‹ L'antéchristChapitre 11 sur 23 · I-y/i l'aNTÉCIIRIST · texte numérisé non relu

I-y/i l'aNTÉCIIRIST

retirait l'air d'une cloche où était enfermée une hirondelle. Le tzar, voyant que l'oiseau étouffait, chancelait et battait des ailes, dit :

— Assez ! Pourquoi ôter la vie à une créature innocente? Elle n'est point un malfaiteur.

— Je pense que ses petits pleurent dans leur nid ! ajouta la tzarine.

Elle prit l'hirondelle, la porta à la fenêtre et lui rendit la liberté.

Pierre le sensible : que c'est drôle ! Cependant, sur ses lèvres minces et tendres, presque féminines, sur le menton mou a. fossettes, je crus apercevoir quelque chose comme de la sensibilité, lorsque la tzarine dit, de sa voix doucereuse, avec un sourire minaudier : « Ses petits pleurent dans le nid. »

Ne serait-ce pas ce jour-là qu'on publia le terrible ukase :

(( Sa Majesté Impériale a daigné remarquer que les forçats envoyés aux travaux perpétuels avaient les narines arrachées d'une manière peu apparente; en raison de quoi, Sa Majesté ordonne qu'on arrache les narines des forçats jusqu'à l'os, afin que, eu cas d'évasion, ils ne puissent se cacher et soient plus facilement repris. »

Ou bien cet autre ukase du règlement de l'Amirauté :

(( Celui qui se tue volontairement sera pendu par les pieds après sa mort. »

Est-il cruel? Je me le demande.

« Un homme cruel ne saurait être un héros », voilà l'un des aphorismes du tzar, auxquels je crois peu : ils sont fabriqués pour la postérité. Mais la postérité saura que, tout en ayant pitié des hirondelles, il tortura à mort sa sœur, qu'il tortura sa femme et que, sans doute, il aura conduit son fds au tombeau.

Est-il aussi simple qu'il le semble? Cela aussi est incertain. Je sais qu'il court aujourd'hui d'innombrables anecdotes sur le tzar-charpentier de Saardam. J'avoue que je les écoute avec ennui : elles sont trop instructives ; elles rappellent les images à devises.

({ ]'ci\<tellfc Einfalt, simplicité simulée », dit de lui un Allemand intelligent. Les Russes ont un proverbe : «La simplicité est pire que la fourberie... »

Dans les siècles à venir, tous les pédants et tous les écoliers sauront que le tzar Pierre reprisait luimrme ses bas et raccommodait ses souliers a par économie », mais on ignorera probablement ce que m'a raconté un marchand russe, entrepreneur de bois de construction :

— De grands troncs de chêne gisent auprès du lac Ladoga et pourrissent sous le sable. On fouette les gens et on les pend pour avoir coupé des chênes.

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La chair et le sang humains coûtent donc moins cher que le bois de chêne ?

J'aurais pu ajouter : « Moins cher que des bas troués. »

— C'est un grand poseur ! m'a-t-on dit de lui. Il faut le voir, lorsqu'il enfreint quelque loi du code burlesque. Il embrasse les mains du prince- César :

— Pardonne-moi, Sire, je t'en prie ! Nous autres matelots, ne sommes pas forts en matière d'étiquette !

C'est à n'en pas croire ses yeux. On ne sait plus où finit le tzar et où commence le bouffon.

Il s'entoure de masques. Le « roi-charpentier », n'est-ce point aussi une mascarade « à la manière hollandaise » ?

Et ce tzar, faussement simple dans son costume de charpentier, n'est-il pas plus éloigné de son peuple que ne l'étaient les anciens tzars moscovites vêtus de brocarts d'or ?

— Aujourd'hui, tout est plus dur que par le passé, me dit un marchand ; personne n'ose plus rien dire ; le tzar ignore la vérité. Autrefois, on était plus familier !

Le confesseur du tzar, l'archimandrite Théodose, vantait un jour devant moi le tzar pour sa dissimulation, qualité que « les maîtres en politique mettent au premier rang parmi les devoirs des souverains ».

Je ne le juge pas. Je répète ce que je vois et ce que j'entends. Tout le monde voit le héros, bien peu voient l'homme. Et, si même je fais des racontars, on m'excusera : je suis une femme. « Cet homme est, en même temps, très bon et très mauvais », dit-on de lui. Et je reviens à mon idée : qu'il soit meilleur ou moins bon qu'un homme, je n'en sais rien ; mais il me semble parfois qu'il n'est pas un être humain.

Le tzar est pieux. Il lit lui-même les Actes des Apôtres, à l'église ; il chante avec la même précision que les popes ; il connaît les heures et la messe par cœur. Il compose des prières pour les soldats.

Parfois, au milieu d'une conversation sur les affaires militaires ou gouvernementales, il lève subitement les yeux au ciel, fait le signe de la croix et prononce avec onction, du fond de son cœur, une courte prière: « Seigneur, ne nous retire pas tes bienfaits dans les temps qui viendront ! » Ou bien: « Oh! Seigneur, que ta grâce soit avec nous, puisque nous espérons en toi ! »

Ce n'est pas de l'hypocrisie. Il croit certainement en Dieu. Comme il le dit, « il espère dans le Dieu fort des armées ». Mais il semblerait que son Dieu ne fut pas lo Dieu chrétien : j)lulot le dieu païen

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Mars ou bien la fatalité Némésis. Pierre est l'opposé du chrétien. Que lui importe le Christ? Quelle fusion peut-il y avoir entre le fer de Mars et les lis de rÉvangile ?

J'ai lu un singulier livre, publié en Allemagne et intitulé : Curieuses nouvelles sur la religion du tzar Pierre Alexéévitch et sur le fait que cette religion, en Russie, soit aujourd'hui fondée à peu près sur la loi évangélico-luthérienne.

Voici quelques citations :

« Nous n'errerons pas en disant que Sa Majesté se représente la vraie religion sous l'aspect du luthérianisme.

» Le tzar a licencié le patriarcat et, à l'exemple des princes protestants, il s'est déclaré évêque très haut, c'est-à-dire patriarche de l'Eglise russe. A son retour de l'étranger, il eut aussitôt des discussions avec ses popes ; il s'assura qu'ils ne comprenaient rien à la religion et il fonda pour eux des écoles, pour qu'ils s'y instruisissent avec application, étant donné qu'ils savaient à peine lire.

» Aujourd'hui que les Russes sont convenablement instruits et éduqucs dans les écoles, toutes les croyances et coutumes superstitieuses doivent disparaître d'elles-mêmes, car seuls les gens simples et obscurs peuvent croire à ces choses-là. Le système d'instruction, dans ces écoles, est tout à fait luthérien

cl la jeunesse est élevée selon les lois de la véritable religion chrétienne. Les monastères sont fort réduits, de sorte qu'ils ne peuvent plus servir de refuges à ces multitudes désœuvrées qui sont une charge pour le gouvernement et une menace en cas d'émeute ; maintenant les moines sont obligés d'apprendre quelque chose d'utile et tout est arrangée de la manière la plus louable. Les miracles et les reliques ne sont plus l'ubjct de la même vénération : en Russie comme en Allemagne, on est arrivé à croire qu'il y a beaucoup de filouterie dans ces matières. »

Je sais que le tzarévitch a lu ce livre. Dans quel sentiment l'a-t-il lu ?

Une fois que l'on prenait du vin au Jardin d'Été, dans la foret de chênes où le tzar aime à causer avec le clergé, l'administrateur des aiïaires spirituelles, Théodose, se mit à disserter.

— Pourquoi, disait-il, et dans quel esprit les empereurs romains, tant païens que chrétiens, s'intitulèrent-ils pontifes ou archevêques de la religion polythéiste?

Il en résulta que le tzar est grand évéqiic, grand prêtre et patriarche. Le moine russe démontra, avec beaucoup d'art et d'habileté, d'après le Lcv'uUhan de l'athée anglais IIobl)cs, que l'Empire et l'Lglise sont identiques; non certes cpi'il faille transformer l'Empire en i^glise, mais au contraire l'Eglise en Empire.

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La monstrueuse machine-animal, le Lêviathan, avale l'Église de Dieu, de sorte qu'il n'en reste aucune trace. Ces réflexions pourraient servir de curieux document quant à la servilité des moines envers le monarque.

On prétend que, à la fm de l'année dernière (171 4), le tzar convoqua les dignitaires laïques et spirituels et déclara solennellement u qu'il désirait cire le seul chef de l'Église russe et qu'il ordonnait d'instituer une assemblée du clergé qu'on appellerait le Saint- Synode ».

Le tzar médite une campagne contre les Indes, sur les traces d'Alexandre le Grand. Imiter Alexandre, réunir l'Orient avec l'Occident, fonder une nouvelle monarchie universelle, voilà la pensée profonde et secrète du tzar russe.

Théodosc dit au tzar : u Tu es le dieu terrestre » Gela signifie: Dlvus Cœsar , Gésar divin, Gésardieu.

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Au triomphe de Poltava, le tzar russe fut représenté, dans un tableau allégorique, sous l'aspect d'x\pollon, dieu païen du soleil.

J'ai appris que les têtes coupées qui se dressent au bout des piques près de l'église Troïtzky proviennent de raskolniks, décapités pour avoir appelé le tzar « Antéchrist ».

20 octobre.

Un vieil invalide, capitaine d'armes, vient dans notre cuisine. C'est un être lamentable, qu'on dirait mangé par les mites; il a la léte tremblante, le nez rouge et une jambe de bois. Lui-même s'intitule « rat de magasin ». Je le régale de tabac et d'eau-de-vie. Nous causons des affaires militaires russes.

Il rit sans cesse et parle en proverbes drôles : « Le soldat sert cent années et ne gagne pas cent navets ; il se rassasie avec du grain, il s'enivre d'eau en guise de vin ; il a trois docteurs : l'eau-de-vie, l'ail et la mort. »

Il était gamin lorsqu'il commença « l'école du tambour »; il prit part à toutes les campagnes d'Azov à Poltava ; et, en récompense, il reçut du « tzar le

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petit père » une poignée de noix et un baiser sur la tête.

Lorsqu'il parle du tzar, il est tout transfiguré.

Aujourd'hui il parlait de la bataille qui eut lieu près de la Ferme Rouge.

— Nous défendions bravement la maison de la très Sainte Vierge, notre tzar et la foi chrétienne. Nous mourions les uns après les autres. Nous criâmes d'une voix forte : « Seigneur Dieu, aide nous ! » Et, par les prières des saints miraculeux de Moscou, nous détruisîmes les régiments suédois, infanterie et cavalerie.

Il tenta de me reproduire le discours du tzar à l'arrivée :

— Mes enfants je vous ai engendrés avec la sueur de mon labeur. L'Empire, sans vous, ne pourrait pas plus exister qu'un corps sans son âme. Vous aimez Dieu; vous m'aimez, moi; et, pour la patrie, vous n'épargnez point votre vie I

Tout à coup, le vieux sauta sur sa jambe de bois ; son nez devint plus rouge encore, une larme perla au bout, comme une goutte de rosée sur une prune mûre. Brandissant son misérable chapeau, il s'écria :

— Vivat, vivat, Pierre le Grand, empereur de toute la Russie !

Personne n'avait encore, en ma présence, appelé le tzar (( empereur ». Mais je ne m'étonnai point. Dans les yeux troubles du « rat de magasin » brilla un tel éclair qu'un frisson me parcourut le corps. J'eus la vision de la Rome antique, j'entendis le bruissement

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des étendards, le galop des cohortes de cuivre et les cris des soldats acclamant : Divus Cœsar Imperator !

23 octobre.

Nous sommes allées au Gostiny Dvor sur la place Troïtzky. C'est une longue bâtisse couverte de stuc, construite par l'architecte italien ïresina : de longues arcades telles qu'on en voit à Vérone ou à Padoue, couvertes de tuiles. Nous entrâmes dans l'unique librairie, fondée par ukase du tzar . L'imprimeur Vassili Evdokimov s'en occupe. On y vend, outre les livres slavons ou traduits, des calendriers, des ukases, des alphabets, des plans de batailles et « les personnes de la famille du tzar », c'est-à-dire des portraits, des gravures de cortèges triomphaux. Les livres se vendent mal, des éditions entières restent intactes pendant des années. Ce qu'on demande le plus, ce sont les calendriers et les ukases contre les pots-de-vin.

Le directeur de la première typographie pétersbourgeoise, un certain Avramov, se trouvait là ; c'est un bonhomme très étrange mais pas béte. 11 nous raconta avec quelle peine les livres étrangers étaient traduits en russe. Le tzar houspille tout le temps les traducteurs; il exige sous peine d'amende, c'est-à-dire du bâton, que la traduction ne soit pas textuelle mais « claire et écrite en bon style ». Et les traducteurs se plaignent : « Le texte allemand est si contourné qu'on ne peut aller vile. Ces choses sont incompréhensibles,

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embrouillées, lourdes. » Il leur arrive de ne pouvoir traduire dix ligues nettement en un jour. Boris Volkov, le traducteur du collège étranger, fut pris de désespoir en traduisant le Jardinage de Quinlmy et, pour ne pas affronter le courroux du tzar, s'ouvrit les veines.

Ce n'est pas sans effort que les Russes acquièrent la science.

La majeure partie de ces traductions qui coûtent d'incroyables peines, qui font couler tant de sueur et, l'on peut dire aussi, de sang, sont inutiles. Naguère une quantité de livres qui ne se vendaient pas et encombraient la boutique furent relégués dans un magasin de la cour d'armes. Pendant une inondation ils furent submergés ; ceux qui échappèrent à l'eau furent gâtés par l'huile de chanvre qui se trouvait là par hasard ; le reste fut la proie des souris.

i4 novembre.

Nous avons été au théâtre. C'est une grande bâtisse, <c grange pour la comédie », non loin de la fonderie. Le spectacle commence à six heures. Les billets d'entrée sont vendus dans une guérite à part. Les plus mauvaises places coûtent quarante copeks. Il y a peu de spectateurs. N'était la cour, les acteurs mourraient de faim. Dans la salle, bien que les murs soient tendus de feutre, il fait froid, humide; il y a des courants d'air. Une méchante musique joue faux. Les bougies de suif fument. Au parterre, on casse bruyamment des noix et l'on se chamaille. On don-

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nait la Comédie de don Pedro et de don Jan, traduction russe de l'adaptation allemande de Don Juan. Après chaque acte, le rideau tombait et nous laissait dans l'obscurité. Cela fâchait extrêmement mon voisin, le chambellan Brandenstein. Il me disait à l'oreille : « Quelle diable de comédie est-ce? » Je me retenais de rire. Au jardin, don Juan dit à la femme qu'il a séduite :

— Viens, mon amour ! Souviens-toi du temps agréable où nous goûtions sans obstacle la gaieté du printemps et le légume de l'amour. Permets que la contemplation des fleurs et leur odeur suave emplissent nos yeux et nos sens!...

J'ai aimé la romance :

Qui ne connaît l'amour Ignore la trahison ; On nomme l'amour un dieu, Mais il est pire que la mort.

Après chaque acte, un intermède, qui finissait par une bataille.

On escamota à Bibernslein, qui s'était endormi, un mouchoir de soie et, au jeune Levenvold, une tabatière en argent.

On donna aussi Daphnis transformé en laurier par la persécution amoureuse d'Apollon.

Apollon menace la nymphe :

Je le ploierai à mes désirs Afin de ne plus souffrir.

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La nymphe répond ;

Si tu me poursuis avec insolence,

Tu dois perdre l'espoir de me conquérir.

Cependant, à la porte du théâtre, des palefreniers ivres se battaient. On se précipita pour les faire taire et on les fouetta sur place. Les paroles du dieu et de la nymphe étaient couvertes par des cris et des jurons.

Gomme épilogue, il y eut des machines volantes.

Enfm, l'Etoile du Matin, Phosphorus, déclara :

Cet acte ainsi nous terminerons :

Bonne nuit; nous vous remercions.

Oii nous donna le programme manuscrit d'un prochain spectacle dans une autre baraque : « A cinquante copeks par personne, des marionnettes italiennes ou poupées, longues de deux archines, marcheront librement sur la scène et représenteront artistement, presque comme si elles étaient vivantes, la comédie du docteur Faust. Le cheval dressé fonctionnera comme devant. »

J'avoue que je ne m'attendais point à rencontrer Faust à Pétersbourg, et surtout de pair avec le cheval dressé.

Il y a peu de temps, on donna, dans ce même théâtre, les Précieuses ridicules, de Molière.

La traduction fut faite, sur l'ordre du tzar, par l'un de ses bouffons, « le roi Samoède ». Il était

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ivre, sans doute, car on ne peut rien comprendre à sa traduction. Pauvre Molière ! Les monstrueuses galanteries samoèdes ont la grâce d'un ours blanc qui danserait.

23 no\embre.

Un froid terrible, accompagné du vent le plus perçant; une vraie tempête de glace. Les passants ont le nez et les oreilles gelés avant de s'en apercevoir. On dit que sept cents ouvriers ont gelé, en une nuit, entre Pétersbourg et Cronstadt.

Dans les rues, même au centre de la ville, les loups sont apparus. Près de la fonderie, dans les parages du théâtre où l'on avait donné Daphnis et Chloéf des loups ont assailli une sentinelle et l'ont jetée à terre ; un autre soldat accourut à la rescousse, mais fut aussitôt déchiré et dévoré. En plein jour, au Vassili Ostrov, près du palais Menchikov, les loups ont dévoré une femme et un enfant.

Non moins effrayants sont les brigands. Les barrières, les postes, les sentinelles armées de <c gros gourdins taillés », les gardiens de nuit « à l'instar de ceux de Hambourg », n'intimident aucunement les malfLiiteurs. Chaque nuit, ou bien un vol avec eiTraction, ou bien un meurtre.

3o novembre.

Un vent fétide s'est mis à souftler et voici le dégel complet. La boue est infranchissable. Cela sent le

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marais, le purin, le poisson pourri. Des épidémies régnent : abcès de la gorge, fièvres éruptives et gastriques.

Le froid de nouveau. C'est le verglas maintenant. On ne peut faire un pas dehors sans risquer de se casser le cou.

Et ces changements de température durent tout l'hiver.

Le climat d'ici n'est pas seulement féroce : il est fou.

Cette ville est contre nature. Gomment croire que les arts et les sciences y puissent fleurir? Dicton : n'espérons pas le bien ; tâchons de rester vivants.

lo décembre.

Un raout chez Tolstoï.

Glaces, cristaux, poudre, mouches, paniers, révérences, tout comme en Europe ; on se croirait à Paris ou à Londres.

Le maître de la maison est un homme aimable et cultivé. Il traduit les Métamorphoses d'Ovide et Machiavel. Il a dansé le menuet avec moi. Il m'a fait des compliments inspirés d'Ovide, m'a comparée, pour ma peau « d'une blancheur de marbre » et mes cheveux « d'un noir de jacinthe », à Galatée. Intelligent, ce bonhomme ; mais extrêmement rusé. Voici quelques-unes de ses maximes ;

« Quand le bonheur arrive, il faut s'y accrocher non seulement avec les deux mains, mais avec la bouche et tacher d'en avaler. »

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(( Vivre dans les honneurs, c'est marcher sur un plancher de verre. »

(( Un citron qu'on presse trop ne donne plus de parfum, mais de l'amertume. »

u Connaître l'esprit et le caractère des hommes est la preuve d'une philosophie profonde ; il est plus difficile de connaître les hommes que de savoir par cœur de nombreux livres. »

Mais, tout en écoulant les propos spirituels de Tolstoï, — il me parle tantôt en russe, tantôt en italien, — accompagnés de la suave musique du menuet français, en regardant cette brillante réunion de dames et de messieurs où tout se passait « presque comme à Paris ou à Londres », je ne pouvais oublier ce que je venais d'apercevoir en route. Sur la place Troïlzky, en face du Sénat, se dressaient toujours les piques avec les têtes des raskolniks ; depuis le massacre, en mai, elles n'avaient pas été enlevées. Elles avaient reçu le soleil et la pluie, la gelée et le dégel, et cependant n'étaient pas encore entièrement pourries. La lune énorme se levait derrière l'église Troïlzky et, sur ce fond rouge, les télés se découpaient en noir. Un corbeau, perché sur l'une d'elles, déchiquetait des lambeaux de peau et croassait. Celle vue me persécutait pendant le bal. L'Asie me cachait l'Europe.

Le tzar vint. Il était de mauvaise humeur. Il secouait la léte et haussait une épaule de manière à épouvanter tout le monde. En pénétrant dans la salle où l'on dansait, il trouva qu'il y faisait chaud et voulut ouvrir la fenêUe. Mais la ienctre était clouée

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extérieurement. Le tzar ordonna d'apporter une hache et se mit à l'ouvrage avec deux ordonnances. Il sortit dans la rue pour vérifier comment cela tenait. Finalement, il réussit à enlever la croisée. La fenêtre resta ouverte peu de temps ; il ne gelait plus, cette nuit-là, le vent venant de l'Est. Mais les pièces furent traversées de tels courants d'air que les dames décolletées et les vieillards frileux ne savaient où se mettre. Le tzar, fatigué, en sueur, était content d'avoir travaillé ; il se dérida :

— Votre Majesté, — lui dit le résident d'Autriche, Pleyer, homme fort aimable, — a ouvert avec sa hache une fenêtre sur l'Europe.

Sur le cachet de cire qui fermait les lettres que le tzar expédiait en Russie, lors de son premier séjour en Europe, était représenté un jeune charpentier entouré des instruments de l'art naval et militaire. Dessous, on lisait cette devise :

« Je suis un écolier et je demande des maîtres. »

Autre emblème du tzar : Prométhée revenant parmi les hommes avec une torche allumée chez les dieux.

Le tzar dit :

— Je créerai une nouvelle race d'hommes.

Le (( rat de magasin » m'a raconté ceci. Le tzar, voulant qu'il y eût beaucoup de chênes en Russie, plantait un jour lui-même des glands le long de la route de Péterhof. Il remarqua que l'un des dignitaires présents souriait et il s'écria avec colère :

— Je comprends. Tu te dis que je ne serai plus là lorsque ces arbres auront atteint leur développement. Mais tu n'es qu'un imbécile ; je donne l'exemple et je veux qu'on le suive, afm que nos descendants aient de quoi construire des vaisseaux. Ce n'est pas pour moi que je peine, c'est pour le bien futur de l'Empire.

Autre récit, de la même source.

Par ukase de Sa Majesté, les enfants des nobles doivent être inscrits à Moscou et envoyés à la Tour Soukharev pour leur instruction navale. Les parents, voulant soustraire les enfants à ce règlement, firent inscrire leurs enfants au monastère de Spasky, à Moscou, pour apprendre le latin. Le tzar, fort courroucé, ordonna au gouverneur de Moscou, le prince Rodomanovsky, de retirer les enfants du couvent Spasky et de les expédier à Pctersbourg : ils travailleraient aux pilotis de la Moïka où l'on construisait des magasins pour le chanvre. Le général-amiral, comte Fédor Matvcévitch Apraksine, le prince Mentchikov,

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le prince Iakov Dolgorouky et d'autres sénateurs, n'osant pas déranger le tzar, implorèrent à genoux et avec des larmes la tzarine d'intercéder en faveur des enfants. Mais il fut impossible de fléchir le tzar. Alors le général-amiral Apraksine imagina ceci. Lorsqu'il sut que le tzar irait visiter les magasins de chanvre et passerait devant l'équipe des enfants nobles, Apraksine alla se mettre dans le groupe des enfants, il ôta ses insignes de chevalier et son kaftan, qu'il suspendit à un poteau, et se mit à enfoncer les pilotis. Le tzar, voyant l'amiral occupé au même travail que les enfants, s'arrêta et lui dit :

— Fédor Matvéévitch, tu es général-amiral et chevalier ; pourquoi enfonces-tu des pilotis ?

A quoi l'amiral répondit :

— Mes neveux et mes pelits-fîls sont employés à ce travail! Et moi, que suis-je? Quel privilège de naissance possédé-je qu'ils n'aient pas? Les insignes que Votre Majesté a daigné me donner ne sont pas déshonorés : les voilà, à ce poteau.

Le tzar retourna au palais et, le lendemain, publia un ukase : les enfants nobles ne devraient plus travailler aux pilotis, mais seraient envoyés à l'étranger afin d'y apprendre différents arts. Il était dans une telle fureur que la ruse de l'amiral n'empêcha pas que les enfants fussent instruits.

L'un des rares Russes qui approuvent les nouvelles mesures m'a dit du tzar :

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— Tout ce qui existe maintenant en Russie, on le lui doit ; et tout ce qui se fera plus tard dérivera de lui. Il a renouvelé, créé à nouveau la Russie.

28 décembre.

Le tzarévitch est revenu, aussi brusquement qu'il était parti.

6 janvier 17 iG.

Nous avons eu du monde : le baron Levenvold, le résident d'Autriche Pleyer, le secrétaire du Hanovre Veber, le médecin du tzar Blumentrost. Après le souper, comme on prenait du vin du Rhin, on parla des perpétuelles innovations du tzar. Il n'y avait pas d'étrangers ni de Russes; on parla très librement.

— Les Moscovites, dit Pleyer, font tout par contrainte. Le tzar mort, adieu la science. La Russie est un pays où l'on commence tout et où l'on ne finit rien. Le tzar agit sur elle comme un corrosif sur du fer. Il enfonce la science dans le crâne de ses sujets avec des bâtons et des triques, selon le proverbe russe : « Le bâton est muet, mais il donne de l'esprit ». Puffcndorf a dit avec raison de ce peuple : « Ce peuple d'esclaves se courbe en esclave ; il aime qu'une autorité cruelle le tienne en soumission. »

On peut dire d'eux ce qu'Aristote dit de tous les barbares : « quod in liber late mali, in servitiite boni sunl\ en liberté ils sont mauvais, dans l'esclavage

bons. » La véritable culture inspire le dégoût de l'esclavage. Et le tzar russe est, dénature, un despote; il a besoin d'esclaves. Voilà pourquoi il introduit énergiquement dans son peuple l'arithmétique, la navigation, la fortification et autres sciences basses et utilitaires ; mais jamais il ne souffrira que ses sujets atteignent à la vraie culture, qui exige de la liberté. Lui-même n'aime pas et ne comprend pas la vraie culture. Il ne cherche dans la science que l'utile. Le perpetuam mobile, cette invention inepte du charlatan Orphireus, lui semble plus admirable que toute la philosophie de Leibnitz. Il considère Esope comme un grand philosophe. Il a défendu de traduire Juvénal. Il a déclaré que « les auteurs de poèmes satiriques seraient mis à la plus terrible torture «. La culture est, pour le pouvoir dés tzars russes, ce que le soleil est à la neige : lorsque le soleil est faible, la neige brille et étincelle ; lorsqu'il est puissant, la neige fond.

— Peut-être, observa Veber avec une subtile ironie, les Russes ont-ils fait plus d'honneur à l'Europe, en la prenant pour modèle, qu'elle ne le méritait. L'imitation est toujours dangereuse. Un Russe a dit sagement : « La pourriture contagieuse de l'étranger dévore la santé première des âmes et des corps russes ; la grossièreté des mœurs diminue, mais sa place est prise par la flatterie et la servilité. Nous avons dépouillé l'ancienne sagesse, nous n'en avons pas acquis une nouvelle : nous mourrons dans la sottise I »

— Le tzar, riposta Levenvold, n'est pas du tout un

l' ANTÉCHRIST I qS

aussi humble élève de l'Europe qu'on le pense. Un jour qu'on s'extasiait des mœurs et coutumes françaises, il a dit : « Il est bon de prendre aux Français leurs sciences et leurs arts: mais, pour ce qui est du reste, Paris pue. » Puis il ajouta, avec un regard prophélique : « Je le regrette, cette ville mourra de pourriture. » Ce n'est pas que j'aie entendu moimême ce propos, mais on me l'a répété. Et tous ses amis d'Europe feraient bien de retenir ceci : « L'Europe nous est nécessaire pour quelques dizaines d'années ; après quoi, nous lui tournerons le dos. »

Le comte Piller fit des citations d'un livre nouveau, la Crise du Nord, sur la guerre russo-suédoise ; il y était prouvé que « les victoires des Russes annoncent la fin du monde » et que u la médiocrité de la Russie est nécessaire au bonheur de l'Europe ». Le comte rappela aussi les paroles de Leibnitz, avant Poltava, lorsque Leibnitz était encore l'ami des Suédois : a Moscou sera une seconde Turquie et frayera le chemin d'une nouvelle barbarie qui détruira toute la civilisation européenne ».

Blumentrost nous consolait en disant que l'eau-devie et les maladies vénériennes — qui , en ces dernières années, se propagent avec une rapidité prodigieuse, des frontières de la Pologne à la mer Noire — dévasteront la Russie en moins d'un siècle. L'eau-de-vie et la syphilis sont deux fléaux envoyés par la Providence pour libérer l'Europe d'une nouvelle invasion des barbares.

— La Russie, conclut Pleyer, est un colosse de fer

sur des pieds d'argile. Ce colosse tombera, se brisera, et il n'en restera rien !

Je n'aime pas trop les Russes, moi-même ; cependant, je ne me figurais pas que mes compatriotes pussent haïr à tel point la Russie. Dans cette haine, il y a comme une secrète peur ; on dirait que, nous autres Allemands, nous pressentons un conflit mortel : est-ce nous qui dévorerons la Russie ? est-ce elle qui nous dévorera?...

17 janvier.

— Eh bien 1 que décidez-vous, mademoiselle Julienne? Suis-je un imbécile ou un scélérat? me demanda le tzarévitch, en me croisant aujourd'hui dans l'escalier.

D'abord, je ne compris pas. Je pensai qu'il était gris et je voulus passer en silence. Mais il me barra le chemin et continua, en me regardant dans le blanc des yeux :

— Je serais curieux aussi de savoir lequel dévorera l'autre, delà Russie ou de l'Allemagne?

Alors, je devinai qu'il avait lu mon journal. La princesse me l'avait demandé, pour peu de temps, afin de le lire; le tzarévitch était probablement entré dans la chambre pendant qu'elle n'y était pas : il avait vu le journal et l'avait lu.

Je me troublai si fort que j'aurais voulu disparaître sous terre. Je rougissais jusqu'à la racine des cheveux, pleurant presque, comme une écolière prise en faute.

Et lui se taisait, se délectant de mon trouble. Enfin, avec un effort désespéré, je tentai de nouveau de me sauver. Mais il me saisit la main. Je n'en pouvais plus, de terreur.

— Eh I quoi, mademoiselle, vous êtes pincée ! dit-il, en éclatant d'un rire gai et bon. A l'avenir, soyez plus prudente. Il est heureux que ce soit moi et non un autre qui aie lu cela. Et quelle langue vous avez, parole d'honneur ! Vous nous donnez à tous notre paquet. Cependant, il faut l'avouer, il y a beaucoup de vrai dans les jugements que vous portez sur nous. Et, bien que vous ne nous flattiez pas, merci de votre sincérité !

Il cessa de rire et me serra la main en camarade, comme si vraiment il me remerciait de ma franchise.

Etrange personnage! Tous les Russes, en général, sont étranges. On ne peut jamais prévoir ce qu'ils feront ni ce qu'ils diront.

Plus je réfléchis et plus il me semble qu'il y a, en eux, quelque chose que nous autres Européens ne comprenons pas et ne comprendrons jamais : ils sont, pour nous, comme les habitants d'une autre planète.

2 février.

Comme je traversais, le soir, la galerie, le tzarévitch reconnut sans doute mon pas ; il m'appela et m'invita à entrer dans la salle à manger où il était seul, dans la [)énombrc, près du feu. Il m'installa dans un fauteuil, en face de lui, et se mit à me par-

igS l'antéchrist

1er, en allemand d'abord, puis en russe, affectueusement, comme un vieil ami. Il me dit beaucoup de choses curieuses.

Mais je n'inscrirai pas tout ; ce ne serait pas sans danger, pour lui comme pour moi, tant que je suis en Russie, ^oici seulement quelques pensées éparses.

Ce qui m'étonne le plus, c'est de ne pas trouver en lui cet acharné défenseur des anciennes coutumes, ni cet ennemi des innovations, qu'on veut bien dire.

— Le proverbe a raison : chaque vieillard vante sa calvitie, me dit-il. L'iniquité est très ancienne, en Russie. A moins qu'on n'abatte tout l'édifice et qu'on n'examine séparément chacune des poutres, on n'en écartera point toute la pourriture.

La faute du tzar consisterait à se dépêcher trop.

— Mon père souhaite tout faire vite. Une, deux I et l'affaire est bâclée. Il ne se dit pas que ce qui est trop hâtif n'a pas de durée. Un coup de hache, un coup de marteau et voici une roue construite. C'est superbe, partons I Mais on n'est pas loin, que tout se détraque...

i8 février.

Le tzarévitch a un cahier où il copie les passages de la Chronique laïco-cléricale de Baronius, qui pourraient se rapporter à son père, à lui-même, ou à d'autres. Il m'a donné ce cahier à parcourir. Les notes indiquent une intelligence ouverte et libre. Au sujet de certaines légendes, par trop miraculeuses.

l'antéchrist igg

— catholiques, il est vrai, — il note en marge : « comparer avec le texte grec » ; « ceci est douteux » ; « ceci ne peut être vrai ».

Mais les plus curieuses sont les notes où le passé des autres peuples est comparé à l'état actuel de la Russie.

An 395. — (( Le césar Arcadius ordonna d'appeler hérétiques tous ceux qui s'écartaient, ne fût-ce que bien faiblement, de l'orthodoxie. » Allusion à l'hétérodoxie du tzar russe.

An ^55. — « Le césar Valentin fut tué parce qu'il avait altéré les lois de l'Eglise et commis le péché d'adultcre. »

An 5M, — (( En France, on portait les vêtements longs ; c'est Charlemagne qui ordonna le vêtement court : honneur au vêtement long et blâme au vêlement court. » Allusion au changement que le tzar a introduit dans le costume russe.

An 8i^i, — « Le césar Léon fut séduit par un moine, au point de devenir iconoclaste. » Allusion au confesseur du tzar, Théodose, qui, prétend-on, conseille au tzar de détruire le culte des icônes.

Et voici encore quelques pensées :

Sur le pouvoir du pape : «c Le Christ a voulu que tous les évêques fussent égaux. Et, lorsqu'on prétend qu'en dehors de l'Eglise on ne peut faire son salut, c'est un mensonge flagrant, puisque le Christ a dit : Celai (jui croit en moi aura la vie éternelle ; et non pas celui qui croit en l'Église romaine, qui n'existait point encore. Avant (jue la prédication de l'apôtre

Paul arrivât à Rome, beaucoup d'hommes furent sauvés. »

« L'iniquité mahométane s'est propagée par les femmes. Les femmes aiment les prophètes mensongers. »

Des investigations scientifiques sur Mahomet en disent moins long que ces quelques mots dignes du grand sceptique Bayle I

Tolstoï, en parlant du tzarévitch, me dit avec son sourire de fouine :

— Le meilleur moyen de se faire aimer, c'est de savoir, à l'occasion, revêtir la peau du plus simple parmi les animaux.

Alors, je ne compris point cette phrase ; maintenant, je commence à la comprendre.

Un ancien écrivain anglais, dont j'oublie le nom, a écrit une tragédie, Hamlel, prince de Danemark, où un prince infortuné, persécuté, se fait passer tantôt pour un idiot, tantôt pour un fou.

Le prince russe n'imiterait-il pas Hamiet? Ne se « couvre-t-il pas de la peau du plus simple parmi les animaux »?

On prétend qu'un jour le tzarévitch osa exposer à

son père le malheur insupportable du peuple. De là sa disgrâce.

23 février.

Il aime tendrement sa fille, Natacha. Ce malin, assis par terre à côté d'elle, il lui construisait des maisons et des huttes avec des morceaux de bois ; il se mettait à quatre pattes et représentait un chien, ou un cheval, ou bien un loup. Il jouait au ballon; et, lorsque le ballon roulait sous le lit ou sous l'armoire, il le cherchait, se salissait dans la poussière et les toiles d'araignées. Puis il emporta la petite chez lui, la berçant, la faisant admirer de tout le monde et disant :

— Elle est belle, n'est-ce pas? Où trouverait-on sa pareille?

INatacha est très intelligente pour son âge. Si elle veut prendre quelque chose de défendu et qu'on la menace de le dire à sa maman, elle obéit tout de suite; mais, si on lui fait une simple défense, elle rit et continue. Lorsqu'elle voit que le tzarévilch est de mauvaise humeur, elle se lient coite et le regarde fixement ; s'il se tourne vers elle, elle rit et agite les bras. Elle le caresse comme si elle comprenait ce qu'elle fait.

J'éprouve un sentiment bizarre en regardant leurs jeux. La petite semble, non seulement aimer, mais encore plaindre le tzarévilch, comme si elle savait sur lui des choses que personne ne sait encore. J'éprouve

alors un sentiment péaible, comme jadis à regarder ses parents dans le miroir obscur et prophétique.

— Je sais qu'elle m'aime, elle a renoncé à tout pour moi, me dit un jour le tzarévitch de sa femme.

Maintenant que je connais mieux le tzarévitch, je ne puis l'accuser uniquement, lui, de ce que la vie du ménage soit si peu heureuse. Tous deux sont innocents, et tous deux sont coupables. Ils sont trop différents, et malheureux chacun à sa manière. Un malheur infime ou moyen unit les êtres; un trop grand malheur les sépare.

Ils sont comme deux malades ou deux blessés sur un même lit. Ils ne peuvent s'aider mutuellement; chaque mouvement de l'un fait mal à l'autre.

Il y a des êtres qui ont une telle habitude de souffrir que leur âme a besoin de larmes comme le poisson a besoin d'eau. Leurs sentiments et leurs pensées, une fois courbées, ne se relèveront pas plus que les branches du saule pleureur. La princesse est de ces êtres.

Le tzarévitch a beaucoup de chagrins qui lui sont propres; et, chaque fois qu'il vient chez elle, il a en face de lui une autre douleur qu'il ne peut soulager. Il la plaint. Mais l'amour et la pitié sont deux choses diflérentes. Quiconque souhaite d'être aimé doit craindre d'inspirer la pitié. Ah 1 je sais par expérience comme c'est atroce de plaindre, lorsqu'on est incapable de

L'ArïTéCHRIST 203

secourir. On finit enfin par redouter celui que trop longtemps on n'a pu que plaindre vainement.

Oui, tous deux sçnt innocents, tous deux sont malheureux et personne ne peut leur venir en aide, sauf Dieu. Les pauvres, les pauvres I C'est terrible de se demander comment cela finira; et, malgré tout, on désire une fin quelconque.

La princesse est de nouveau enceinte.

Nous sommes à Rogedestvcne, ferme du tzarévilch, à soixante-dix verstes de Pétersbourg.

J'ai longtemps été malade. On pensait que j'allais mourir. Plus effrayante que la mort était l'idée de mourir en Russie. La princesse m'a amenée ici pour me laisser me reposer et me remettre au grand air.

Nous sommes entourés de forets. C'est paisible. Les feuilles des arbres s'agitent doucement et les oiseaux chantent. Une rivière rapide comme un torrent, l'Orédège, gronde entre ses berges hautes, d'argile rouge, où la verdure des bouleaux semble une légère fumée et la verdure sombre des sapins semble du charbon.

La maison est en poutres de bois comme une simple isba. Les appartements principaux, avec le haut térème, ne sont pas encore terminés. A côté, une chapelle avec un clocber où il y a deux cloches, que

le tzarévitch aime à faire sonner. A la grille, un vieux canon suédois et une pyramide de bombes rouillées, entre lesquelles poussent l'herbe et de petites fleurs jaunes. Le tout rappelle un cloître dans une forêt.

A l'intérieur, les murs sont encore en bois. Gela sent la résine ; des gouttes ambrées perlent partout, comme des larmes. Des icônes avec des veilleuses. Il fait clair, frais; c'est d'une pureté de jeunesse innocente.

Le tzarévitch aime ce séjour. 11 dit qu'il ne souhaite que vivre ici en repos.

Il Ht et écrit dans sa bibliothèque; il prie dans la chapelle, travaille au jardin, pêche à la ligne, erre dans les bois.

Je le vois en ce moment de ma fenêtre. Il vient de planter sur des plates-bandes des oignons de tulipes hollandaises. Maintenant il se repose, appuyé sur sa bêche, et il semble attentif à quelque bruit. Mais le silence est complet. Seule, la hache d'un bûcheron résonne très loin dans la forêt, et le coucou chante. Le visage du tzarévitch est paisible et joyeux. Il murmure quelque chose, sans doute une de ses litanies préférées : Alexis, homme de Dieu; ou bien le psaume : Je chanterai le Seigneur toute ma vie, je le chanterai tant que j'existerai.

Je n'ai vu nulle part de couchers de soleil comme ici. Aujourd'hui, ce fut étrange. Le ciel était en sang.

l'antéchrist 2o5

Les nuages rouges s'étaient éparpillés comme des lambeaux de vêtements; on eût dit que Ki-haut un meurtre avait été commis, ou quelque effrayant sacrifice. Du sang dégouttait du ciel. Entre les dents noires de la forêt de sapins, les taches d'argile rouge semblaient du sang.

Pendant que je contemplais cela, une voix appela d'en haut, du ciel effrayant :

— Mademoiselle Julienne, mademoiselle Julienne! C'était le tzarévitch qui m'appelait; il était monté

au colombier, une longue gaule à la main, comme on en a ici pour chasser les pigeons. Il aime beaucoup ces oiseaux.

J'escaladai les marches branlantes et me trouvai sur un belvédère; les colombes blanches volèrent comme des flocons de neige, rougis par le soleil couchant ; elles nous entouraient du vent et du bruit de leurs ailes.

Nous nous assîmes et bientôt nous causâmes religion.

— Votre Martin Luther se laissait guider par l'esprit du siècle et par son propre goût, non par la fermeté de son âme. Et vous, malheureux, vous vous êtes laissé prendre à l'appât d'une vie facile. Vous avez cru aux paroles du séducteur, et vous avez négligé l'étroit et pénible sentier indiqué par le Christ. Lui, Martin, est un imbécile universel; dans son enseignement est caché le venin de l'aspic infernal...

J'ai l'habitude des amabilités russes et je n'en tiens pas compte. Lutter contre elle par des raisonnemenls

2o6 l'antéchrist

serait brandir une épée contre un bâton. Mais, cette fois-ci, je me fâchai et tout à coup je dis ce que depuis longtemps j'avais sur le cœur.

Je démontrai que les Russes, qui se croient audessus de tous les peuples chrétiens, vivent en réalité plus mal que les païens ; ils professent des lois d'amour et accomplissent des atrocités qu'on ne verrait nulle part ailleurs; ils observent des jeûnes, mais ils se saoulent comme des bêtes ; ils vont à l'église et s'y injurient les uns les autres. Ils sont si ignorants que chez nous, en Allemagne, un enfant de cinq ans en sait plus long sur la foi que chez eux les adultes ou même les prêtres. De six Russes, c'est merveilleux s'il s'en trouve un qui sache dire le Pater. Gomme je demandais à une vieille femme pieuse quelle est la troisième personne de la Trinité, elle me répondit que c'était Saint Nicolas. Et, en vérité, ce Saint Nicolas est le Dieu des Russes; c'est à croire qu'ils n'en connaissent pas d'autre. Ce n'est pas pour rien qu'en 1620 le théologien Jean Botvid, à Upsal, prit pour sujet de thèse : « Les Moscovites sont- ils des chrétiens? »

Je ne sais où j'en serais venue, si le tzarévitch, qui m'avait écoutée tranquillement (cette tranquillité m'exaspéra par-dessus tout), ne m'eût interrompue.

— Il y a longtemps que je voulais vous demander, mademoiselle, si vous croyez au Christ?

— Gomment, si j'y crois? Votre Altesse ignoret-elle que, nous autres luthériens...

— Je ne parle pas des lutliéricns en bloc, mais de

VOUS. J'ai causé avec votre maître Leibnitz : il se dérobait, me bernait, et j'arrivai à cette conclusion qu'il ne croyait pas véritablement au Christ. Et vous, alors?

Il me regardait fixement. Je baissai la tête et je me rappelai tous mes doutes, mes discussions avec Leibnitz, les contradictions insolubles de la métaphysique et de la théologie.

— Je pense, dis-je, en me dérobant à mon tour, que le Christ est le plus juste et le plus sage des hommes...

— Et non le fils de Dieu?

— Nous sommes tous les enfants de Dieu...

— Et lui, comme nous?

Je ne voulus point mentir, je me tus.

— Voilà! dit-il, avec une expression que jamais je ne lui avais vue. Vous êtes forts, honnêtes, glorieux. Vous avez tout pour vous. Mais vous n'avez point le Christ. Et qu'avez-vous besoin de lui? Vous opérez vous-mêmes votre salut. iSous autres, nous sommes simples, mendiants, nus, ivres, répugnants, presque des sauvages, pires que des animaux; et nous succombons toujours. Mais le Christ, notre père, est toujours avec nous et il demeurera avec nous jusqu'à la fin des siècles. C'est par lui que nous serons sauvés!

Il parlait du Christ de même qu'en parlent ici les plus simples êtres, les moujiks; comme si le Christ était à lui, comme si Alexis était lui-même un simple moujik. J'ignore si c'est un excès d'orgueil et un blasphème, ou l'humilité extrême et la sainteté.

2o8 l'antéciirist

Nous nous lûmes tous les deux. Les colombes descendaient et leur vol blanc nous entourait, nous unissait.

La princesse me fit appeler.

En descendant, je regardai encore le tzarévitch. Il donnait à manger aux colombes. Elles l'entouraient, se posaient sur ses mains, ses épaules, sa tête. Il se profilait, au-dessus de la forêt d'un noir de charbon, dans le ciel d'un rouge de sang ; et lui-même était vêtu d'ailes de colombes blanches.

îlobre.

Maintenant que tout est fini, je finis aussi ce journal.

Au milieu d'août (nous quittâmes Rogedestvène pour Pétersbourg à la fin mai), dix semaines environ avant son accouchement, la princesse fit une chute dans l'escalier et se heurta le côlé gauche contre une marche. On dit qu'elle tomba parce que le talon de sa pantoufle s'était cassé. A la vérité, elle perdit connaissance en apercevant, en bas, le tzarévitch ivre qui embrassait la fille Afrossinia, sa maîtresse.

Il vit avec celle-ci, depuis longtemps, presque ouvertement. A son retour de Garlsbad, il la fit loger dans une aile de la maison. Je n'ai pas mentionné cela ici, de crainte que la princesse ne lût mon journal.

Connaissait-elle celle liaison.^ Si elle la connaissait, elle la niait, refusait d'y croire jusqu'à ce qu'elle eut vu. Une serve, rivale de la duchesse de Wolfen-

L ANTEGIIRIST 2O9

buttel, la belle-fille de l'empereur! « En Russie, l'impossible est possible », me dit, uq jour, un Russe. Le père est avec une blanchisseuse, le fils avec une serve.

D'aucuns disent que c'est une Finnoise, faite prisonnière par les soldats, comme la tzarine : d'autres qu'elle est serve de Mkiphore \iazemsky. Je crois que cette dernière hypothèse est la vraie.

Assez belle, mais manifestement u d'origine vile », comme on dit ici. Haute, rousse, blanche de peau. Le nez un peu retroussé; les yeux grands, clairs, longs et brides à la manière kalmouk, un regard de chèvre sauvage; elle a quelque chose de sauvage, comme la femelle du satyre dans la Bacchanale de Rubens. C'est une de ces figures qui nous révoltent, nous autres femmes, et qui plaisent presque toujours aux hommes.

Le tzarévitch en est fou. Lors de leur première rencontre, on affirme qu'elle était vierge; timide à l'excès, en outre; elle le repoussa longtemps. Il ne lui plaisait pas. Elle n'écoutait ni les promesses, ni les menaces. Mais, une fois, après une saoulerie, il se rua sur elle, dans un de ces accès de rage qu'il tient de son père; il la battit, l'assomma presque et la posséda de force. Férocité russe, saleté russe I

Et c'est ce même homme qui ressemblait tant à un saint, lorsque, là-bas, dans les forets de Rogedestvène, il chantait les litanies d'Alexis, homme de Dieu, et qu'entouré de colombes il parlait du Christ, notre petit père ! D'ailleurs, de telles contradictions sont

particulières aux Russes : nous autres, Allemands obtus, ne pouvons les comprendre, grâce à Dieul

■ — Nous, les Russes, me dit un jour le tzarévitch lui-même, nous n'avons de mesure en rien; nous marchons toujours au bord des précipices et des abîmes.

La princesse, après sa chute, ressentit une douleur dans le côté gauche. « J'ai comme des aiguilles à travers tout le corps », disait-elle. Mais elle était calme; elle paraissait avoir pris une décision qu'elle savait irrévocable. Jamais plus elle ne me parla du tzarévitch et ne se plaignit de son sort. Un jour, cependant, elle dit :

— Je considère ma mort comme inévitable. J'espère que mes souffrances fmiront bientôt. Je ne souhaite rien au monde plus que la mort. En elle est mon unique salut.

Le 12 octobre, elle mit au monde un fils, l'héritier futur du trône, Pierre-Alexéévitch. Les premiers jours qui suivirent l'accouchement, elle se sentit bien. Mais, lorsqu'on la félicitait et qu'on lui souhaitait un prompt rétablissement, elle se fâchait et voulait qu'on priât Dieu de lui envoyer la mort.

— Je veux mourir et je mourrai, disait-elle avec ce calme effrayant dont elle ne se départit point jusqu'au bout.

Elle n'obéissait ni aux docteurs, ni aux sagesfemmes. Le quatrième jour, elle se leva et alla s'asseoir dans un fauteuil ; puis elle se fit transporter dans la pièce voisine et allaita son enfant. Dans la nuit, elle se sentit mal : ce furent la fièvre, des vomis-

sements, des convulsions et de telles douleurs au ventre qu'elle cria plus que lors de l'accouchement.

Lorsqu'il apprit cela, le tzar, malade lui aussi, envoya le prince Menchikov avec quatre médecins de la cour : Areskine, Polikola et les deux frères Blumentrost, pour faire un concilium. Ils trouvèrent la malade in morlis limine.

Elle refusait tout médicament, jetait à terre les potions et disait :

— Ne me tourmentez pas. Laissez-moi mourir tranquille. Je ne veux pas vivre.

La veille de sa mort, elle fit venir le baron Lovenvold et lui communiqua ses dernières volontés : personne, ni ici ni en Allemagne, ne devait médire du tzarévitch ; elle mourait tôt, plus tôt qu'elle ne pensait, mais satisfaite de son sort, et n'accusait personne de rien.

Puis elle prit congé de tous. Elle me donna sa bénédiction comme l'aurait fait une mère.

Le dernier jour, le tzarévitch ne la quitta point. Il était effrayant à voir. Trois fois, il tomba évanoui. Elle ne lui parla point; elle semblait ne plus le reconnaître. Seulement, tout à fait avant la fin, lorsqu'il lui baisa longuement la main, elle le regarda et prononça doucement quelques paroles. Je pus saisir :

— Bientôt, bientôt, nous nous reverrons.

Elle passa, comme si elle s'était endormie. Morte, elle avait le visage plus heureux qu'elle ne l'avait jamais eu vivante.

Par ordre du tzar on fit l'autopsie du corps. Le tzar y assista.

L'enterrement eut lieu le 27 octobre. On discuta longtemps s'il convenait, selon l'étiquette, de tirer le canon, et combien de fois. On consulta tous les ambassadeurs étrangers. Le tzar attacha plus d'importance à ce détail qu'à toute la vie passée de la princesse. Il fut décidé qu'on ne tirerait point le canon.

Le cortège funèbre suivit une passerelle faite pour l'occasion et qui conduisait de la maison à la Neva. Le tzar et le tzarévitch conduisaient le deuil. La tzarine n'était pas là; elle attendait, d'un moment à l'autre, sa délivrance. Une frégate de deuil, tendue de noir, avec pavillon noir, était sur la Neva.

Doucement, aux sons de la musique funèbre, on vogua vers la cathédrale Pierre-Paul, encore inachevée, où le tombeau de la princesse devait rester à ciel découvert. Vivante, elle recevait la pluie; morte, elle la recevrait encore.

Le soir était paisible, terne. Le ciel avait l'air d'une voûte de sépulcre; la Neva, d'un miroir sombre. Toute la ville, dans le brouillard, était fantômale. Et tout ce que j'avais éprouvé, vu et entendu, dans cette ville effrayante, me sembla, aujourd'hui plus que jamais, un cauchemar.

On revint de nuit à la maison du tzarévitch pour un souper funèbre. Le tzar remit à son fils une lettre où — je l'appris plus tard — il le menaçait, si celui-ci ne s'amendait pas, de le déshériter et de le maudire.

Le lendemain, la tzarine donna le jour à un fils.

l'antéchrtst 2i3

Eatre ces deux enfants : le fils et le petit-fils de Pierre, le sort de la Russie hésite.

i^f novembre.

Hier au soir, j'entrai chez le tzarévitch pour lui parler de mon départ. Il était assis près du feu et brûlait des papiers, des lettres, des manuscrits. Il craint, sans doute, une perquisition.

Il tenait à la main un petit livre à reliure de cuir usée et allait le jeter au feu, lorsque, avec une indiscrétion qui m'étonna moi-même, je lui demandai ce que c'était. Il me tendit le livre. Je l'ouvris et m'assurai que c'étaient des notes prises au jour le jour, le journal du tzarévitch. La passion dominante des femmes, en général, et la mienne en particulier, c'est la curiosité : j'osai demander au tzarévitch la permission de lire ce journal.

Il réfléchit un instant, me regarda fixement et, tout à coup, eut ce sourire bon et enfantin que j'aime tant.

— Il faut savoir payer ses dettes. J'ai lu votre journal ; lisez le mien.

Mais il me fit promettre de n'en parler à personne et de le lui restituer le lendemain.

Je passai la nuit à lire. C'est un vieil almanach d'église, imprimé à Kiev. En 1708, feu le métropolite Dmitri Roslovsky, que le peuple vénère comme un saint, le donna au l/arévilch. En marge, dans les blancs qui séparent les paragraphes ou bien sur

^'^ I-'ANTÉCHniST

des feuillels collés enlre les pages, le fzarévitch écrivait ses pensées et les faits de sa vie.

J'ai décidé de copier ce journal.

Je serai fidèle à ma promesse : tant que je vivrai et que le tzarévitch vivra, personne ne connaîtra ces notes. Mais elles ne doivent pas disparaître sans laisser de traces.

Dieu sera juge entre le tzar et son fils. Mais les hommes ont calomnié le tzarévitch. Que ce journal s il doit un jour tomber aux mains de la postérité' dévoile la vérité. Alors on accusera ou on disculpera le tzarévitch sciemment.

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