‹ L'antéchristChapitre 19 sur 23 · LE TZARÉVITGII EN EXIL · texte numérisé non relu

LE TZARÉVITGII EN EXIL

Le tzarovitch et Afrossiaia voguaient en bateau dans le golfe de Naples, }3ar une nuit d'été.

L'âme d'Alexis était comme enivrée d'harmonie : harmonieuse était la tremblante traînée lunaire, qui s'étendait, en route de feu, du Pausilippe jusqu'au ciel; harmonieuses la plainte de la mer et l'haleine du vent qui apportait avec l'odeur saline l'arôme des orangers de Sorrente ; harmonieux, les contours bleu argent (kl Vésuve qui lançait de la fumée blanche ou des lueurs rouges, comme un autel de dieux expirants,

— Amie do mon cœur, qu'il fait bon I chuchota le tzarévitch.

Afrossinia regardait le paysage avec la même placide indiiïérence que si c'eût été la Neva et la forteresse Pierre-Paul.

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— Oui, il fait chaud ; nous sommes sur l'eau et nous ne sentons point d'humidité, répondit-elle, en étouffant un bâillement.

Il ferma les yeux et évoqua une pièce de la maison Viazemsky, à Pétersbourg : des rayons obliques ; la servante Afrossinia, les jupes haut retroussées, les jambes nues, lave le plancher. Elle se penche, frotte avec un torchon. C'est une simple fille, de celles dont, au village, les gars disent : « Elle est robuste, ferme, ronde, blanche comme un navet bien lavé. » Néanmoins, lorsqu'il la regardait, le tzarévitch songeait parfois à un ancien tableau hollandais qu'avait son père, la Tentation de Saint Antoine : devant l'ermite se tient une femme rousse, toute nue ; elle a, comme les faunesses, des pieds de chèvre aux sabots fendus. Dans le visage d' Afrossinia, dans ses lèvres trop pleines, son nez retroussé, ses yeux grands et clairs, un peu bridés, au regard étonné, il y avait quelque chose de sauvage, de naïvement impudique. Il songea aussi aux paroles des pères de l'Église sur le charme démoniaque des femmes : « De la femme vient le péché ; c'est elle qui nous fait mourir ; autant vaut tomber dans les flammes que dans les bras d'une femme. »

Comment? jamais il ne le sut; mais il l'aima dès qu'il l'aperçut : il l'aima d'un amour rude et tendre, fort comme la mort.

Ici, sur le golfe de Naples, elle était toujours l'Afrossinia de jadis ; ici, elle cassait avec ses dents des noisettes et crachait les coquilles dans les flots argentés.

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du mcme air qu'elle avait jadis grignoté des graines de tournesol, à Pétersbourg, assise à la cuisine, les jours de fête, parmi- d'autres domestiques. Seulement, accoutrée à la mode française, avec mouches et fanfreluches, elle semblait plus obscène et plus tentante, plus naïvement impudique. Les deux trabans du césar et l'élégant comte Esterhazy lui-même, qui escortait toujours le tzarévitch lorsque celui-ci quittait la forteresse de Saint-Elme, la mangeaient des yeux. Alexis détestait les regards avides de ces hommes.

— Ainsi, Esope, tu t'ennuies ici et tu voudrais retourner en Russie ? — demanda Afrossinia d'une voix paresseuse et chantante à un petit homme chétif, assis à côté d'elle dans la barque ; Alexis lourov, apprenti marinier, avait été surnommé Esope en manière de plaisanterie.

— Eh I oui, Afrossinia Fédorovna, la vie ici n'est pas facile. On veut que nous apprenions des sciences si arides qu'une vie entière n'y suffirait pas ; en outre, nous ne savons par quoi commencer : par l'étude de la langue ou par celle des sciences. A Venise, nos camarades meurent de faim ; on leur assigne trois copecks par jour; ils n'ont plus rien à manger, plus de quoi se vêtir. On nous abandonne comme si nous étions du bétail. Et ce qui m'afflige le plus c'est que je ne saurais être marin ; la mer me rend trop malade. Je mourrai si l'on ne prend pitié de moi. Je voudrais m'en retourner à Pétersbourg; je ferais la route à pied. Je préfère mendier plutôt que d'aller par mer, n'en déplaise au tzar I

— Ehl petit, tu échapperas à un mal pour retomber dans un autre, pire. On te fouettera, à Pétersbourg, pour avoir esquivé l'apprentissage de ton métier, observa le tzarévitch.

— Ton affaire est mauvaise, Esope ! Pauvre orphelin, que deviendras - tu P fît Afrossinia.

— Que puis-je devenir? Je me pendrai ou bien j'irai au mont Athos me faire moine I

Alexis le regarda avec pitié et involontairement compara le sort du marinier déserteur et son propre sort à lui, le tzarévitch déserteur.

— Prends espoir, petit ; Dieu permettra que nous retournions en paix dans notre patrie, dit-il avec un bon sourire.

Ils étaient sortis du sillon doré et regagnaient le rivage sombre. Là, au pied d'une montagne, se trouvait une villa déserte, bâtie au temps de la Renaissance sur les ruines d'un ancien temple de Vénus.

Des deux côtés des marches délabrées qui descendaient jusqu'à, la mer, se dressaient en procession mortuaire d'énormes cyprès ; leurs cimes pointues et échevelées, toujours courbées par le vent, restaient penchées sur la mer comme des têtes accablées de douleur. Dans l'ombre noire, les statues des dieux blêmissaient, fantômales. Le jet d'eau semblait aussi un spectre. Les vers luisants, sous les lauriers, étaient des cierges funèbres. L'odeur lourde des magnolias rappelait les baumes qu'on met sur les cadavres. L'un des paons qui vivaient dans la villa, réveillé par les

voix et le bruit des rames, ouvrit réventail de sa queue qui miroita au clair de lune en arc-en-ciel de pierreries pales. Les cris des paonnes rappelaient les plaintes aiguës des pleureuses. L'eau des fontaines tombait du rocher, le long d'herbes minces comme des cheveux, goutte à goutte, en larmes silencieuses : on eût dit une nymphe pleurant dans une grotte ses sœurs disparues. Toute cette villa triste faisait songer au sombre Elysée, foret souterraine des ombres, cimetière des dieux morts, ressuscites et morts à nouveau.

— Voudrais-tu me croire, Afrossinia Fédorovna, voilà trois ans que je n'ai été au bain ! continuait Esope.

— Ah ! les balais de branches fraîches de bouleau, et l'hydromel aux cerises après le bain, quelle bonne chose ! soupira xVfrossinia.

— Lorsque je bois leur piquette et que je songe à notre vodka, j'ai envie de pleurer I gémit Esope.

— Et le caviar salé ! fit Afrossinia.

— Et l'esturgeon !

— Et les éperlans du Lac Blanc !

Ils se donnaient la réplique, exaspérant leurs regrets.

Le tzarévilch les écoutait en regardant la villa, et il souriait involontairement : étrange était la contradiction de ces prosaïques rêves avec la réalité féerique.

En mer, dans le sillon lumineux, avançait une aulie barque; elle faisait une tache noire sur l'or tremblant.

On entendit une mandoline et une voix de jeune femme :

Quant'è bella giovinezza, Che si fugge tuttavia.

Ghi vuol esser lieto, sia ; Di doman non c'é certezza.

Cette chanson d'amour avait été composée par Lorenzo di Medici, le Magnifique, pour la marche triomphale de Bacchus et d'Ariane, aux fêtes florentines. Elle avait la légère gaieté de la Renaissance et son éternelle nostalgie.

Le tzarévitch écoutait, sans comprendre les paroles ; mais la musique emplissait son âme de douce tristesse :

Que la jeunesse est belle, Mais si passagère! Ris et chante.

Sois heureux si tu veux l'être, Le lendemain est incertain.

— Eh ! Afrossinia Fédorovna, une chanson russe ! supplia Ésope.

Il tenta même de s'agenouiller, mais trébucha et faillit tomber à l'eau : il tenait mal sur ses jambes, car il buvait tout le temps de la piquette dans une gourde tressée qu'il dissimulait avec pudeur sous un pan de son kaftan. L'un des rameurs, beau garçon brun, à moitié nu, comprit néanmoins ; il sourit à Afrossinia, chgna du côté d'Esope et lui tendit une guitare. Celui-ci se mit à jouer : il se servait de la guitare comme d'une balalaïka à trois cordes.

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Afrossînia sourit, jeta un regard au tzarévitch, et tout à coup se mit à chanter fort, d'une voix un peu criarde de paysanne, de cette voix qu'elle avait lorsque, naguère encore, elle chantait dans des farandoles, les soirs de printemps, dans le hoisde bouleau. Les rivages de Naples, ancienne Parthénope, furent remplis du chant bizarre :

Ah ! mon balcon, mon balcon neuf, En bois d'érable ouvragé.

Il y avait une infinie nostalgie dans la chanson étrangère :

Chi vuol esser lieto, sia ; Di doman non c'c certezza

Il y avait un infini dcsir dans la chanson russe :

Vole, mon épervier, haut et loin, Haut et loin jusque chez nous I Chez nous tu trouveras mon père ; Il est sévère, il châtie fort.

Les deux chansons se fondaient en une seule.

Le tzarévitch avait peine à retenir ses larmes. Jamais encore il n'avait tant aimé la Russie ; mais maintenant il l'aimait d'un amour nouveau, universel; et il aimait aussi l'Europe. La terre étrangère devenait sienne. Et, dans son cœur, ces deux amours se fondaient en un seul comme se fondaient les deux chansons.

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Le ccsar, lorsqu'il eut pris sous sa protection le tzarévitch, lui donna pour résidence, afin de le mieux cacher de son père, le château isolé et inaccessible d'Ehrenberg. C'était un vrai nid d'aigle, perché au sommet d'un rocher dans le Haut Tyrol, sur la route de Fussen à Inspruck. Le tzarévitch était qualifié de comte hongrois; il se sentait prisonnier.

« Au reçu de cette lettre, écrivait le césar au commandant de la forteresse, fais préparer deux pièces avec des portes solides et des fenêtres grillées, pour le détenu de marque. Défends aux soldats et à leurs femmes de sortir de la forteresse, sous peine de châtiment sévère ou même de mort. Si le détenu de marque désire causer avec toi, tu peux te prêter à son désir en cela comme en certaines choses : ainsi, s'il demande des livres ou quelque autre divertissement, ou s'il t'invite à dîner ou à prendre part à quelque jeu. Tu peux aussi l'autoriser à marcher dans les chambres ou à prendre l'air dans la cour de la forteresse ; mais veille toujours à ce qu'il ne s'évade point. »

Alexis passa cinq mois à Ehrenberg, de décembre à avril.

Malgré toutes les précautions prises, les espions du tzar, le capitaine de la garde Roumiantzev et trois olliciers apprirent le séjour du tzarévitch à Ehrenberg.

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Ils avaient ordre de s'emparer « d'une certaine personne », à tout prix. Arrivés en Tyrol, ils descendirent incognito dans le hameau de Reite, au pied même du rocher d'Ehrenberg.

Le résident Vessélovsky déclara que le tzar serait « très affecté d'entendre les ministres du césar soutenir qu'une certaine personne ne se trouvait pas dans les domaines du césar, étant donné qu'un courrier du tzar avait vu les gens de ladite personne à Ehrenbcrg, et qu'elle-même vivait aux frais du césar. Non seulement le capitaine Roumiantzev, mais l'Europe entière savait que le tzarévitch était dans les domaines du césar. Si l'héritier du césar s'échappait de chez son père et cherchait un refuge auprès du tzar russe et que ce refuge lui fut accordé secrètement, ne serait-ce point là une douleur pour le césar? »

« Votre Majesté, écrivit Pierre à l'Empereur, peut juger elle-même combien est grande notre affliction paternelle, de ce que notre fils aîné, nous ayant désobéi, soit protégé ou détenu par vous; je ne sais lequel des deux termes convient mieux. Nous souhaitons avoir à ce sujet une explication avec Votre Majesté. »

On déclara au tzarévitch que l'Empereur le laissait libre de retourner en Russie ou de rester sous sa protection; en ce cas, il serait transféré dans un lieu plus éloigne : par exemple, à Naples. On notifia par la même occasion au tzarévitch le désir de l'Empereur qu'il laissât ses gens à Ehrenberg ou bien les licenciât : le tzar, dans sa lettre, parlait avec mécontenlcinent de ces gens ; et leur renvoi enlèverait au

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tzar la possibilité d'insinuer que l'Empereur donnait asile à des personnes tarées. C'était une allusion à Afrossinia. Il semblait, en effet, peu convenable que le tzarévitch. qui implorait la protection du césar au nom de la défunte Charlotte, sœur de l'impératrice, gardât auprès de lui « une fille » avec laquelle il s'était lié, à ce que l'on disait, du vivant de son épouse.

Il répondit qu'il était prêt à aller où le césar le voudrait et à vivre selon qu'on le lui ordonnerait, pourvu qu'on ne le livrât point à son père.

Le i5 avril, à trois heures du matin, le tzarévitch, malgré les espions, quitta Ehrenberg sous le nom d'un officier de l'Empereur. Il n'aA^ait qu'un seul serviteur, Afrossinia, déguisée en page.

« Nos pèlerins sont arrivés à bon port, écrivit le comte Schônborn dans son rapport. Dès que je le pourrai, j'enverrai mon secrétaire avec un récit détaillé de ce voyage, qui fut drôle au possible. Notre petit page, entre autres, fut reconnu pour être une femme, mais non une femme mariée, moins encore une pucelle, puisqu'elle est déclarée l'amante du tzarévitch et indispensable à la bonne santé de celui-ci.

» Je m'applique de mon mieux à empêcher notre société de trop s'adonner à la boisson, mais en vain » .

Le tzarévitch traversa Inspruck, Mantoue, Florence, Rome. A minuit, le 6 mai 1717, il arriva à Naples et descendit à l'hôtellerie des Trois-Rois ; le lendemain soir, on le transporta en voiture de louage vers la mer ; puis on le fit pénétrer, par un passage

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dérobé, dans le palais du roi; deux jours plus tard, lorsque des appartements furent prêts, on le transféra dans la forteresse de Saint-Elmo, située sur une haute montagne au-dessus de Naples.

Ici encore il vécut en prisonnier, mais il n'en souffrait pas : plus les murs étaient hauts et les fossés profonds, plus il se sentait à l'abri de son père.

Les fenêtres de ses appartements donnaient sur une véranda couverte, au-dessus de la mer. Il passait tout son temps dans la véranda ; il donnait à manger, comme il le faisait à Rogedestvène, à de nombreux pigeons qu'il apprivoisait; il lisait des livres d'histoire et de philosophie, chantait des psaumes et des litanies, contemplait Naples, le Vésuve, les îles bleues, ardentes comme des saphirs, d'Ischia, de Procida, de Gapri; mais surtout il contemplait la mer, dont il ne pouvait rassasier ses yeux. Il croyait la voir pour la première fois. La mer grise, froide, commerçante ou militaire, de Pétersbourg, cette mer qu'aimait le tzar ne ressemblait en rien à cette mer chaude, azurée, libre.

Afrossinia était avec le tzarévitch. Lorsqu'il ne songeait point à son père, il était presque heureux.

Il était gardé avec une extrême sévérité ; il obtint néanmoins, après maints efforts, qu'on permît à Alexis lourov de le venir voir à Saint-Elmo. Esope avait su se rendre indispensable : il amusait Afrossinia, qui trouvait le temps long; il jouait aux cartes et aux dames avec elle, la faisait rire par ses plaisante-

ries, lui racontait des histoires et des fables comme un véritable Ésope.

Il racontait le plus volontiers ses voyages à travers l'Italie. Le tzarévitch l'écoutait avec curiosité, revivant ses propres impressions. Esope avait beau regretter la Russie, les bains et la vodka, il aimait la terre étrangère, comme le tzarévitch ; il l'avait adoptée et aimait la Russie d'un nouvel et universel amour.

— La route à travers les Alpes est bien pénible, disait-il. D'un côté de l'étroit sentier, il y a des montagnes hautes comme des nuages; de l'autre, des précipices profonds où l'eau court avec un bruit incessant: on dirait des moulins. La vue de ces précipices est très effrayante. Les montagnes sont couvertes de beaucoup de neige, car les rayons du soleil ne pénètrent pas entre elles. Lorsque nous descendîmes des montagnes, nous trouvâmes l'été en plein; tandis que, là-haut, nous avions l'hiver. La route se trouvait bordée de vignobles, d'arbres fruitiers, de citronniers et d'orangers; et, entre les arbres, les lianes formaient des arabesques contournées. Toute ritalie n'est qu'un immense jardin, une sorte de Paradis terrestre I Le 7 mars, nous vîmes des fruits, des citrons et des oranges, mûrs ou presque mûrs ; d'autres tout verts, et des boutons, et des fleurs I Tout ça sur le même arbre... Là, près des montagnes, sur un bel emplacement, est bâtie une maison imposante, d'une architecture superbe : cela s'appelle une villa. Et autour de cette maison se trouvent d'extraordinaires jardins et enclos : on s'y promène pour se

distraire. Les arbres y sont plantés régulièrement, et les feuilles, sur les arbres, sont comptées. Des fleurs et des plantes poussent dans des pots disposés symétriquement. L'ensemble offre une belle perspective I Et, dans, ces mêmes jardins, vous verrez nombre de fontaines, qui jettent de l'eau très claire par d'ingénieuses machines. En guise de poteaux, le long des routes, sont postés des hommes et des femmes en marbre : Zeus, Bacchus, Vénus et d'autres dieux païens, d'un beau travail, qui semblent vivants. Ces statues, très anciennes, ont été retirées de la terre.

Il raconta de telles merveilles sur Venise qu'Afrossinia refusa longtemps de le croire ; elle confondait Venise avec une ville fabuleuse des légendes russes.

— Tu inventes, Esope I disait-elle en riant. Mais elle écoutait quand même avidement.

— Venise est toute bâtie dans l'eau ; dans les rues et les ruelles, coule l'eau de la mer et l'on circule en barques. Il n'y a point de chevaux, ni de bêtes de somme, ni de voitures, ni de chariots ; et l'on n'y a jamais entendu parler de traîneaux. L'air, en été, y est lourd ; et il y a une forte odeur d'eau stagnante, comme chez nous à Pétersbourg sur le canal Fonlanka lorsqu'il est très sale. Dans la ville, on trouve beaucoup de barques de louage qui s'appellent gondoles : elles sont longues et étroites comme nos barques creusées dans un tronc d'arbre ; la proue et la poupe sont pointues, et la proue est ornée d'un dard en fer ; au milieu de la gondole est une cabine avec des fenêtres vitrées et des rideaux

damassés ; les gondoles sont toutes noires, tendues de drap noir et semblables à des cercueils ; les rameurs, debout l'un sur l'avant, l'autre sur l'arrière, se servent d'une rame ; il n'y a point de gouvernail, mais ils s'en passent très bien... A Venise, les opéras et les comédies sont extraordinaires, tels qu'on ne saurait les décrire et tels qu'il n'y en a nulle part de semblables. Les édifices où l'on joue ces opéras sont grands , arrondis et les Italiens les appellent théâtres. Il y a, à l'intérieur, cinq rangs superposés de niches, à ingénieux grillages dorés. Et l'on joue, dans ces opéras, les souvenirs de l'histoire ancienne, des héros et des dieux grecs et romains : chacun fait représenter dans son théâtre l'histoire qu'il préfère. Des foules de gens se rendent à ces opéras, masqués, afin que personne ne les reconnaisse. Aussi, pendant le carnaval, on porte des masques et des vêtements bizarres ; chacun s'amuse impunément à son gré ; on se promène en gondole au son de la musique, on danse, on mange des sucreries, on boit de fines limonades et du chocolat. A Venise, on s'amuse tout le temps et l'on ne veut point se passer de distractions. Le péché y est fréquent : pendant les mascarades, des femmes et des filles prennent les étrangers par la main et s'amusent avec eux sans vergogne. Les femmes, à Venise, sont très belles, hautes, sveltes et minces : elles sont rusées et s'habillent très proprement et méprisent le travail manuel ; elles préfèrent l'oisiveté, elles aiment le plaisir et pratiquent le péché charnel par cupidité ; et c'est leur unique métier.

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Beaucoup de filles ont des maisons à elles, et elles n'ont aucune honte d'afficher leur commerce ; d'autres, qui n'ont point de maisons, habitent, dans des rues spéciales, de petites chambres au ras du sol ; chaque chambre a une porte sur la rue et, lorsque les filles voient un passant, chacune s'applique à l'attirer ; le jour où elles ont eu le plus de visiteurs est pour elles le plus heureux. Par suite de tout cela, elles ont des maladies françaises, dont elles gratifient généreusement et vile ceux qui viennent leur rendre visite. Le clergé les sermonne, mais ne leur interdit rien. Et les Vénitiens sont très habiles à soigner les maladies françaises. Avec un égal entrain, Esope parlait ensuite des sanctuaires, des miracles et des reliques.

— J'ai eu le bonheur de voir une croix où, sous un verre, se trouvait une parcelle du nombril du Seigneur, et de la circoncision. Dans une autre croix, j'ai vu une parcelle du nez de Jean-Baptiste. A Nara j'ai vu les reliques de saint Nicolas qui produisent de l'huile sainte. Cette huile ne tarit jamais ; des pèlerins en emportent tous les jours, mais elle ne diminue pas plus que l'eau d'une source. J'ai vu aussi le sang bouillant de saint Janvier et un os de saint Laurent martyr : cet os est enfermé dans un étui de cristal et, lorsqu'on le baise, on sent à travers l'étui la chaleur de l'os, ce qui est très surprenant.

Avec la mc-me naïveté, il parlait ensuite des miracles de la science.

— A Padoue, dans l'Académie de médecine, il y a des enfants embaumés, nés avant terme ou bien

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retirés du ventre de leurs mères mortes; ils flottent dans des vases en verre remplis d'alcool et peuvent rester ainsi mille ans sans se décomposer. Dans la bibliothèque, j'ai vu d'énormes globes terrestres et célestes, faits avec un art mathématique merveilleux.

Ésope était un classique. Le moyen âge lui paraissait barbare. Les copies de l'art antique, la régularité, la symétrie, toutes choses auxquelles il était habitué à Pétersbourg, l'enchantaient.

Florence lui avait déplu.

— D'habitations superbes, faites avec le souci de la proportion, il y en a peu. Toutes les maisons, à Florence, sont anciennes. Il y en a qui sont hautes de trois ou quatre étages ; mais elles sont construites simplement, sans architecture...

Rome lui fit une forte impression. Il en parlait avec la dévotion presque superstitieuse que la Ville Eternelle éveilla toujours chez les barbares.

— Rome est très grande. On voit encore les remparts de la vieille Rome ; et il est évident qu'elle fut indiciblement merveilleuse. Dans les endroits qui furent jadis au centre de la ville se trouvent maintenant de vastes plaines et des champs de blé ; il y a maints vignobles. Les buffles, les bœufs et autre bétail se promènent en troupeaux. Dans les champs, il y a d'anciennes constructions en pierre, énormes, qui maintenant sont en ruines ; leur architecture est superbe, de proportions magnifiques, comme on ne saurait le faire de nos jours. Depuis les montagnes jusqu'à Rome, on peut voir d'anciennes colonnes qui

supportent des tuyaux en pierre où coulait jadis l'eau claire de la montagne. Ces colonnes s'appellent aqueducs ; et les plaines, campania di Roma.

Le tzarévitch connaissait peu Rome ; mais, en écoutant Ésope, il lui semblait qu'une ombre auguste, « d'une indicible magnificence », passait devant lui.

— Dans ces plaines, parmi les ruines, il y a des ouvertures de souterrains. Les chrétiens se cachaient dans ces souterrains lors des persécutions ; maintenant encore on y retrouve des os de saints m.artyrs. Ces souterrains, appelés catacombes, sont immenses et atteignent, dit-on, jusqu'à la mer ; il y a d'autres issues mais que l'on ne connaît pas. Près des catacombes, dans une petite chapelle, se trouve un tombeau de Bacchus, taillé dans une pierre de porphyre ; il est très grand, mais vide. On dit que, dans les anciens temps, s'y trouvait un corps incorruptible, d'une extraordinaire beauté, qui, par l'artifice du diable, ressemblait au dieu impur Bacchus. Les saints martyrs chassèrent cette impureté, sanctifièrent le lieu et y construisirent une chapelle. . . Puis, j'arrivai à un autre endroit, appelé Colisée où, du temps des anciens césars romains, persécuteurs des chrétiens, on donnait les saints martyrs en pâture aux bétes. Cette construction est ronde, immense, de quinze sagènes de haut ; les murs sont de pierre. Les persécuteurs s'y tenaient et regardaient les bétes déchirer les martyrs. Dans les murs sont des caveaux de pierre, où vivaient les botes. C'est dans le Colisée que fut dévoré par les bêtes saint Ignace ; la terre y est toute imprégnée du sang des martyrs.

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Le tzarévitch songea qu'on lui avait toujours répété qu'un seul lieu est saint sur terre: la Russie; et que tous les autres lieux sont impurs. Il songea aussi à ce que lui-même avait dit, un jour, à la demoiselle Arnheim dans le colombier de Rogedestvène : « C'est avec nous seuls qu'est le Christ ». Est-ce vrai? se demandait-il maintenant. Peut-être, eux aussi, ont-ils un Christ, et non seulement la Russie, mais toute l'Europe est-elle un lieu saint ? La terre y est toute imprégnée du sang des martyrs. . . Peut-elle être impure?

La troisième Rome — c'est ainsi que l'on avait surnommé Moscou — n'atteignait pas à la grandeur de la vieille Rome, comme Pétersbourg n'imitait pas l'Europe ; il s'en était persuadé par l'expérience.

— Alors que Moscou n'existait point encore, dit Ésope, il y avait en Occident maints royaumes plus anciens et plus glorieux que Moscou.

Il termina sa description du carnaval de Venise par des paroles que le tzarévitch retint.

— Bref, ils s'amusent toujours et ne pensent pas de mal les uns des autres : aussi ne craignent-ils personne ; chacun fait selon son gré. Les Vénitiens vivent en paix , sans peur d'offenses et sans impôts lourds.

La fin de la pensée d'Esope était claire : ce n'est point comme chez nous, en Russie, où personne n'ose songer à aucune espèce de liberté.

— Ce que j'approuve surtout chez les étrangers, observa un jour Ésope, c'est que chez eux les enfants n'ont à supporter de leurs parents ni de leurs maîtres

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aucune cruauté, aucun mauvais traitennent; mais on les maintient avec des paroles raisonnables, et non avec des coups, dans le droit chemin de la liberté et du courage. Ce que sachant, les anciens Moscovites n'envoyaient jamais leurs enfants en pays étrangers : ils y eussent appris les croyances, les coutumes occidentales et la bonne liberté, et se fussent mis à dédaigner leur propre foi; ils n'auraient plus eu aucun désir de retourner dans leur patrie. Maintenant, bien qu'on nous envoie à l'étranger, il n'en résulte rien de bon ; il est aussi impossible à la science de se développer sans liberté qu'à l'oiseau de vivre sans air. Chez nous, on enseigne à l'ancienne mode les sciences nouvelles : le bâton est muet, mais il donne de bons conseils, dit-on ; il n'y a rien de tel qu'un coup de poing sur la nuque !

Ainsi ces deux fugitifs le marinier et le tzarévitch, sentaient confusément la même chose : ce genre d'Europe que Pierre introduisait en Russie — calcul, navigation , fortification — n'était point l'Europe complète ; la véritable l"]urope possédait un secret qu'ignorait le tzar. Sans ce secret, toute la science ne pourrait que transformer l'ancienne barbarie moscovite en nouvelle grossièreté pétersbourgeoise. N'est-ce point à cet objet mystérieux, la liberté bénie, que s'adressait le tzarévitch, lorsqu'il faisait appel à l'Europe dans son différend avec son père ?

Un jour, Esope raconta « l'histoire du matelot russe Vassily Koriotsky et de la belle princesse Iraklie de Florence ».

Sg^ l'antéghrist

Les auditeurs, de même que l'orateur, trouvaient obscure et cependant claire l'idée de ce récit : le mariage du matelot russe et de la princesse de Florence, cette terre printanière de la Renaissance, cette fleur magnifique de la liberté européenne, symbolisait l'union pressentie de la Russie et de l'Europe.

Le tzarévitch, tout en écoutant l'histoire, pensait à un tableau rapporté de Hollande par son père : le tzar, en costume de matelot, embrassait une robuste Hollandaise. Alexis sourit involontairement, se disant que cette fille rougeaude était aussi différente de la princesse florentine, « qui brillait comme un soleil dévoilé » , que la nouvelle Russie de ce qu'elle devrait être.

— Eh I dis donc, ton matelot ne retourna point en Russie? demanda-t-il à Ésope.

— Qu'y ferait-il? grommela celui-ci, avec une subite antipathie envers cette même Russie qui l'attirait tant naguère. On l'aurait fouetté, à Pétersbourg ; on l'aurait exilé à Roguersvik selon l'ukase concernant les fugitifs ; et la princesse florentine aurait été enfermée parmi les tisserandes, comme une fille de mauvaise vie.

Mais Afrossinia conclut tout à coup :

— Vois-tu, Esope, ce que l'éducation a fait de ton matelot ; s'il s'était sauvé de ses instructeurs comme lu l'as fait, il n'aurait jamais obtenu la princesse florentine. Quant à la liberté d'ici, c'est bel et bien. Qu'on essaye de vous en donner, de la liberté : vous vous perdriez ! Gomment vous instruire autrement

qu'à l'aide d'un bâton, puisque vous n'y mettez aucune bonne volonté ? Remerciez le tzar notre petit père ; il sait ce qu'il fait.

Fleuve Don, Notre père.

Lave-moi.

Terre humide, Notre mère, Couvre-moi.

Afrossinia chantait, assise a sa fenêtre, dans la forteresse de Saint-Elmo. Elle décousait la doublure rouge de son vêtement d'homme, couleur fauve. Elle avait déclaré qu'elle ne se déguiserait plus comme un bouffon.

Elle portait une robe de chambre en soie, sale, aux boutons arrachés ; à ses pieds nus, des pantoufles brodées d'argent, éculées. Sur une table, dans un coffret d'étain, — sa corbeille à ouvrage, — gisaient en désordre des chiffons et des rubans, un éventail, des gants de peau, les lettres d'amour du tzarévitch, du papier aromatique à brûler, de l'encens béni, de la poudre Maréchal du célèbre coiffeur Frisson, un rosaire du mont Athos, des mouches françaises et des pots de pommades. Des heures durant, elle se frottait

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le visage d'ooguents et se maquillait, ce dont elle n'avait nul besoin puisque son teint était superbe.

Le tzarévitch, à la même table, écrivait des lettres qui devaient être secrètement lancées à Pétersbourg ou données aux archevêques et sénateurs.

(( Très honorés Messieurs les Sénateurs,

» Vos seigneuries, de même que, je pense, tout le peuple russe, doivent s'étonner de mon absence inexpliquée et du mystère qui plane sur moi. Ma conduite a été dictée par la façon dont on méconnaissait obstinément mon caractère, et surtout par ce qui s'est produit depuis le commencement de l'année dernière : on a failli me faire prendre de force l'habit de moine, sans aucun méfait de ma part, comme tout le monde le sait. Mais le très miséricordieux Seigneur, écoutant les prières delà sainte Vierge, consolatrice des affligés, et de tous les saints, me protégea et me mit en sûreté loin de ma chère patrie, que je n'aurais jamais quittée, si je l'avais pu. Maintenant, je suis en bonne santé sous la garde d'un certain empereur puissant, jusqu'au moment où le Seigneur m'ordonnera de retourner en Russie. Auquel cas, je vous prie de ne point m'abandonner. Si l'on fait courir parmi le peuple, afin de déraciner en lui mon souvenir, le bruit que je ne suis plus parmi les vivants, daignez n'y point croire et affirmez au peuple que c'est faux. Grâce à Dieu, je suis vivant et je reste, envers vous comme envers toute ma patrie, dévoué jusqu'à la mort.

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