‹ L'Année sociologiqueChapitre 53 sur 133 · ANALYSES. — MORALITÉ SEXUELLE, LA FEMME · texte numérisé non relu

ANALYSES. — MORALITÉ SEXUELLE, LA FEMME

dans la préface comme d'une œuvre saus précédent), on doit reconnaître pourtant qu'il a su réunir, autour d'une question peu étudiée, un nombre important de documents intéressants. Par moralité publique, il entend exclusivement les mœurs relatives au commerce des sexes, c'est-à-dire la manière dont les sociétés conçoivent le sentiment sexuel et en réglementent les manifestations publiques. 11 s'agit en somme de montrer comment a varié, en Allemagne, la limite qui sépare la décence de l'indécence. M. R. se pose successivement ce problème à propos des différentes sphères de l'activité sociale, à savoir : 1** les relations de la vie journalière ; i"" les fêtes; 3** le droit; 4'' la vie religieuse; 5^ l'art et la littérature.

Pendant le moyen âge, la tolérance, pour tout ce qui concerne la moralité sexuelle, était poussée à un point que nous avons du mal à nous représenter. Malgré les défenses de l'Église, les bains étaient très généralement communs aux deux sexes. Dans certaines villes, les baigneurs se déshabillaient à la maisoD^et se rendaient à l'établissement dans un état de nudité plus ou moins complète. Les personnes des classes élevées observaient seules plus de réserve. Beaucoup de bains, du reste, n'avaient qu'une seule salle, commune aux deux sexes, où Ton pût se dévêtir (p. 5 et 6). Très souvent, une même baignoire à deux places était occupée par deux personnes de sexe différent (p. 7). Un grand nombre d'estampes reproduisent des scènes de ce genre. Le service était ordinairement fait par des femmes. Et ce qui donne à ces faits toute leur signification, c'est que les établissements de bains étaient très répandus et très fréquentés au moyen âge. Môme de petits villages en possédaient (p. 12). C'étaient des lieux de plaisir où l'on allait se délasser, boire, manger. Aux jours de fêtes, ils étaient ouverts gratuitement au peuple. La promiscuité sexuelle qui y était pratiquée n'avait donc rien qui offensât la conscience publique.

L histoire de la prostitution n'est pas moins démonstrative. Les maisons de tolérance apparurent très tôt en Allemagne et, dès le début, elles furent placées sous la surveillance et même sous la direction de l'autorité publique. Elles payaient soit à la ville, soit au seigneur une redevance ; et le seigneur étai t très souvent un abbé ou un évèque qui touchai t ce revenu, sans que personne songeât à s'en scandaliser (p. 26 et 21). En revanche, les prostituées patentées jouissaient d'un véritable

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privilège; elles forniaieut une corporation reconnue qui, au besoin, intervenait auprès des pouvoirs publics pour obtenir qu'on interdit toute concurrence illégitime (p. 30-32). Mais ce qui est plus curieux, c'est le rôle qu'elles jouaient dans la vie publique. Elles faisaient officiellement partie de toutes les fêtes : elles y dansaient, chabtaient, etc. Un prince arrivait-il dans une ville ? Pour lui faire honneur, on le menait à rétablissement de tolérance. Aux mariages, les femmes publiques venaient parfois présenter leurs souhaits aux époux (p. 34). Du reste, personne ne se cachait de les fréquenter (p. 35-36).

L'histoire du vêtement (p. 44 et suiv.), des proverbes populaires (p. 91 et suiv.), etc., témoigne dans le même sens. Aussi les relations entre jeunes gens et jeunes filles étaientelles très libres. C'était môme un usage général dans les campagnes que les garçons pussent librement passer une nuit dans le cours de l'année avec la jeune fille de leur choix. La date à laquelle tombaient ces nuits privilégiées était fixée par la coutume (p. 146 et suiv.). Dans ces conditions, il n'est pas étonnant qu'aucune défaveur n'eût été attachée par l'opinion à la qualité d'enfant naturel. — Nous ne faisons, bien entendu, que reproduire les faits les plus saillants. Il faut ajouter que tous ceux que rapporte l'auteur n'ont pas une égale portée. Il en est 4jui sont peu significatifs ou qui ne concernent que bien indirectement la question traitée. (Notamment le chapitre m.)

Toujours est-il que, bien évidemment, le commerce sexuel n'avait pas, au regard de la conscience commune, le caractère qu'il a pris depuis. On n'y voyait pas, comme aujourd'hui, une sorte d'acte à demi immoral et qui ne peut se faire tolérer qu'à condition de rester clandestin, mais quelque chose de parfaitement naturel et qui n'avait pas à craindre le grand jour. C'est vers la fin du xvr siècle qu'une réaction commence à s'accuser contre ce libéralisme et qu'un nouvel état d'esprit se constitue. Ce n'est pas toutefois que les idées et les habitudes primitives aient disparu dès lors comme par enchantement. Elles cessent d'afîecter les mœurs, les manières d'agir. On s'habille avec plus de décence, on a proscrit plus complètement la nudité, etc. ; mais l'art et la littérature restèrent pendant longtemps ouverts à l'obscénité. On dirait que celle-ci, chassée en partie de la conduite, se réfugia dans l'imagination et dans les œuvres qui en procèdent. Retirée des gestes, elle s'est maintenue dans le langage. L'auteur n'a pas

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