‹ L'Année sociologiqueChapitre 98 sur 133 · I. — MORPnOLOGîE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

I. — MORPnOLOGîE GÉNÉRALE

RATZEL (Friedrich). — Politisohe Géographie [Géographie potitique), Munich et Leipzig. R. Oldenbourg, 1807, v- 714 p.

Cet important ouvrage a pour objet de constituer la géographie politique à l'état de science et même, plus spécialement, de science sociale.

M. R. n'est môme pas éloigné d'y voir la plus fondamentale de toutes les sciences sociales. Déjà, dans son Staat und sein Boden, analysé ici môme l'année dernière, il avait tenté d'établir que le facteur géographique avait sur l'ensemble de révolution sociale une influence prépondérante, et toute son argumentation se trouve reproduite dans la première partie du présent ouvrage (p. I à 39). Nous ne la rappellerons pas en détail, d'autant plus que les considérations générales sur lesqu.elles elle repose sont d'une sociologie un peu trop simpliste. Suivant l'auteur, les membres d'une société seraient par eux-mêmes autant d'unités autonomes, capables de se suffire ; il n'y aurait donc entre eux d'autre lien permanent que celui qui les attache au sol commun sur lequel ils vivent. Par suite, le sol serait le linculum sociale par excellence (Das stoHUch /Aisammenhacngende am Staat ist nur der Boden) et il aurait d'autant plus ce caractère que l'individuation des parties serait plus accusée (p. 1^ et 13). Mais ni la psychologie ni la sociologie ne permettent plus d'attribuer à l'individu un tel degré d'autonomie; la personnalité humaine, à quelque moment de Ihistoire qu'on l'observe, n'a rien d'absolu. Les consciences particulières sont directement attachées les unes aux autres par des liens qui n'ont aucune origine territoriale et qui, pourtant, sont tout à fait primordiaux.

Au reste, pour que la géographie politique puisse devenir une science, il n'est nullement nécessaire que le territoire joue un rôle aussi capital dans la genèse des faits sociaux. Ce qui importerait bien davantage, ce serait de déterminer, avec le plus de précision possible, l'objet de cette science et les méthodes qui la rendent possible. 11 est regrettable que M. R. n'ait pas expressément traité cette question. Il dit, il est vrai,

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que la géographie politique a pour tâche d'étudier TÉtat daus ses rapports avec le sol (p. iv) ; mais Texpressiou est bien vague et délimite mal un champ de recherches. Car en quoi consistent ces rapports? A quels signes les reconnaître? — - Cependant, de Teasemble de l'ouvrage, se dégage pour le lecteur une notion de la géographie politique qu'on peut, croyonsnous, formuler comme il suit.

Il n'est point de société politique qui n'occupe une portion du sol, déterminée à la fois dans sa grandeur et dans sa forme : c'est le domaine de l'État iStaolsgebiet). Ce domaine^ n'est pas simplement une chose ou un ensemble de choses, extérieures à l'État et que celui-ci possède : c'est un élément, intégrant de la vie collective, si bien que chaque État peut se caractériser par sa forme territoriale. Or ces formes ' diverses sont perpétuellement en évolution ; elles s'étendent, se contractent ; leurs contours se modifient, comme leurs dispositions intérieures, aux différents moments de l'histoire. Rechercher les lois de celte évolution, les conditions dont dépendent les divers éléments du facteur territorial et les fonctions qu'ils remplissent dans la société, tel doit être l'objet de la géographie politique. Ainsi entendu, le système de recherches qu'on désigne par ce mot cesse d'être, ce qu'il a été trop souvent, un simple inventaire descriptif de divisions politiques ou administratives, pour devenir une véritable science explicative. Elle a pour objet tout ce qui, dans la viej publi([ue, est susceptible de s'exprimer territorialement ; mais ^ les faits ainsi définis, elle ne se propose pas seulement de les J exposer tels qu'ils sont, une fois qu'ils sont Jixés, elle entreprend d'en rendre compte, c'est-à-dij'e de ratUieher les variations qui s'y produisent aux causes qui les explicjuent.

Une telle explication ne peut naturellemeût être tentée qu'au moyen de larges comparaisons, comprenant les formes les plus diverses des groupements humains, depuis les plus rudimentaires et les plus primitives jusqu'aux plus récentes et aux plus hautes; car il n'eu est pas qui ne puissent être instructives. Ici, comme dans les autres sciences de la vie, ce sont même très souvent les types embryonnaires qui apportent parfois le plus de lumière. La géographie politique ne se bornera donc pas à considérer les États les plus civilisés sous leur forme achevée; elle descendra jusqu'aux établissements politiques les plus inférieurs, et c'est en les rapprochant des SDciétés les mieux constituées qu'elle arrivera à déterminer

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les lois de leur évolution géographique. Et c'est, en eflet, sur des comparaisons de ce genre que s'appuient les inductions de M. R. Il fait aussi bien appel à la géographie des peuples anciens ou des peuplades les plus grossières qu'à celle des grands Étals européens.

Cette évolution est faite d'un double processm : l'un en vertu duquel l'État recule ou resserre, suivant qu'il est en progrès ou en décadence, les limites du territoire dont il est souverain; l'autre qui a pour eflet de transformer ce territoire de manière à le mettre en harmonie avec la vie collective dont il est le substrat. Les rapports de l'État avec le sol sont, en effet, de deux sortes^ l'État étend son action sur une portion plus ou moins étendue du globe et, d'un autre côté; il tient à cette portion du globe par des liens plus ou moins étroits. Deux États de même grandeur peuvent être très inégalement dépendants de leur base géographique, suivant que leur activité Hotte à la surface ou bien, au contraire, s'est profondément engagée dans la nature du sol. Un peuple agricole, par exemple, y est plus fortement fixé qu'une nation purement commerciale ou militaire ; les forteresses qui s'élèvent à la frontière, les routes, les canaux, les constructions de toute sorte sont autant de liens qui attachent l'État à son territoire. Plus une société met sa marque sur le sol ; plus aussi elle y met d'elle-même, nioins, par suite, elle peut s'en défaire. Le premier processm est donc un processus d'extension (i4us6ré?î7ungf), le second, un processus de consolidation (Befestigung) ou d'enracinement {Einwurzelungj V. p. 41 et suiv.). Ils sont si différents qu'ils n'ont pas les mêmes organes. Le premier a pour agent essentiel l'État lui-même, le pouvoir politique; le second, la masse de la société. Sans doute, un moment vient où l'État lui-même collabore à cet mraGinement ; mais les premiers ouvriers de cette transformation, ce sont les particuliers qui se répandent lentement, silencieusement, sur le territoire, le cultivent, le façonnent de toutes les manières. L'action de l'État ne vient qu'ensuite (p. 44 et suiv.).

Cette distinction est fondamentale dans la doctrine de M. R. et revient sous les formes les plus diverses.. C'est elle qui est au fond de l'opposition tranchée qu'il établit entre les peuples nomades et les peuples sédentaires (p. 61 et suiv.). Le nomadisme est, en effet, l'état de sociétés où le lien territorial est à son minimum d'énergie, puisqu'elles changent de territoire avec une extrême facilité. Et comme, en même temps,

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elles ont besoin de vastes espaces pour se mouvoir, les deux processus sont ici en raison inverse l'un de Tautre. C'est le même contraste qui se retrouve entre la civilisation agricole et la civilisation militaire; la civilisation purement commerciale tient le milieu (p. 57, 125, etc.). Toutefois, si différents que soient ces deux processus, ils ne se présentent jamais séparément Tun de l'autre, et dans un état de pureté absolue; mais ils s'enchevêtrent perpétuellement l'un dans Tautre. Dès que l'État s'est accru, il éprouve le besoin de s'assimiler ses conquêtes, de les consolider ; et dès que ce travail de consolidation est commencé, la tendance à s'étendre plus loin se fait de nouveau sentir f5> 107). D'ailleurs, les deux mouvements se poursuivent parallèlement tout le long de l'histoire; les sociétés Içs plus civilisées sont les plus étendues qui existent et, en même temps, elles pénètrent le territoire qu'elles occupent plus profondément qu'aucune autre.

Après avoir décrit cette évolution sous son aspect général dans les trois premières parties de son livre, M. R. passe successivement en revue les principaux facteurs géographiques en vue de déterminer quel rôle ils y jouent.

1** La situation {Die Loge), — La situation d'un pays est l'ensenjble des rapports que soutient le lieu où est situé ce pays avec les autres lieux de la terre. Elle varie naturellement, dans une certaine mesure, avec l'étendue spatiale [Der Hnum) ; car ce q»ui change sensiblement la grandeur d'une société en change aussi la situation, puisqu'elle ne soutient plus les mômes relations avec les autres contrées. Cependant, ces deux éléments géographiques doivent être distingués : la preuve, c'est que la France, par exemple, au cours de son existence, a vu les dimensions de son territoire varier très sensiblement et de bien des manières, quoiqu'elle ait toujours gardé la môme situation entre la mer du Nord, l'Atlantique, les Alpes, la Méditerraoée.

Môme, à certains égards, c'est l'espace qui dépend de la situation. Suivant qu'une société est plus ou moins bien située, elle est en plus ou moins bonne position pour s'emparer des espaces voisins. L'avantage qu'elle tient de sa situation favorable fait que les territoires qui l'entourent sont naturellement entraînés dans sa sphère d'action (Ji 202). D'un autre côté, c'est dans l'hémisphère nord que se trouvent les plus grandes étendues de terre; les États du Nord disposent donc, par la force

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des choses, de plus vastes espaces que les peuples du Sud (§ 206, 207). Ou voit déjà, par là, toute rimportance de la situation ; car les États se développent d'autant plus facilement qu'ils ont plus de terre ferme à leur portée. De plus, moins il y a d eau, moins les terres sont divisées; plus, par suite, les peuples sont étroitement en contact. Or Tintimité de ce contact est un facteur social de premier ordre (p. 251). La situation joue encore un rôle essentiel, par cela seul qu'elle détermine les climats et que le climat aflecte Torganisation des sociétés (^ 208-21o). D'elle, enfin, dépendent les distances qui séparent les différentes parties de la terre ; or Taction d une contrée sur une autre varie suivant qu'elles sont plus ou moins éloignées Tune de l'autre. C'est ainsi que la situation centrale de l'Asie, placée entre l'Europe, l'Afrique et TAmérique, a facilité le rayonnement de la civilisation asiatique sur le reste du monde et a contribué ainsi à faire de ce coatinent le berceau de l'humanité (p. 264).

Mais ce qui est plus important encore, ce sont les effets très différents que produit la situation , suivant qu'elle est centrale ou périphérique. Les pays situés à la périphérie des continents se trouvent, par cela même, près de la mer; or le voisinage de la mer est un avantage du plus haut prix qui fait, des points ainsi situés, des centres d'attraction et de cristallisation . Par la mer, en effet, un peuple peut communiquer librement avec les peuples les plus divers, rayonner dans toutes les directions et, inversement, recevoir les influences les plus variées, participer à toute sorte de civilisations. Il n'est donc pas de position qui favorise autant les progrès rapides de la culture humaine. Au contraire, un pays relégué dans l'intérieur des terres est obligé de se replier sur lui-même et de vivre dans une sorte d'isolement. Aussi les situations périphériques sont-elles primitivement les plus recherchées. C'est sur le bord des mers que se sont fondés les premiers États, surtout les premiers États florissants. C'est là que s'établissent de préférence les conquérants; là aussi qu'afflue uaturellement la population. De là vient le caractère méditerranéen de la civilisation ancienne. C'est tout le long de la Méditerranée qu'elle s'est développée, progressant d'une manière régulière de Test à l'ouest; et quand elle a cessé d'être exclusivement méditerranéenne, c'est vers les bords de l'Océan qu'elle s'est portée (Péninsule Ibérique, Gaule, Grande-Bretagne), (p. 270-281).

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2^ Vespace. — Mais un État, dont le centre de gravité est ainsi situé à la périphérie d'un continent, ne peut s'étendre que sur un espace restreint. Or, ce qui caractérise les sociétés les plus récentes, c'est une ambition spatiale que rien ne paraît devoir satisfaire. La grandeur est, de plus en plus, une condition de survie pour les peuples. La civilisation moderne ne pouvait donc pas rester périphérique. Voilà pourquoi l'intérieur des terres a pris beaucoup plus de valeur que jadis; c'est que là seulement se trouvent les espaces nécessaires aux grandes expansions. C'est là aussi ce qui fait en partie la situation critique de l'Europe vis-à-vis des autres continents. Car, plus il y a de terre ferme, plus il y a de place pour de grandes sociétés, et l'Européen est plus pauvre que l'Amérique. Les États y sont à Télroit et sont obligés d'aller chercher dans d'autres parties du globe le sol qui leur manque (§ 2o7).

L'importance prise par ce facteur tient à des causes multiples. Plus le cadre d'une société est vaste, plus grande est la diversité des éléments qu'il embrasse (p. 347) et, par suite des sources auxquelles s'alimente la vie collective. En même temps, les différentes forces naturelles (plaines, cours d'eau, etc.) y ont nécessairement de plus grandes proportions qu'ailleurs (§^69). La force de résistance de l'organisme social y est encore accrue par cela même que les parties vitales, étant plus internes, sont moins à nu pour ainsi dire et moins exposées aux attaques extérieures (S 274). Enfin, la grandeur du territoire agit môme sur l'esprit de la nation. Il y a pour chaque peuple un certain sens de l'espace (Raumsitm), une certaine manière de le concevoir, qui n'est pas sans influence sur son histoire et qui varie suivant que l'espace, effectivement occupé, est plus ou moins étendu. Pour une petite société, le monde s'arrête peu au delà de ses frontières; elle se désintéresse de tout ce qui est plus loin parce que ses forces n'y peuvent pas atteindre. Au contraire, Thorizon recule à mesure que le territoire s'étend. Les hommes apprennent davantage à se représenter de vastes espaces, par cela seul qu'ils ont déjà de vastes espaces à leur disposition. Leur conception de l'univers s'élargit. Qr cette conception élargie est la condition nécessaire des grandes entreprises (g 263-267). Le privilège des grands génies est justement de dépasser la représentation que se fait de l'espace la moyenne de leurs contemporains. *

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Ce n'est pas à dire, toutefois, que les petits pays soient désormais sans raison d'être. Non seulement ils parviennent à se maintenir parfois à côté des sociétés les plus vastes grâce à des combinaisons de circonstances exceptionnellement favorables, mais les agglomérations de faible étendue ont et auront de tout t^mps une fonction utile à jouer. Par le fait même de leurs dimensions restreintes, les forces sociales qui y sont concentrées, se trouvant plus étroitement et plus constamment en rapports, agissent et réagissent les unes sur les autres avec plus de suite et d'énergie ; ce qui a pour effet de porter rapidement la vie sociale à un haut degré d'intensité (§ 275 et suiv.). C'est ce qui fit la précoce maturité des cités gréco-latines. Tel est encore, d'une manière générale, le rôle que .remplissent les villes dans [nos sociétés contemporaines. Elles résultent d'une concentration qu'elles renfor- ' cent. Elles apparaissent aux points où plusieurs courants sociaux (commerciaux ou autres) s'entre-croisent etelles sont produites par cet entre-croisement. Mais, en même temps, en enfermant dans des limites définies et resserrées les éléments dont elles sont formées, elles accroissent la vitalité du tout. M. R. est ainsi amené à donner quelques aperçus sur la nature des groupements urbains et sur leurs fonctions (J^ 286 et suiv.).

Enfin, comme le sol n'a toute sa valeur sociale que par la population répandue à sa surface et par la manière dont il est adapté aux besoins de la vie collective, notamment aux échanges, l'auteur comprend dans cette étude du facteur spatial deux chapitres, l'un sur la densité de la population et sa répartition (p. 382-403), l'autre sur les voies de communication (p. 403437).

3"^ Les frontières. — On représente sur les cartes les frontières comme des lignes mathématiques et fixes; mais cette représentation n'est qu'une abstraction symbolique. Bien loin d'être quelque chose d'immobile et de mort, la frontière est le résultat du conflit de deux mouvements. Elle vient de ce que l'activité d'un peuple, son mouvement naturel d'expansion vient se heurter à l'activité contraire d'un peuple voisin, ou à la résistance que lui oppose un milieu inerte, impropre à la vie sociale (mer, désert, etc.). Aussi, ayant un ou des mouvements à sa racine, elle est elle-même dans un état de perpétuelle mobilité. En dépit de toutes les conventions, un peuple

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ne s'arrôte pas une fois pour toutes an point précis que lui ont assigné les diplomates. Les forces intérieures qui font sa vie avancent ou reculent sans cesse, suivant qu'elles croissent ou décroissent, et la frontière réelle fait de même. Pour la même raison, elle consiste réellement non en une ligne, mais en une zone plus ou moins étendue. Car elle correspond à ce fait que la rencontre de deux corps (sociaux ou nonj donne \ naissance à des phénomènes périphériques très différents de \ ceux qui se passent à l'intérieur et de Tun et de l'autre. Or i ces phénomènes demandent un certain espace pour se développer. C'est cet espace qui est la frontière véritable. C'est donc parce qu^elle est quelque chose de vivant qu'elle a de l'étendue et qu'elle est sans cesse en voie de transformation (p. 448-457). Même ce qui précède n'indique pas tous les mouvements qui jouent un rôle dans la genèse de la frontière. Outre cette tendance à l'isolement qui pousse les peuples en contact à se replier sur eux-mêmes, il y a une tendance à se ^ mêler, à, se confondre, à faire des échanges. La frontière est un compromis entre ces deux tendances antagonistes. En même temps qu'elle sépare, elle sert de lieu de passage (% 339). — C'est même cette zone-frontière qui existe seule à l'origine. Elle consiste dans un espace désert que la tribu ' laisse iûoccupé et inexploité autour d'elle, et qui fait le vide entre elle et les tribus voisines. C'est seulement à mesure que la valeur du sol est mieux appréciée, que la société s'étend jusqu'à la limite extrême où elle peut parvenir, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'elle rencontre une autre société; ainsi, la zone frontière devient moins étendue, et, le besoin de la déterminer aidant, ou en arrive au concept abstrait de la frontière linéaire (§ SA6 et suiv.).

Il y a des dispositions de la surface du globe qui font que la vie physique s'arrête à certains points de la croûte terrestre sans pouvoir s'étendre au delà ou, du moins, sans pouvoir s'y étendre d'une manière continue, et cela indépendamment des iniluences que peuvent exercer les groupes humaias. Ainsi elle était impuissante à dépasser le cap nord alors même que les hommes n'y étaient pas parvenus : celle qui se développe sur un versant des Alpes ne rejoint pas celle qui se développe sur l'autre versant, et il y a ainsi entre le nord et le sud de l'Europe une séparation qui serait ce qu'elle est, alors même que le continent ne serait pas habité. Or, les mêmes dispositions peuvent mettre obstacle à l'expansion de la vie

E. DuRKUEiu. — Année sociol., 18*J8. 3i

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sociale et établir une discontinuité entre les groupes humains comme entre les manifestations de la vie physique. Quand il y a ainsi coïncidence entre les frontières politiques et ces limites naturelles, on dit des premières aussi qu'elles sont naturelles. Une frontière de ce genre a donc nécessairement pour eflet de créer un vide, plus ou moins complet, entre les peuples, puisqu'elle a pour caractéristique de rendre le sol inhabitable- là où elle est située. Aussi la frontière naturelle parfaite ne se trouve-t-elle qu'aux bornes extrêmes de la terre habitable ; car, partout ailleurs, les obstacles qui s'opposent à l'expansion des sociétés ne sont que relatifs et provisoires. A l'intérieur de ces limites, il n'y a pas de frontières naturelles qui soient complètement infranchissables et à travers lesquelles les peuples n'arrivent à se rejoindre (§ 347etsuiv.). D*où l'auteur conclut que la valeur sociale des frontières naturelles est secondaire et a été trop surfaite (S 361).

Ainsi conçue, la frontière politique est un véritable organe social; c'est un organe périphérique. Intimement liée à tout ce qui se produit à l'intérieur de la société, elle reflète tout ce qui s'y passe. Elle avance ou recule selon que la société est envoie de croître ou décroître; sur les points où les forces sociales se portent avec une intensité particulière, on la voit s'enfoncer comme un coin dans les frontières voisines et, au contraire, faiblir là où la vie est moindre, etc. Ce sont tous ces mouvements qui déterminent la forme territoriale de l'État (g 383 et suiv.). Enfin, comme tout organe, elle a ses fonctions, fonction de protection, fonction d'échanges avec les nations étrangères, etc., pour lesquelles des arrangements spéciaux sont nécessaires (S 376 et suiv.).

Nous ne parlons pas des autres facteurs géographiques dont il est traité dans la suite de l'ouvrage. L'auteur étudie successivement, toujours du même point de vue, les dispositions du sol qui servent de passage entre la terre et la mer (les côtes, les presqu'îles, les îles p. 531-581), le monde de l'eau, mers, fleuves, etc. (p. 585-641), et enfin les montagnes et les plaines (p. 641-700;. Ce qui précède sufllt à indiquer quel est l'esprit du livre.

Si riche qu'il soit en aperçus, en rapprochements de toute sorte, ce qui en doit être surtout retenu, c'est la conception générale. Il s'agit bien, on a pu s'en assurer, de constituer une science nouvelle. Sans doute, la géographie politique ne date pas d'hier; mais, de toutes les parties de la géographie, c'était

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