ANVLYSES. — SOCIOLOGIE MORALE ET JURIDIQUE
fêtes de Tàge viril ne sont pas des fêtes religieuses : elles sont destinées à donnei' aux hommes une vertu utile à la société, le courage. Ce n'est pas un savant de génie qui a découvert le feu par des spéculations de physique, mais c'est en fabriquant leurs outils que les hommes ont par hasard fait jaillir des étincelles. Le langage n'est pas une invention consciente : les exigences du travail en commun, le rythme auquel il était soumis ont tiré des gosiers primitifs les premières paroles articulées. De même, Tart primitif n*est pas voulu : si les premiers hommes reproduisent l'image des animaux, c'est qu'ils attribuent à cette image des propriétés utiles. La religion enfin a la même source utilitaire : si les hommes font des sacrifices aux morts, c'est qu'ils craignent leur vengeance : « ce n'est pas pour le mort, mais pour les vivants qu'on sacrifie ». Parmi les sentiments qui paraissent expliquer les mœurs , c'est donc toujours le plus rudimentaire et le plus utilitaire que choisit M. Vierkandt.
Ce n'est pas qu'il adopte la théorie matérialiste de l'histoire : elle lui semble unilatérale. En outre, il admet que, si les sentiments raffinés et désintéressés ne jouent aucun rôle à l'origine des mœurs, ils ont plus tard leur influence. Il est vrai que cette influence n'est jamais assez puissante pour vaincre celle des besoins pratiques lorsqu'elles sont en opposition : malgré sa valeur morale, l'hospitalité antique a disparu quand de nouvelles conditions économiques l'ont rendue inutile ; mais le matérialisme historique a tort de ne pas reconnaître le rôle, si faible soit-il, que jouent dans l'histoire des mœurs les sentiments idéaux.
En revanche, M. Vierkandt repousse la théorie qui fait de la religion la source des mœurs primitives. C'est seulement dans le cas où le monde de l'au-delà aurait pour l'homme primitif autant de réalité que le monde présent (conception de Steinmetz) que les croyances relatives à l'au-delà pourraient déterminer des pratiques dans le monde présent. Mais, selon l'auteur, il n'est pas prouvé que les croyances religieuses aient chez l'homme primitif une telle intensité.
La brochure de M. Vierkandt est intéressante. D'abord elle contient un aveu qu'il faut enregistrer : l'étude des origines est une étude hypothéti(iue. Dès lors ne serait-il pas prudent de lui préférer l'étude des sociétés actuelles ? — Eu second lieu, c'est à des hypothèses psychologiques que l'auteur a recours ; comment , eu effet, expliquer des mœurs sinon par
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A^c. u^ar^ir.^0 \|, Vierkaudt a seulement le tort de ne pas marctère social de ces besoins. — Enfin , il est bien le que, comme le croit Fauteur, les primitifs n'aos sentiments : il est d'une bonne méthode d*exs mœurs par leur âme et non par la nôtre, iflicultés commencent dès qu'on veut décrire leur n effet, d'après notre conscience que nous distinmdances rudimentaires et des tendances perfecr qui prouve que notre définition de la grossieve est conforme à la réalité? Nous admettons ue « simple » et « primitif » sont synonymes, et, lïsme parait être le sentiment le plus simple, nous il a précédé les autres ; mais cette vue a priori icore vérifiée. Aussi le sentiment religieux et le locial ont-ils pu, dès Torigine , coexister avec déterminer des pratiques spéciales. 11 ne suffit liminer un sentiment de la psychologie du primontrer la complexité.
irt, la méthode de M. Vierkandt est sommaire. Eu adopte dix hypothèses et en rejette vingt. Aussi bloc : or , c'est en distinguant , en classant avec ts sociaux qu'on peut arriver à des explications ( La circoncision est une mesure d'hygiène» : c'est mais, en admettant même qu'elle ait eu ce caracîrtainscas, l'auteur oublie qu'il y a circoncision et i : ce mot unique désigne des cérémonies dont le •t varié : pour expliquer cette variété, il faut les causes multiples. M. Vierkandt exagère l'unimœurs et par suite l'uniformité des âmes des pri-
laus son livre de l'an dernier ( Natnrcolker und •), M. Vierkandt réduit à un trait la psychologie rs hommes : ils agissent à l'aveugle. Certaines Jornéo font des ornements sur des tissus ; mais ne qu'elles tissent pour orner : au contraire , elles r tisser , ou plutôt elles ornent en tissant. La Jt que leurs dessins s'enchevêtrent et qu'elles les L. Cela prouve, il est vrai, que l'ornementation ur but, mais cela prouve-t-ii qu'elles n'aient pas les ne tissent pas pour orner, mais elles tissent pour se vêtir. La fin n'est donc pas absente. En u mécanisme l'activité des primitifs, M. Vierkandt
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veut exclure la téléologie de la science sociale : c'est, selon lui, une condition de progrès. Mais, en admettant même que les primitifs agissent sans but, on n'exclurait pas de la science toute fînalité, puisque — l'auteur ne le nie pas, — les civilisés agissent souvent en vue d'une fin. Et il reconnaît même que les primitifs sont sollicités à agir par des fins, qui, pour être tangibles, n'en sont pas moins des fins. Si Ton veut exaucer le vœu de M. Vierkandt et éliminer la téléologie de la science sociale, il faut renoncer à sa méthode et chercher quelles causes elTicieutes produisent dans les esprits Tidée d'une fin et le désir de l'atteindre.
LUDWIG GUMPLOVVICZ. — Allgemeines Staatsrecht;
Zweiteumgearbeitete und vermehrte Aullagedes « Philosophischen Staatsrechts » {Droit public général; 2*^ édition, revue et augmentée, de la Philosophie du droit public), Inusbruck, Verlag der Wagner'schçn Universitats-Buchhandlung, 1897, 1 vol. in-8', xv-522 pages. Mk. 12.
Le livre de M. Gumplowicz peut se résumer eu deux propositions : le droit est l'œuvre de l'État; l'État est l'œuvre de la conquête. Die Macht geht ror liecht, « la force précède — et non prime — le droit » : telle pourrait être l'épigraphe de ce volume.
L'auteur repousse la méthode à priori : se demander ce que l'État doit faire, c'est poser une question oiseuse (p. 03) : « aucun concept moral ne prévaut contre la vérité, car elle est ellemême la plus haute morale » (p. 110). L'idée d'un droit naturel, supérieur au droit positif, a!arien de scientifique : le droit naturel, c'est ou bien Teusemble des aspirations destinées à réformer le droit positif (p. 2o), ou bien le droit positif luimême dépouilléde ce qu'il a d' « extérieur » (p. 26; ; l'auteur veut dire sans doute : dépouillé des éléments accessoires ou contradictoires qu'il renferme. Nous voyons dès maintenant quelles théories rejette la méthode positive de M. Gumplowicz.
Voyons quelles théories elle adopte sur la définition, l'origine et l'histoire de l'État. « L'État, c'est l'organisation naturelle du pouvoir pour le maintien d'un ordre juridique déterminé» (p. 34). Ajoutons à cette définition obscure que, pour M. (iumplowicz, il n'y a pas d'État tant qu'un sol n'est pas définitivement occupé : Ohne [este Wohnsitze, ohne Land exislirt kcin Staat» (p. 46) . Le lien politique par excellence, dit-il encore,
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c'est « dus Band des localen Znsammenseins » (p. 178). Soit une société sédentaire dans laquelle se distinguent des chefs et des sujets et dans laquelle des lois maintiennent cette hiérarchie : c'est un État.
L'État ne peut pas avoir d'autre origine que la conquête. Viendrait-il d'une évolution de la famille? Aucun fait ne le prouve; si la famille patriarcale est construite sur le même modèle que l'État, cela ne démontre pas qu'il soit issu de cette famille (p. 115). La théorie qui veut que TÉtat soit créé par l'ascendant d'un homme de génie n'est pas mieux démontrée. Partout où l'histoire nous fait assister à la naissance d'un État, elle nous montre une conquête : nous n'avons pas le droit de supposer une autre origine aux États préhistoriques. En outre, la structure même des États prouve que la violence les a créés : ils sont divisés en castes et les castes sont l'œuvre de la guerre. 11 faut donc se représenter l'humanité primitive comme un amas de petites tribus hétérogènes. La lutte éclate entre deux tribus voisines ; la tribu victorieuse impose à l'autre sa domination et occupe le territoire conquis : tel est le premier État. Il est vrai que la conquête peut être pacifique : ja plus faible des tribus peut céder avaut le combat : mais c'est le seul w contrat social » qui ait été signé, et c'est un ,étr^nge contrat.
L'État est né : on peut étudier son histoire sociale, son histoire politique, son histoire administrative. Les castes se transforment en classes : un métier spécial étant réservé à chaque caste, la caste supérieure devient, par exemple, la classe militaire et la caste inférieure la classe laborieuse. Ces classes, soumises à des lois par l'État, forment un peuple (p. 130). Quand, grâce à l'État, ce peuple arrive à parler une même langue et à avoir la même civilisation, il devient une nation (p. 136). Enfin l'État brise les cadres dans lesquels étaient enfermés les individus : alors apparaît ce qu'on appelle la (c société ». Au début de la conquête, des divisions ethniques, bientôt remplacées par des divisions économiques; plus tard, l'unité politique (peuple); plus tard encore, l'unité linguistique, intellectuelle et morale (nation) ; enfin la disparition des divisions économiques (société), telles sont les phases de l'évolution sociale; chacune, selon M. Gumplowicz, est marquée par un progrès qui est un bienfait de l'État.
Voici, d'autre part, les phases de l'évolution politique(p. 214). Au moment de la conquête, le chef des conquérants est le
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maître absolu (i^ phase). Après la conquête, ses vassaux devieoaeut ses rivaux : il est obligé de leur conférer des privilèges et des pouvoirs (cours des pairs, représentation des nobles, etc.) : c'est ce que M. Gumplowicz appelle un régime parlementaire (â* phase). Le roi, pour abattre la puissance de ses vassaux, s'allie à l'Église, à la petite noblesse et au tiers: il reconquiert ainsi le pouvoir absolu (3« phase). Les bourgeois déçus se retournent contre le roi et lui arrachent une partie au moins de sa souveraineté : c'est Tère des monarchies constitutionnelles et des républiques (4'^ phase). La bourg^'^»sie, à son tour, s'attribue des privilèges, bien qu'elle ne inscrive pas dans ses codes : aussi l'avenir nous réserve une « monarchie sociale dans laquelle la participation pouvoirs législatif et exécutif ne sera plus le privilège classes possédantes ». Bien que l'égalité des hommes ne pas réelle, la tendance à l'égalité est un fait historique 1 égalité de tous les membres de l'État est le terme de W iution politique.
Enfin, révolution administrative nous montre quelles s les fonctions successivement remplies par TÉtat. L*uni fonction, à Torigine, est la fonction militaire : c'est pourf< la guerre que l'État lève des impôts. Puis viennent les fc tions économiques : l'Élat s'occupe, dans son propre inté de la prospérité matérielle de ses sujets : « où il n'y a r l'empereur même perd son droit ». Enfin, l'État s'occupe l'instruction et de la religion parce que, sansTinstruction, intérêts matériels sont en danger, et parce qu'il faut surv 1er la religion qui fait obstacle à la science (p. 265). Al butions militaires (et fiscales), attributions économiqi attributions morales, tels sont les rouages qui compoî l'appareil de plus en plus compliqué de l'État.
Parallèlement à l'histoire de TÉtat, M. Gumplowicz éti l'histoire du droit. Pour lui, en elïet, ces deux termes peuvent guère se dissocier. Pas de droit sans État : l'État le créateur du droit. Si le droit, dans les temps moden prend vis-à-vis de l'État quelque indépendance, il n'en pas de même à l'origine. La volonté du conquérant, tel ei droit primitif : puis la coutume donne aux actes imposés la force un caractère sacré (p. 340, 352). Et ce n'est pas i lement le droit public qui a cette origine : tout droit déi du droit public. Le droit privé lui-môme est d'abord d public. Le droit de propriété, par exemple, c'est le droil
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vainqueur sur la terre conquise ; la propriété devient privée quand les conquérants se partagent les dépouilles des vaincus ; les lois sur la propriété sont destinées à empêcher les vaincus de reprendre leurs biens. Les lois relatives à la famille ont la môme origine ; les conquérants ne veulent pas se mêler aux vaincus : de là les lois sur le mariage ; ils veulent conserver à leurs descendants leurs conquêtes : d*où les lois sur Théritage. De même le droit contractuel vient du droit public : les relations du créancier et du débiteur ne sont pas à l'origine des relations privées ; c'est contre la classe conquérante tout entière qu'on commet un crime quand on ne paie pas ses dettes : aussi la prison punit-elle ce méfait. Enfin le droit pénal dérive du droit public ; la peine est pour l'État un moyen de défense. Entre TÉtat et le droit le parallélisme est donc rigoureux : où cessent les relations politiques cessent les relations juridiques. Entre les nations il n'y a plus de droit parce qu'il n'y a pas d'État international. L'individu — c'est la conclusion de M. Gumplowicz — est au centre d'une triple sphère sociale : la première est la sphère du droit promulgué qui fixe ses obligations et aussi ses garanties ; la seconde est la sphère de l'État ou du droit en création : créateur du droit, l'État dispose d'un pouvoir qui n'est limité que par l'opinion publique ; la troisième sphère est la sphère internationale où l'égoïsme n'a plus de frein ni dans le droit écrit ni dans la moralité publique.
Nous avons tenu à reproduire dans leur ensemble ces idées, souvent ingénieuses et suggestives ; mais nous devons nous en tenir à cette analyse. Comme les questions traitées par l'auteur sont très variées et d'une grande ampleur, les solutions qu'il propose sont d'une extrême généralité. Nous ne pourrions les discuter sans nous exposer au même reproche. On a pu voir, d'ailleurs, quel écart il y a entre le simplisme des thèses et la complexité des faits dont elles doivent rendre compte. Il serait facile de faire voir que l'État n'est pas un simple produit de la violence, que la série des formes politiques n'a pas été partout celle qu'indique l'auteur, qu'il y a dans le droit autre chose que des pratiques imposées par la force et consolidées par l'habitude, etc. Mais, précisément parce que ces critiques sont aisées, elle ne sont guère utiles. Le mieux est de prendre ce système tel qu'il se présente, c'est-à-dire comme un tableau synthétique, destiné surtout à provoquer la réflexion.
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