‹ L'annonce et la réclame - les cris de ParisChapitre 6 sur 21 · LA VIE · texte numérisé non relu

LA VIE

« Monsieur le duc de Montmorenci, Connétable, Grand Maistre de France, chef et conducteur du convoy, venez faire votre office !

« Et après ceste voix, tous les Maistres d’hostel vindrent avecques reverences jecter leurs bastons en la fosse. E t ledict sieur Grand Maistre y meit le bout du sien, retenant l’autre bout pour le relever en temps et heure.

« Monsieurle marquis d’Elbeuf, apportez la main de justice !

« Monsieur le grand Prieur de France, apportez le sceptre Royal !

« Monsieur le Prince de Joinville, apportez la couronne Royalle close à l’Imperiale !

« Ce qu’ils feirent tpus avecques révérences ; et les baisant, les baillèrent pour les mettre en la fosse. »

Tous les insignes de la royauté sont ainsi jetés dans le caveau, sauf la bannière de France ; celle-ci s’incline seulement sur le bord de la crypte, saluant pour la dernière fois le Roi qui vient d’y descendre. Chacun reprend sa place. Puis, presque à voix basse, le connétable prononce ces mots : Le Roi est mort ! Et

Monsieur le prince de Talleyrand, grand chambellan de France, apportez la bannière. »

Cent pauvres précédaient le cortège.

un héraut d’armes, faisant trois pas au milieu du chœur, s’écrie : Le Roi est mort ! le Roi est mort ! le Roi est mort ! -priez tous Dieu pour son

Les fronts se baissent, les larmes coulent, une poignante émotion oppresse tous les cœurs. Soudain, une joyeuse acclamation éclate: Vive le Roi! vive le Roi! vive le Roi! La bannière de France se relève, les tambours battent, les trompettes sonnent, des fanfares retentissantes font trembler les vitres de la vieille basilique.

Je reprends ma citation.

« Toutes les pièces d’honneur déposées comme dessus, et que chacun fut retourné en son siège, mondict sieur le Connestable, Grand Maistre de France et chef du convoy, se leva et dict en moyenne voix : LeRoy est mon! Puis le Roy d’armes faisant trois pas au milieu du chœur, reprint la mesme parolle, et dict à haute voix : Le Roy est mort, le Roy est mort, le Roy est mort ! priez tous Dieu pour son ame ! Lors chacun se meit à genoux en prières et oraisons, non sans larmes et pleurs, pour le regret d’avoir perdu un tant bon Roy, tant bon Seigneur et maistre.

« Et environ le temps de trois patenostres

après, ledict sieur Connestable, Grand Maistre, se Jeva de rechef, retira son baston de la fosse, et dict : Vive le Roy! Puis ledict Roy d’armes reprintla mesme parolle, età haulte voix,dict: Vive le Roy ! Vive le Roy ! Vive le Roy François deuxiesme de ce nom, -par la grâce de Dieu Roy de France très chrestien, notre très souverain Seigneur et bon maistre, auquel Dieu doint très heureuse et très longue vie! Vive le Roy François! Adonc Guyenne, autre Roy d’armes, estant sus le poulpitrede ladicte eglise, reprint les mesmes parolles. Après lesquelles recitées à haulte voix commencèrent à sonner toutes les trompettes, tabourins et Offres dudict sieur Roy.

«Et lors ledict sieur Duc de Guise, grand et premier Chambellan, releva la bannière de France, et ledict sieur grand Escuyer l’espée Royalle. Cela faict, les Princes du grand deuil furent reconduicts en la salle du festin funèbre ; et ledict sieur Connestable, avec les Princes et Seigneurs qui avoyent porté les pièces d’honneur, se retira en une autre salle pour disner.

« Les Grâces dictes, et après que en la grande salle les Princes et Prélats se trouvèrent, et tous les Gentilshommes de la chambre, Gentilshommes servans, et les officiers domestiques

dudict feu sieur Roy, semblablement messieurs de la Court de Parlement, Chambre des Comptes, generaux de la Justice, generaux des Monnoyes, et l’hostel de la ville de Paris, ledict sieur Connestable, Grand Maistre de France, chef du convoy, dict aux officiers de la maison ce qui ensuit :

« Messieurs, il a pieu à Dieu appeler de sa part le feu Roy nostre souverain Seigneur et bon Maistre, au milieu du chemin qu’il avoit entreprins pour parfaire plus grandes choses qu’il n’avoit encores faict, et mesmement pour le bien et soulagement de son peuple et subjects, et recognoistre les services de ses bons serviteurs. Neantmoins puisqu’il a pieu à Dieu que ainsi soit, il nous fault tous conformer à sa saincte volonté. Au demeurant, s’il y a chose en quoy je vous puisse faire plaisir, je m’y employeray de bon cueur, et vous presenteray au Roy son fils, nostre souverain Seigneur, vers lequel je vous serai tesmoing des services que vous avezfidellement et loyaument faicts ; me confiant en sa naturelle bonté que vous ne serez délaissez, ne demourerezimpourveus. Et affin que vous sachiez que vous n’avez plus d’estat en la maison,je romps en votre présence ce baston. »

A la mort de chaque souverain, les sceaux et contre-sceaux d’or et d’argent étaient annulés, et on les donnait avec leurs chaînes et les coffres qui les renfermaient au prieuré de la Saussaie, près de Villejuif. Cette coutume, qui remontait, dit-on, à Philippe-Auguste, était encore observée sous Charles VI. Le couvent de la Saussaie avait également droit au linge de corps et de table du Roi, ainsi qu’aux mulets et aux chevaux qui avaient figuré dans le cortège funèbre. L’effigie du monarque appartenait à l’abbaye de Saint-Denis '.

Le jour de l’enterrement du Roi, des services étaient célébrés dans toutes les églises de France. Un cénotaphe se dressait au milieu de la nef, et l’on s’efforcait de reproduire la pompe des funérailles faites à Paris.

Jusqu’à la Révolution, la nation tout entière portait le deuil du Roi; il n’y avait si petit bourgeois qui ne dût s’habiller de noir et vêtir au moins de couleur Sombre sa famille et ses domestiques 2 . C’était parfois pour la noblesse une grosse dépense ; mais, conformément aux

1 Sauval, Antiquités de Paris, t. II, p. 458. — Du Tillet, Recueil des Roys de France, p. 250.

* Voy. Mercier, Tableau de Paris, t. I, p. 246, ett. V, p. 136.

vieux usages, la maison royale fournissait les manteaux et habits de deuil à toutes les personnes qui avaient une charge à la cour. Gela allait très-loin, car les officiers de la Cour des comptes et ceux des Monnaies, par exemple, qui étaient réputés commensaux de lu maison du Roi, avaient droit de deuil.

Au décès d’un prince, les visites de condoléance se rendaient en grands vêlements de cérémonie; aussi trouvait-on dans les antichambres du défunt des piles de manteaux à l’usage de ceux qui venaient s’acquitter de ce devoir.

A l’église et pendant l’exposition du corps du Roi, on observait la même étiquette que pendant la vie du souverain. Si un membre de la famille royale, un duc ou une duchesse venaient jeter l’eau bénite sur le corps et faire une courte prière, un héraut d’armes placé auprès de l’estrade leur présentait le goupillon et un carreau pour s’agenouiller. Le carreau était retiré aussitôt après leur départ. Les autres personnes prenaient elles-mêmes le goupillon et s’agenouillaient par terre- 1 .

La sévérité du deuil devait être proportion-

1 Saikt-Simon, Mémoires, édit, de 1873, t. IX, p. 233.

née à la position sociale que l’on occupait. Les grands officiers de la couronne, ceux des maisons du Roi, de la Reine et des Fils de France jouirent seuls d’abord du privilège très-envié de draper l , c’est-à-dire de faire recouvrir leurs carrosses et leurs chaises à porteurs de drap noir. Mais la règle n’était pas si rigoureuse qu’elle ne soulevât parfois d’embarrassants problèmes. A la mort de Louis XIV, madame de Maintenon ne drapa point, elle se borna même à habiller ses gens couleur de feuille morte. Après le décèsduduc d’Orléans, le Roi refusa à madame de Montesson, épouse morganatique du prince, le droit de draper 2 .

J’ai décrit plus haut l’aspect que présentaient les rues de Paris au treizième siècle. Pour tout ce qui regarde les moyens de publicité dont disposaient l’industrie et le commerce, les quatorzième et quinzième siècles n’avaient rien innové, et aucun changement ne s’était produit au seizième. Les cris de Paris continuaient à jouir d’une bruyante notoriété, et il se trouvait encore des poètes pour les mettre en rimes 3 .

1 Saint—Simon, Mémoires, t. XII, p. 219.

8 Mémoires secrets dits de Bachaumont , 24 novembre

3 Voy. ci-dessous, p. 146 et suiv.

Les Grieurs faisaient toujours goûter aux passants les vins dont ils vantaient les mérites :

L’on crie vin nouveau et vieulx,

Duquel on donne à tatter.

Les vins n’étaient guère plus nombreux que trois cents ans auparavant. Mais, soit que certains terroirs eussent perdu leurs principales qualités, soit que le goût du public eût changé, quelques crus, autrefois fort estimés, étaient beaucoup moins recherchés. Rabelais, décrivant le merveilleux vignoble qui environnait le temple de la dive bouteille 1 , dit qu’il produisait les vins

de Falerne.

de Malvoisie.

Muscadet 2 3 .

de Beaune.

de Mire vaux s .

d’Orléans, de Picardent 4 * .

d’Arbois.

de Goucy.

d’Anjou, de Grave, de Corse, de Vierzon 6 .

de Nérac.

1 Pantagruel , livre V, cliap. xxxiv.

’ Sans doute un vin blanc qui avait le goût du muscat. Cependant certains auteurs prétendent que le raisin nommé muscadet était notre chasselas.

3 Auj. Mireval, près de Frontignan.

1 Vin fabriqué aux environs de Pézénas.

a C’était un vin récolté en Bretagne. Voy. Rabelais,

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