livre I, cbap. xni
Quatre farces alors fort en vogue mentionnent en outre parmi les plus recherchés :
Le vin de Saint-Porcin ( Saint-Pourçain).
— blanc.
— cuit.
— bastard, qui faict chière lie *.
— d’Auxerre.
— de Vanves.
—• de Baygneux ( Bagneux ).
—■ de Guebelette.
— claret de Lyon.
— d’AIican {Alicante).
— de Rommanie ( Romanée ).
— d’Arragon.
de Rosette 2 .
— de coing.
—■ pineau 3 .
* Vin ainsi nommé, dit Liébault, parce qu’il était souvent « adultéré avec du miel ». Quand Charles VIII, en 1495, s’empara du château de Naples, les vainqueurs y trouvèrent une foule de comestibles, parmi lesquels Guillaume de Jaligny n’oublie pas de signaler les vins latins, grecs, de Grenade, Bastard, etc. Hist. de Charles VIII, édit. Godefroy, p. 143.
2 Vin très-coloré.
3 Voy. Farce de folle bombance. — Farce du chaulderonnier et du savetier . — Farce du gaudisseur. — Sermon
La Normandie, la Picardie, la Bretagne avaient alors des vignobles estimés, et produisaient des vins tjue les contemporains trouvaient excellents. Ils étaient cependant bien loin de valoir ceux que l’on récoltait dans Paris et dans ses environs. Le renom de ceux-ci remontait très-haut, car l’empereur Julien mentionne déjà les vignes de sa chère Lutèce ', et j’ai cité tout à l’heure une pièce du treizième siècle qui célèbre les vins de Montmorency et d’Argenteuil. Deux cents ans après, une églogue sur le retour de Bacchus vante les crus de Meudon en Meudonois, de Suresnes, de Sè-
joyeux de bien boire. Dans l’Ancien Théâtre françois (Biblioth. elzev.), t. II, p. 11, 119, 280, 300.
Je trouve encore cites, au siècle suivant :
Le vin d’ïrancy (au/. Irancy).
— blanc de Bar-sur-Aube.
— clairet d’Orléans.
— Bourru (vin blanc nouveau
— de Frontignac (Fronlignan).
— de Bretigny, qui fait danser les chèvres.
— de Ripoppé.
— de Velery.
— à deux oreilles. (Voy. Rabelais, I. ï, c. v.)
Voy. Toübnebu, les Contens. — Labivey, les Ti-omperies
et la Veuve. — Mohti.bc, la Comédie des proverbes. (Ane. Théâtre françois, t. V, p. 144; VU, 64, 103, 156; IX, 52, 53.)
1 Kaï cpOevai irap’ aOtoï; âpwtsl.oç ayaOr,. Misopogon , édit. Teubner, p. 438.
vres, d’Issy, d’Auleuil et de Saint-Cloud. Au seizième siècle, Bruyren Champier 1 , Barthélemy de Chasseneux 2 et Andté Bacci 3 déclarent que les vins des environs de Paris n’ont pas de rivaux en France. La décadence paraît avoir commencé au siècle suivant, et Liébault, qui la constate avec douleur, l’attribue à la négligence des propriétaires : « Tu oirras peu souvent, dit-il, les guespins d’Orléans, les Beaunois et ceux du duché de Bourgogne faire complaintes de leurs vignes, d’autant qu’euxmêmes en sont seigneurs et en retiennent la charge principale. Au contraire, les Parisiens n’ont autres plaintes et quérimonies en leur bouche que de leurs vignes, parce qu’ils en donnent tout le soin à des vignerons trompeurs et ignorans 4 . » Tout cela n’empêche pas Liébault de louer les vins de Montmartre, de Yanves, de Meudon et de Sèvres, et de placer les vins blancs d’Argenteuil avant ceux d’Ay. Guy Patin, plus éclectique, met sur la même ligne les crus de Paris, de Bourgogne et de Champagne 6 . Il n’est peut-être pas inutile de
' De re cibaria [1560], lib. XVII.
2 Catalogus gloriœ mundi [1569], p. 377.
3 De naturali vinorum hisloria [1596], p. 358.
4 Agriculture et maison rustique [1602], p. 321.
6 Lettre à Falconet, 21 novembre 1669, t. III, p. 716.
rappeler que le vin de Champagne fut pendant très-longtemps du vin rouge, et qu’on n’en fabriqua pas de blanc avant le milieu du dixseptième siècle 1 . Pour l’édification des races futures, constatons qu’en l’an de grâce 1886 , on préfère généralement le vin de Chambertin au vin de Suresnes, et revenons aux Crieurs.
Ils annonçaient toujours les décès :
Or, dictes vos patenostres Quand vous oyez que je sonne Pour honorable personne Qui a esté frère nostre;
les réunions de confréries :
C’est à Marly le chastel,
La confrairie sainct Vigoust 2 ,
D’y aller chascun prenne goust,
Les pardons sont au grant autel ;
et les personnes disparues :
Aucune bonne certaine nouvelle,
C’est une fille gente et belle,
Qui n’a que l’aage de quinze ans,
Qui s’est égarée en dançant.
1 Yoy. Mémoire sur le vin de Champagne , publié par la Société des bibliophiles françois, 1865, in-8°.
2 Marly-le-Roi (Seine-et-Oise) était composé de deux paroisses, Marly-le-Bourg et Marly-le-Cbastel ; elles furent réunies sous Louis XIV. — Saint Vigoust est ici pour la rime, et veut certainement désigner saint Vigor, évêque de Bayeux, qui était le patron de Marly. On trouve un abrégé de sa vie dans A. Maqüet, les Seigneurs de Marly, p. 234.
VIE PRIVÉE D'y
l’REFOIS.
Les quatre mendiants ' n’avaient point cessé leurs quêtes productives :
Nous sommes quatre mandians,
Qui sont toujours près pour presclier, Remonstrant le vice et péché,
Qui n’ont noz vies qu’en mandians.
On quêtait aussi pour les prisonniers sans ressource, à qui le geôlier n’était tenu de fournir que le pain et l’eau :
Aux prisonniers de Chastelet,
Qui sont en un lieu ort 1 2 et laid ;
et pour la nourriture des pourceaux du prieuré de Saint-Antoine 3 , qui se promenaient dans Paris avec une sonnette au cou.
Dès le matin, la laitière offrait son lait :
Au matin pour commencement Je crie du laict pour les nourrices,
Pour nourrir les petis enfans Disant, ça lost le pot, nourrice.
1 Les Cordeliers, les Carmes, les Augustins et les Jacobins. Les Minimes, les Récollets et les Capucins n’étaient qu’une subdivision des quatre mendiants. — En 1784, il y avait encore en France 15,33S religieux mendiants, dont 0,932 tiraie’nt de la quête tous leurs moyens d’existence. Voy. Bailly, Histoire financière de la France, t. II, p. 422.
2 Sale.
3 Le fils de Louis le Gros étant mort en 1131, renversé par un des pourceaux qui encombraient alors les rues (Recueil des historiens des Gaules, t. III, p. 469), défense fut faite d’en nourrir aucun dans Paris. 11 n’y avait d’exception que pour les douze pourceaux du Petit Saint-Antoine, prieuré situé dans Ici rue de ce nom.
Le valet de l’Étuviste annonçait l’ouverture des bains, dont l’usage commençait à se perdre :
Allez tost, les baings sont prestz.
On proposait à la ménagère tout ce qu’elle pouvait désirer pour la journée :
Qui veut de l’eau? A chacun duict
C’est un des quatre élémensj
du beau pain blanc, fait de pâte broyée, et appelé pain chaland. ; du beurre de Yanves, qui se vendait en petites mottes sur lesquelles le moule avait imprimé les armes de France :
Beurre de Vanve. C'est du meilleur
Qui onc entra dedans Paris.
Achetez le, dame d’honneur,
Et le salez pour voz maris.
Cent ans après, on citait encore le proverbe : « Avoir le cœur doux comme une livre de beurre de Vanves 1 2 . »
Des femmes passaient, menant par la bride un âne dont les paniers étaient remplis de légumes et de fruits :
Puis verrez parmy les rues,
Sur chevaulx à longues oreilles,
1 Convient, plaît.
2 Voy. les Chansons de Gautier Garguille, édit, elzevirienne, p. 124.
Paniers pleins d’herbe et de lectnes,
Et filles criantes belles ozeilles.
Elles criaient aussi des carottes, des navets, des oignons, des échalotes, des poireaux, qui se mettaient dans la soupe au lait :
A mes beaux poireaux Qui se cuysent en eaux !
C’est un bon potage Avec du laictage;
des concombres, du cresson, des cerneaux, des choux, des coings, des châtaignes, recommandées aux personnages maigres :
Chastaigne à rostir, chastaigne !
Hz sont bonnes aux pastez aussi,
Et font la personne engraissir Croissant aux boys près les montaignes ;
des asperges, des raisins, des fraises, des cerises, des guignes, des pêches de Gorbeil, des prunes de Damas ; des poires de Certeau, à deux têtes, de Dagobert ; des pommes de Capendu, que l’on préférait à toutes les autres :
Pomme de Capendu, Capendu,
C’est la pomme la plus royale !
des artichauts, des raves, des amandes, qui servaient de prétexte pour recommander aux femmes la repentance :
Assez mal vit qui n’amende,
Bonnes femmes où estes-vous Amendez-vous, amendez-vous.
Amande douce, amande !
des fèves de marais, des pois verts, des cornouilles qui passaient pour fruit resserrant, et de la couleuvrée que l’on regardait avec raison comme un purgatif.
Le marchand de fleurs chantait :
A mon pot d’œilletz,
II est plantureux,
Pour faire bouquetz
On proposait aussi des œufs frais ; des fromages de Brie, de Ghardonnette, d’Auvergne ; de la sauce verte, du verjus et du vinaigre ; des pruneaux de Tours ; du pain d’épice de Senlis; des escargots; des poissons de rivière, la carpe et le goujon entre autres ; des poissons de mer apportés par les chasse-marée, des harengs, des limandes, des morues dont on estimait surtout le foie, enfin de la baleine, mets alors fort recherché des pauvres gens 1 .
1 Rabelais fait figurer la baleine parmi les mets dont usent les gastrolâtres ( Pantagruel , liv. IV, chap. lx). On estimait surtout la langue ; le reste était dur et indigeste, même après vingt-quatre heures de cuisson. La graisse, dite craspois ou lard de carême, était en cette saison la principale nourriture des ouvriers. Voy. ci-dessous, p. 175.
C’étaient encore du charbon de jeune bois, de la paille, du foin et de l’herbe verte ; du grès et du sablon d’Étampes pour écurer la vaisselle ; de la cendre pour les lessives ; des plumeaux, des balais, des paniers; des fusils et des allumettes; des couteaux de Flandre et des ciseaux de Moulins ; des aiguilles, des aiguillettes, des lacets, des peignes de buis :
Pignes de bouy, la mort aux poux,
C’est la santé de la teste.
Les Tonneliers,, les Chaudronniers, les Rémouleurs, les Savetiers, les Épiciers dits d 'enfer, parce que leurs drogues brûlaient la bouche, faisaient assaut de bruit avec les marchands de vieux habits, de chiffons, de ferrailles et de verre cassé :
Voirre cassez, voirre cassez,
Chambrières, regardez y.
Les marchands de peaux de lapin mêlaient leurs cris à ceux des marchands de semelles :
Semelle à bouter dans les bottes,
Hz sont bonnes pour la froidure ;
de mort aux rats qui, paraît-il, venait d’être inventée :
et de sacs de toile pour les procès :
Les
offraient leurs services :
et les Colporteurs cherchaien t acquéreurs pour leurs livres les plus nouveaux :
n’encombraient pas, comme aujourd’hui, une foule de voitures bruyantes. Seuls d’ailleurs, les petits marchands employaient ce mode de publicité. Les corporations persistaient à repousser un système d’annonce qui se rapprochait de la réclame, qui surtout pouvait passer pour une tentative de concurrence entre gens du même métier. C’était là, en effet, un acte honteux et déshonorant, défendu par les ordonnances de police aussi bien que par les règlements de toutes les communautés ouvrières. Celles-ci restaient donc encore fidèles aux principes de confraternité commerciale inscrits dans leurs statuts l .
Ceux qu’adoptèrent les Mégissiers au quinzième siècle veulent que tout maître occupant au moins trois ouvriers ne puisse refuser d’en prêter un à son confrère ayant « besongnehastive et nécessaire, pour lui aidier à parfaire ycelle 2 ». Les Tailleurs décidèrent, en 1660, qu’un lieu spécial serait désigné où les maîtres sans ouvrage « se trouveront pour en faire pour ceux qui en auront trop, afin qu’ils puissent être
1 Je parlerai ailleurs des mesures prises par les corporations en faveur des maîtres pauvres, vieux ou infirmes.
8 Statuts de mai 1407, dans \es Ordonnances royales, t. IX, p. 213.
tous occupés de leur métier et gagner leur vie V. Lorsqu’un maître Brodeur avait soumissionné une fourniture importante, celle des troupes par exemple, il était tenu de partager avec les autres maîtres, de leur donner à exécuter une partie de la commande au prix que lui-même avait accepté, réserve faite seulement des frais de soumission 1 2 .
Les Cordonniers s’engageaient à payer tous le même salaire à leurs ouvriers. Le maître qui aurait offert davantage eût été soupçonné de vouloir débaucher ceux de ses confrères 3 .
Une pensée analogue avait donné naissance au droit dit de Ictissage, qui figure dans les statuts de presque toutes les communautés, et qui resta en vigueur jusqu’à la Révolution.
Voici en quoi il consistait.
Toute marchandise apportée du dehors à
1 Statuts de 1660, art. 12.
2 « Quant aucun maître aura marchandé ou entreprins de faire saiz, hauquetons, casaques ou livrées d’aucunes compagnies de gens de guerre, il sera tenu de partir à la communauté des autres maîtres dicelluy mestier lesdits hauquetons, casaques, etc., et leur en faire part au prix et à raison qu’il aura marchandé, sans que luy seul les puisse faire ne prendre, » Statuts de 1566, art. 16.
3 « Est deffendu à tous les maistres de bailler plus grand prix les uns que les autres, pour attirer et débaucher les compagnons. » Statuts de 1614, art. 21.
Paris pour y être vendue, était déposée au bureau de la corporation à laquelle elle était destinée. Les Jurés la visitaient. S’ils la reconnaissaient de bonne qualité, ils en donnaient avis à leurs confrères, et la marchandise était partagée en autant de lots qu’il se présentait d’acheteurs. Chacun d’eux remettait alors au lotisseur un jeton ou méreau qui portait d’un côté le nom du maître et de l’autre une fleur de lys ou tout autre emblème. Ces jetons étaient placés dans un sac. Après les avoir bien mêlés, on les tirait un à un ; le premier jeton sorti donnait droit au premier lot, et ainsi de suite. Comme tous les lots ne pouvaient être exactement égaux, les Jurés les estimaient l’un après l’autre, et l’ensemble des estimations devait égaler le prix demandé par le vendeur. S’il avait été impossible de faire un nombre de lots égal à celui des maîtres présents, les jetons excédant le nombre des lots n’étaient pas tirés et ne donnaient aucun droit. Les Vanniers s’expriment ainsi : « Visitation faite, la marchandise qui sera trouvée loyale sera lotie entre les maistres présens, après que l’ung d’iceulx aura fait marché avec le forain 1 » ; et les Pel-
1 Edit de septembre 1561, rendu en faveur des Van-
letiers : « S’il se trouve qu’aucun desdits maistres Pelletiers eusl achepté marchandise de pelleterie d’un marchand forain, il sera tenu en faire part à la communauté ; et pour cet effect le faire à sçavoir par le clerc dudit estât ausdits maistres, qui pourront demander leur lot dedans trois jours après ladite dénonciation faite ; sinon et à faute de ce, lesdits trois jours passez, sera et demeurera ladite marchandise au maistre qui aura icelle acheptée *. » Cependant, les Chapeliers, dans leurs statuts de 165 8 2 , dispensent du lotissage les marchandises que les maîtres faisaient venir directement du dehors à leurs risques et périls. Les métiers qui travaillaient le cuir entretenaient à la Halle trois lotisseurs spéciaux.
Rien n’était changé aux règles posées par le treizième siècle relativement aux marchés faits par les maîtres entre eux. Tout maître survenant pouvait exiger sa part dans l’affaire conclue : « Si aucun desdits maistres trouve
1 Statuts de 1586, art. 15. — Voy. encore : Lapidaires, statuts de 1585, art. 18. — Bonnetiers, statuts de 1608, art. 41 et 42. — Fourbisseurs, statuts de 1627, art. 11. — Cardeurs, statuts de 1688, art. 20. — V ergetiers, statuts de 1659, art. 45. — Oiseliers, statuts de 1697, art. 18. — Gantiers-Parfumeurs, statuts de 1656, art. 27, etc., etc.
* Article 28.
à faire marché de vin, lie, verjus et autres marchandises, et qu’il survienne un autre maistre, il sera tenu lui en donner sa part, en payant par eux le prix convenu avec le vendeur 1 . »
' Vinaigriers, statuts de 1658, art. 24. — Voy. encore ; Chaudronniers, statuts de 1566, art. 35. — Tabletiers, statuts de 1741, art. 22, etc., etc.
in
Au dix-septième siècle, les Grieurs s’intitulaient toujours Crieurs de corps et de vin , mais le service des enterrements était devenu leur principale fonction, et la communauté représente dès lors fidèlement notre entreprise des pompes funèbres.
Un édit de février 1633 porta le nombre des Grieurs à trente. Un autre édit, daté de septembre 1641, leur accorda le monopole des fournitures mortuaires, à charge par la corporation de payer à l’État une redevance annuelle, dont le produit devait être affecté au soulagementdes enfants trouvés. L’édit nousapprend qu’il était abandonné annuellement environ 350 enfants, sur lesquels on n’en élevait souvent pas un; que la plupart mouraient « à faute de nourriture », que d’autres étaient « vendus pour estre supposez ou servir à d’autres mauvais effets 1 » .
* Ordonnances royaux sur le faict de la jurisdiction de la prévosté des marchands, édit, de 1614, p. 456.
Enfin, au cours de 1642, les Crieurs obtinrent de nouveaux statuts, qui organisèrent la communauté sur les bases fixées par l’édit rendu l’année précédente.
Pour être admis dans la corporation, il fallait être enfant légitime, faire profession de la religion catholique, et être de bonnes vie et mœurs 1 . Le serment est supprimé, mais « les nouveaux receus en la compagnie seront admonestez en entrant en icelle de se comporter honnestement, et de ne rien faire dérogeant à leur condition ; d’honorer les anciens et officiers de ladite compagnie ; et lors des comptes et assemblées, qu’ils se garderont bien de prendre parole avec aucun ; de ne point jurer ny blasphémer le saint Nom de Dieu, à peine pour la première fois de dix livres d’amende, et les autres fois selon leur démérite qui sera jugé par la compagnie 2 3 ».
La communauté des Crieurs aura le privilège exclusif de fournir « les choses nécessaires pour les pompes funèbres 8 » .
Les « draps, serges blanches et noires, veloux, satins, robbes de deüil, paremens, poës-
1 Article 19.
2 Article 20.
3 Articles 3 et 4.
les, carrez, plaques, daiz, carreaux, chapelles ardentes, argenteries, et toutes autres choses généralement quelconques » appartenant à la corporation seront réunies dans un magasin spécial, dont l’inventaire sera dressé tous les ans 1 .
La communauté désignera chaque mois un receveur et un contrôleur, qui seront chargés de tenir en ordre les écritures et de surveiller le magasin. Ils devront s’y tenir en permanence de sept heures du matin à quatre heures du soir en hiver, et de six heures du matin à six heures du soir en été 2 .
Chaque G rieur versera à la bourse commune une somme de 200 livres, qui constituera un premier fonds de 6,000 livres. En outre, tout nouveau Crieur payera « la somme de 400 livres pour bien-venue en ladite compagnie, qui seront mis dans le fonds de ladite communauté 3 ».
Il était interdit aux Crieurs d’aller offrir leurs services. Ils devaient attendre d’être mandés par les héritiers ou les exécuteurs testamentaires du défunt 4 . Le Crieur dont parle
1 Articles 1 et 2.
s Articles 5, 6 et 7.
3 Articles 12 et 22.
4 Article 13.
Lisette dans le Légataire universel aurait donc manqué à tous ses devoirs :
Hélas! mon cher monsieur, je dis ce que j’ai vu.
Après avoir conduit ces messieurs dans la rue,
Où la mort du bon homme est déjà répandue,
Où même le crieur a voulu, malgré moi,
Faire entrer avec lui l’attirail d’un convoi 1 ...
Le Crieur qui avait organisé une cérémonie funèbre touchait un cinquième de la somme qu’elle avait rapportée à la corporation 2 .
Ceux qui criaient des vins, des avis divers ou des réunions de confréries prélevaient également un droit sur la somme qui revenait à la communauté 3 .
Quand un Crieur ou sa femme mouraient, toute la corporation était tenue d’assister au convoi en robes deconfrérie 4 . Cette obligation n’était pas spéciale à la communauté des Crieurs. Pour n’en donner qu’une preuve, l’art. 23 des statuts accordés aux Lapidaires en 1585 est ainsi conçu : « Advenant le deceds de l’un des maistres dudit mestier ou de leurs femmes, tout le corps de la communauté dudit mestier assistera au convoy. Et en iceluy seront
1 Eegnard, le Légataire universel (1705), acte IV, sc. vin.
2 Articles 14 et 15.
3 Article 27.
4 Article 23.
Frontispice du Calendrie
Confréries de Le Ma
portés quatre torches de cire, chacune pesant deux livres, et quatre cierges chacun d’une livre, aux despens de toute la communauté dudit mestier. »
S’il survenait un différend entre Crieurs, il était « jugé par deux anciens de la compagnie ». Un troisième Crieur était appelé en cas de partage des voix
Le tarif suivant était imposé à la communauté pour tous les objets fournis par elle :
« Pour un daiz de charpenterie, sous lequel reposera le corps d’un défunt dans une cour, compris le port et rapport d’iceluv, avec la peine du Menuisier qui le dressera . 12 liv. »
Pour un grand carré, en façon de petite chappelle ardente, garny de ses croisillons et pyramides, qui se
dresse dans les églises. ... 20 — »
Pour un moyen carré. . . 12 -— »
Pour un petit carré simple 4 — »
Pour un pot et tasse d’argent, avec les serviettes d’offrande. » 30 sols-
Article 26.
Pour chacun carreau de
veloux noir. »
Pour chaque carreau de
serge. »
Pour chaque manteau de
deuil. »
Pour chaque plaque qui se met dans les salles..... »
Pour un parement de veloux noir ou damas blanc, qui se met au logis d’une personne décédée, à la teste du corps, en forme d’autel. . . 3 liv.
Pour un poisle de veloux noir ou damas blanc, qui se pose sur les cercueils. ... 6 —
Pour chaque chandelier
d’argent. »
Et s’il est vermeil doré. . »
Pour chacun Crieur qui assistera à un convoy, avec
sa robbe et sonnette, pour iceluy conduire du logis à la
paroisse. 3 —-
Et s’il y a transport du corps en une autre église pour y estre inhumé. 4 —
20 sols.
Et pour la vacation du Grieur qui aura la principale charge d’un convoi, service du bout de l’an, il sera payé selon la peine qu’il aura 1 . » Comme on le voit, la communauté avait dans ses attributions le convoi, les tentures et d’une manière générale tout ce qui ne concernait pas l’Église. Il fallait s’adresser au curé pour la fourniture de la bière, ainsi que pour la cérémonie religieuse, et à un Girier pour la fourniture des cierges. Mais les Grieurs se chargeaient volontiers de servir d’intermédiaire auprès de la fabrique. C’est ce que nous prouve un petit pamphlet publié en 1693 et intitulé Sur les revenus des pasteurs :
Meurt-il quelque personne, autre supercherie ;
Voulez-vous, dira-t-on, la grande sonnerie?
Il faut tant, ou sinon l’on ne sonnera point.
Monopole jamais monta-t-il à ce point?
Un infâme Crieur, de qui lame inhumaine
Ne voit aucun vivant qu’avec beaucoup de peine,
Ce funeste Crieur qui ne vit que de morts.
Marchande insolemment pour enterrer des corps.
Choisissez-vous, dit-il, un endroit pour la fosse:
Plus il est près du chœur, et plus la somme est grosse ;
11 faut tant près des fonds, tant près du maître-autel 2 .
s On enterrait encore très-fréquemment dans les églises, usage qui fut interdit par l’article 3 de l’arrêt du 21 mai 1765. Exception est faite seulement pour les curés de la paroisse, et pour les particuliers versant deux mille livres à la fabrique. L’emploi d’un cercueil de plomb est exigé.
Les Crieurs faisaient aussi imprimer et distribuer les lettres de part, qu’ils confiaient à des Semonneurs payés par eux.
Yoici dans quelle forme était conçu le mémoire d’un Grieur à la fin du dix-septième •siècle :
Mémoire de de Voulgis l’aisné, Crieur, pour le convoy et enterrement de Monsieur de Fure- 'tière, avocat au Parlement, fait en l’église de Saint-Louis le 11 novembre 1697.
Pour 200 billets 1 . 8 liv. »
Pour quatre hommes se-
.monneurs . 12 — »
Pour les en fans de l’es-
colle 2 . 4 — »
Pour un paremenlnoir à la
maison . 3 — »
Pour le port du corps. . . 6 —- »
Pour le bonnet et gans . . 3 — 12 sols.
Pour les formes, suisse et
^garçon fossoyeur . 4— 10 —
Pour un pridieu et deux
■carreaux . 1—10 —
Pour avoir fourny et fait
* De faire part. On disait alors billets d’enterrement. 2 Ils remplaçaient les pauvres.
tandre de deuil le devant de la maison à quatre lez, la porte et le dedans d'icelle où a esté mis le corps en despost à trois lez, la porte de l’église à deux lez, foncé 1 les chaises du chœur, couvert les appuis, lesformes, lutrin et sièges des chappiers 2 3 , tendu la sépulture* et mis des part air es 4 aux lieux nécessaires, 352 au-
Pour les peines et assistance du Crieui’ .
Ce mémoire fut réduit d’un commun accord à la somme de 96 livres 16 sous, dont le Grieur donna quittance en ces termes :
Je soubz signé, Juré-Crieur à Paris, confesse avoir receu de Madame de Furetière, des deniers qui se sont trouvés après le déceds dudit dejfunt sieur de Furetière, la somme de quatre-vingt seize livres seize sous, à quoy le mémoire cy-des-
1 Drapé (le noir.
2 Des chantres portant la chape.
3 Sans doute le catafalque.
4 Tapis.
52 liv. 16 sols.
sus a esté modéré, de laquelle somme de quatrevingt seize livres seize sous, je quitte madite dame de Furelière et tous autres.
Fait ce vingt-six décembre 1697.
B. DE VOULGIS 1 2 .
On pouvait donc marchander un peu avec le Crieur, et il paraît que l’Église n’avait pas non plus un tarif absolument fixe. On reprochait surtout à cette dernière de réclamer des droits trop élevés, et l’abbé de Marigny, un écrivain satirique dont les poèmes furent plus d’une fois récompensés par des coups de bâton, se fit l’éclio des plaintes qui s’élevaient de toutes parts contre ce que l’on appelait la rapacité du clergé.
Dans sa satire du Pain bénit 3 , il met en scène d’une manière assez plaisante les marguilliers de l’église Saint-Paul. Ceux-ci se désolent d’abord de ne plus gagner assez sur la fourniture des bières :
Jadis pour le convoi des morts L’on avoit réglé nos salaires Pour les grands et les petits corps A la mesure de leurs bières.
1 Voy. F. DE Lasteyiiie, Un enterrement à Paris en 1697, dans le Bulletin de la Société de l’histoire de Paris, année
2 1673,in-12.
Nous y faisions bien nos affaires,
Les mesurant de la façon Que fait d’une main fort adroite Un pourvoyeur a la recepte Lorsqu’il mesure son poisson Entre œil et bat à la chaînette 1 ;
Et nous avons fort bien appris La finesse de cette usure,
Par laquelle on triple le prix Gagnant deux doigts sur la mesure.
Mais on devient plus fin que nous.
Quand les enfans voyent leurs pcres Sans voix, ni mouvement, ni poulx,
S’ils ont les jambes héronnières 3 ,
Us leur font doubler les genoux Pour avoir de plus courtes bières.
Et par là fraudent tous nos droits.
Il nous faut de nouvelles loix.
Si l’on veut que nous puissions vivre Et que nous nous sauvions au poids,
Enterrons les morts à la livre.
Pendant que les marguilliers s’abandonnent ainsi à une douleur pour laquelle ils n’espèrent pas rencontrer de vives sympathies, arrive un mari qui vient régler le compte des dépenses faites lors de l’enterrement de sa femme. On lui réclame deux mille francs. Il trouve la facture exagérée et s’écrie :
1 Bat est un vieux mot qui désignait la queue du poisson, « parce qu’il s’en sert pour battre l’eau », dit Savary (Dictionnaire du commerce, t. I, p. 898). On mesurait les grands poissons d’eau douce, au moyen d’une chaînette, entre l’œil et le bat.
2 De longues jambes comme celles d’un héron.
Deux mille francs, la somme est forte,
Je n’en donnerai jamais tant;
J’aimerais ma foi presque autant Que ma femme ne fût pas morte.
Les marguilliers ne veulent pas céder. Il les menace d’un procès, et on lui énumère alors en ces termes les magnificences qui ont été prodiguées pour le convoi en question :
— Monsieur, vous eûtes le grand chœur.
— Foi d'homme de bien et d’honneur, On n’y compta que trente prêtres.
— Ah ! monsieur, le reste a suivi.
Et l’on vous a fort bien servi.
Et même nous pourrions vous dire Qu’on en fait payer tout autant Lorsque le chœur n’est pas si grand,
Et qu’aucun n’y trouve à redire.
On n’en a jamais murmuré.
Et vous parlant avec franchise,
C’est ce qu’on appelle à l’église Le revenant bon du curé.
Mais enfin il est assuré
Que de longtemps pompe funèbre
Ne fut plus belle et plus célèbre.
Tout le convoi fut fort heureux ;
Aucup critique n’y put mordre;
Les enfans gris, rouges et bleus Marchèrent dans un fort bel ordre, Grande cour, chambre et l’escalier Bien garnis de tapisserie.
Vous eûtes nos grands chandeliers Et notre belle argenterie.
Nos beaux ornemens bien brodés Que monsieur de Langres a donnés.
Et puisqu’il faut qu’en vous le die,
La croix de Fieubet a marché
Avec la grosse sonnerie.
Vous n’aurez pas meilleur marché.
Les enfants rouges et les enfants bleus devaient leur nom à la couleur de leurs vêtements. Les premiers étaient les orphelins de l’hôpital des Enfants-Dieu au Marais, les seconds ceux de l’hôpital de la Trinité, rue Saint-Denis. Ils assistaient, en qualité de pauvres, à la plupart des grands enterrements. Je ne connais pas les enfants gris, qui pourraient bien n’avoir été réunis aux autres que par plaisanterie. M. de la Rivière, évêque de Langres, habitait la place Royale et était un des plus riches paroissiens de l’église Saint-Paul, à laquelle il avait donné de précieux ornements.
Elle devait sans doute une croix à un autre paroissien, Gaspard Fieubet, chancelier d’Anne d’Autriche, possesseur du bel hôtel que l’on voit encore à l’angle du quai des Gélestins et de la rue du Petit-Musc *.
Malgré tout, le mari ne se rend pas , il demande qu’on lui fournisse le détail et le prix de chaque dépense. Les marguilliers s’y refusent :
1 Voy. l’excellent ouvrage de M. de Ménorval sur les Jésuites de la rue Saint-Antoine , l'église Saint-Paul et le lycée Charlemagne, p. 61.
•îoo la vie privée d’autrefois.-
Monsieur, nous n’aurions jamais fait,- Et puisqu’enfin c’est une affaire Que nous avons prise à forfait,
Le détail n’est pas nécessaire.
L’on vous dit à la bonne foi Comme la chose se pratique.
Pour peu que L’on soit magnifique,
Il en coûte pour un convoi.
Le mari insiste, et finit par offrir à l’Église la moitié de la somme qui lui est réclamée :
Je crois qu’il est plus à propos Pour bien sortir de cette affaire De régler tous les frais en gros,
Comme ceux d’un apothicaire ;
C’est à dire en bonne amitié Retrancher la belle moitié.
Cette proposition révolte les marguilliers, qui se décident à énumérer les principaux articles de leur mémoire. Ils comptent successivement les droits payés au sacristain,
Le cierge garni pour l’offrande Avec douze écus d’or au moins,
les sommes dues ou avancées
Pour les enfans et pour leur pain,
Pour l’assistance de leurs maîtres,
pour le bonnet et les gants du confesseur, la robe du vicaire, les bancs placés dans les chapelles, les carreaux de serge et de velours Que l’on met d’espace en espace Sur les appuis de chaque place Pour s’asseoir plus commodément.
pour la tenture des portes, de la nef et du chœur, les robes des semonneurs, l’ais qui supportait la bière ; pour la peine du suisse et celle du Crieur, enfin pour la présence du curé.
Il n’y fut point, nul ne l’y vit,
s’écrie le mari. Et les marguilliers de répondre :
Il y fut présent en esprit.
Sa présence spirituelle,
Ronflât-il même dans son lit,
Se paye comme corporelle.
J’ai insisté sur cette pièce, d’abord à cause des renseignements curieux que l’on y trouve, ensuite parce qu’elle nous montre quelles protestations s’élevaient, à la fin du dix-septième siècle, contre les exigences des fabriques. Et il fallait bien que ce fût alors le sentiment général, puisque madame de Sévigné, venant de lire le pamphlet de Marigny, s’en déclare ravie, et promet à sa fille de le lui envoyer 1 .
Les enterrements ne continuaient pas moins à être l’objet d’un grand luxe, maison commençait à blâmer l’étrange coutume de réunir les assistants dans un festin au sortir du cimetière. Brantôme avait écrit à ce sujet dans son
du 13 octobre 1673; t. III, p. 243.
testament : « Je ne veux surtout qu’en mon enterrement se fassent aucunes pompes ny magnificences funèbres, surtout ny festins, ny mangeailles, ny convoy, ny assemblées de parensetamys, sinon d’une vingtaine de pauvres, avecques leurs escussons de mes armoiries, habillez en deuil de gros drap noir, et qu’on leur donne l’aumosne accoustumée, ensemble aux autres pauvres qui s’y trouveront 1 . »
J’ignore si ces vœux furent exaucés, mais il ne faut pas croire qu’on en vint si vite à répudier une habitude qui profitait à tout le monde, sauf aux héritiers. Dans la Comédie des proverbes 2 , écrite peu de temps après le décès de Brantôme, Licias dit encore à Philippin : « Ce seroit dommage qu’il mouruSt un vendredy ; il y auroit bien des tripes perdues 3 . « On sait, d’ailleurs, que le peuple n’a pas encore abandonné l’usage de célébrer les funérailles d’un parent ou d’un ami par de copieuses libations. Aux obsèques de Colbert, l’embaumement du corps coûta 150 livres ; le cercueil de plomb, 68 liv.; le deuil de la veuve et des domestiques, 2,674 liv.; les frais funéraires, 14,456 liv.;
1 Brantôme, OEuvres, édit. Lalanne, t. X, p. 124.
s Écrite par Ad. de Montluc vers 1620. Acte I, sc. u.
3 Ancien Théâtre francois, édit, elzev., t. IX, p. 17.
et le Crieur reçut, pour la location du matériel, 6,000 livres
Le poëte Saint-Amant, dans une pièce intitulée la Nuict 1 2 , se plaint du bruit que faisaient les Crieurs en annonçant les décès, et prétend que le tintement de leur sonnette troublait fort les bons bourgeois :
Le clochetteur des trespassez,
Sonnant de rue en rue,
De frayeur rend leurs coeurs glacez,
Bien que leur corps en sue.
Et mille chiens, oyans sa triste vois,
Luy répondent à longs abois.
Pour remplir cet office, les Crieurs revêtaient une dalmatique noire, semée d’emblèmes funèbres. Ils allaient, agitant leur clochette et psalmodiant d’un ton lugubre le nom, les titres et l’adresse du défunt i Priez Dieu pour l’âme de monsieur X, de messire X, de demoiselle X, de haute et puissante dame X, ou de très haut et très puissant seigneur X, gui vient de trépasser en son logis, rue...
.Le clocheteur m’éveille,
Et d’un lugubre son recommande à prier Pour l’âme de Paul Tron, lui vivant écuyer 3 .
1 Correspondance de Colbert , t. V, p. 378.
» Édit, de 1661, p. 90.
3 Jean Claveret, l'Écuyer, p. 5.
Ils crient, dit Jean Nicot, « par les carrefours de la ville le décès du trespassé, l’heure et le lieu de son enterrement, et faisant presque une publique semonce 1 , tant au convoy que de prière pour le trespassé. Et vont après au convoy, marchans en pareil habit devant le cercueil et bière du corps, sonnans et branslans leursdittes clochettes 3 . » Lorsqu’ils précédaient un convoi, ils portaient souvent attachée devant et derrière leur dalmatique une feuille de carton sur laquelle étaient peintes les armoiries du défunt.
Bien des petites villes ont encore aujourd’hui leur Crieur attitré, qui est chargé d’annoncer les objets perdus et les actes administratifs de M. le Maire ; on ne s’étonnera donc pas trop du peu d’influence que la découverte de l’imprimerie avait eue sur la corporation dont j’ai l’honneur de reconstituer l’histoire. Le premier livre imprimé à Paris date de 1470 : près de cent quarante ans après, Louis XIII veut encore que ses ordonnances soient « publiées par tous les carrefours de la ville et faux-
1 Le Dictionnaire de l'Académie, dans son édition de 1835, définit encore ainsi le mot semonce : « Invitation faite dans les formes ponr.quelque cérémonie. »
a Jean Nicot, Tlirésor de la langue françoyse , p. 167.
bourgs de Paris, à son de trompe et cri public. Et néanmoins qu’elles soient attachées en un tableau, escrites en parchemin et en grosses lettres, en tous les seize quartiers de ladite ville, ès lieux les plus éminens et apparens d’icelle, afin qu’elles soient connues et entendues par un chacun 1 . »
Cet affichage n’était donc encore qu’un moyen accessoire de publicité ;’nul, en effet, ne devait être censé ignorer la loi, et le nombre restait grand des gens qui ne savaient pas lire. Le 7 juin 1649, le Parlement défend d’afficher aucun arrêt « qu’au préalable la lecture et publication n’en ait esté faite par le Juré-Crieur et les Jurez-Trompettes de la prévosté de Paris 4 ». Même au milieu du dix-huitième siècle, les ordonnances royales, les arrêts du Parlement, les sentences de police n’étaient affichés qu’après avoir été publiés de cette manière. Le Juré-Crieur ordinaire du Roi, accompagné de trois Jurés-Trompettes, parcourait les rues à cheval, et s’arrêtait dans les carrefours ; une sonnerie de trompettes groupait la foule autour d’eux, puis le Juré-
1 Ordonnance de septembre 1608, dans Delamarre, Traité de la police, t. IV, p. 215.
s Delamarre, Traité de la police, t. I, p. 263.
C rieur dépliait sa pancarte et commençait ainsi : « Or, oyez, de par le Roy notre Sire, etc. »
L’ordonnance était affichée le jour même, et se terminait par cette formule :
L’ordonnance cy-dessus a esté lûë et publiée à haute et intelligible voix, à son de trompe et cry public, en tous les lieux ordinaires et accoustumez, par moy Aimé-Richard Girault, Huissier à cheval au Chastelet de Paris, Juré-Crieur ordinaire du Roy et de la Ville, Prévosté et Vicomté de Paris, y demeurant place Baudoyer, paroisse Saint-Gervais, soussigné ; accompagné de Louis- François Ambezar , Jacques Hallot et Claude-Louis Ambezar , Jurez-Trompetles , le 13 May 1732, à ce que personne n’en prétende cause d’ignorance, et affichée ledit jour esdits lieux.
Signé : Girault '.
Dès le dix-septième siècle, les particuliers étaient autorisés à se servir de l’affichage. Le Livre commode pour 1692 mentionne 2 les sieurs La Folie 3 et Thévenot qui, dit-il, « affi-
1 Affiche défendant « de faire aucuns dégâts dans les bleds sous prétexte d’y cueillir des fleurs appellées barbeaux, ou autrement » . Dans les Manuscrits Delamarre , t. II, f° 179.
2 Tome II, p. 75.
3 Je trouve ces mots imprimés au bas d’une affiche officielle, datée de 1732 : La Folie, Afficheur de la Police, rué de la Hucliette, à côté de la cloche.
chent pour le public » ; mais le corps des Afficheurs ne fut définitivement organisé que par le règlement du 13 septembre 1722.
Leur nombre était limité à quarante. Ils étaient nommés par le lieutenant général de police, sur la présentation du syndic de la librairie. Les Afficheurs devaient savoir lire et écrire. Ils étaient tenus de porter au devant de leur habit un écusson de cuivre portant le mot Afficheur; et une affiche imprimée, collée sur la porte de leur demeure, indiquait leur nom et leur fonction. Il leur était interdit de placer aucune « affiche profane », aucune de celles aussi qui annonçaient des romans ou des comédies, sur les murs des églises ou des couvents. En revanche, ils devaient afficher toutes les ventes de livres à l’entrée de la Bibliothèque du Roi.
Pendant un siècle et demi, l’imprimerie, restée digne de sa grande mission, s’était à peu près bornée à reproduire les oeuvres de l’esprit et les actes de l’autorité. Elle déroge, au commencement du dix-septième siècle, entre les mains de troisfaiseurs sans scrupules. En 1629, Théophraste Renaudot fonde l’ Inventaire des adresses du bureau de rencontre, où chacun peut donner et recevoir advis de toutes les nécessitez et
commoditez de la vie. En 1650, Jean Loret crée la Muze historique, journal hebdomadaire où il habille de ses mauvais vers des annonces de tout genre. Enfin, Nicolas de Blégny publie, sous le pseudonyme d’Abraham du Pradel, ses Adresses de la Ville de Paris '. Blégny avait le génie de ce que l’on nomme aujourd’hui les affaires ; l’annonce sous sa plume prend tout de suite les allures d’une réclame, et il serait certainement devenu un maître en ce genre si on l’eût laissé faire. Mais, comme tous les grands hommes, Blégny devançait son siècle, et il n’en fut pas compris. Les temps n’étaient pas venus. Il ne lui fut pas donné de contempler les merveilleuses récoltes que devait fournir la semence qu’il avait jetée en terre.
Blégny écarté, quelques obscurs et faméliques personnages voulurent continuer son petit commerce. Ils eurent tout le monde contre eux, mémeles corporations qu’ils prétendaient servir.
1 Les adresses de ta ville de Paris, avec le trésor des almanachs. Livre commode en tous lieux, en tous temps et en toutes conditions. Par Abraham du Pradel, astrologue lionnois. A Paris, chez la veuve de Denis JSion, marchand libraire, sur le guay de Nesle, au coin de la rué de Gueneguaud, à l’image sainte Monique.
Le 1" juillet 1734, le lieutenant général de police rendait l’ordonnance suivante, qui mérite d’être reproduite en entier :
Ordonnance de Police
Portant défense à tous marchands en gros et en détail, de distribuer aucuns Billets pour annoncer la vente de leurs marchandises.
Du premier Juillet mil sept-cent-trente quatre.
« Sur ce qui nous a été représenté par le Procureur du Roy, que malgré les Réglemens de Police qui font défenses très expresses à tous les Marchands de courir les uns sur les autres pour le débit de leurs marchandises, ni d’user d’aucun artifice pour surprendre les acheteurs et se les ménager au préjudice de la liberté du commerce : cependant quelques Marchands de cette Ville ont affecté depuis quelque tems de faire répandre dans le public des billets en leur nom, pour annoncer la vente de leurs étoffes et autres marchandises, à un prix qu’ils exposent être inférieur à celui que lesdites marchandises ont coutume d’être vendues par les autres Marchands ; qu’une pareille contravention, qui est presque toujours la dernière ressource d’un Négociant infidèle pour mettre
promptement ses effets à couvert, ne peut être trop sévèrement réprimée ; qu’autrement ce seroit donner lieu à toutes les fraudes que l’intérêt et la cupidité peuvent inspirer; d’où il résulteroit même pour le public un grand préjudice, en ce que sous le prétexte de donner des marchandises à un vil prix, on ne lui en vendroit souvent que de défectueuses. Pour quoi réquéroit que sur ce par Nous il fût pourvu.
Sur quoi faisant droit, Nous ordonnons que les anciens Réglemens de Police seront exécutés selon leur forme et teneur. Et, en conséquence, faisons itératives et très-expresses défenses à tous Marchands en gros et en détail de cette Ville et Fauxbourgs de Paris, de courir les uns sur les autres pour le débit de leurs marchandises. Leur défendons notamment de répandre ni autrement distribuer aucuns billets pour en annoncer la vente, et ce sous quelque prétexte que ce soit. Le tout à peine de trois cents livres d’amende pour la première contravention et de fermeture de leurs boutiques en cas de récidive. Disons que notre présente Ordonnance sera inscrite sur les Registres des Corps et Communautés de cette Ville. Enjoignons particulièrement aux Gardes de la
Draperie et de la Mercerie de veiller à l’exécution d’icelles, pour ce qui concerne les six Corps des Marchands.
Ce fut fait et donné par Nous René Hérault, Chevalier, Seigneur de Fontaine-Labbé et de Yaucresson, Conseiller d’Etat, Lieutenant-général de Police de la Ville, Prévôté et Vicomté de Paris.
Signé : HÉRAULT.
Moreau.
Pellerin, Greffier. «
Ce n’étaient pas là de vaines menaces. Car le 11 janvier 1737, un Charcutier nommé André Allain, ayant « répandu des billets pour annoncer la vente de ses marchandises » , fut condamné à 300 livres d’amende, 30 livres de dommages-intérêts, et aux dépens 1 .
Il est bien entendu que ces rigueurs s’exercaient seulement contre la concurrence et la réclame, et que l'annonce restait libre. Depuis le milieu du dix-septième siècle, tout commerçant avait, comme aujourd’hui, sa carte portant son nom, son adresse, son enseigne, souvent
1 Nouveaux statuts de la communauté des maîtres et marchands Chaircuitiers , 1755, in-4°, p. 77.
même les attributs de sa profession très finement gravés 1 .
Au commencement de l’année 17G0, un scandale éclata dans la communauté des Tailleurs. Il fut prouvé que « plusieurs maîtres faisoient courir des billets imprimés, par lesquels ils annonçoient au public des vêtemens de toutes façons à des prix très médiocres, dans la vue de s’attirer un plus grand nombre de pratiques, au détriment de leurs confrères et du public ». Les jurés se transportèrent chez deux de ces maîtres, qui offraient « des redingottes à vingt-sept livres pièce » , et ils constatèrent que ces vêtements étaient mauvais, mal faits, « et si peu amples que pour peu qu’ils soient mouillés par la pluye, il sera impossible de pouvoir s’en servir ». Plainte fut portée au Parlement, qui, le 10 décembre, rendit un arrêt aux termes duquel il fut interdit « de distribuer au public d’autres billets, soit imprimés, soit manuscrits, que ceux qui contiendront les noms, qualités et demeures purement et simplement, sans pouvoir y ajouter ni faire aucuns prix » . Toute contravention devait être punie d’une amende de trois cents
1 Yoy. les collections conservées à la Bibliothèque nationale et à la Bibliothèque de la Ville.
j’ANNONCE et la réclame.
livres, et en cas de récidive le coupable était déchu de la maîtrise, c’est-à-dire ruiné 1 .
Mais l’esprit de corps et la solidarité fraternelle, premiers fondements des communautés ouvrières, n’existaient plus. La passion du gain l’emportait. Au mois de mai 1761, le lieutenant général de police dut signifier de nouveau aux Jurés des différentes corporations son ordonnance du 1' juillet 1734, en l’accompagnant de cette lettre :
« Je vous envoie, Messieurs, un extrait d’une ordonnance de police, que j’ai rendue pour défendre aux marchands de courir les uns sur les autres pour le débit de leurs marchandises, et de répandre des billets pour en annoncer la vente. Vous voudrez bien la faire inscrire sur vos registres et informer de ces dispositions les membres de votre communauté.
Je suis,
Messieurs,
Votre très humble serviteur,