UNE BOUTIQUE AU TREIZIÈME SIECLE
Restitution par M. Viollet-le-Duc.
L’ANNONl
dans une rainure, on se contentait de le remonter, et alors un auvent en bois ou en tôle protégeait la façade du magasin. Presque toutes les affaires se traitaient ainsi en pleine rue, rarement dans la boutique , au plafond bas, assombrie par le cintre de l’arcade et par les objets exposés en vente. De là le nom de fenêtres donné aux magasins. Le mot boutique ne figure pas une seule fois dans le Livre des métiers, qui se sert toujours des expressions fenêtre ou ouvroir: Youvroir, c’était l’atelier 1 ; la fenêtre, c’était l’étalage 2 , et nous verrons ailleurs que tous deux devaient être réunis dans une même pièce. U était de règle que chaque maître ne pouvait avoir qu’une seule boutique, et celle-ci resta pendant bien longtemps conforme à la description qui précède.
Plus tard, les volets cessèrent de faire corps avec la devanture et durent être enlevés chaque matin; les auvents, au contraire, devinrent fixes et prirent parfois de vastes proportions.
1 « Nule ouvrière du mesticr desus dit ne doit tenir ouvrouer à Paris se elle n’a esté aprcntice six anz ou plus. » Livre des métiers, titre LVII, art. 6.
2 « Li jurés vont par la ville, et as fenestres où ils treuvent le pain à vendre... et Se il est souffisans, le remestent seur la fenestre. Et se il i a à une fenestre plusieurs manières de pain... » Livre des métiers, titre I, art. 37 et 38.
Un règlement de police du 19 novembre 1666 fixa h douze pieds leur élévation au-dessus du pavé et à trois pieds leur avance sur la rue 1 . On trouve plusieurs de ces boutiques représentées sur la vue de la porte Saint-Denis qui fut gravée par Perelle au moment où ce monument venait d’être achevé.
Savary, vers 1720, décrit ainsi l’étaiage fait par divers commerçants : « Les Merciers et les Épiciers ont des montres de leurs merceries et drogueries pendues à leurs auvents. Les Orfèvres et Jouailliers ont de certaines boëtes sur leurs boutiques, qu’ils nomment leur montre, dans lesquelles il y a des bijoux et des ouvrages de leur profession. La montre des Boulangers est une grille composée de partie de gros fer et partie de treillis de fil d’archal qui occupe toute l’ouverture de leur boutique sur la rue. Au dedans de cette grille sont divers étages de planches sur lesquelles se mettent les différentes sortes de pain s . '» Les devantures vitrées datent du dix-huitième siècle seulement. Jusque-là, le marchand exposé à toutes les intempéries des saisons n’avait, pour se garantir du froid, qu’un réchaud de
1 Delamarre, Traité de la police , t. IV, p. 333.
2 Dictionnaire du commerce , t. II, p. 781.
: perspective de la porte Saint-Denis,
braise. Quant à l’éclairage, il se composa jusque-là soit de lanternes, soit de chandelles placées dans des verres cylindriques.
L’interdiction de se disputer les clients n’avait pas seulement pour objet d’empêcher les querelles entre voisins, elle émanait des principes élevés qui servaient de base à la corporation. Celle-ci était l’association, reconnue par l’État, des individus exerçant le même métier. Tous les membres qui la composaient étant solidaires, ayant juré de vivre en bons confrères, de s’aimer et de s’entr’aider *, on comprend que la concurrence, le désir de s’enrichir aux dépens les uns des autres durent être regardés comme des actions honteuses.
A cette époque, une affaire était déclarée conclue entre commerçants, soit par la remise d’un denier à Dieu, soit après que l’un des contractants avait frappé dans la main de l’autre, ce qui se nommait la paumée. Si un
1 « Quiconques eut Meunier, soit inestres, soit vallès (ouvriers), il convient que il jure sur Sains ( sur les reliques des saints) que il gardera les bons us et les bones costumes (coutumes); et que se aucuns des voisins a mestier (besoin) de lui, soit de nuit, soit de jour, que à son pooir ( pouvoir) li aidera, et se il n’i vient, si seroit parjure. » Livre des métiers, titre II, art. 8.
confrère survenait au moment où un marché allait être ainsi conclu, il avait Je droit de se faire livrer la moitié de la marchandise achetée, et au prix où elle avait été cédée : « Se aucun Ghapuiseur 1 achate aucune chose apartenant à son mestier, et aucuns du mestier i sorvient à la paumée faire ou au denier Dieu baillier, il en a la moitié 2 . » Toute entente pour faire soit hausser, soit baisser le prix d’une marchandise, prenait le nom d 'alliance, et était sévèrement défendue : « Nus Toissarens 3 ne nus Tainturiers, ne nus Foulons ne doivent métré fueur 4 en leurs mestier par nule aliance. Et se aucun des inestiers desus diz faisoient aucune aliance, li mestre et li juré le feroient savoir au prevost de Paris 5 . »
Cependant, l’annonce existait déjà. Nos journaux, nos avis divers, nos circulaires, nos lettres de faire part, nos affiches, tout ce qui constitue aujourd’hui la publicité était re-
1 Ils faisaient la charpente des selles, et ils prirent plus tard le titre d’Arçonniers. Le mot chapuis signifie encore aujourd’hui « charpente en bois des bâts ou des selles » . (Voy. Littré.)
a Livre des métiers , titre LXX1X, art. 21.
3 Tisserands de laine, drapiers.
4 Modifier leurs prix.
6 Livre des métiers , titre L, art. 35.
présenté par des Grieurs, fonctionnaires publics assermentés, qui criaient les actes officiels, les marchandises, les objets perdus, les enterrements, les convocations, les réunions de confréries, etc., etc.
Quelques industriels, les Etuvistes par exemple, avaient à leur service des valets faisant pour leur maître le métier de crieur.
Comme de nos jours, les marchands ambulants parcouraient la ville en tous sens, remplissant l’air de mélopées bien connues des bourgeoises et des servantes.
En général, les corporations voyaient de mauvais œil le colportage dans les rues ; elles craignaient que l’on ne cherchât ainsi à écouler des objets de fabrication défectueuse ou de provenance suspecte. Aussi la plupart des métiers le prohibaient-ils absolument ; d’autres, forcés de le subir, s’efforcèrent de le réglementer. On ne pouvait empêcher les petits marchands de fruits, de légumes, de poissons, etc., d’aller de porte en porte offrir leurs services et leurs denrées aux ménagères. Ils le faisaient à grand bruit, n’épargnant pas leurs poumons.
Un poète du treizième siècle, Guillaume de la Villeneuve, nous a décrit l’aspect curieux
que présentait alors les rues de Paris 1 : Or vous dirai en quele guise Et en quele manière vont Cil qui denrées à vendre ont.
Son contemporain, Jean de Garlande 2 , a consacré aussi quelques lignes à ces ciieurs
Que jà ne fineront de brère 3 Parmi Paris jusqu’à la nuit.
Dès que le jour pointait, un valet de l’Étuviste annonçait l’ouverture des bains, dont les relations avec l’Orient avaient généralisé l’usage :
Seignor, quar vous alez baingnier Et estuver sanz delaier 4 ,
Li baing sont chaut, c’est sanz mentir.
Venaient ensuite les marchands de poissons, de volailles, de viande fraîche ou salée, d’ail, de miel, d’oignons.
Puis après cresson de fontaine
et d’Orléans, cerfeuil, salades, beurre frais et fromages :
J’ai bon frommage de Champaingne,
Or i a frommage de Brie.
1 Bibliothèque nationale, manuscrits, fonds français, n° 837, f u 246. —Voy. ci-dessous, p. 133.
2 Dictionarius, édit. Scheler, 1867, in-8.
3 Qui ne cesseront de crier.
4 Sans tarder.
Des femmes criaient de la farine et du lait :
Au lait, commère, ça voisine,
des pêches, des poires, des pommes, des cerises, des œufs, des poireaux.
A toutes ces annonces, se mêlaient les cris des raccommodeurs de vêtements :
Cote et sorcot rafeteroie
Li autres crie à grant friçon 1 * :
Qui a mantel ne peliçon s Si le m’aport à cafetier 3 ;
de meubles : -
Huche et le banc sai bien référé,
Je sai moult bien que je sai fère;
et de vaisselle :
J’esclairciroie pos d’estain,
Je relieroie hanas 4 .
On criait encore des fleurs, du poivre, du vieux fer et de vieux souliers, des noisettes, des châtaignes, de la paille, des échalotes,
1 D’une voix perçante.
s Vêtement d’hiver qui remplaçait le doublet , ou s’y ajoutait dans les grands froids.
3 Qu'il me l’apporte pour le faire raccommoder. — «Quidam declamatores pellicioruin reparandorum discurrunt per plateas civitatis, et réparant furatüras epitogiorum et palliorurn, eornm partem furando. » Jean de Garlande, § 27.
4 Je raccommoderai les hanaps. — « l’eparatores cipliorum clamant ciphos reparandos cum filo aeneo et argenteo. Cyphos autem réparant de murinis et planis et bruscis, de acere et tremulo. » J. de Garlande, § 28. — Ils réparaient