquer non seulement les mythes, mais encore tout ce qui en eux transpire du culte, de la coutume, et cela non pas seulement pour les mythes aryens, mais pour tous ceux que fournit l'histoire de l'humanité. Il en appelle à une philologie comparée plus compréhensive, et qui se rapproche davantage de la science des religions. Or, pour arriver à ce résultat, il faut étudier des documents qui se rapportent à toutes sortes de peuples. M. Muller dénie toute valeur à ces documents, et toute compétence à qui n'a pas au moins une notion de la langue dans laquelle le peuple a pensé et construit sa mythologie. M. L. répond que certains des renseignements dits ethnographiques sont précisément revêtus d'une autorité aussi forte que celle que son adversaire requiert. MM. Gill et Hahn ont donné une interprétation solaire des mythes polynésiens et hottentots ; libre à eux. Mais le texte du mythe qu'ils ont rapporté a une valeur certaine et peut entrer dans toute généralisation. — D'autre part, il y a la preuve de la récurrence que M. Tylor a bien mise en lumière. La répétition, dans deux mythologies, deux religions difiérentes, d'un même thème mythique, d'un même usage connu (celui du rhombos par exemple p. 115), garantit l'authenticité des renseignements ethnographiques qui le concernent. Et quand il s'agit de mythes et d'usages universellement répandus, la certitude devient presque absolue.

E. DuRKUEiM. — Année sociol., 1808. 16

Googk

242 l'ajsnbe sociologique. 4898

EnfiD la méthode suivie est strictement scientifique. Elle est, enellet, psychologique et évolutionniste. Elle recherche, à la faconde l'archéologie, les survivances, dans les mythes récents, de la pensée humaine primitive ; elle se propose de reconstituer ainsi Tétat psychique de la sauvagerie originaire. Elle se réclame donc de sciences aussi sérieusement établies que la phonétique et l'interprétation védique.

Pour ce qui regarde le contenu de la doctrine, M. Lang montre que la théorie du totem, telle que Mac Lennan et Frazer l'ont constituée, subsiste dans ses grandes lignes quoiqu'il y ait lieu de la remanier partiellement. La définition qui a été donnée du totem est satisfaisante ; l'universelle extension, sinon du totémisme pur et total, du moins de ses traits essentiels, est plus évidente que jamais. Quoi qu'en dise M. MuUer, il y a des Egyptologues pour parler du totémisme égyptien et M. Oldenberg parle du totémisme aux Indes. Soutenir, comme le fait M. Muller, que le totem est adoré parce qu'il sert de signe héraldique, c'est mettre la charrue avant les bœufs. Bien des mythes s'expliquent tout aussi bien et même mieux comme survivances du totémisme que par des interprétations solaires : mythes d'Artemis, mythes relatifs à l'origine de la mort par violation d'un tabou ; les quelques pages consacrées à cette question (chapitre xii) sont à signaler. Enfin les rites surtout, par exemple celui du « passage au feu » des Hirpi sur le mont Soract, ne s'expliquent que par les équivalents polynésiens, hindous, américains, bulgares, et ne trouvent leur raison dernière que dans le fait psychologique de l'anesthésie et de l'auto-suggestion (p. 122,175).

Tout ce débat est intéressant et assez utile. Il a pourtant quelque chose de factice. Ni M. Muller ni M. Lang n'ont guère ajouté aux généralisations qu'ils ont tentées dans leurs premiers travaux. Autour d'eux, la science a progressé et ils n'ont pas l'air de s'en être assez aperçus. D'une part, la méthode philologique est devenue plus strictement philologique et, avec le livre de M. Uzener, elle est arrivée à des résultats plus incontestables que ceux auxquels M. Muller était jamais parvenu. D'un autre côté, l'école anthropologique est devenue plus prudente, moins fantaisiste ; avec Smith et M. Frazer, la comparaison des rituels et des usages religieux a fait faire à la science des acquisitions que l'on n'aurait jamais obtenues par la seule comparaison des mythes à dessin et à trame

Googk

ANALYSES. — MYTHfcS, LKGENDKS, CROYANCES POPULAIRES 243

toujours compliqués. L'avenir sera vraisemblablement à une méthode plus éclectique. Le Dieu, le rite, le nom, le mythe, tout cela forme un conglomérat dont on ne peut dissocier les éléments que par abstraction ; il n'y a pas d'antériorité du nom sur l'idée, ni du rite sur le mythe. Parce qu'éclectique, cette méthode sera aussi plus objective et sociologique. Car le nom, ainsi rattaché au rite, cesse d'être une simple expression verbale; il devient partie intégrante de tout un système de choses dont il est inséparable, et ces choses sont sociales.

A. MACDONNELL. — Vedlc Mythology (Mythologie VédU que). Grundr. d. Ind. Ar. Philo. ÏII B. H. L A. Strasbourg, Trubner, 1897, p. 176, in-8^ 9 Mk.

Suivant M. M., comme selon la plupart des védisants, la mythologie védique doit être étudiée en elle-même, pour ellemême, comme une chose indoue (§ 4). Sans doute, elle ne doit pas renoncer aux éclaircissements que peut lui fournir soit la mythologie comparée, soit l'ethnographie (p. 7) ; cependant, elle doit se faire sa méthode propre. En fait, l'auteur ne fait aucun emprunt à l'ethnographie, quoiqu'il ait été précédé sur cette voie par MM. Schrader, Winternitz, Oldenberg ; et il n'utilise les résultats de la mythologie comparée que dans une mesure très restreinte. Il reconnaît qu'un certain nombre de noms de dieux védiques peuvent être identifiés avec d'autres noms de dieux du panthéon indo-européen et il discute quelques-unes des équivalences proposées (p. 8, 28, 30, 32, 49, etc.).

Cela posé, M. M. nous donne un résumé méthodique des textes mythologiques empruntés au Rig Veda. Persuadé du caractère naturaliste des dieux védiques, il les classe, conformément à la tradition hindoue, en dieux célestes, atmosphériques et terrestres, suivant la répartition du monde en ciel, atmosphère et terre. Il n'est pas douteux, en effet, que beaucoup de dieux védiques ne soient des personnifications de phénomènes naturels. Leurs noms le disent : Agni, c'est le feu, Sûrya, le soleil, etc. Mais tous se laissent-ils ainsi cataloguer ? Varuna, suivant M. M , est un dieu céleste ; il est le ciel, un autre Zeus. C'est en partie vrai, mais n'est-il que cela? Il est aussi, il est surtout, dans le rituel et les spéculations des Brahmanes, le dieu des eaux; il fait leur pureté, leur action

magique lors des ordalies ; par elles, il saocUoDoe les fautes* 11 est devenu ainsi le gardien de Tordre religieux. Où ce caractère de Varuna trouve-t-il sa place ? De même, Agni (§ 35) est-il bien réellement un dieu terrestre ? N'est-il pas plutôt, comme les textes nous le montrent, un dieu à triple aspect : feu terrestre, feu de réclair, feu du soleil ? Les trois résidences, les ^^ï ^^^^ naissances d' Agni sont des expressions courantes (p. 93).

f^^: Voilà donc un dieu à cheval sur les trois mondes. La même

W objection pourrait se répéter à propos du dieu Soma. Ne

^ /^ serait-ce pas que les dieux védiques échappent à toute classi-

v^v fication précise? Ils tendent les uns vers les autres et ce que

,^; M. M. dit de leurs caractères généraux est, sur ce point, signi-

; ficatif. Le panthéisme est fondamental dans les hymnes.

La masse d'études spéciales qui ont servi à faire cette étude i " générale du panthéon védique est fort imposante. Les solu-

tions proposées sont généralement fort prudentes, les discus- V sions claires et. si elles manquent un peu de profondeur,

7 ! elles remplissent bien le but de l'ouvrage qui est un manuel.

Signalons comme particulièrement importants l'article sur Indra (§ 22), celui sur Soma (§ 37) où l'auteur met bien en lumière le caractère semi matériel, semi-spirituel, fort peu 1 anthropomorphisé, de Soma dieu, confondu avec le Soma

V* plante. On trouvera d'autre part des développements assez

étendus et fort utiles sur les divinités abstraites et les petites ; divinités, héros, prêtres mystiques, animaux divinisés que

la religion védique a tantôt distingués et tantôt groupés. V . L'auteur a également étudié les démons, dragons et mauvais

; esprits, dont la lutte avec les dieux forme l'un des épisodes

; centraux et du Véda et de la littérature brahmanique tout

entière. Les renseignements sur la cosmologie (II) et l'eschatologie védique (III) sont moins complets ; quelques-uns, pourtant, sont assez importants.

En définitive, ce livre est un précieux instrument de travail; iv, c'est un répertoire scientifique d'informations bibliogra-

' phiques, un recueil de textes et de discussions philologiques.

: A ce point de vue, il est d'une haute valeur. Mais ce n'est

qu'un ouvrage de philologie. Or, pour traiter ces sortes de questions, la philologie suffit-elle? Certes, le rassemblement des textes, bien discutés et bien compris, est la base première de toute étude de mythologie. Seulement ce travail n'est que préparatoire. D'abord, les critères philologiques d'après lesquels on établit d'ordinaire l'antériorité relative des textes

Googk

sont tous discutables. Puis, Tanalyse logique de textes classés UD peu au hasard n'aboutit qu'à une histoire de la représentation mythique qui est nécessairement très problématique, et cela d'autant plus que la méthode suivie est plus incomplète. D'une part, en effet, le Rig-Veda contient autant d'archaïsmes que de réelles antiquités; il est donc fort difficile de constituer l'histoire des hymnes et la science, sur ce point, en est encore aux débuts. Mais surtout, l'analyse simple des textes, même aidée de la linguistique indo-européenne ne permet pas de dépasser ces textes, si elle est conséquente avec elle-même. Des hymnes védiques on ne pourra jamais tirer de conclusion sur «la nature primitive des dieux »; on n'en peut déduire que la nature de Tidée qu'on s'en faisait au temps de la rédaction des hymnes. Pour arriver à savoir ce qu'ils étaient réellement, non la manière dont ils étaient représentés, le rapport qu'ils soutenaient avec l'ensemble de la religion et non la façon dont on concevait plus ou moins confusément ce rapport, une autre méthode est nécessaire. Il faut rapprocher délibérément tout l'ensemble des textes védiques, rituels aussi bien que théologiques, recueils de prières, hymnes et formules. Grèce à ce rapprochement, la notion mythique perd son caractère poétique et flou. Le mythe cesse d'être en Tair; il devient une institution parallèle au rite et, par cela même, la personnalité des dieux védiques se dessine. Leurs attributs sont comme concrétisés dans le culte dont ils sont l'objet. Sans doute, nous ne voulons pas dire que tous les hymnes du Rig-Veda aient eu originairement un emploi rituel ; que tous les mythes racontés sur les dieux aient correspondu à une phase de leur culte. Nous entendons seulement que, en général, le rite et le mythe ne peuvent être dissociés qu'abstraitement. L'action magique pure, sans mythe qui eu fasse la théorie, est assez rare dans les textes; mais on pourrait dire tout aussi bien que la devinette naturaliste, pure et simple, sans couséquences rituelles, est, elle aussi, une exception. Le mythe donne son sens au rite qui lui donne sa réalité.

0. GRUPPE. — Grlechlsehe Mythologie und Religionsgeschichte {Handbuch der Klassischen AltertiumivissenS' chafi, hgg. von Dr. Iwan von MùUer, V, 2j, l'^'' partie {My-

Googk

thologie et histoire de la religion de^ Grecs) , Munich, 1897, C.-H. Beck. 7. m.

Le livre publié cette année par M. Gruppe n'est que le tiers d'une vaste étude d'ensemble sur la religion grecque. Il y a catalogué les mythologies locales. Une étude systématique des groupes de mythes doit suivre et Touvrage doit être couronné par un aperçu de l'histoire des cultes. M. Gruppe veut passer ainsi de l'examen analytique des mythes à la reconstitution de la synthèse religieuse. Souhaitons que cet ouvrage ne reste pas interrompu et que l'attentive minutie de l'auteur ne nous fasse pas encore cette fois longtemps attendre un second volume. Le livre de M. Gruppe, qui s'annonce comme un manuel, ne répond pas tout à fait à cette rubrique. II n'a pas la rigoureuse Impersonnalité qu'elle commande. Les idées favorites de l'auteur n'y sont pas déguisées. Quels que puissent être les défauts du plan du présent volume, ce n'est pas une juxtaposition de notions. M. Gruppe n'a pas négligé de marquer l'intérêt général et philosophique de son étude.

L'histoire des grandes religions, judaïsme, bouddhisme, christianisme et islam , présente une unité au moins apparente. Elle suit l'évolution d'une doctrine à peu près coordonnée et limitée. Toute différente est l'étude des paganismes grecs : c'est une poussière de religions locales. Jamais, jusqu'à la fin de leur histoire, ils n'eurent l'occasion d'entrer en lutte contre un autre système religieux. Ils ne prirent pas ainsi conscience de leur unité interne. Encore M. Gruppeoubliet-il de remarquer, eu faisant cette observation profonde sur la formation des religions, que la lutte contre le christianisme fit de l'hellénisme, à ses derniers jours, une sorte de religion synthétique.

Jusque-là la société civile et la société politique fournirent les cadres de la société religieuse : cultes de la famille, cultes de la cité, cultes amphictyoniques, cultes panheiiéniques, tels sont les différents éléments juxtaposés ou superposés de l'organisation religieuse des Grecs. Y échappent seules les grandes confréries d'initiés co mme celles d'Eleusis et de Samothrace et des associations religieuses plus étroites, sortes de sociétés secrètes ou de clubs mystiques, qui se formèrent autour du culte de dieux étrangers ou qui professent une sorte de philosophie vague comme l'orphisme. Cette religion souter-

raine représente dans le monde grec les sectes et les églises des grandes religions combattantes.

M. G. a voulu tenir compte dans la partie de son travail qu'il vient de publier du particularisme delà religion grecque. 11 a classé les mythes par cités et par pays. Ce classement sans doute ne correspond pas parfaitement et dans tous les cas au groupement naturel des faits. Il eût peut-être fallu rapprocher dans des chapitres séparés les cultes affiliés, mais un pareil classement aurait donné trop de place à Thypothèse, et Tordre géographique suivi par M. G. aura l'avantage d'être commode, puisque son livre est un manuel, surtout quand il l'aura fait suivre d un long et copieux index.

Les origines de la religion grecque sont inconnues. C'est le domaine des conjectures. Les textes ne nous permettent pas de nous en représenter la naissance et la première évolution. La première assise de documents que puissent atteindre les chercheurs est formée par les mythes. L'étude du mythe intéresse doublement le sociologue. Souvent il est greffe directement sur le rite dont il n'est que la traduction et, quand le thème du mythe n'est pas la transposition et la défiguration d'un acte rituel, ses épisodes tout au moins portent la marque des rites de la société qui les a imaginés; les héros mythiques observent les usages des sociétés humaines. Les mythes fixent et conservent les coutumes disparues. Ce n'est pas tout. Le mythe une fois constitué s'enrichit d'épisodes empruntés à des mythes semblables. Il circule. Il sert à la comparaison et au rapprochement des dieux. Même il crée des dieux et des héros nouveaux. M. Gruppe montre par exemple (p. 42) que Kephalos est issu d'un mythe symbolique qui représentait Orion montrant sa tête (y-i^T.!-^) dans la lumière de l'aube. Les mythes contribuent à la différenciation des représentations religieuses et à la création d'organismes plus complexes.

A ces deux fonctions sociologiques du mythe correspondent à peu près les deux classes de mythes distinguées par M. Gruppe (p. 3). La première comprend les mythes qui relatent la fondation des cultes. A ces légendes se rattachent celles du type de la naissance de Zeus en Crète qui, selon M. Gruppe (p. 248), a pris naissance dans les cérémonies célébrées sur l'Ida pour attirer la pluie. La deuxième classe comprend les légendes des aventures divines (Goettersage). Les premières éclairent ou tout au moins se proposent d'expliquer

Googk

les origines des cultes. C'est dans le domaiDe des deuxièmes que se sont exercées les influences philosophiques et historiques qui ont modifié la religion grecque. C'est par là qu*ont été introduites en Grèce les spéculations théogoniques de rOrient.

M. G. n'apprécie pas à leur juste valeur les renseignements que l'analyse des mythes peut donner sur le développement d*une religion.

Un certain nombre de mythes qui racontent l'origine d'un culte ou qui l'expliquent sont le récit d'un événement que la cérémonie annuelle est censée répéter. Ils reproduisent donc cette cérémonie. Ainsi, quand ils remontent à une date ancienne, ils conservent les traits et l'esprit primitifs des rites. La diversité des mythes qui se rapportent à une même cérémonie et les variantes dont ils sont susceptibles permettent d'en suivre révolution et d'en apercevoir tous les aspects.

La distinction des mythes qui se rattachent à la fondation des cultes et de la Goetteisage ne parait pas être absolument rigoureuse au point de vue de l'analyse sociologique des faits, car un certain nombre de légendes, que M. G. doit faire entrer dans la deuxième catégorie, sont dérivées, aussi bien que les premières, de la pratique de certains rites; seulement, les indices extérieurs de la liaison primitive avec les cérémonies (commémoration, drame liturgique, chants de fêtes) ont disparu. La distinction de M. G. s'applique à l'évolution des mythes et non pas à leur nature.

Sachons gré toutefois à M. G. d'avoir rattaché au moins une partie des mythes à leur base rituelle. C'est déjà un grand progrès.

Cette élude des mythes et de leur contenu une fois faite, l'observation peut porter sur le développement historique des cultes et de la mythologie. C'est à cela que s'est attaché particulièrement M. G. Dans chaque chapitre, après avoir exposé rhistoire mythique de la religion d'une province, il énumère les influences historiques qui ont contribué à la modifîer ; après quoi il catalogue les sanctuaires et leurs légendes. Dans un chapitre sur l'Attique (p. 19), il signale d'abord la place qu'Athènes occupa dans TAmphyctionie de Calaurie, puis son alliance à Sicyone ; il montre comment le culte d'Apollon Patroos s'établit lorsque commença à prévaloir l'hypothèse de la parenté des Athéniens et des Ioniens; il énumère les innovations de Pisistrate et signale l'influence du culte de Delphes;

Googk

enfin il constate les modifications que l'introduction des légendes de la fondation des cultes {Stiftimgslegenden) dans les cycles épiques apporta à la religion.

Les observations de M. G. portent en particulier sur quatre points : l** Étude delà filiation des cultes. — M. G. montre, par exemple, que les sanctuaires de Potniai et de Kabeirion en Béotie sont des succursales du sanctuaire de Déméter des Kabiresà Anthedon. A propos du culte d'Authedon, il montre que Dionysos y fut importé de Hyrie et que les héros agraires Otos et Ephialtes sont des hypostases d'Orion. Il ne se limite pas à ce genre d'observations, mais il essaie de déterminer la part qui revient aux influences phéniciennes dans la constitution des cultes grecs. A propos de la légende de Persée (p. 184) et du culte de llda, il essaie de montrer comment le culte de Gaza, en particulier, a rayonné en Grèce. Il suppose que la Crète a servi d'étape intermédiaire entre la Grèce et l'Orient et que c'est là que se sont élaborés la plupart des mythes grécophéniciens. Sans contester le principe même de la thèse de M. G., permettons-nous de trouver qu'il est singulièrement affirmatif et trop peu difficile sur la qualité de ses arguments. Peut-être l'analyse des mythes et des liens qui les unissent aux cérémonies rituelles permettra-t-elle un jour de porter un peu de discernement dans l'étude de cette question. Il est, en tout cas, difilcile d'admettre qu'une population de laboureurs et de pasteurs ait emprunté ses rites agraires à des marchands étrangers.

2° Étude du milieu politique et social. —A Delphes, la prépondérance des dynasties thessaliennes (p. 106) modifia la légende et le culte. La purification du dieu après le meurtre de Typhon, au lieu de se faire en Crète, se fit dans la vallée de Tempe; tous les neuf ans, une théorie allait y chercher le laurier lustral.

3*" Étude du développement des institutions. — P. 106. A Delphes, les Kraugallides qui se trouvaient à la tête de la noblesse du temple vers 590 furent progressivement relégués aux rangs des servants inférieurs. De nouvelles familles comme les 0pax(6xi, ou des phrathries comme les Aa9pia5ai qui prétendent tirer leur origine de Deukalion fournissent les prêtres.

4*» M. G. suit attentivement le passage du mythe à la légende et au conte, à travers l'épopée, la poésie lyrique, le drame et le roman.

Googk

250 l'année SOCIOLOGIQCB. 1898

M. G. donne donc une élude extrêmement précise, et, au fond, suffisamment coordonnée de la religion grecque. Malheureusement Téparpillement que lui impose son plan le rend illisible. Il est à craindre que ce livre, qui est un livre de doctrine, ne soit feuilleté que comme un livre de renseignements. Comme tel, il est précieux, bien qu'il y ait cpielqnes lacunes dans la bibliographie. A propos des Bouphonia, il ne cite ni Mannhardt ni Farnell. Relevons une erreur en terminant : aucun texte ne permet de croire que la prostitution sacrée fut pratiquée dans le culte d'Artemis Branronia. Les jeunes filles, sans doute, ne pouvaient se marier qu'après s'être soumises à l'àpîCTeU, c'est-à-dire après avoir porté une robe couleur de safran et servi la déesse, mais elles faisaient cela entre cinq et dix ans (Sch. Aristoph. Lys. 645). 11 s'agit d'une simple consécration. H. H.

H. USENER. — Der Stoff der griechischen Bpos {La matière de Vépopée grecqm). Sitzungsberichte d. k. Ak. d. Wiss. in Wien, ph. h. Classe, t. CXXXVII, III, in-8% 63 p.

Après s'être occupé des noms divins, M. Usener s'attaque aux mythes. Il étudie dans le mémoire que nous analysons deux des sources de l'épopée grecque : l** les légendes historiques; 2^ les légendes divines. Une partie des épisodes de l'épopée homérique sont inspirés par le souvenir de faits réels dont les acteurs ont fait place soit aux héros éponymes des tribus qui y étaient intéressées, soit à leurs dieux. Achille était l'éponyme des Achéens; Nestor, Tancêtre des Ioniens; Agamemnon, Ménélas, Diomède étaient des dieux locaux. L'éloignement et l'oubli ou la superstition qui attribuaient à 1 action des dieux les succès humains étaient les causes de la substitution. Envisagé de ce point de vue, le poème épique était né dans le culte des ancêtres. L'ancien chant lyrique, déclamé au foyer pendant Tofirande rituelle, avait élargi ses cjidres lorsque plusieurs tribus, après des entreprises communes, avaient été amenées à célébrer leurs ancêtres ensemble. Quelle que soit la valeur de cette hypothèse, sachons gré à M. Usener de se préoccuper des racines sociologiques de l'épopée. Dans la deuxième partie de son mémoire, M. Usener a appliqué à la critique des mythes la méthode de ses Gôtternamen. La personnification des noms et des épithètes a fait fructifier les légendes, et c'est en partie grâce à elle que les mythes

Googk

ANALYSES. — MYTHES, LÉGENDES, CROYANCES POPULAUffiS 251

ont pu se transformer en contes et en romans. C'est ce que montrent trois chapitres sur Axylos et Kalesios, Amphiaraos et Thersite. Quelques-uns des épisodes àvpSoxxaaCai, des grandes boucheries de V Iliade, sont plus ou moins directement empruntés à la mythologie : Axylos et Kalesios sont, suivant M. Usener, des épithètesd'Hadès; l'un etTautremot signifiQuiV hospitalier ; l'un est celui qui fait entrer, l'autre celui qui appelle dans l'Enfer ; le combat où Diomède les tue est un des multiples duels des dieux de la lumière et des dieux de l'abtme. L'inimitié d'Achille et de Thersite est encore une sorte de théomachie. Mais ici M. Usener, dépassant sa démonstration , nous montre comment la mythologie dépendait du rituel. Thersite, tué par Achille, est semblable à Pharmakos qu'Achille surprit volant les coupes d'Apollon, et qui fut lapidé. Cette histoire est une des légendes que l'on plaçait à l'origine de la fête des Thargelies. L'histoire de Thersite se rattachait également à une fête. En effet, le nom de Thersite devait s'écrire en dorien OYipCtaç, de même que ncpaegovY) devenait dans ce dialecte Ilr^pecpdveia. Or Theritas était, chez les Laconiens, un surnom d'Enyalios ou d'Ares, en l'honneur duquel les éphèbes Spartiates célébraient à Thérapnè une fête annuelle dont l'épisode principal était un combat rituel. Cette fête avait le même objet que les Feralia de Rome dont le nom était tiré de la même racine (Fer = Br^p). C'était une fête agraire et une cérémonie expiatoire. Or^pCtaç dont le nom signifiait (arp^; et Ilaii^wv et dont l'équivalent macédonien Aippwv était un dieu de la santé, était la personnification d'une épithète de 4>ot!5o; Xz^llbyj : son culte se célébrait dans un <l»oifiatov. Remarquons qu'avant la lutte, les éphèbes sacrifiaient dans un temple d'Achille (Pausanias, III, 20; 8). La légende devait naturellement mettre en scène Achille vainqueur de Theritas. L'inimitié du héros et de Thersite dans VIliade était prise d'un conte qui s'était luimême greffé sur des rites agraires, semblables à ceux de Therapsie. H. H.

H. USENER. — Goettllche Synonyme {Symnynies divins). Rheinisches Muséum fur Philologie, LUI, p. 329-379.

L'article de M. Usener est un complément des Gôtternamen. L'étude des généalogies héroïques a fourni quelques étais à ses recherches étymologiques. M. Usener pense que les demidieux qui partagent avec Zeus ou Poséidon la paternité d'un

héros comme Héraclès, Pirithous, ou Thésée, ou bien d'un couple de jumeaux comme les Dioscures, Amphion et Zé- Ihos, etc., soût des doublets locaux ou bien des épithètes personnifiées des grands dieux. Peut-être ne faudrait-il pas aller jusqu'à leur ôter toute individualité et devrait-on s'arrêter à une simple identification de leur nature ou de leur fonction mythique avec celles de Zeus. M. U. risquerait de nous faire donner aux grands dieux une personnalité trop bien définie et une sorte d existence substantielle. Les doublets de Zeus sont désignés par leur nom comme des dieux de la foudre {Amphitryon, Tyndarey Aiolos), du ciel {EpopeuSy Argos)^ du soleil {Ixion). Ceux de Poséidon sont des dieux agraires (Aloeus, le batteur, Apharem^ le laboureur), équivalents de Poséidon Hippios {Aktor, Elatos, Hippocoon, Hippomenes) ou de Poséidon, 4>uTà).u.io; (Krethem), M. U. touche à la fin de son article aux mythes associés à l'origine des fêtes des Karneia et des Apaturies. Nous renvoyons à ce que nous avons déjà dit du premier dans le mémoire publié en tête de ce volume. Le second est le combat du roi béotien Xanthos contre le Nelide Mélanlhos. M. Usener pense que les luttes des dieux posidoniens contre les dieux solaires symbolisent la succession des saisons. Nous croyons avoir exprimé assez nettement notre opinion sur ces mythes pour n'avoir pas à y revenir ici. Le symbolisme naturaliste a une de ses racines dans le rituel et dans l'onomastique des cultes agraires. M. Usener nous en donne un exemple quand il dit que Aloetis, le batteur, dieu de l'air, n'est autre chose qu'EwoiîYxio;, le dieu qui ébranle la terre. H. H.

ROSCHER (W.-H.). — Ueber den gegenwaertigen Stand der Forschung auf dem Gebiete der griechischen Mythologie und die Bedeutung des Pan {Etat présent de la recherche dans le domaine de la mythologie grecque et la signification de Pan), Archiv. f. Ueligionsw., 1898, I, p. 43-91.

L'illustre mythologue oppose sa méthode à celle de Técole philologitpie, de Técole anthropologique, et à la mythologie comparée ordinaire. Il préconise une fois de plus le rapprochement du mythe avec l'ensemhle des mœurs et de la civilisation qui caractérise le milieu où il a pris naissance. M. R. applique cette méthode à Tétude du dieu Pan. Il remarque que c'est un dieu d'Arcadie, pays des grands troupeaux de brebis et de chèvres ; il de\ient ainsi dieu des bergers. L'alternance des hivernages et des pâturages de l'été ren-

Googk

drait compte des migrations bisannuelles du dieu. Les bergers étant chasseurs et soldats, le dieu l'est aussi (p. 68, cf. p. 87). C'est un dieu danseur, musicien, comme les bergers eux-mêmes. Les repos de midi, son retour afîeciionné vers les arbres, c'est la sieste (p. 80). Toutes leurs habitudes, les bergers les ont transférées à leur dieu.

0. WASER. — Charon. Arcliiv. f. Religions w., 1898, p. 152-182.

Étude comparative sur le mythe du psychopompe ; le décompose en ses éléments, le fleuve, le bateau, le batelier et étudie chacun d'eux séparément : montre coramc^nt le mythe s'est organisé et sa persistance soit dans les traditions populaires de la <irèce, soit dans la littérature et l'image. Le champ des comparaisons est assez restreint.

Georg W.-A. KAHLBAUM. — Mythos und Naturwissenschaft unter besonderer Berûoksichtigung der Kalewala (Mythe et science de la nature, du point de vue particulier du Kalewala). Leipzig, Amb. Barth, 1898, p. viu-48, in-S». 2 Mk.

L'auteur est en même temps un physicien et un mythologue. La première partie de son travail (1-17) est consacrée à montrer comment, dans le mythe du Kalewala (celui du géant Wipunen et de la forge de Waïnamoïnen), tout est véridique et sérieux : c'est une description précise du milieu où se mouvaient les anciens Finnois, auteurs de l'épopée. Plus spécialement, il y retrouve un exposé de leurs connaissances touchant la fabrication du fer et de l'acier (p. 19). Puis, après avoir relevé quelques allusions contenues dans le Pançatantra à des phénomènes physiques, bien observés par les Hindous, M. K. montre la correspondance du mythe finnois avec le mythe germain de Wieland le forgeron (p. 31 et suiv.). Outre les ren» seignements que le Kalewala contient sur le fer, on en trouve d'autres sur le cuivre qui permettent d'entrevoir comment la première industrie s'est peu à peu superposée à la seconde. M. K. arrive ainsi à retrouver dans le mythe l'histoire profonde des arts matériels chez les Finnois. La conclusion générale qui se dégage de ce travail est donc qu'un mythe n'est pas une simple création de la fantaisie poétique. Il a un fond sérieux, il appartient directement au stade de civilisation qui Ta produit. Il contient la science naturelle préhistorique du peuple qui le raconte. M. M.

THOMAS (Cyrus). — Day Symbols of the Maya Year [Les symboles des jours dans le calendrier Maya). 16*' Annual Report of the Bureau of Ethnology, 1898, p. 205-26t.

M. M. Seler et Brinton ont étudié déjà les symboles des mois et de

Googk

l'année dans les écrits pictographiques Mayas. M. T. étudie les symboles des jours. Quelque incertains que soient encore les résultats obtenus par ces divers chercheurs, ils n'en doivent pas moins être enregistrés. D'après M. T., le symbole du premier jour voudrait dire soit monstre des eaux, soit maître de la pluie et de la nature; celui du second jour signifierait dieu du vent ; le troisième serait symbolisé par une figure de tigre-tempête, etc. M. T. compare ces dénominations symboliques avec celles des Maoris. On voit qu'elles auraient eu, pour la plupart, un caractère naturaliste ; elles sont empruntées, en effet, à des mythes astronomiques ou à des idées sur la végétation. Mais peut-être y a-t-il à la base des conclusions de M. T. certaines idées préconçues.

R. DUSSAUD. — Les Visions d'Ezéchiel (7?ei;. hisL d. reL)y 1898, XXXVII, p. 301-313.

Montre dans cet élément important de la primitive littérature apocalyptique une série de réminiscences des représentations mythiques qu'Ezéchiel avait vues sur les monuments. Ezéchiel n'aurait donc ni rêvé purement, ni adopté une mythologie plus ancienne que l'exil.

H. COLLEY MARCH. — The Mythology of wise birds (La mythologie des oiseaux devins), Journ. of the Anth. Inst., 1898, vol. XXVII, p.. 209-232.

Etude de mythologie comparée sur le rôle rempli dans les mythes et les représentations figurées par les oiseaux. Un grand nombre de faits sont réunis, mais sans références, et le travail n'aboutit à aucune conclusion. Des omissions, d'ailleurs : M. M. néglige tous les mythes du déluge où un oiseau joue un rôle.

EuG. MO(îK. — Germanische Mythologie, in fîrundriss. d. germ. Philo. Trubner. 1898. — Manuel des plus utiles.

GRUENWEDEL. — Buddhistische Studien (Veroe/f, v. d, Kgl. Mus. f, Ylksk.). Berlin, Reimer.

Etude importante sur lancienne mythologie boudhique et l'organisation de la société hindoue. Los traditions et les monuments sur lesquels elle s'appuie sont de la plus haute antiquité.

E. SIECKE. — Der Gott Rudra im Rig-Veda [Le dieu Rudra dans le Big-Vedn). Xvchiy. f. RehgionsA-. n*^" 3, 4.

Etude de mythologie védique ; compare le mythe de Zeus et

ANALYSES. — MYTHES, LÉGENDES, CROYANCES POPULAIRES i2oO

d'Europe. Les principes sont ceux d'un naturalisme assez intransigeant. Fait de Uudra un dieu solaire. Rien de moins prouvé que ce caractère exclusivement naturaliste du mythe.

SAINT -CLAIR ( George ). — Création records discovered in Egypt (Sludies in tlie Book of the Dead). Souvenirs de la création en Egypte. Londres, D. Xutt, 1898, p. xii-492, in-8°.

Etudie le calendrier, l'astronomie, les mythes, les symboles, les idées concernant le soleil, les régions du ciel, les étoiles et les cultes qui s'y rapportent, les mythes d'Osiris, d'Isis, d'Horus, de Set ; ceux de la création, du déluge, les doctrines sur la vie future, etc.

J. Fl'HRER. — Forschungen zur Sicilia sotterranea [Recherches sur la Sicile souto-raine). Abhdl. d. K. Bayer. Akad. d. wiss. zu Mïinchen. Phil. Klasse, 1807.

Contient des représentations figurées et des inscriptions fort intéressantes pour l'histoire du mythe et du dogme chrétien.

G. STULFAUTII. — Die Engel in der altchristlichen Kunst {Les anges dans l'ancien art chrétien). Fribourg-en-B., Mohr, 1897, p. viii-264, in-8°.

B. — Légendes, croyances populaires.

Léon PINEAU. — Les vieux chants populaires Scandinaves. Étude de littérature comparée : I. Époque sauvage, les chants de magie. Paris, E. Bouillon, 1898. 10 fr.

Le livre de M. Pineau est plutôt une étude de folklore qu'une étude de littérature comparée. M. Piueau a analysé dans ce premier volume ceux des chants populaires Scandinaves qu'il considère comme les plus anciens, à savoir ceux qu'inspire le merveilleux magique. Ces chants ont pour le sociologue un double intérêt, par leur existence, leur formation et leur conservation d'une part, leur contenu de Tautre. M. Piueau, qui, d'ailleurs, n*est pas étranger aux idées de l'école anthropologique, s'est surtout occupé de leur contenu. Il a cherché les traces d'un certain nombre de superstitions, de croyances et d'habitudes dites primitives qui caractérisent pour lui l'état sauvage. Après un exposé des théories courantes (i-xviii Introduction) sur l'enfance des civilisations, il classe ses textes dans un ordre un peu arbitraire, sous les rubriques suivantes : I. Animation de la nature : 1^ les runes; 2<* les métamorphoses ; 3° la

Googk

256 l'année SOCIOLOGIQl'E. 1898

métempsycose ; 4<» les morts. — II. Personnificatioa de la nature : 1^ les Géants et les Trolls; 2^ les Nains et les Elles; 3** les Nixes; 4*» confusion des esprits de la nature avec les âmes des défunts ; S° mythes solaires . -— Sans suivre M. Pineau à travers la trame assez lâche de ses chapitres, nous y relèverons les faits qui présentent un intérêt sociologique.

M. Pineau cite de nombreux exemples de l'influence des formules magiques, de la vertu attribuée aux runes, à la musique, tous moyens par lesquels les démons domptent les hommes et les hommes les démons ou la nature. Partout, on retrouve dans ces chansons la croyance à la grande efficacité des pratiques communielles et de Talliance par le sang. Aussi est-il recommandé de ne pas manger chez les esprits, ni avec les âmes des morts ; autrement, on risque de ne plu^pouvoir sortir de leur domaine, parce que la communion alimentaire a pour conséquence nécessaire l'assimilation (p. 224). On reconnaît le thème qui est à la base du mythe de Proserpine.

Les génies delà nature, géants (Trolls) ou nains, les esprits des eaux {Nixes) ou esprits des bois (Elfes), quelquefois bienfaisants, plus souvent malfaisants, sont en relation constante avec la société humaine. Ils ne se mêlent pas à sa vie comme les Kobolds des traditions populaires. Les génies familiers et industrieux n'apparaissent pas dans les chansons de M. P. Ils enlèvent les jeunes hommes et les jeunes filles, les emportent ou les retiennent dans leur domaine et leur font partager leur vie. Tantôt un esprit des eaux arrête les jeunes filles au passage d'un pont, tantôt les elfes entraînent dans la ronde un cavalier égaré dans un bois. M. P. paraît vouloir discerner dans ces enlèvements le souvenir d'anciens sacrifices. Nous ferions volontiers rentrer dans la série des légendes agraires la chanson d'Ulver, comme le conte de Barbe bleue et de Renaud qui tuent successivement leurs huit ou dix femmes. Il est difficile de les expliquer comme le fait M. Pineau par un rite médical. — Généralement, les esprits se montrent aux époques des fêtes agraires, dans la nuit du i" mai, à la Pentecôte et à la Noël (p. 102). — Trolls et elfes apparaissent donc comme plus ou moins semblables aux génies de la végétation. Les chansons Scandinaves montrent le culte de ces génies de la nature uni au culte des morts. M. Pineau a consacré deux chapitres à l'étude de leur confusion (2^ partie, ch. iv et v). Les génies sont quelquefois des mânes. Ils habitent le

Googk

tumulus des plaines suédoises et des landes du Jutland, les Kàmpehôje, tertres des preux, où la tradition populaire voit « non seulement des tumulus élevés aux chefs d'une race disparue, mais aussi des autels où les païens du passé oITraieut leurs sanglants sacrifices » (p. 223). Ils résident aussi dans le monde souterrain, au fond des eaux, dans les cavernes. Ils sont les esprits des ténèbres et de la nuit. Ils disparaissent le jour comme les fantômes. M. Pineau compare avec raison, mais un peu sommairement, les offrandes faites aux elfes, aux offrandes destinées aux défunts. Il y a eu, selon nous, pénétration mutuelle de deux systèmes de croyances et d'institutions : on a donné aux âmes des ancêtres les vertus des génies agraires ; aux génies agraires l'on a prêté la nature des âmes ; on a honoré les âmes au moment où Ton adorait les esprits et le service de ces derniers s'est compliqué des pratiques facilement intelligibles des cultes funéraires.

M. Pineau serait porté à croire que, dans les figures mythologiques des géants et des nains, survit le souvenir de populations disparues. Les esprits pratiquent des usages tombés en désuétude : un jeune Norvégien fut contraint à épouser une fille des Hulder, les esprits des bois, parce qu'il lui avait déchiré le doigt avec un couteau : c'était un rite aboli d'alliance par le sang. A cette race primitive M. Pineau attribue Tinventiou de la magie en général et en particulier des runes, hypothèse qui ne manque pas d'une apparence de justesse : les elfes sont de terribles magiciens, la musique des nixes est irrésistible et les étrangers sont toujours possesseurs de charmes redoutables. Ceci se rattache à la distinction de la nature même de la religion et de la magie. Primitivement confondues, procédant au fond de principes et par des rites semblables, elles ne diffèrent que par des circonstances tout extérieures. Partout on voit les pratiques des cultes étrangers suppléer à l'insuffisance des religions officielles. Les génies et les dieux qui président aux opérations magiques sont ceux qui habitent au dehors du territoire sacré des tribus et des cités. Tout ce qui n'est pas habituel sent la sorcellerie.

En général, M. Pineau ne tient pas compte de l'importance des rites et de leur influence sur le développement des thèmes folk-loriques. Il demande la clef de ses contes à des raisons purement psychologiques ou dramatiques. Olaf veut aller voir sa belle; il est pris dans la ronde des fées; blessé par elles,

E. DtKKHKni. — Année siciol., 1898. i7

Googk

288 l'année sociologique. i€98

il rentre chez lui pour mourir le jour même de ses noces. Pour M. Pineau, le thème des chansons de ce cycle est un (ait divers; le héros qui va se marier est victime d'une ancienne maîtresse (p. 187). — M. Pineau reconnaît volontiers l'origine mythique du thème du retour, mais il lui cherche une explication symbolique : il abuse, à vrai dire, du soleil et des saisons.

Quant à la formation et à l'invention des chansons, M. Pineau préfère visiblement la théorie de l'emprunt à celle du développement spontané. Nous trouvons qu'il exagère peut-être la part des Celtes dans le développement de la littérature et de la société Scandinave ; ils seraient les auteurs des chants de magie. M. Pineau admet comme une vérité révélée la domination des Celtes en Scandinavie : c'est beaucoup trop conclure de la ressemblance de la civilisation du bronze en Danemark et dans l'Europe occidentale. M. Pineau donne de longs passages, fort élégamment traduits, des chansons qu'il analyse; il met à notre disposition des textes difficilement abordables; son livre est un répertoire de documents utile et sûr.

B. SYMONS. Germanische Heldensage {La légende héro'ique en Germanie). In Hcrmarm Pauls Grundnss der germanischen Pitjlologie, [^ éd., 1897, 2*^ éd., 1898.

Ce livre est, d'abord, un instrument de travail ; plus tecliniquo que le livre de M. Jiriczeck, il donne, sous une forme très condensée, des conclusions plus profondes. M. S. consacre une longue introduction à établir la définition de la légende béroïque et de la poésie populaire ; à montrer son origine et son existence sociale (p. 2 et 9), à discuter ses rapports avec les mythes. Il discute l'hypothèse anciennement admise, d'après laquelle la poésie héroïque serait une mythologie affaiblie et pâlie. Il maintient à la fois l'originalité, la nature extra-religieuse de ces légendes, en môme temps que leur caractère autochtone ; suivant lui, elles n'auraient été que très peu altérées par les œuvres classiques ou chrétiennes. Les sources, leurs dates approximatives font, elles aussi, l'objet de recherches préliminaires (voir en particulier ce qui concerne les rapports des textes norrois et des textes allemands p. 27). Cela posé, M. S. passe à l'étude des différents cycles légendaires, celui de Beowuif, celui des Niebelungen, etc. Dans chacun d'eux, il recherche l'élément historique, l'élément mythique, et, s'il y a lieu, l'origine ; le point où la légende a pris naissance, le noyau autour duquel les épisodes se sont groupés.

ANALYSES. — MYTHES, LÉftEXDES, CROYAN'CES POPULAinES 259

la manière dont le fond primitif s'est développé et les différentes façons dont se rencontrent les divers cycles légendaires.

OTTO LllTPOLD JIRICZECK. ~ Deutsche Heldensage (/.égende héroïque allemande), t. I. Strasbourg, Triibner, 1898, p. xxii-331, gr. iu-8°.

M. J. maintient, dans la mesure du possible, les résultats scientifiques acquis par l'école de Mulleiihof contre les criti(pies et les hypothèses de l'école de Bugge. On sait quel est le débat; les cycles héroïques, germaniijues et haut-allemands, sont-ils ou non le produit autochtone de la pensée germanique ? Ou bien les inlluences classiques dominent-elles les épopées norroises à la fois et les légendes allemandes 1 M. J. étudie, d'une fa«;on tout à fait remarquable, la légende de Wieland (p. 1-54), celle d'Ermanarich (p. oo-l 18), enfin le cycle de Dielrich de Berne, en se tenant à égale distance d'une excessive spécialisation et d'une documentation insuffisante. A propos de chacune de ces légendes, il s'attache surtout à bien donner l'état des questions qu'elle soulève, un schème général précis et une histoire de son développement, sans entrer dans des détails par trop minutieux. On sait tout ce que ces poèmes contiennent d'intéressant pour le folkloriste, le mythologue et le sociologue.

BAHLMANN. — Mûnsterlaendische Maerchen, Sagen, Lieder und Gfrebrattche [Contes^ légendes^ chants, usages du pays de Munster), Munster i. W., Ignaz Seiling, 1898, p. x-371, in-12. 3 Mk. 60.

M- B. continue sa remarquable enquête sur les traditions, proverbes, usages de la Westpbalie. Les contes sont fort intéressants; signalons des transformations très curieuses d'un jeune sorcier en toute une série d'animaux (n© l) ; une variante du conte de la Belle au Bois Dormant (p. 10) ; le conte des Souliers usés par la (/anse (p. 17); du Chasseur errant (p. 29). On trouve aussi les contes habituels du Joueur d'âmes, des Visites du Bon Dieu, des Luttes du diable et des apôtres. Les histoires et les légendes en vers sont empruntées pour la plupart soità des faits historiques, soitàdes légendes de saints ; elles ont un caractère nettement littéraire. A signaler : la légende sur l'origine des gens de Munster (p. 33, 224, 232) ; la Chasse mythique (p. 70) ; les Nains qui construisent une colline pour cacher le coucher du soleil (p. 106) ; des légendes de cloches (p. 109 et 128) . Le recueil des chansons et rimes populaires contient des morceaux qui ont, pour nous, quelque importance : la Chanson du coucou (p. 177) ; la ballade de la Nonne infidèle qui meurt au mometit oti elle trahit son vœu (p. 191-t) ; la Chanson du laboureur céleste (très remarquable). Quelques pages consacrées à l'étude de la mai-

Googk

iOO l'ANNKK SOClOLOGiyiE. 1898

son wcslphalii'ime concernent la morphologie sociale (p. 263 suiv.).

Les coutumes du mariage présentent d'intéressantes parlicularilés : la fiancée reçoit un brandon dans chaque main ; il y a une course avec prix ; des couronnés d'or sont portées par les liancés (p. 278-280). Parmi les usages de la mort, il y a la curieuse coutume d'annoncer la mort du maître aux abeilles (p. 291) . A noter un usage relatif aux contrats (p. 356) : on partage une planchette en deux morceaux qui s'emboîtent ; chatiue contractant eu emporte un ; à chaque livraison on fait une encoche sur les deux morceaux remboîtés. I /encoche fait foi. Nombreux détails sur les fêtes populaires : on y trouve un mélange des fêtes corporatives avec les anciennes fêtes païennes.

Ce livre est d'autant plus précieux qu'il s'y trouve d'anciens documents relatifs à des usages perdus. L'auteur est un archiviste en même temps qu'un folkloriste. Sur ce point, le livre est un modèle.

DAEMIARDT (0.). — Naturgeschichtliche Volksmaerchen aus nah und fem (Contes populaires relatifs à l'histoire naturelle), Leipzig. Teubner, 1898, p. viii-163, in-t2. 2 Mk.

Réunion de contes étiologiques. Le livre n'est pas destiné exclusivement au public scientiti(iue ; mais le rassemblement des matériaux est intéressant. Les sources sont bien indiquées : il est seulement regrettable que le texte des contes soit souvent abrégé. Ils sont pour laplujmrt germaniciues on lithuaniens. Nous signalerons le conte n** 7 où est décrit une sorte de sacritice de construction ; un conte emprunté à Bleek et d'origine hottentote in'' 3-6) sur la vie et la lune ; le numéro 9 sur les croyances relatives à la Wegwarte ; le numéro 19 qui montre la vie des hommes suspendue à J'existence d'arbres toujours verts. Dans une courte préface, M. D. indique à ♦luel besoin répondent, suivant lui, ces contes. Il y voit une sorte d essai funtaslicfue pour déterminer les causes des phénomènes naturels, essai que l'esprit populaire aurait toujours préféré aux méthodes laboiieuses de la science. D'ailleurs, l'auteur ne comprend pas parmi les contes étioiogitjues certains mythes du déluge, d'hommes changés en roch(irs, etc. On dira qutî ce sont des mythes, non des contes ; mais y a-t-il une ligne de démarcation bien nette entre ces deux formes de la représ(;ntation collective.

W. CHOOKK. — The 'Wooing of Pénélope [Les Prétendants de Pénélope), Folklore, 1898, IL no 2, p. 97-131.

M. Crooke éi-laire l'histoire des prétendants de Pénélope par sa connaissance du folklore en général, indou en particulier. Il «xplique les singulières péripéties de ce drame par des réminis-

Googk

cences ou des survivances incomprises d'un état social antique. Les prétendants sont les parents dTlysse ; ils doivent se partager son héritage et la femme du mort, propriété de la famille doit échoir ii Tun deux ; ce serait, pense M. Crooke, une forme ou une déformation du lévirat. Car la fantaisie du poète a fortement altéré les données ; il nous présente un mélange incohérent de coutumes et de règles, appartenant à des stades différents de l'évolution sociale ; il peint une société passée : la femme est indifféremment achetée par son mari ou dotée par son père : Pénélope est à la fois libre dans son choix et soumise à celui de son père. M. Crooke suppose que le voile de Pénélope doit être plutôt un vêtement de noces que le linceul de Laerte ; il cite un très grand nombre de faits relatifs au vêtement de la fiancée (p. 121-127). 11 montre (p. 129), (jue dans la plupart des contes où riiéroïne cherche à éviter ou à retarder un mariage, on trouve Un « thème du vêtement ».

J.-B. MAUCA^^r.I. — Les Chants de la mort et de la vendetta de la Corse (traduits par). Paris, Perrin, 1898, p. 347, in-8^. 3 fr. 50.

Ces chants, dont la traduction est assez littéraire, sont moins intéressants pour le sociologue (ju'on eût pu s'y attendre. Ils ne semblent pas remonter à des traditions bien anciennes ; d'ailleurs, la vocératrice, abandonnée à son inspiration, n'est pas liée à une formule déterminée. Les détails qui nous sont donnés dans l'introduction sur les rites funéraires corses, ne sont pas très neufs ni très précis. Ils ont trait surtout à Ajaccio. Or il est certain qu'à travers toute la Corse il y a une autre variété et d'usages et d'expressions. Mentionnons, au point de vue du rite, les renseignements qu'on trouve page 19 sur l'exposition du mort (cf. p. 59, p. 12ti) — sur la façon dont interviennent les pleureuses et la vocératrice, — sur une espèce de danses des phuireuses, le caracolo (p. 24 oi p. 121) — sur les banquets funèbres (p. 237).

En ce qui concerne la vendetta, l'auteur la met en rapport avec l'organisation familiale corse, et montre les actions et réactions do ces deux ordres de faits. Les usages pour marquer la vendetta sont curieux (p. 14, 175, 189, 202). — A remarquer le nom de pelegrino que prend l'homme qui s'est réfugié dans le maquis,

J.-M. DE GROOT. — De AVeertijger in onze Kolonien en op het Oost-Aziatische Vasteland (Bijdr, tôt de Tanl-Land-en Volkenkunde van Xederlandschlndië), 1898, p. 549-585.

Importante étude comparative sur le tigre-garou dans les Indes Hollandaises et l'Extrême-Orient. Les textes chinois ont, en effet, une grande valeur sur ce point et, rapprochés des croyances qu'on trouve à Java et à Sumatra sur le même objet, peuvent conduire i

Googk

des résultats intércssanls. Le changement criiomnies en tigres après une maladie, une possession démoniaque est un des premiers thèmes de cette croyance (p. 550 et suiv.). Vient ensuite la transformation de l'âme d'un mort en tigre (555 et suiv.). Puis on voit comment certains hommes ont le pouvoir de se changer en tigres et certains tigres en hommes ; mais les uns et les autres sont reconnaissahles. En possession de leur nom on peut les arrêter ; car il y a solidarité entre les divers états par lesquels a passé l'homme tigre. Une incantation peut produire le même elTel. On trouvera (p. 562) une intéressante discussion sur les rapports de la lykanthropie avec la métempsycose.

ROSCHER. — Die « Hunde Krankheit » (x>ov) der Pandareos toechter und andere mythische Krankheiten. Ein Beitrag zur Kritik der Mythenueberlieferung {Bheinisches Muséum fur Philologie). 1898, t. IJII, p. 169-204.

M. Roscher essaye d'expliquer la nature du mal dont Zeus a frappé les filles de Pandarée. Il rappelle (p. 173) la relation que la superstition populaire élahlit entre certaines affections et certaines espèces d'animaux, dont généralement elles prennent le nom : Or^piov ( = OtjpCw^jiai, oo'.; i= 6o(a7t;l, oOeî; (= oôîiptaT'!;), Tarjpo; (= oraTjpiaa-';), etc. Il énumère elil étudie quelques maladies mythiques, celles des Proétides, d'Hercule, de Minos et diverses superstitions, entre autres celle qui fait du sang de taureau un poison. Il pense qu'il faut chercher l'explication de ces faits dans certaines idées ou coutumes religieuses. La |)rocrssion des aboyeuses de Josselin en Bretagne (lundi de la Pentecôte et 15 août), dont M. Roscher cite une description (p. 17j, paraît en fournir la preuve. La croyance aux revenants, à la possession momentanée du corps des vivants par les ûmes des morts, aux apparitions des génies du monde souterrain, n'est pas étrangère à la naissance des superstitions et des légendes étudiées par M. Roscher (p. 201). En somme, et pour parler plus simplement que M. R., nous avons ici un nouvel exemple des croyances presque universelles au loup-garou.

Paul SARTORI. — Olockensage und Glockenaberglaube {Légendes et superslilions relatives à la cloche). Zeitsch. d. Vereins f. Volkskunde, VII, p. 309 et suiv. ; VIII, p. 29 et suiv.

Sonner la cloche est une action sainte. Aussi, dans beaucoup de légendes et de superstitions populaires, la cloche est-elle douée d'un pouvoir magique, d'une i>ersonnalité, d'une volonté qui lui fait résister aux tentatives d'enlèvement. Elle sonne seule pour certains morts, pour le feu. Elle a des vertus divinatoires, curatives, même judiciaires : parfois, elle sert presque de léuioin dans les serments.

Googk

L'étude de M. S. est surtout utile au point de vue du rassemblement et du classement général des faits. Il reste à élaborer le matériel qui est ainsi réuni.

Contes des allogènes (inorodlsy) de Russie. Mélusinc, IX, 16-22

Oa trouve résumé dans cet article le sommaire de quarante contes publiés par Melli Vera Kharousine (Skaski rousskickii. inorodtzeff. Moskva, 1898, 299 p. in-S«).

Ils font entrevoir quelques traits de la vie sociale de ces peuplades (famille, vie, formation, religion, etc.). La sorcellerie (substitutions de personnes, résurrections, maléfices) fournit la trame de ces récits. On y trouve des contes liéroïques où les jeunes bogolys font .de longs et pénibles voyages pour conquérir et mériter une fiancée (i, 6, 12, 40, exogamie). Le numéro 27 est rexplicalion d'un proverbe : « Quarante ans de paix à la maison oii tu as mangé le sel. » Il faut signaler quelques contes moraux ou moralisants (7, 16, 26, 36). Les contes lo et 23 semblent impliquer une sorte de sacrifice du dernier né.

BIENEWANN. — Livlaendisches Sagenbuch (Légendes de Livonie), Revel, Kluge, 1897, p. xxii-278, in-S-».

Rassemblement très utile de coules qui étaient dispersés de tous côtés ; beaucoup de contes étiologiques ; riche folklore rebitif au diable.

JLNOD. — Les chants et les contes des Baronga, de la baie de Delagoa. Lausanne, Bridel, 1898, p. 22», iu-12.

Contes recueillis de la bouche même des indigènes. L'étude des contes est plus riche que celle des chants. Série de contes moraux (p. 130).

BULOW. — Die Geschichte des Stammvaters der Samoaner

(Eine Samoanische Sage). L'histoire de lancêlre fondateur des tribus de Samoa, Inter. Arch. f. Elhn., 189S, XI, p. 6 et suiv.

Traduction d'un cycle légendaire important.

HOLGER-PEDERSEN. — Zur Albanesischen Volkskunde {Sur le Folklore Albanais). Kopenhague, S. Michaelsens Nachfolger. E. Molles, 1898, p. 125.

Contes intéressants; Boite (Zisch. d. Ver. f. Voîksk., 1898, p. 352) indique leurs équivalents.

M. SLUMME. ' Maerchen und (ïedichte aus der Stadt Tripolis.

Leipzig, Hinrichs, 1898, p. x-3i7, in-8**.

Googk

l'aNNKE SOCIOLOClgUE. 1898

OLLE. — Deutsche Kinderreime und Ver^w^andtes, Munde des Volkes, vornehmlich in Pommem, t von Fried. Droschn, nach. s. Tode herausg.

iibner, 1897, p. 209.

pour les origines de la poésie.

ilkssagen, BraUche und Meinungen in Tirol. Innsbruck. 1898.

— De la place faite aux légendes locales par les riques delà Bible. Paris, Leroux. 1897, p. 57, gr. in 8**.

. — Indianische Sagen, r. d. Xord-Pacipschen Kiisle lerikas. Berlin, Aslier, 1898, p. vi-364, in-8°. imporlant.

Karl). — Die mystische Neunzahl bei den Deuts-

merlus mystiques du nombre neuf en Allemagne). Ahhdl. d. Wiss. Berlin. Hislorisclie Klasse,

le remarquable extension, dépassant le cadre des Mnaniques, sur les vertus attribuées au nombre neuf, ortaut d'arithmétique mythologique comparée.

ie Koerpertheile, ihre Bedeutung und Namen in

en [Les différentes parties du corps y leur signification is dans l'ancienne Egypte), Abhdl. d. kgl. Bayerischen iss. Historische Klasse, t. XXI, 1897, p. 79.

es notions religieuses concernant les parties du corps par exemple, la distinction du droit et du gauche ; ent des mythes célestes se sont constitués par applinotions au ciel considéré sous la forme d'un corps.

- La vertu et la vie du nom. Mélusine, 1897, n^ 10,

)arative très étendue qui dépasse le cadre de l'Egypte, jouté quelques notes.

E RITUEL (sacrifices, PRIÈRES, MYSTÈRES, ETC.). Par MM. MAUSS et HUBERT

TROW. — The original Gharacter of the Sabbat {Le caractère original du Sabbat hébreu).

Googk

Page 1