‹ L'annonce et la réclame - les cris de ParisChapitre 8 sur 21 · DE SARTINE · texte numérisé non relu

DE SARTINE

1 Sur cette affaire, voy. Statuts et ordonnances des marchands maîtres Tailleurs d'habits-Pourpoinliers-Chaussetiers, 1763, in-12, p. 266.

La concurrence, autrefois presque impossible, ensuite difficilement contenue, se produisait donc de toutes parts, en dépit des obstacles qu’on lui opposait encore. Il fallut interdire au compagnon reçu maître d’ouvrir boutique auprès du patron qu’il venait de quitter.

La sentence de police du 2 juin 1669, confirmée par l’article 37 de l’édit d’août 1776, lui défendit « de s’établir en la même rue que dans la distance de vingt maisons, comme aussi d’avoir les mêmes plafonds, étalages et ornemens de boutique ». Les Boulangers ne voulaient pas qu’il s’établît « aux environs de la boutique de son maître ou dans les rues adjacentes plus voisines que deux rues 1 ». Les Charcutiers 2 et les Perruquiers 3 l’empêchaient de s’établir dans le « quartier » de son dernier maître avant deux ans. Un arrêt rendu par le Parlement le 30 septembre 1754, à la requête des Charcutiers, fixa à trente-cinq maisons au moins la distance qui devait exister entre la

1 Statuts de 1746, art. 49.

2 Statuts de 1745, art. 16.

3 Statuts de 1718, art. 47. — En vertu de l’article 54, les apprentis et les compagnons changeant de maître ne pouvaient prendre du service dans le quartier du maître qu’ils quittaient.

boutique d’un maître quelconque et celle d’un compagnon qui s’établissait 1 .

Le dix-huitième siècle, auquel me voici parvenu, ne modifia d’abord en rien l’organisation des Crieurs.

Le bureau de la communauté était alors situé rue Neuve-Saint-Merri, dans une maison qui avait été habitée, dit-on, par Catherine de Médicis 2 . C’est là que les Crieurs remisaient les corbillards, carrosses et chevaux nécessaires pour le service des enterrements, et qu’ils conservaient les tentures, catafalques, habits, manteaux, crêpes, pleureuses, gants, etc., qu’ils étaient autorisés à fournir.

La communauté avait pour patron saint Martin 3 , que l’ordonnance de 1415 nomme saint Martin le bouillant. On célébrait, en effet, à Paris deux fêtes de saint Martin :

la Saint-Martin d’hiver le 11 novembre et la Saint-Martin d’été le 5 juillet; cette dernière, tombant à l’époque des grandes chaleurs, était

1 Nouveaux statuts des Charcutiers , p. 19. — Vov. aussi un arrêt du 13 juillet 1705, dans Delamarre, Traité de la police , t. III, p. 481 .

s Voy. Jarlot, Recherches sur Paris, quartier Saint- Martin des Champs, p. 79.

3 Ordonnance de 1415, art. 5. — Statuts de 1641, art. 24.

appelée fête de saint Martin le bouillant. D’après Le Masson, qui écrivait vers 1620, les Crieurs tenaient alors la réunion solennelle de leur confrérie le 11 novembre ; ils avaient donc abandonné saint Martin le bouillant pour la Saint-Martin d’hiver 1 * .

Les méreaux provenant de la communauté des Crieurs portent en général d’un côté une croix ou l’image du souverain, et de l’autre une sonnette, un broc ou un hanap*. Les mêmes attributs se retrouvent dans les armoiries de la corporation. Elle portait : D’azur, à un chevron d’or, accompagné en chef à dextre d’un pot ou aiguière couvert, et à senestre d’une tasse ou coupe de même, et en pointe d’une clochette d’argent balaillée de sable 3 . En terme de blason, une cloche est dite bataillée quand elle et son battant sont d’un émail différent.

La population de Paris augmentant sans cesse, les décès devenaient de plus en plus nombreux; puis, la mode était venue de déployer une ridicule magnificence aux enterre-

1 Voy. le Calendrier des confréries , édit. Val. Dufour, p. 16, 23 et 98.

5 A. Forgeais, Numismatique des corporations, p. 245.

3 Bibliothèque nationale, manuscrits, Armorial général , t. XXIII, p. 1208.

ments des grands seigneurs, des financiers, des enrichis de toute espèce, coutume qui ne pouvait que profiter à la corporation des Crieurs. C’était elle qui fournissait ces immenses corbillards dont la construction était si peu solide que des Bourreliers, des Selliers, des Charrons dissimulés dans l’intérieur, se tenaient prêts à réparer les accidents toujours prévus. Mercier prétend que pendant le trajet du domicile à l’église et de l’église au cimetière, ces ouvriers passaient leur temps à jouer aux dés sur le cercueil 1

Disons le en passant, c est seulement vers la fin du siècle que la funèbre voiture prit le nom de corbillard. Jusque-là, ce mot avait désigné les bateaux qui faisaient le service entre Paris et Corbeil. Le Dictionnaire de 7 revoux (édition de 1771) définit ainsi le corbillard : « coche d’eau qui mène à Corbeil, petite ville à sept lieues de Paris. » Le mot corbillard paraît avoir tiré son sens actuel des corbeaux , nom donné jadis aux croque-morts. Lestoile écrit en septembre 1606 : « Il fallut pour l’enterrer envoier quérir des corbeaux de Paris. »

L’usage s’était conservé de faire suivre le

1 Tableau de Paris, chap. 589, t. VII, p. 254.

corps par des pauvres, qu’on habillait, et auxquels on distribuait des cierges et de l’argent. On voyait souvent défiler dans les rues des enterrements escortés de deux cents et même quatre cents pauvres '.Le Grienr, revêtu d’une longue robe noire et la sonnette d’argent à la main, marchait en tête du convoi qu’il avait organisé, et tenait l’emploi aujourd’hui dévolu aux ordonnateurs. La présence de deux ou trois Grieurs à un enterrement était un grand luxe qui se payait cher.

Les lettres de faire part que distribuaient les Semonneurs étaient à peu près libellées comme les nôtres. Celle que je reproduis ici est imprimée sur une grande feuille in-folio 1 2 .

Les pauvres devaient parfois se contenter, qomme au treizième siècle, du cercueil banal cui, après les avoir conduits jusqu’au bord de la fosse, revenait à vide, et recevait ainsi chaque jour un nouveau cadavre 3 . Les bières étaient alors confectionnées par les Layetiers, mais ils ne pouvaient en livrer qu’aux églises ;

1 Madame de Geslis, Dictionnaire des elic/ueltes, t. I,

2 Je l’ai trouvée dans le recueil des manuscrits de Delamarre, qui sont conservés à la Bibliothèque nationale, Arts et métiers , t. II, f» 119.

3 Mehcieb, Tableau de Parts, chap, 256, t. III, p. 187.

OU S ejîespriez, d apfier au Conv&y & Enterrement de Monsieur Simonnart pis, Maijlre

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la famille du défunt devait donc s’entendre avec la fabrique qui, dit Mercier, vendait chaque bière le double de ce qu’elle valait 1 . Mercier prétend aussi que les Fossoyeurs occupaient leurs heures de loisir à violer des tombes. « Ils n’achètent jamais de bois l’hiver, dit-il, ils se chauffent avec les morceaux de bières qu’ils coupent et emportent des cimetières. Par la même raison, ils n’ont pas besoin de dépenser de l’argent pour avoir des chemises 2 . »

Les malheureux morts dans les hôpitaux étaient enterrés pendant la nuit, et tous ensemble. A quatre heures du matin, un vaste chariot, pouvant recevoir cinquante corps, arrivait à la porte de l’Hôtel-Dieu. On y entassait péle-méle les morts de la veille, cousus chacun dans une serpillière. Douze hommes s’attelaient au lourd véhicule, et le convoi, précédé d’une croix, d’un prêtre et d’un Crieur agitant sa sonnette, s’acheminait jusqu’au cimetière dit de Glamart. Arrivé là, on versait le chargement dans une large fosse toujours béante, et où chaque rangée de cadavres était succes-

1 Tableau de Paris, chap. 256, t. III, p. 184. 1 Tableau de Paris, chap. 82, 1.1, p. 258.

sivement recouverte de chaux vive 1 . Ce cimetière de Clamart 2 , propriété de l’Hôtel-Dieu, était situé au faubourg Saint-Marcel, à l’angle de la rue de la Muette et de la rue des Fossés- Saint-Marcel.

Le funèbre chariot restait là, attendant la nuit prochaine, n’osant se montrer au grand jour dans les rues où, après le passage de la mort, recommençait la vie, où les petits marchands reprenaient peu à peu leurs bruyantes mélopées. Celles-ci n’avaient guère changé depuis deux cents ans 3 , mais elles étaient devenues importunes, et il n’y avait plus de poètes pour les célébrer. Écoutons Mercier, qui nous a laissé un assez fidèle tableau de Paris à cette époque : « Non, il n’y a point de ville au monde où les Crieurs et les Crieuses des rues aient une voix plus aigre et plus perçante. Il faut les entendre élancer leurs voix pardessus

les toits ; leur gosier surmonte le bruit et le tapage des carrefours. Il est impossible à l’étranger de pouvoir comprendre la chose ; le Parisien lui-même ne la distingue jamais que par routine. Le Porteur d’eau, la Grieuse de vieux chapeaux, le Marchand de ferraille, de peaux de lapin, la Vendeuse de marée, c’est à qui chantera sa marchandise sur un mode haut et déchirant. Tous ces cris discordans forment un ensemble dont on n’a point d’idée lorsqu’on ne l’a point entendu. L’idiome de ces crieurs ambulans est tel qu’il faut en faire une étude pour bien distinguer ce qu’il signifie. Les servantes ont l’oreille beaucoup plus exercée que l’académicien ; elles descendent l’escalier pour le dîner de l’académicien, parce qu’elles savent distinguer, du quatrième étage et d’un bout de la rue à l’autre, si l’on crie des maquereaux ou des harengs frais, des laitues ou des betteraves. On entend de tous côtés des cris rauques, aigus, sourds : Voilà le maquereau, qui n’est pas mort, il arrive, il arrive! Des harengs qui glacent, des harengs nouveaux! Pommes cuites au four! Il brûle, il brûle! ce sont des gâteaux froids. Voilà le plaisir des dames, voilà le plaisir ! c’est du croquet. A la barque, à la barque, à l’écailler ! ce sont des

huîtres 1 . Portugal, Portugal ! ce sont des oranges. Joignez à ces cris les clameurs confuses des Frippiers ambulans, des Vendeurs de parasols. Les hommes ont des cris de femmes, et les femmes des cris d’hommes. C’est un glapissement perpétuel ; et l’on ne saurait peindre le ton et l’accent de cette pitoyable criaillerie, lorsque toutes ces

1 On nommait huîtres à l’écaille ou en écailles celles que l’on vendait enfermées encore dans leurs coquilles. Elles étaient beaucoup plus estimées que les huîtres huî.rées. Celles-ci étaient expédiées à Paris dépouillées de leurs coquilles, ce qui en facilitait le transport ; on les désignait aussi sous le nom à'huîtres de chasse, parce qu’elles étaient apportées, ainsi dépouillées, par les chasse-marée qui, grâce aux relais établis pour eux sur les routes, franchissaient avec rapidité la distance de Dieppe, d’Étretat, etc., à Paris. J. P. Marana, à la fin du dix-septième siècle, prétendait qu’il y avait alors à Paris quatre mille vendeurs d’huîtres, ce qui semble fort exagéré. C’est rue Montmartre que descendaient les chasse-marée chargés d’huîtres etqu’ilsavaient leurs bureaux. (Voy. Voyage de Lister a Paris, p. 143. — Delamahre, Traité de la police, t. III, p. 124.— Lettres de Marana, p. 59. — TmÉnY, Guide des voyageurs à Paris, t. I, p. 474.) On connaissait déjà au moyen âge les couteaux spéciaux pour ouvrir les huîtres. Ces mollusques, aujourd’hui si recherchés, avaient au seizième siècle une assez mauvaise réputation. « Leur chair, dit la Framboisière, médecin de Louis XIII, est grossière et dure à digérer, causant en nous quantité d’humeurs terrestres et mélancholiques. Les bons compagnons les font cuire sur le gril dans leurs escailles, y adjoustant du beurre et quelque peu de poivre; aucuns les font frire à la poesle, les autres les mangent crues. » {Œuvres, édit, de 1613, p. 137.)

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