‹ L'antéchristChapitre 9 sur 23 · LE JOURNAL INTIME DU TZAREVITGH ALEXIS · texte numérisé non relu

LE JOURNAL INTIME DU TZAREVITGH ALEXIS

LE JOUnr^AL DE LA DEMOISELLE D'IIOISNELR ARNHEIM

Maudit pays ! Maudit peuple! De l'eau-de-vic, du sang et de la saleté. Il est difficile de dire ce qui domine; la saleté, peut-être. Le roi de Danemark eut raison de dire : « Si des ambassadeurs de Moscou reviennent me voir, je ferai construire pour eux une étable à porcs ; car il faut une demi-année pour faire passer la puanteur des lieux où ils ont demeuré. » Un Français prétend que « le Moscovite est l'homme de Platon, un animal sans plumes, qui possède tous les attributs de la nature humaine, sauf la propreté et le sens commun ».

Et ces sauvages puants, ces ours baptisés qui de-

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viennent plus pitoyables encore lorsqu'ils se transforment en singes européens, estiment qu'eux seuls sont des hommes et que le reste de l'humanité, c'est du bétail. Ils ont une haine innée, insurmontable, contre nous autres, Allemands. Ils se croient souillés par notre contact. A leurs yeux, un luthérien ne vaut guère mieux que le diable.

Je ne serais pas restée une minute de plus en Russie, n'eût été mon devoir de fidélité et d'attachement envers Son Altesse, ma très gracieuse patronne et précieuse amie, la princesse royale Sophie-Charlotte. Quoi qu'il advienne, je ne la quitterai pas!

J'écrirai ce journal de la même manière que je parle d'habitude, mi-partie en allemand, mi-partie en français. Mais quelques plaisanteries, proverbes, chansons, formules d'ukases, fragments de conversation, je les conserverai en russe.

Mon père est un Allemand pur, de la race des chevaliers saxons; ma mère est Polonaise. Lors de son premier mariage avec un noble polonais, elle demeura longtemps en Russie, non loin de Smolensk, et apprit à fond le russe. Je fus élevée dans la ville de Torgau, à la cour de la reine de Pologne, où se trouvaient aussi beaucoup de Moscovites. Depuis mon enfance, j'ai toujours entendu parler le russe. Je le parle mal, je ne l'aime pas, mais je le comprends facilement.

Afin de me soulager le cœur de quelque manière, lorsque je suis trop accablée, j'ai décidé d'écrire ce journal : j'imite le bavard de la fable grecque, lequel,

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n'osant pas confier son secret aux hommes, le murmurait aux roseaux. Je ne veux pas que ces lignes voient jamais le jour ; cependant il m'est doux de penser qu'elles tomberont sous les yeux du seul homme dont j'estime l'opinion par-dessus toutes : mon illustre maître Godfried Leibnitz.

Au moment même où je pensais à lui, je reçois une lettre de lui. Il me prie de m'informer des émoluments qu'il aura comme conseiller privé de la justice au service de la Russie. J'ai peur qu'il ne voie jamais ces émoluments.

Je pleurais presque de joie et de tristesse en lisant sa lettre. Je songeais à nos lentes promenades et à nos conversations dans les galeries de Zalzdallen, ou à Ilerrenhausen dans les allées de tilleuls ; les doux zéphyrs dans les feuillages et le murmure des fontaines semblent éternellement y chanter notre chanson favorite du Mercure (jalant :

Chantons, dansons, tout est tranquille

Dans cet agréable séjour.

Ah ! le charmant asile !

N'y parlons que de jeux, de plaisir et d'amour.

Je me rappelai les paroles du maître, auxquelles alors je croyais presque : « Je suis un Slave, comme vous. Nous devons nous réjouir d'avoir du sang slave dans les veines. C'est une race de grand avenir. La Russie

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réuaira l'Europe à l'Asie, elle réconciliera l'Orient avec l'Occident. Ce pays est comme un vase neuf qui ne s'est encore imprégné d'aucun arôme ; il est comme une feuille de papier blanc, où l'on peut écrire tout ce que l'on veut ; une terre nouvelle qu'on laboure pour des semailles nouvelles. Plus tard la Russie pourra éclairer l'Europe même, si elle évite les fautes qui sont en nous trop enracinées. »

Et il concluait avec un sourire inspiré :

« Je suis sans doute appelé à être le Salomon russe, le législateur du monde nouveau. Posséder l'esprit d'un seul homme tel que le tzar et le diriger pour le plus grand bien du peuple vaut mieux que de gagner cent batailles I »

Hélas ! mon pauvre grand rêveur, si vous pouviez voir ce que j'ai vu en Russie, apprendre ce que j'y ai appris I . . .

Pendant que j'écris ceci, la triste réalité me ramène du délicieux asile de Herrenhausen , ce Versailles allemand, au fond même du Tartare moscovite.

On entend des cris, des hurlements, des jurons : les gens de notre voisine, la tzarevna Natalie Alexcevna, se battent avec nos gens à nous. Hélas I le voici donc, ce rapprochement de l'Asie et de l'Europe !...

jSotre secrétaire est accouru, pâle, tremblant, les vêtements déchirés, le visage en sang. A cette vue, la princesse royale faillit s'évanouir. On envoya quérir le tzarévitch ; mais il est malade de sa maladie habituelle — l'ivresse.

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Nous habitons le palais du prince royal Alexis : maison à deux étages, couverte de chaume, sur le bord de la Neva. Nous avons si peu de place que presque tous les gens de service de Son Altesse Royale ont dû chercher un abri dans les trois maisons voisines, louées par le Sénat. Dans l'une de ces maisons, il n'y avait ni portes, ni fenêtres, ni poêles, ni meubles d'aucune sorte. Son Altesse fut obligée delà monter ù ses frais et d'y faire ajouter une écurie.

Hier revint le propriétaire de cette maison, un certain Guidéonov, qui est au service de la tzarevna NataUe ; il ordonna de mettre nos gens à la porte et de jeter dehors toutes les affaires. Puis il retira de l'écurie les chevaux de Son Altesse et y mit les siens. La princesse royale ordonna de démolir l'écurie afin de la reconstruire ailleurs. Mais, lorsque l'écuyer vint avec des ouvriers, Guidéonov envoya ses gens, qui frappèrent cruellement et chassèrent les nôtres. L'écuyer menaça de se plaindre au tzar. Guidéonov répondit en riant : « Plaignez-vous tant que vous voudrez ; je me serai plaint avant vous I »

Pis que tout, il prétend agir d'après les ordres de la tzarevna. Cette tzarevna est la plus méchante vieille fille du monde. Elle vous accable d'amabilités et, quand vous avez le dos tourné, chaque fois qu'on prononce le nom de Son Altesse, elle crache et dit : « Cette pimbêche allemande ! Elle a beau se donner des airs, on lui rabattra le caquet I »

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Ainsi, nos pauvres palefreniers vivent en plein air. Dans toute la ville, on ne trouverait pas d'appartement, même à prix d'or. Si l'on en parle au tzar, il répond que dans un an il y aura beaucoup de maisons ; mais alors elles ne seront pas utiles, du moins à nos gens, puisque vraisemblablement la plupart auront déménagé dans l'autre monde.

Notre misère est telle qu'en Europe elle semblerait invraisemblable. La pension de la princesse royale est servie si irrégulièrement et avec tant de parcimonie que nous manquons même du nécessaire. Et ici tout est si cher ! Ce qui, en Allemagne, coûterait un sou en coûte quatre ici. Nous avons des dettes chez tous les fournisseurs; bientôt on ne nous fera plus crédit. Sans parler de nos gens, nous-mêmes manquons parfois de bougie, de provisions de chauffage et de bouche. On ne peut rien obtenir du tzar ; il n'a jamais le temps. Et le tzarévitch est toujours ivre.

— Le monde est plein d'amertume, me dit aujourd'hui Son Altesse, Depuis l'âge de six ans, j'ignore ce que c'est que la joie; et je ne doute pas que l'avenir me réserve des malheurs pires.

Et, regardant au loin comme si elle voyait déjà l'avenir, elle répéta : « Je ne saurai pas éviter le malheur ! » avec un calme si désespéré que je ne trouvai aucune parole de consolation et lui baisai les mains en silence.

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Un coup de canon retentit et nous dûmes nous préparer en hâte à une promenade : « Assemblée nautique sur la Neva ».

Lorsqu'on tire ainsi le canon et qu'on met des drapeaux dans différents endroits de la ville, les barques, bateaux, yachts, etc., doivent se retrouver près de la forteresse. Si l'on manque à cet appel, on a une amende.

Nous partîmes aussitôt dans notre barque à dix rameurs et croisâmes longtemps, ainsi que d'autres bateaux, sur la Neva ; nous suivions l'amiral, sans oser — sous peine d'amende — rester en arrière ou le dépasser. Ici l'on paye une amende à propos de tout.

La musique jouait ; clairons et trompettes. L'écho, dans les bastions de la Forteresse, en répétait les sons.

Nous étions tristes déjà. La rivière froide , bleu pâle, aux rives plates, le ciel bleu pâle, translucide comme de la glace, la flèche étincelante de l'église Pierre-Paul, l'église elle-même, peinte en jaune pour simuler le marbre, les cloches, toutes choses me communiquaient une tristesse immense, singulière, telle que je n'en ai jamais éprouvé nulle part ailleurs.

Cependant l'aspect de la ville ne manque pas de beauté. Le long des quais, sur pilotis goudronnés, noirs, s'alignent des maisons en brique rose pâle, d'architecture ingénieuse, rappelant les églises hollan-

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daises, à flèches aiguës, toitures élevées avec des lucarnes, et grands perrons grillés. On pourrait croire que c'est une ville comme une autre. Mais voici de misérables huttes couvertes de gazon et d'écorce ; plus loin, ce sont des marécages et des forêts où vivent encore des cerfs et des loups. Au bord de la mer, des moulins à vent comme on en voit en Hollande. Tout est clair, clair à blesser la vue, pâle et triste. Cela a l'air d'être désiré ou fait exprès. On croirait dormir et voir en songe une ville irréelle.

Le tzar est en bateau avec tous les siens ; il tient le gouvernail. La tzarine et les princesses, en jaquettes de basin, jupes rouges et chapeau de toile cirée, — le tout à la mode hollandaise, — sont de véritables Saardamoises. « J'habitue ma famille à l'eau, dit le tzar ; quiconque veut vivre près de moi ne doit pas avoir peur de l'eau. »

Il les prend toujours avec lui, surtout si le temps est frais. Il les enferme dans une cabine et louvoyé à contre-vent jusqu'à ce que, salvo honore, tous aient le mal de mer : alors, il est content!

Nous avions peur qu'on nous fît aller à Gronstadt. Ceux qui ont pris part à une semblable excursion, l'année dernière, ne peuvent y songer sans effroi ; la tempête les surprit, ils faillirent se noyer, échouèrent sur un banc de sable où ils restèrent plusieurs heures dans l'eau jusqu'à mi-corps ; enfin ils atteignirent tant bien que mal une île, firent du feu et, tout nus, — ayant été obligés d'ôter leurs vêtements trempés, — s'enroulèrent dans de grossières couvertures de traî-

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neaux que leur apportèrent des paysans. C'est ainsi que, Robinsons nouveaux, ils passèrent la nuit à se chauffer devant un feu, sans boire ni manger.

Mais, cette fois-ci, la destinée nous fut clémente : le drapeau rouge flotta sur le bateau amiral, ce qui signifiait la fin de la promenade.

Nous revînmes par les canaux ; ils sont nombreux.

— Si Dieu me prête \ie et santé, dit le tzar, Pétersbourg sera un autre Amsterdam !

(( Qu'on fasse comme en Hollande » se trouve dans tous les ukases concernant la ville.

Le tzar a la passion de la ligne droite ; ce qui est droit, régulier, lui paraît beau. S'il l'avait pu, il aurait tiré toute la ville au cordeau. Les habitants ont ordre de « bien aligner leurs maisons, afin que les rues et les passages soient réguliers et symétriques » . Les maisons qui dépassent l'alignement sont abattues sans pitié.

L'orgueil du tzar, c'est la perspective Nevsky, interminable, droite, qui traverse la ville. Elle est complètement déserte, au milieu de marais déserts; de maigres tilleuls y sont plantés, sur trois ou quatre rangs, ce qui la fait ressembler à une avenue. On l'entretient soigneusement : chaque samedi, les prisonniers suédois la balayent.

Beaucoup de ces rues géométriquement régulières manquent de maisons : des poteaux seuls s'y dressent. Dans d'autres rues, déjà bordées de maisons, on aperçoit encore des traces de charrues, les sillons des champs primitifs.

Les maisons de briques sont construites si hàlive-

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ment qu'elles menacent de tomber et tremblent lorsqu'une voiture passe : le sol marécageux n'a pas de résistance. Les ennemis du tzar prédisent l'effondrement de toute la ville.

L'un de nos compagnons, homme aimable et intelligent, le vieux baron Levenvoldt, commissaire général de la Finlande, nous a raconté de curieux détails sur la fondation de la ville.

Pour élever les premiers remparts autour de la forteresse Pierre-Paul, on eut besoin de terre sèche; elle faisait défaut : il n'y avait que des marais dans le voisinage. Alors, on imagina d'apporter la terre de loin dans de vieux sacs, dans des nattes, dans les pans des vêtements. A ce labeur de Sisyphe, deux tiers des malheureux ouvriers périrent, surtout à cause de l'incroyable piraterie de ceux qui étaient chargés de leur entretien. Pendant des mois entiers, ils n'eurent pas de pain : d'ailleurs, il est parfois impossible de s'en procurer à prix d'or, dans ce lieu perdu; on mangeait des choux et des navets. Il y eut des épidémies de dysenterie, de scorbut ; on gonflait de faim, on mourait comme des mouches. L'érection de la forteresse sur l'île joyeuse — Just Eiland (bien nommée!) — coûta la vie à cent mille émigrés; on les amenait comme du bétail de tous les coins de la Russie. En vérité, cette ville contre nature, cet effrayant « paradis » du tzar, est bâti sur des ossements humains.

Ici on ne se gêne pas plus avec les morts qu'avec les vivants. J'ai vu moi-même, près du Gostiny Dvor,

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deux hommes porter, enroulé dans une natte, attaché à un bâton, le cadavre d'un ouvrier; d'autres fois, on charge un cadavre nu sur une voiture et on le charrie au cimetière où on l'enterre sans plus de façons. Il meurt tant de misérables que le temps manque pour les enterrer chrétiennement.

Un jour d'été que nous naviguions sur la Neva, nous remarquâmes sur l'eau bleue des taches grises : c'étaient des moustiques morts, les marais d'ici en abondent. Les moustiques venaient du lac Ladoga. L'un de nos rameurs en puisa une casquette pleine.

En écoutant les récits de Levenvoldt, je fermai les yeux, et il me sembla que des cadavres d'hommes, grisâtres, petits, innombrables comme les moustiques morts, flottaient sur la Neva éternellement, et que personne ne les connaissait ni ne se souciait d'eux.

A mon retour, je me mis à écrire mon journal dans ma toute petite chambre, vraie cage d'oiseau, sous les combles.

Il faisait lourd. J'ouvris la fenêtre. Gela sentait le goudron, la résine, les eaux printanières. Au bord de la Neva, deux charpentiers, l'un jeune, l'autre vieux, réparaient un bateau. J'entendis le bruit des marteaux et un chant monotone, triste. C'était le plus jeune qui chantait très lentement, avec d'éternelles reprises, les mêmes paroles. Voici un couplet que je parvins à saisir :

Dans une ville, Saint-Pétersbourg,

Sur un fleuve, la Neva,

Sur l'ilc glorieuse de Vassilievsk,

Un jeune matelot apprêtait un bateau.

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Je regardai le ciel, vert pâle, comme de la glace transparente et froide ; j'écoutai la chanson plus triste qu'un sanglot, et moi-même j'eus envie de pleurer.

3 mai.

Aujourd'hui, Son Altesse se rendit chez la tzarine, pour se plaindre de Guidéonov ; Son Altesse demanda aussi que sa pension fût servie plus régulièrement.

La tzarine, comme toujours, fut aimable :

— Czaariscke Maj estât Euch sehr lieb, — dit-elle, entre autres choses, à la princesse royale, en mauvais allemand. — Oui, oui, Sa Majesté vous aime bien. Nous avons parlé de vous récemment... « En vérité, Catherine, me dit le tzar, ta belle-fille est très belle, de figure et de caractère. — Votre Majesté, répondis-je, tu me préfères ta fille. — Non, dit-il en riant, je ne te la préfère pas ; mais bientôt je l'aimerai autant que je t'aime. Mon fils ne mérite pas une aussi bonne femme. »

Nous conclûmes de ces paroles que le tzar n'aime pas beaucoup le tzarévitch.

Lorsque Son Altesse, les larmes aux yeux, se mit à implorer pour son mari, la tzarine promit d'intervenir et, toujours aimable, assura la princesse « qu'elle l'aimait comme sa propre fille et que, si elle l'avait portée dans son sein, elle n'aurait pu l'aimer davantage ».

Je n'augure rien de bon de cette dissimulation

l'a >'TÉ CHRIST \l\l

russe : je crains que ce ne soit du miel au bout d'un couteau.

Son Altesse ne se fait aucune illusion. Un jour, elle a dit devant moi que la tzarine était « pire que tout le reste » .

Aujourd'hui, en revenant de l'audience, elle a dit:

— Si j'ai un fils, elle ne me le pardonnera jamais. Une vieille femme du peuple me glissa à l'oreille,

lorsque nous parlions de la tzarine :

— Elle ne devrait pas régner ; elle n'est ni de haute naissance, ni russe ; nous savons comment on la fit prisonnière : on l'amena près du drapeau, en chemise, et on la donna à garder à une sentinelle. La sentinelle, un officier des nôtres, lui mit un kaftan. Dieu sait ce qu'elle est. On prétend qu'elle lavait le Hnge avec les Finnoises.

Je resongeais à cela lorsque Son Altesse, en saluant la tzarine, fit le geste, prescrit par l'étiquette, de lui baiser la robe. Il est vrai que la tzarine ne le permit pas; elle embrassa elle-même Son Altesse. Mais quelle ironie du sort, quand même ! La princesse Wolfenbuttel, héritière des grands guelfes qui disputèrent la couronne aux empereurs germains longtemps avant f[u'on eût entendu parler des Hohenzollern et des Habsbourg, baise le bas de la robe de cette femme qui lavait le linge avec les Finnoises !

4 mal.

Après quelques jours chauds, des jours d'été, voici

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de nouveau l'iiiver. Froid, vent, neige humide, pluie. La Neva charrie la glace du Ladoga. On prétend, d'ailleurs, qu'il neige aussi parfois en juin.

Notre (( palais » est si mal entretenu qu'il y a un trou dans le toit. Pendant la nuit, comme il pleuvait fort, la chambre de la princesse fut inondée. Heureusement que l'eau tomba k côté du lit : une flaque s'étendit au milieu du plancher.

Le plafond est orné d'une peinture allégorique : un autel brûlant, entouré de roses; des deux côtés, des amours avec deux écussons : l'aigle russe et le cheval de Brunschwick ; entre les deux écussons deux mains amies avec la devise : Non iinquam junxit nohiliora fides, « jamais la fidélité n'unit plus nobles cœurs », Sur l'autel s'étale une tache d'humidité, et de la flamme de l'hyménée tombe une eau sale et noire.

Je me rappelai le discours de l'archéologue Ekkart; il démontrait que le. fiancé et la fiancée descendaient de l'empereur byzantin Constantin Porphyrogénète. Il est beau, le pays où l'eau de ciel tombe sur le lit nuptial de la descendante de Porphyrogénète.

5 mai.

Le prince royal se montre enfin ; il habite seul l'autre aile de la maison ; nous restons parfois des semaines entières sans l'apercevoir. Il y eut une explication entre les époux. J'entendis tout de la pièce voisine, où je restai selon le désir de la princesse.

A toutes ses prières et ses plaintes au sujet de Gui-

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déonov, de la peasioa suspendue, il répondait en haussant les épaules :

— Mich nlchts angehn. Berammere micfi nicfd an Sie. Gela ne me regarde pas. Je ne m'occupe point de vous !

Puis il éclata en reproches: elle montait le tzar contre lui.

— Gomment n'avez-vous pas honte P répondit, en pleurant, la princesse. En Allemagne, on ne trouverait pas un cordonnier ou un tailleur qui osât traiter sa femme comme vous traitez la vôtre.

— Vous êtes en Russie, et non en Allemagne.

— Je ne m'en aperçois que trop ! Si toutes les promesses avaient été observées...

— Qui vous a fait des promesses ?

— N'est-ce point vous et votre père qui avez signé le contrat de mariage ?

— Hallen Maul ! Ich Sic nlchts versprochen. Taisezvous 1 Je ne vous ai rien promis. Vous savez bien qu'on m'a contraint de vous épouser.

Il bondit et renversa la chaise qu'il venait de quitter.

J'étais sur le point de me précipiter au secours de la princesse. Je pensai qu'il allait la frapper. Je le détestai tant, à ce moment, que j'aurais pu le tuer.

— Das danhe Ihncn der Henker! Que le bourreau vous en récompense ! — s'écria la princesse, que la douleur et la colère mettaient hors d'elle.

Il sortit, après un juron obscène, et fit claquer la porte.

On dirait que cet homme est l'incarnation de toute

la sauvagerie et de toute la bassesse de ce pays. J'hésite à décider ce qu'il est le plus, un imbécile ou un idiot!

Pauvre Charlotte I — Son Altesse, qui me témoigne, de jour en jour, plus d'amitié, m'a priée de l'appeler ainsi. — Pauvre Charlotte I Lorsque je m'approchai d'elle, elle se jeta dans mes bras et fut longtemps sans parler. Elle tremblait. Enfin elle dit, en sanglotant :

— Si je n'étais enceinte et si je pouvais retourner sans encombre en Allemagne, je consentirais joyeusement à n'y manger que du pain dur et à n'y boire que de l'eau. Je deviens folle, je ne sais ni ce que je dis ni ce que je fais. Je prie Dieu qu'il me soutienne et qu'il m'empêche de faire, par désespoir, quelque chose de terrible.

Puis elle ajouta, avec de douces larmes et son habituelle soumission qui m'effraye plus que les accès de désespoir :

— Je suis la malheureuse victime d'une famille à laquelle mon sacrifice ne sert de rien. Et moimême je meurs lentement de douleur.

Nous pleurions toutes les deux, lorsqu'on vint nous dire qu'il était temps d'aller à la mascarade. Nous avalâmes nos larmes et commençâmes à nous costumer. Telle est ici la coutume : qu'on le veuille ou non. il faut aller s'amuser.

La mascarade avait lieu sur la place Troïtzky, près de ({ l'hôtellerie », à ciel ouvert. La place est basse, marécageuse, pleine de boue qui ne sèche jamais ; on l'avait recouverte pour l'occasion de poutres sur lesquelles étaient posées des planches. Sur cette espèce d'estrade, les gens masqués se tassaient. Heureusement le temps était redevenu tout à coup chaud et calme. Mais, à la nuit, le brouillard s'éleva de la rivière; très épais, blanc comme du lait, il enveloppa toute la place. Plusieurs personnes, les femmes surtout, en costumes trop minces, prenaient froid, éternuaient et toussaient. En guise de remède, on leur faisait boire de l'eau-de-vie. Des grenadiers, comme de coutume, en portaient de pleins seaux. Dans le nuage de brouillard blanc, éclairé par l'indéfinissable aube verte, — plus tard, en juillet, l'aube dure toute la nuit, — ces masques, arlequins, bouffons, jongleurs, bergères, nymphes, Chinois, Arabes, ours, grues, dragons, semblaient d'effrayants et grotesques fantômes.

"Non loin de l'estrade où nous dansions, il y avait des piques noires avec des tètes presque pourries de malfaiteurs. V travers l'arôme de résine des pins et des bourgeons de bouleaux qui emplit maintenant la ville, je croyais sentir la puanteur de ces têtes. Et de nouveau je crus, comme cela m'arrive souvent, que tout cela n'était qu'un mirage.

ll\6 L'ANTÉCHRIST

6 mai.

Réconciliation inallendue. M'étant approchée de la porte entr'ouverte de Son Altesse, le hasard me fit voir qu'elle était assise dans un fauteuil et que le prince royal lui tenait la tête de ses deux mains et l'embrassait avec une tendresse respectueuse. Je voulus me retirer; mais la princesse m'avait aperçue, toujours dans la glace, et me fit un signe. Je compris qu'elle m'ordonnait de rester, comme l'autre fois, dans la pièce voisine. La pauvrette voulait sans doute faire admirer son bonheur.

' — Der Mensch, der sagen, ich Sie nicht Ueb habe, lûgt wie Teufel! Celui qui dit que je ne vous aime point ment comme un diable ! disait le tzarévitch, par allusion probable à quelque bas potins, comme il en court tout le temps ici (on accuse même la princesse de tromper son. mari). Je crois en vous, je sais que vous êtes bonne ; ceux qui disent du mal de vous ne valent pas votre petit doigt.

Il l'interrogeait sur les tracas, les ennuis qu'elle avait, sur sa santé, sa grossesse, avec beaucoup de sympathie ; les paroles du tzarévitch, les traits de son visage étaient si pleins de douceur et d'intelligence qu'il me sembla transfiguré. Je n'en croyais ni mes yeux ni mes oreilles, en pensant à ce qui, la veille, s'était passé dans cette même pièce.

Lorsqu'il s'éloigna et que nous restâmes seules, Charlotte me dit :

— C'est un homme étonnant ! Il n'est nulle-

l'améchrist 1^7

ment ce qu'il paraît. Personne ne le connaît. Gomme il m'aime 1... Ah ! chère JuHenne, pourvu qu'on aime, tout devient supportable, tout est bon ! Quand mon enfant sera né, — et je prie Dieu que ce soit un fils, — je serai tout à fait heureuse.

Je ne répliquai pas. Je n'avais pas le courage d'ébranler sa foi; elle était si heureuse!... Est-ce pour longtemps!^ Pauvre, pauvre!...

Suis-je injuste envers le tzarévitch!^ N'est-il point, en vérité, ce qu'il paraît ')

C'est le plus renfermé des hommes. Quand il n'est pas ivre, il s'entoure de ses vieux livres et manuscrits; il étudie, à ce qu'on dit, l'histoire universelle, la théologie russe, protestante et catholique ; il aurait lu, huit fois au moins, la Bible ; il cause avec des moines, des pèlerins, des vieillards, des hommes de la plus basse origine.

L'un de ses serviteurs, Fédor Evarlakov, jeune homme intelligent et grand amateur de livres, — il prend chez moi toutes sortes d'ouvrages, même ceux qui sont écrits en latin, — me dit un jour sur le prince royal des paroles que j'inscrivis aussitôt dans mon agenda (cadeau de Leibnitz dont je ne me sépare jamais).

« Le Izarévitch a beaucoup d'ardeur pour les popes, et les popes en ont pour lui; il les vénère comme il

il\S l'antéciirist

vénère Dieu; eux le considèrent comme un saint, et le prônent parmi le peuple » .

Leibnitz m'a raconté que lorsqu'il se présenta, l'été de 171 1, à Wolfenbuttel, dans le château ducal, il causa longuement avec le tzarévitch de l'union de l'Orient avec l'Occident, de la Chine et de la Russie avec l'Europe; ensuite il en voya au tzarévitch, par l'intermédiaire du baron Gussen, précepteur du tzarévitch, des extraits de ses lettres sur les affaires de la Chine.

Leibnitz soutient que le tzarévitch est très intelligent, mais que son intelligence est opposée à celle de son père : « il tient de son grand-père, sans doute ».

Charlotte m'a fait voir, en copie, une lettre de l'Académie royale des Sciences au duc Louis-Rodolphe de Wolfenbuttel, père de la princesse. La lettre parle de la possibilité de répandre la vraie lumière chrétienne en Russie, « grâce à l'extraordinaire et singulier penchant du prince royal pour les sciences et les livres ».

J'ai vu aussi le compte rendu, année 171 1, de celle même Académie; un de ses membres, le recteur Frisch déclare : « L'héritier du tzar aime encore plus les sciences que le tzar ne les aime, et il les protégera lorsque le temps en sera venu. »

Etrange! Aujourd'hui, comme je les regardais tous les deux dans la glace, — tel uû miroir magique de l'avenir, — je crus découvrir sur leurs visages, si différents, un trait commun, une tristesse pressentie.

l' ANTÉCHRIST ll\Ç)

comme si tous deux étaient des victimes et la proie de grandes douleurs...

8 mai.

Nous assistâmes, à l'Amirauté, au lancement d'un grand vaisseau, de soixante-dix canons. Le tzar, vêtu comme un simple menuisier, en tricot de laine rouge, un marteau à la main, grimpait, entre les supports sous la quille, au mépris du danger; cependant, deux hommes furent tués naguère h un lancement... Je songeais à ce qu'il avait dit un jour : « Je travaille comme Noé à l'arche russe ». Nu-tête, comme un subalterne, devant le grand amiral, il reçut les instructions et donna le premier coup de hache. Des centaines d'autres haches se mirent à frapper les supports; on enleva les poutres qui retenaient des deux côtés le vaisseau. Il glissa sur les rails graissés, lentement d'abord, puis fila comme une flèche, de telle manière que les rails volèrent en éclats, et vogua, se balançant, fendant les eaux pour la première fois, au son de la musique, des canons et aux cris du peuple.

Nous nous dirigeâmes en barque vers le nouveau vaisseau. Le tzar y était déjà. Revêtu de l'uniforme de marin et, le ruban bleu en sautoir, il recevait ses invités. Sur le pont, on baptisa le nouveau-né avec une première coupe de vin. Le tzar prononça un discours. Ln voici quelques paroles qui me sont restées dans la mémoire :

— Notre peuple ressemble aux enfants qui n'ap-

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prennent l'alphabet que lorsqu'ils y sont forcés et qui d'abord ont du dépit mais plus tard, lorsqu'ils sont instruits, témoignent de leur reconnaissance. Ce qui se passe aujourd'hui le prouve. Tout n'a-t-il pas été fait par force? Et déjà des paroles de reconnaissance se font entendre pour beaucoup de travaux qui portent leurs fruits. Si l'on méprise ce qui est amer, on n'aura pas non plus ce qui est doux...

— Ne nous donne point de douceurs, mais aussi ne nous frappe point trop fort! chuchota l'un des bouffons, vieux boyard, déjà gris sans doute, à l'oreille de son voisin, derrière mon dos.

— Nous avons, continuait le tzar, l'exemple d'autres peuples éclairés de l'Europe, qui ont aussi débuté modestement. Il est temps que nous nous mettions à l'œuvre; commençons toujours par les petites choses, et puis viendront des hommes que les grandes œuvres ne rebuteront pas. Je sais bien que moi-même je ne verrai pas cela ; je ne saurais tout accomplir, puisque ma vie peut ne pas être longue : néanmoins, je commence, afin de faciliter la tâche à d'autres. Et nous nous contentons présentement de la seule gloire d'être l'initiateur.

J'admirai le tzar, il était magnifique.

On descendit dans les cabines. Les dames s'installèrent dans une salle où aucun homme, le tzar excepté, n'avait le droit de pénétrer. La salle voisine, celle des hommes, était séparée de la première par une cloison munie d'une petite lucarne ronde que recouvrait un rideau de taffetas rouge. Je m'assis

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près de cette lucarne ; je relevai le rideau et ainsi je pus voir et entendre en partie ce qui se passait. Je notai certaines choses sur mon agenda.

De longues tables étroites, chargées de mets froids, salés ou fumés, provoquant la soif, étaient disposées en fer à cheval. La nourriture était grossière, les vins étaient délicats. Pour de semblables fêtes, le tzar donne de sa bourse mille roubles, somme énorme en Russie. On s'assit pcle-mcle, sans distinction de rang, de simples matelots à côté de grands dignitaires. A un bout de la table siégeait le prince-pape, entouré de cardinaux.

— Paix et bénédiction sur toute la compagnie ! Au nom de Bacchus, Ivachka Khmelnitsky, et de l'Esprit du vin, l'ivresse de Bacchus soit avec vous !

— Amen! répondit le tzar, qui remplissait les fonctions d'archidiacre du pape.

Tous s'approchaient, à tour de rôle, de Sa Sainteté, saluaient jusqu'à terre, lui baisaient la main et recevaient une cuiller pleine d'eau-de-vie poivrée; c'est de l'alcool pur, spirllus viiii, dans lequel on fait infuser du poivre rouge. Il me semble que la menace de devoir avaler de celte horrible eau-de-vie suffirait à tirer des aveux complets d'un malfaiteur endurci. Mais il faut ici que chacun boive, même les dames.

On but à la santé de tous les membres de la famille impériale, excepté le Izarévilch et son épouse, bien qu'ils fussent présents. Les toasts étaient accompagnés de coups de canon. On lirait si fort que la vitre d'une fenélre éclata.

L'ivresse venait d'autant plus vite que le vin était secrètement mélangé d'eau-de-vie. On se débarrassait des camisoles, on s'arrachait les perruques les uns aux aulres. Certains s'embrassaient, d'autres se disputaient, surtout les premiers ministres et les sénateurs, qui se dénonçaient mutuellement comme étant avides, malhonnêtes et voleurs.

— Tu as une maîtresse qui te coûte le double de ton traitement! criait l'un.

— Et les champignons dans le petit tonneau, tu ne t'en souviens plus? ripostait l'autre.

Ces champignons étaient des pièces d'or, offertes dans un tonneau à champignons salés, par un plaideur habile.

— Et le chanvre que tu as fourni à l'Amirauté, combien t'a-t-il rapporté.^

— Eh ! frères, pourquoi vous tomber ainsi les uns sur les autres? Chacun désire ce qui est bon. Le péché est inévitable !

— Les pots-de-vin sont des accidents.

— Ne rien accepter des plaideurs est une chose contre nature.

— Cependant, d'après la loi...

— La loi? Elle est comme un timon : on la tourne où l'on veut.

Le tzar écoutait attentivement. Telle est son habitude : lorsque tous sont ivres, une garde renforcée empêche les gens de s'en aller. Le tzar, qui peut boire impunément sans se griser, commence à taquiner exprès ses courtisans, à les exciter les uns contre

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les autres. De leurs propos ivres, il apprend beaucoup de choses qu'autrement il n'aurait jamais sues. Le banquet tourne à ) 'inquisition.

Le prince Menchikov eut une querelle avec le vicechancelier ChafiroY. Le prince l'appela juif.

— Je suis un juif, et toi un pâtissier ! riposta Ghafîrov. Ton père était un paysan. Tu es un prince qui ne vaut pas cher, on t'a tiré de la boue!...

— Ah ! sale juif ! Je te donnerai une telle chiquenaude qu'il ne restera plus rien de toi.

Ils s'injurièrent longtemps. Les Russes sont très habiles aux injures. Il n'y a pas de si mauvais mots qu'ici on ne puisse les entendre. L'air en est infecté.

Ayant épuisé leurs répertoires, les dignitaires se crachèrent à la face, les uns les autres. On faisait cercle autour d'eux, on riait. De semblables rixes sont fréquentes ici, et n'ont pas de suites.

Le prince Dolgorouky se battit avec le prince-césar Romodanovsky. Ces deux vieillards vénérables, aux cheveux blancs, se dirent les plus gros mots, se prirent aux cheveux ; ensuite, ils se sautèrent à la gorge et se donnèrent des coups de poing... Lorsqu'on voulut les séparer, ils dégainèrent.

— Ei ! dat ist nilt parmUlet! (cela n'est point permis), cria le tzar en se mettant entre eux.

— J'exige une satisfaction I vociférait le prince Dolgorouky. Un grave affront m'a été fait...

— Camarade, riposta le tzar, à qui peut-on se plaindre du prince-césar, sauf a Dieu? Moi-même je

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ne suis qu'un subalterne : j'obéis à Sa Majesté. Et de quel affront parles-tu? Aujourd'hui, c'est Bacchus qui protège les gens. Quand on boit, on se bat; quand le Yin passe, on s'embrasse.

Comme amende, on obligea les ennemis à boire de l'eau-de-vie poivrée, et bientôt ils roulèrent ensemble sous la table.

Les bouffons hurlaient, grognaient, vomissaient et crachaient à la figure d'honnêtes gens. Un chœur spécial, surnommé le Printemps, simulait le chant des oiseaux dans les bois, en commençant par le rossignol et en finissant par la fauvette, et cela avec des sifflements si variés et si forts que les sons frappaient le mur et revenaient avec un écho assourdissant. Ensuite ce fut un chant de danse, sauvage, aux paroles sans suite, comme celles des sorcières au sabbat.

Dans notre salon de dames, cette vieille folle deprincesse-abbesse Rgevsky, véritable sorcière, se mit aussi à danser ; elle relevait haut sa robe et chantait, d'une voix éraillée par la boisson :

Amuse-toi, mon bâton ;

Montre-toi, ma musette;

Mon beau-père est tombé du poêle.

Derrière un poteau de Ijois.

Si j'avais su ou prévu,

Je l'aurais fait tomber de plus haut

Pour qu'il se cassât la tête.

En la voyant, la tzarine, la coiffure de travers, toute

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rouge, en sueur, ivre, battit des mains et frappa du talon en criant :

— Oh! brûle, brûle!...

Elle riait comme une démente. Au commencement du banquet, elle engageait la princesse à boire et répétait de bizarres dictons russes comme il y en a beaucoup : « Les choux fanent, sans arrosage. Les poules aussi boivent. Une coupe après l'autre n'est pas un coup après l'autre. » Mais, s'apercevant que la princesse royale était prête à perdre connaissance, elle eut pilic d'elle, la laissa en repos et même lui versa de temps en temps, et à nous autres demoiselles d'honneur aussi, de l'eau dans notre vin, ce qui, pendant les banquets, est considéré comme un crime.

Vers le matin, — nous restâmes à table de six heures du soir jusqu'à quatre heures du matin, — la tzarine s'approcha plusieurs fois de la porte, appelant le tzar et lui demandant :

— Ne serait-il pas temps de rentrer, petit père?

— Mais non, Catenka! Demain est un jour de chômage, répondait le tzar.

Chaque fois que je soulevais le rideau de la salle des hommes, je voyais quelque chose de nouveau.

Quelqu'un, enjambant la table, mit sa botte en plein dans une gelée de poisson. Le tzar venait de fourrer de cette même gelée dans la bouche du chancelier Golovkine, qui détestait le poisson; des ordonnances lui avaient tenu les bras et les jambes; il s'était débattu; il souillait, il était encore tout rouge. Après Golovkine, le tzar entreprit le résident du

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Hanovre, Weber; il le caressait, l'embrassait. D'une main, il lui entourait le cou ; de l'autre, il lui présentait un verre de vin qu'il le suppliait de prendre. Ensuite, lui ayant enlevé sa perruque, il l'embrassa sur le sommet du crâne, puis sur la nuque ; il lui retroussait les lèvres et l'embrassait sur les gencives. On prétend que le mobile de toutes ces tendresses est le désir qu'a le tzar d'extorquer un secret diplomatique. Moussine-Poucbkine, à qui l'on chatouillait le cou — il ne supporte pas d'être chatouillé et le tzar veut qu'il surmonte cette aversion — criait comme un cochon qu'on saigne. Le conseiller privé Tolstoï marchait à quatre pattes; d'ailleurs, il n'était pas très ivre et simulait l'ivresse afin de n'être plus forcé de boire. On avait fendu la tête du vice-amiral Croîs avec une bouteille. Le prince Menchikov était tombé à terre, ivre-mort ; on le frictionnait pour le ranimer : des hommes meurent souvent à ces banquets. Le confesseur du tzar, Fédoska, vomissait, a Ohl je suis mort! Sainte Yierge, mère de Dieu! » gémissait-il. Le prince-pape ronflait, le haut du corps sur la table, la face dans une mare de vin.

Les sifflets, le bruit de vaisselle brisée, les gros mois, les soufflets auxquels personne ne faisait attention emplissaient l'air : une puanteur comme dans un cabaret ignoble. Si quelqu'un, venant du dehors, avait pénétré là, il se serait trouvé mal.

Ma vue se troubla ; par moments je perdais presque connaissance. Les visages humains devenaient des mufles de bêtes. Plus elfrayant que tous, était le

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visage du tzar, large, rond; ses grands yeux un peu bridés s'écarquillaient, sa moustache aiguë se dressait : un visage de chat sauvage ou de tigre. Il était calme et narquois. Son regard était clair et perçant. Lui seul n'était point ivre et plongeait avec curiosité son regard dans les plus répugnants mystères, dans les âmes humaines, mises à nu, qui se livraient à lui dans cette chambre où le vin faisait office d'inquisiteur.

On réveilla le prince-pape. Le prince-césar aussi avait fait un bon somme. On les obligea à danser l'un en face de l'autre, tandis qu'on les soutenait sous les aisselles, tous deux pouvant à peine se tenir sur leurs jambes. Le pape, quecoiff'ait une tiare grotesque surmontée d'un Bacchus nu, tenait à la main une croix faite de tuyaux de pipe. César avait une couronne burlesque sur la tête et un sceptre à la main. Le tzarévitch, ivre-mort, gisait à terre entre ces deux fous, fantômes de la grandeur passée : le tzar russe et le patriarche russe.

Ce qui suivit, je n'en sais rien; et je n'en veux rien savoir : c'est trop dégoûtant.

On sonna la dianc sur les vaisseaux voisins. Chez nous aussi le tambour roula : le tzar lui-même battait la retraite. Gela signifiait : a Nous avons eu une grande bataille avec Ivachka Khmelnitsky et il nous a terrassés tous ». Les grenadiers emportaient des dignitaires ivres, comme des cadavres ramassés sur un champ de bataille.

Lorsque nous revîmes le ciel, il me sembla, pour

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parler en style élevé, que nous sortions des enfers, ou, en style vulgaire, d'un égout.

Aujourd'hui, le tzar a quitté Pétersbourg avec une flotte nombreuse pour se battre contre les Suédois.

Voici longtemps que je n'ai rien écrit. Son Altesse a été malade après le banquet. Je ne l'ai pas quittée. Et puis, que pourrais-je écrire ? Tout est si triste qu'on n'a envie ni de penser, ni de parler. Advienne que pourra !

25 mai.

Je ne m'étais pas trompée. La paix n'a pas duré. De nouveau un nuage a passé entre le tzarévitch et sa femme. Des semaines s'écoulent sans qu'ils se voient. Il est malade, lui aussi. Les docteurs disent qu'il est phtisique. Je pense, moi, qu'il est simplement malade d'avoir trop bu.

4 juin.

Le tzarévitch est venu, en costume de voyage gris; il a un peu parlé, de choses et d'autres ; puis a il déclaré :

• — Adieu, je vais à Carlsbad.

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La princesse royale fut si cflarée qu'elle ne sut rien dire : elle ne demanda même pas pour combien de temps il partait. Je pensai qu'il plaisantait. Mais, des qu'il nous eut quittées, il monta en voiture de poste et disparut. On dit qu'effectivement il va faire une cure aux eaux.

Et nous voilà seules, sans tzar ni tzarévitch.

Les parents de Charlotte ont vraisemblablement cru aux sots potins d'ici ; ils se sont fâches contre elle et n'écrivent plus. Nous sommes abandonnées de tous.

7 juillet.

Lettre du tzar à la princesse Charlotte :

« Je ne voulais point vous déranger, ni agir contre ma conscience; mais l'absence de votre époux m'oblige à cette lettre afin d'arrêter les mauvaises langues, qui dénaturent la vérité. Le fait de votre grossesse est connu; ainsi, lorsque, avec la volonté de Dieu, approchera l'heure de votre délivrance, il faudra vous donner une surveillance ; le chancelier Golovkine vous dira laquelle, et vous vous conformerez exactement à ses indications; de la sorte, ceux qui aiment le mensonge seront réduits à se taire. »

On organisa la surveillance : on installa auprès de la princesse trois femmes qu'elle connaissait à peine : la chancelière Goloskine, la générale Brus et la

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vieille folle, la princesse-abbesse Rgevsky, la même qui daasait naguère pendant la saoulerie. Ces trois mégères ne la quittent pas des yeux, la « protègent » ou, plus simplement, l'espionnent.

Que signifie cela? Que redoute-t-on ? Quelle fraude veut-on éviter ? Que l'enfant soit changé, qu'un garçon soit substitué à une fille par ceux qui souhaitent que l'héritage du trône reste à la lignée du tzarévitch? Ou bien est-ce une attention exagérée de la tzarine?

Maintenant, nous avons compris à quel point on nous soupçonne et on nous hait. Le crime de Charlotte est d'être la femme de son mari. Le père est contre le fils, et nous sommes entre ces deux hommes comme entre deux feux.

« Je me soumets docilement à la volonté de Votre Majesté, répondit Charlotte au tzar. Trois femmes sont préposées à ma garde. Jamais l'idée ne m'était venue de tromper Votre Majesté ou le prince royal, et cette mesure si bizarre et si peu méritée m'afflige beaucoup. J'aurais pu croire que votre considération, si souvent promise, et votre amitié me serviraient de garantie contre toute calomnie et que les coupables seraient punis comme des criminels. C'est triste que les envieux et les persécuteurs soient assez puissants pour réussir dans une semblable intrigue. Dieu est mon seul soutien ; et, puisque me voici abandonnée de tous, Il entendra les soupirs de mon cœur et mettra fin à mes souffrances ! »

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13 juillet.

A sept heures du matin, Son Altesse est accouchée heureusement d'une fille.

Du tzarévitch, aucune nouvelle.

1" août.

On reçoit la nouvelle d'une victoire russe sur les Suédois, le 20 juillet, près de Gangut ; une escadre entière est faite prisonnière. On carillonne sans discontinuer dans toutes les égHses, on tire le canon. Ici, du reste, on ne ménage pas la poudre : à la moindre victoire, lorsque trois ou quatre galères pourries sont capturées, on tire comme si l'univers entier avait été conquis.

9 septembre.

Le tzar est de retour à Pélersbourg. De nouveau le canon. On se croirait dans une ville assiégée. Nous en devenons sourdes. D'interminables cortèges de triomphe, des feux d'artifice avec de vaniteuses allégories : le tzar est glorifié comme le conquérant du monde, un César ou un Alexandre. Il y eut un banquet, auquel, Dieu soit loué, nous n'assistâmes point. On y but. à ce qu'il paraît, comme des cochons.

i3 septembre.

De la pluie, de la boue. Le ciel est bas, sombre.

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comme de pierre. Sur les branches nues, des corneilles croassent.

Misère, misère !

19 septembre.

J'ai surpris la princesse royale qui relisait, en pleurant, les lettres que lui écrivait le tzarevitch, lorsqu'ils étaient fiancés. Les mots, en tous sens, mal reliés sur des lignes tracées au crayon. Des compliments vides, des amabilités diplomatiques. Et elle s'attendrit làdessus, pauvrette I

Nous avons appris, par hasard, que le tzarevitch demeure à Garlsbad incognito ; il ne reviendra ici qu'en hiver.

20 septembre.

Pour oublier notre situation, j'ai résolu d'écrire tout ce que je vois et entends dire du tzar.

Leibnitz a raison : « Quanto magis hiijus Principis indolem prospicio, tanto cam magis admiror. Plus j'observe le caractère de ce monarque, plus je l'admire. »

i^r octobre.

J'ai vu le (zar forger le fer dans la forge de l'Amirauté. Ses courtisans le servaient, activaient le feu, faisaient marcher les soufflets, apportaient le charbon.

au risque de salir la soie et le velours de leurs kaftans brodés d'or.

— Pour un tzar, c'en est un bon ! Il ne vole pas le pain qu'il mange ! Il travaille mieux que n'importe quel manœuvre ! dit un simple ouvrier qui était là.

Le tzar, forgeron gigantesque en tablier de cuir, les cheveux retenus par une ficelle, les manches retroussées sur ses bras aux muscles saillants, le visage noirci de suie, semblait, à la lueur du brasier, un Titan souterrain. Il battait, de son marteau, le fer chauffé à blanc, avec une telle force qu'une pluie d'étincelles volait ; l'enclume tremblait et gémissait, comme prête à se briser. Je songeais à ce mot d'un vieux boyard :

— Tzar, tu souhaites forger une nouvelle Russie avec le fer de Mars ; mais c'est dur pour le marteau et c'est dur pour l'enclume !

« Le temps est comme le 1er chaud, qui, si on le laisse refroidir, devient mal commode à forger », dit le tzar. Et, forgeron de la Russie, il le bat tant que le fer est chaud. Sans connaître de repos, toute sa vie il se liatc vers quelque chose. Sans doute, s'il l'avait voulu, il aurait pu se reposer ou s'arrêter. Il se tue d'activité fiévreuse; la tension de sa force est démesurée, semblable à une perpétuelle convulsion. Les médecins disent que sa sauté est compromise, qu'il ne vivra pas de longs jours. 11 prend continuellement les eaux ferrugineuses d'Olonclz ; mais, avec cela, il

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boit de l'eau-de-vie, ainsi le remède ne peut que lui nuire.

La première impression qu'on a en le voyant est celle de la hâte. Il est tout mouvement. Il ne marche pas, il court. L'ambassadeur du César, le comte Kinsky, homme d'assez forte corpulence, assure qu'il préférerait n'importe quelle bataille à une audience de deux heures chez le tzar; le tzar l'oblige à courir tout le temps pour le suivre : alors l'ambassadeur sue sang et eau, même pendant les plus fortes gelées russes. « Le temps est comme la mort, répète le tzar. Le temps perdu est pareil à l'irréparable mort. »

Ses éléments sont le feu et l'eau. Il les aime comme s'il était né parmi eux : il aime l'eau comme un poisson, le feu comme une salamandre. Il a une passion pour le canon, pour les expériences de feu, pour les feux d'artifice. Toujours il les allume lui-même, il entre dans le feu' se brûle les cheveux. Il dit qu'il habitue ses sujets au feu des combats. Mais ce n'est qu'un prétexte. Simplement, il aime le feu.

Il a une égale passion pour l'eau. Lui, le descendant des tzars moscovites qui jamais ne virent la mer, il eut déjà la nostalgie de l'eau lorsqu'enfant il vivait dans les térèmes* étouffants du Kremlin, tel un canard sauvage dans un poulailler. Il nageait dans des

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