I. Appartements des femmes
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bateaux-jouets sur les étangs ; et, quand il atteignit la mer, il ne put s'en arracher. Il passe la plus grande partie de ses journées sur l'eau. Après le dîner, il fait la sieste dans une frégate. S'il est malade, il s'y transporte; et l'air delà mer le guérit presque toujours.
L'été, à Péterhof, il étouffe dans les vastes parcs; il s'est fait arranger une chambre à Monplaisir, une maisonnette dont un mur est baigné par le golfe de Finlande; les fenêtres de sa chambre donnent sur l'eau. A Pétersbourg, un observatoire est bâti sur un banc de sable à l'embouchure de la Neva. Le palais du Jardin d'Été est aussi bordé d'eau de deux côtés ; les marches du perron descendent dans l'eau comme à Amsterdam ou à \enise.
Une fois, en hiver, lorsque la Neva était presque entièrement prise et qu'il restait à peine un espace libre d'une centaine de pas, il manœuvra de long en large dans un minuscule bateau. Et, lorsque toute la rivière se fut recouverte d'une forte couche de glace, il fit déblayer, sur les quais, un espace de cent pas de long et trente de large; chaque jour, on dut balayer : et je l'ai vu moi-même se promener là-dessus en un joli bateau posé sur des patins de fer. « Nous nageons sur la glace, disait-il, afin de ne point oublier pendant l'hiver les expéditions navales. » Une autre fois, à Moscou, durant les fêtes de Noël, il se promena dans un énorme traîneau à voiles qui figurait un vrai navire. Il adore mettre à l'eau de jeunes canards ou des oies sauvages que lui a donnés l'impératrice. Il est heureux de leur joie, comme si lui-même était un oiseau aquatique.
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On dit qu'il commença de songer à la mer lorsqu'il lut, dans Nestor, la campagne navale du prince de Kiev, Oleg, contre Constantinople. Si c'est ainsi, il ressuscite l'ancien rêve. D'une mer à l'autre à travers la terre, telle fut la route que s'était tracée la Russie.
Il paraît que les contradictions des deux éléments qu'il chérit, l'eau et le feu, se fondent en lui, forment un être bizarre, déconcertant, bon ou mauvais, divin ou diabolique, je l'ignore, mais non pas humain.
Il est d'une sauvage timidité. Je l'ai vu, à quelque fastueuse réception d'ambassadeurs, rougir, se troubler, suer sur son trône ; par contenance, il prisait sans cesse du tabac, ne savait où regarder, évitait même les regards de la tzarine. Lorsque enfin la cérémonie fut terminée et qu'il put descendre du trône, il était heureux comme un écolier en vacances. La margrave de Brandenbourg m'a raconté qu'à la première entrevue qu'elle eut avec le tzar, — tout jeune à celte époque, il est vrai, — il s'était détourné, s'était caché le visage de ses deux mains, comme une vierge, et ne faisait que répéter : « Je ne sais pas
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m 'exprimer... » D'ailleurs, il se remit bientôt de son trouble et devint même par trop libre : il voulut vérifier par le contact que la rigidité des Allemandes n'avait pas pour origine une ossature singulière, mais s'expliquait par le port du corset. « Il pourrait être plus poli! » observa la comtesse. Le baron Manteiifel me raconta l'entrevue du tzar et de la reine de Prusse : « Le tzar fut aimable au point d'enfiler un gant, d'ailleurs assez sale, avant de lui donner la main. Au souper, il se surpassa : il ne se cura point les dents, il ne rota ni ne fit d'autre bruit inconvenant. »
Lors de son voyage en Europe, il exigea que personne ne le regardât, que les routes et les rues fussent désertes s'il y passait. Il entrait et sortait des maisons par les escaliers dérobés. Il visitait les musées, de nuit. Une fois, en Hollande, il dut traverser une salle oii siégeaient les membres des Etats Généraux ; il demanda au président que tous lui tournassent le dos, et, comme on refusait par respect, il ramena sa perruque sur son nez, traversa la salle rapidement, puis l'anticbambrc et descendit l'escalier en courant. Sur le canal d'Amsterdam, il aperçut un bateau, avec des curieux, qui s'approchait du sien. Cela le mit dans une telle fureur qu'il jeta à la tête du timonier deux bouteilles vides, au risque de lui fendre le crâne. Un vrai sauvage! Dans l'Européen éclairé, se retrouve l'homme des forêts russes.
C'est un sauvage et un enfant. Tous les Russes, d'ailleurs, sont des sauvages. Le tzar, parmi eux.
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fait semblant d'être un adulte. Je n'oublierai jamais ce spectacle que je vis à la foire, près de Wolfenbultel : le héros de Poltava montant sur les chevaux de bois, décrochant avec un bâton des anneaux de cuivre et s'amusant comme un petit garçon.
Les enfants sont méchants. L'amusement préféré du tzar c'est de forcer les autres à faire ce qui leur déplaît : à ceux qui ne supportent pas le vin, le beurre, le fromage, les huîtres, le vinaigre, il en fait prendre de force à la première occasion. Beaucoup, par flatterie, simulent quelque vive aversion, afin qu'il puisse s'adonner à sa manie.
Ces plaisanteries sont parfois terribles, surtout pendant les saouleries de Noël. « Ces amusements de Noël, me dit un vieux boyard, sont si pénibles, que beaucoup s'y préparent comme à la mort. » On traîne des hommes, avec une corde, d'un trou de la glace à un autre. On les fait asseoir, le derrière nu, sur la glace. On les fait boire à mort.
Ainsi, jouant avec les hommes, lui, cet être d'une espèce différente, faune ou centaure, les estropie ou les tue par mégarde.
ALeiden,dans l'amphithéâtre anatomique, il regardait les muscles, imbibés de térébenthine, d'un cadavre. Un de ses compagnons russes ne cacha point une certaine répugnance ; alors le tzar le prit au collet, le coucha sur la table et força le malheureux d'arracher avec les dents un muscle du cadavre.
On ne saurait dire où finit, dans ces farces, la vivacité enfantine et où commence la férocité.
Tout en étant d'une timidité si sauvage, il est d'une effronterie terrible, principalement avec les femmes.
« Il faut que Sa Majesté ait dans le corps une légion de démons de luxure », dit le médecin de la cour, Blumenirost. Il suppose que le scorbut du tzar provient d'une autre maladie ancienne, qu'il a eue dans sa première jeunesse.
Suivant l'expression d'un Russe nouveau-jeu, le tzar « a une indulgence politique pour les péchés de la chair ». Plus il y a de pécheurs, plus il gagne de recrues ; et il a besoin de recrues. Pour lui, l'amour n'est qu'un a besoin de la nature ». En Angleterre, comme une courtisane était mécontente d'un cadeau de cinq cents guinées, il dit à Menchikov : « Tu me crois un prodigue comme toi? Pour cinq cents guinées, des vieillards me servent avec zèle et intelligence ; et celle-ci n'a fait qu'un mauvais service, tu sais avec quoi. »
La tzarine n'est nullement jalouse. Il lui raconte ses aventures, mais finit toujours par ce compliment :
— N'importe ! tu es mieux que toutes les autres, Gatenka.
Il court des bruits singuliers sur les aides de camp du tzar. L'un d'eux, le général Sagoujinsky, gagna ses faveurs d'une manière dont il est gênant de parler. Le beau Lcfort est, selon l'expression d'un
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vieux galant d'ici, « dans une telle confidence des intrigues amoureuses du tzar » qu'ils ont tous deux la même maîtresse. On dit aussi que la tzarine, avant de connaître le tzar, fut la maîtresse de Lefort, a qui succéda Menchikov. Menchikov, cet homme « sorti de la fange » qui, comme dit le tzar, « a été engendré dans Tiniquité, mis au monde dans le péché et finira ses jours dans la fraude », a sur lui un empire illimité. Il arrive au tzar de le battre comme un chien, de le terrasser et de le piétiner. On croirait que tout est fini entre eux, et voilà qu'ils se réconcilient et s'embrassent. J'ai entendu le tzar l'appeler « son Alexacha chéri, l'enfant de son cœur ». Et l'autre répondait de même au tzar. Cet ex-pâtissier ambulant est d'une telle effronterie qu'il a dit, une fois, au tzarévitch : « Tu ne verras pas plus la couronne que tu ne peux voir tes propres oreilles. Elle est à moi. »
Il faut dire qu'il était gris...
8 octobre.
Aujourd'hui, on a enterré une commerçante hollan-' daise, qui est morte d'hydropisie. Le tzar lui avait fait lui-même une opération. On prétend que c'est l'opération et non la maladie qui l'a tuée. Le tzar assista à l'enterrement. Au dîner, il était gai et buvait ferme. Il se croit un grand chirurgien. Il a toujours sur lui une trousse avec des lancettes. Tous ceux qui ont quelque abcès ou enflure se cachent
soigneusement, pour que le tzar ne les charcute pas. Il a une curiosité maladive pour les choses d'anatomic. Il ne peut voir un cadavre sans l'ouvrir. Il fait l'autopsie de ses plus proches défunts.
Il aime aussi à arracher les dents. Il a appris cet art en Hollande. Dans le musée d'ici, il y a tout un sac de dents pourries qu'il a enlevées.
Il est, avec cynisme, curieux de la souffrance et il s'apitoie avec cynisme aussi. Il a lui-même retiré un ver à son page arabe.
Tout son être est fait de force et de faiblesse. Même son visage est contradictoire : des yeux terribles, qui font évanouir les gens, des yeux trop véridiques ; et des lèvres minces, délicates, au sourire malicieux, presque féminines. Le menton est doux, tendre, rond, avec une fossetle.
On nous rebat les oreilles au sujet de la casquette trouée d'une balle à Poltava. Je ne doute pas qu'il puisse être courageux, surtout pendant la victoire. Mais tous les vainqueurs ne sont-ils pas courageux ? Et l'est-il toujours autant, lui, qu'on le dit ?
L'ingénieur saxon Gallart, qui prit part à la bataille de Narva, en 1700, m'a raconté que le tzar, lorsque Charles XII approcha, remit le commandement des troupes au duc de Crou, avec une instruction écrite à la hâte, sans date, sans sceau, et absolument inepte; ensuite il s'éloigna, fort troublé.
Chez un prisonnier suédois, le comte Piller, j'ai vu une curieuse médaille suédoise : sur l'une des faces, le tzar se chauffe au feu de ses canons, qui lancent des bombes contre Narva assiégée ; en dessous, on lit cette devise : « Pierre se tenait près du feu et se chauffait » (allusion à l'apôtre Pierre dans la cour deCaïphe) ; sur l'autre face, les Russes se sauvent et Pierre court le premier, sa couronne lui tombe de la tête, son épée est à terre, il s'essuie les yeux ; la devise dit : (( Etant sorti, il pleura amèrement. »
Admettons que ce soit un mensonge ; mais pourquoi n'a-t-on jamais menti de la sorte au sujet d'Alexandre ou de César ?
Dans la bataille de Pruth, il y eut aussi un incident bizarre : au moment le plus critique, avant le combat, le tzar voulut abandonner l'armée, afin de revenir avec des forces nouvelles. Et, s'il ne l'abandonna point, c'est que la retraite était coupée. « Jamais, depuis que je suis au service, écrivit-il au sénat, je n*ai été dans un tel désespoir. » Eh bien, n'est-ce pas à peu près : « Etant sorti, il pleura amèrement » ?
Blumcnlrost assure — et les médecins en savent plus long sur les héros que n'en apprendront les descendants de ces héros — que le tzar ne supporte pas la moindre douleur physique. Au cours d'une grave maladie qu'on croyait mortelle, il ne ressemblait guère à un héros.
— Il est inadmissible, s'écria en ma présence un Russe qui admirait le tzar, que ce grand et intrépide
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héros ait peur d'une vermiae aussi insignifiante que le cafard !
Lorsque le tzar voyage en Russie, on lui construit des isbas neuves, parce qu'il est difficile de découvrir, dans un village, une habitation où il n'y ait pas de cafards. Il craint aussi les araignées et autres insectes. J'ai pu observer moi-même, comme, à la vue d'un cafard, il pâlit et trembla ; son visage fut bouleversé comme s'il avait aperçu un fantôme ou quelque monstre surnaturel ; il s'en fallut de peu qu'il ne tombât évanoui ou n'eût une crise de nerfs. Si quelqu'un lui faisait une farce du genre de celles qu'il fait, si on lui mettait sur la peau une demi-douzaine d'araignées ou de cafards, il en mourrait sans doute ; et ses historiens n'auraient jamais voulu admettre que le vainqueur de Charles XII fût mort au contact d'une araignée.
Il y a quelque chose de surprenant à cette terreur qu'éprouve devant un insecte le tzar-géant, devant qui tout tremble. Je songe à la théorie de Leibnitz sur les monades : on dirait que la nature première, métaphysique et non physique, de l'insecte est hostile à la nature du tzar. Alors son effroi cesse de me paraître comique : je frôle quelque très ancien mystère...
... Un savant allemand faisait des expériences devant la l/.arine, au musée d'ici ; avec une pompe, il