‹ L'antéchristChapitre 21 sur 23 · Anciennes épopées en vers · texte numérisé non relu

Anciennes épopées en vers

2. La gcnt armée qnî accompagnait autrefois les princes russes.

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exprès. L'ivrognerie et les persécutions ont affaibli mon âme. D'ailleurs, mon père a jadis été bon pour moi. Il me confia le gouvernement ; et tout allait bien : il était content de moi. Mais, lorsque ma femme eut des enfants et que la nouvelle tzarine mit au monde un fils, on commença de persécuter ma femme, on lui imposa un labeur de servante et elle est morte de chagrin. La tzarine et Menchikov irritèrent mon père contre moi. Ils sont tous les deux pleins de méchanceté ; ils ne craignent pas Dieu et n'ont pas de remords. Le tzar est bon et juste, lorsqu'on le laisse agir à sa guise ; mais il s'entoure d'hommes méchants, et luimême est indiciblement emporté; il pense qu'à l'égal de Dieu il a droit de vie et de mort sur les hommes. Il a beaucoup versé de sang innocent et il a, de ses propres mains, torturé et exécuté des condamnés. Si l'empereur me livre au tzar, c'est ma mort certaine. Même si le tzar m'épargne, ma marâtre et Menchikov n'auront de repos qu'ils ne m'aient empoisonné ou réduit à l'impuissance par l'ivrognerie. On m'a extorqué l'abdication; je ne veux point me faire moine: je suis assez intelligent pour régner. Mais, je le dis devant Dieu, je n'ai jamais songé à soulever le peuple, bien que c'eût été facile, parce que le peuple m'aime et hait mon père à cause de - son indigne épouse, de ses favoris débauchés, des églises profanées, des anciennes coutumes abolies, à cause aussi qu'il n'épargne ni l'argent, ni le sang, qu'il est un tyran et un ennemi de son peuple... »

« — Ennemi de son peuple? » répéta le tzarévitch.

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Il réfléchit et effaça ces mots : ils lui semblèrent mensongers. Il savait que son père aimait le peuple, d'un amour parfois plus impitoyable que la haine : « qui j'aime, je le châtie » ; il aurait mieux fait peutêtre d'aimer moins ! Et lui, son fils, il l'aimait aussi. S'il ne l'eût point aimé, il ne l'eût point ainsi torturé. Alexisj en relisant sa lettre, sentit vaguement que son réquisitoire était juste, mais non pas complètement juste. Il y avait une imperceptible nuance à observer pour ne pas fausser la balance. Il n'arrivait pas à saisir cette nuance. Chacun d'eux, son père et lui, semblait posséder une vérité différente, opposée à l'autre, ennemie de l'autre. L'une de ces vérités devait détruire l'autre. Mais que ce fût lui ou son père qui dût vaincre, le vainqueur aurait tort, le vaincu raison.

Il ne pouvait formuler cela nettement ni à luimême, ni à autrui. Qui voudrait le comprendre, le croire? Qui, sauf Dieu, saurait décider entre le père et le fils ?

Il serra sa lettre, avec le sourd désir de la détruire, et prêta l'oreille à la chanson d'Afrossinia. Celleci, avant fini son ouvrage, essayait, devant une glace, de nouvelles mouches françaises. Elle avait pris l'habitude de chantonner toujours, dans sa triste prison, comme un oiseau dans sa cage; elle chantait inconsciemment. Mais le tzarévitch trouvait bizarre le contraste des mouches françaises cl de la triste chanson russe.

Terre linniide, PL'lite mùrc,

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Couvre-moi.

Rossignol du bois, Mon l'rèrot, Chante pour moi.

Petit coucou, Dans le taillis, Appelle-moi.

Blanc bouleau, Svelte ami, Parle-moi.

Dans les corridors sonores de la forteresse résonnèrent des pas, des appels de sentinelles, des bruits de clés et de verrous. L'ofHcier de faction frappa à la porte et annonça Weingart, Kriegsfeldconcipist, secrétaire du vice-roi de Naples.

Un gros bonhomme asthmatique entra, avec maintes courbettes ; son visage était plus rouge que la viande crue, sa lèvre inférieure pendait et ses petits yeux de porc étaient bouffis de graisse. Gomme maint filou, il avait un air bonasse. « Ce gros Allemand est une fine canaille », disait de lui Esope.

Weingart apportait une caisse de vieux vin de Falerne et de la Moselle en don au tzarévitch, qu'il appelait devant témoins « très illustre comte » ; il offrit à Afrossinia, après lui avoir baisé la main, une corbeille de fleurs et de fruits.

Il apportait aussi une lettre de Russie et un message verbal de Vienne.

— On fut heureux d'apprendre à Vienne que le très illustre comte était en bonne santé. Pour le moment, il faut, plus que jamais, prendre patience. Je dois vous communiquer la dernière nouvelle. On com-

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inencc à dire que le Izarévitch a disparu. Certains prétendent qu'il fuit la cruauté de son père ; d'autres, que son père l'a mis à mort ; d'autres enfin qu'il a péri par la main de malfaiteurs. Mais personne ne sait où il est. Voici, pour le cas où l'illustre comte désirerait savoir ce qu'on dit de celte affaire à Pétcrsbourg, une copie du rapport du résident Pieyer. Les paroles textuelles du césar sont celles-ci : « Que le cher tzarévitch se tienne caché, pour son bien; car, au retour du tzar son père à Pétersbourg, il y aura de grandes perquisitions. »

Et, s'inclinant vers le tzarévitch, il lui chuchota dans l'oreille :

— Soyez tranquille, Votre Altesse ! J'ai les renseignements les plus précis : l'empereur ne vous abandonnera pas et, s'il y a lieu, après la mort de votre père, il vous aidera avec ses troupes à monter sur le trône...

— Oh ! non! que dites-vous là? Ce n'est pas utile ! dit le tzarévitch, étreint de la même angoisse qu'il avait eue en serrant sa lettre au césar. Dieu ne permettra pas de guerre ; il n'y aura pas de guerre à cause de moi... Ce n'est pas cela que je demande, mais seulement de la protection... Je ne veux pas de cela... D'ailleurs, je suis reconnaissant. Que le Seigneur bénisse le césar pour sa bonté envers moi I

Il donna l'ordre de déboucher une bouteille de Moselle afin de boire à la santé du césar.

Puis il alla dans la chambre voisine chercher des lettres. En revenant, il trouva Weingart qui expli-

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quait à « mademoiselle Euphrosyne », avec mille galanteries, — plus de gestes que de paroles, — qu'elle avait tort de renoncer au costume d'homme qui lui allait si bien :

— L'Amour même ne saurait se présenter avec plus de grâces, conclut-il en français,

Et ses yeux de porc avaient ce regard qui était si particulièrement odieux au tzarévitch.

Afrossinia, à l'arrivée de Weingart, avait eu le temps de jeter sur ses épaules, par-dessus sa robe de chambre sordide, un dolman polonais en taffetas. Elle avait recouvert ses cheveux mal peignés d'une précieuse dentelle de Brabant; elle s'était poudrée et avait même posé une mouche au-dessus de son sourcil gauche. Elle imitait en cela une courtisane parisienne qu'elle avait aperçue au Corso de Rome. L'expression d'ennui avait disparu de ses traits ; elle s'était animée et, bien qu'elle ne comprît pas un mot de français ni d'allemand, elle devinait ce que disait Weingart et riait malicieusement, rougissait avec affectation et se couvrait le visage de sa manche comme une paysanne.

« Elle a trouvé avec qui minauder! Cochon d'Allemand ; que Dieu me pardonne I pensa le tzarévitch dépité. D'ailleurs, elle n'y regarde pas de si près, pourvu que ce soit quelqu'un de neuf. Oh ! ces filles d'iwel Femme et démon, c'est tout un 1... »

Weingart parti, il se mit à lire les papiers. Le plus important était le rapport de Pleye

« Les régiments de la garde, composés presque

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uniquement de nobles, ont, avec le reste de l'armée, fait un complot à Meklembourg, en vue de tuer le tzar et d'amener ici la tzarine; ensuite la tzarine, avec le jeune tzarévitch et les deux tzarevni, serait enfermée dans le monastère où se trouve présentement la vieille tzarine; celle-ci serait libérée et le gouvernement confié à son fils, l'héritier légitime. »

Le tzarévitch avala deux verres de moselle et se mit à marcher vite dans la pièce, en gesticulant et marmonnant quelque chose.

Afrossinia le regarda en silence, attentive mais indifférente. Son visage avait repris une expression d'ennui.

Il s'arrêta enfin devant elle et s'écria :

— Eh ! petite mère, lu vas en manger de nouveau, des éperlans du Lac Blanc 1 II y a de bonnes nouvelles I Dieu voudra bien que notre retour soit joyeux.

Il lui raconta en détail le rapport de Pleyer ; il lut les derniers mots en allemand, tant il était heureux :

— Ailes zum Auf stand allhier sehr (jeneiget ist. (Tous sont très portés à la révolte.) Tous se plaignent qu'on mette au même niveau les nobles et les non nobles, qu'on en fasse également des matelots et des soldats; la campagne est épuisée par la construction des villes et des navires.

Afrossinia écoutait en silence, toujours l'air aussi indilTérent et ennuyé; et, lorsqu'il eut fini, elle lui demanda, de sa voix traînante et paresseuse :

— Alors, Alexis Pélrovilch, si l'on tue le tzar et

qu'on t'envoie chercher, tu te joindras aux émeutiers ?

Elle lui jetait un regard oblique, déconcertant. S'il eût été moins absorbé par ses pensées, il en aurait été surpris, blessé peut-être. Mais il ne remarqua rien.

— Je ne sais pas, répondit-il après avoir réfléchi un instant. Si l'on m'envoie chercher après la mort de mon père, peut-être les rejoindrai-je... Mais à quoi bon prévoir tout cela ?. . . Que la volonté de Dieu s'accomplisse I

Il paraissait se reprendre.

— Mais note ce que je dis, Afrossinia : mon père accomplit son œuvre et Dieu accomplit la sienne 1

Brisé de joie, il s'affaissa sur une chaise et continua, comme se parlant à lui-même, sans regarder Afrossinia :

— Il m'arrive une nouvelle imprimée, comme quoi la flotte suédoise débarque des hommes sur les rivages de Lithuanie. S'il en est ainsi, ce peut être grave : à Pétersbourg, le prince Menchikov ne s'entend pas avec les sénateurs; notre principale armée est loin; il y a des discordes, des rivalités, les Suédois peuvent en profiter pour faire beaucoup de mal. Pétersbourg est si près ! Qu'on ne le perde point, comme Azov ! Nous ne le garderons pas longtemps, quoi qu'il arrive : les Suédois s'en empareront, ou bien il disparaîtra de lui-même.

Il répéta avec acharnement l'habituelle prophétie de sa tante, la tzarine Marfa Alexéevna :

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— Pétersbourg sera détruit, détruit !

Puis il reprit :

— La tranquillité apparente est de mauvais augure. Mon oncle Lopoukhine m'écrit que des gens de toutes classes parlent de moi, s'inquiètent de mon sort et m'aiment toujours. Autour de Moscou, des soulèvements se préparent. Dans la région du Volga aussi, l'on s'agite. Et ce n'est pas étonnant. Comment a-t-on pu se soumettre si longtemps.^ On réagira enfin ! Ajoute à cela l'émeute à Mecklembourg, le Suédois, le césar , moi-même I Le tonnerre gronde de tous les côtés. Lorsque l'édifice tombera, il ne restera que poussière. C'en sera une danse! Aïe, aïe! Le père lui-même ne s'en tirera pas !

Pour la première fois de sa vie, il se sentit puissant : il était un danger pour son père. De même que cette nuit mémorable où Pierre était malade, et que la tempête de neige dansait, bleue, ardente et enivrante au clair de la lune, il eut un accès de joie aiguë. La joie l'enivrait plus que le vin qu'il continuait de boire presque inconsciemment. Il regardait la mer, bleue aussi, ardente, ivre et enivrante.

— Et voici ce qu'on publie en Allemagne : mon petit frère Pétia a failli être foudroyé, l'été dernier; sa nourrice, qui le tenait dans ses bras, n'échappa que par miracle ; une sentinelle fut tuée tout près d'elle. Depuis lors, l'enfant s'affaiblit toujours; il est évident qu'il ne vivra pas. Et l'a-t-on assez choyé et soigné! Pauvre Pétia, je le plains! C'est un tout petit enfant, un innocent devant Dieu. Que le Seigneur

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le garde ! Mais je discerne la volonté de Dieu, le signe, le miracle ! Gomment mon père ne comprend-il rien ? C'est terrible, terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant I

— Lesquels d'entre les sénateurs prendront ton parti? demanda soudain Afrossinia.

Et, de nouveau, une lueur s'alluma dans ses yeux, puis s'éteignit aussitôt.

— Qu'as-tu besoin de le savoir? fit le tzarévitch, étonné.

Il avait oublié sa présence et se rendait compte tout à coup qu'elle l'avait écouté.

Afrossinia ne l'interrogea plus ; mais un insaisissable nuage avait passé entre eux.

— Bien que tous ne me soient pas hostiles, tous font semblant de l'être pour plaire à mon père, continua le tzarévitch. Mais je me moque de tout, pourvu que le peuple soit avec moi ! Lorsque je serai tzar, j'éliminerai tous les anciens et je m'entourerai de gens nouveaux, de mon choix. Je diminuerai la puissance des boyards : ils se sont assez prélassés ; et je m'occuperai des paysans, des faibles et des humbles, que le Christ aime. Et j'assemblerai des représentants du clergé et du peuple, qui devront faire connaître la vérité au tzar, sans crainte, en toute franchise. Alors, l'Empire et l'Eglise se corrigeront mutuellement par leurs conseils et par l'intuition de l'Esprit Saint, à travers les siècles.

Il rêvait tout haut et ses rêves devenaient toujours plus vagues, plus fantastiques.

Mais une pensée lui fit mal comme une piqûre d'abeille : « Rien de ce que tu espères n'arrivera, tout n'est que mensonge etmirage, un vain bruit sans cause. »

A côté de son père, ce géant qui forgeait une nouvelle Russie, il se vit lui-même un enfant chétif dont les rêves s'envolent comme des bulles de savon. Comment lutterait-il contre son père ?

Mais il écarta aussitôt cette pensée, pénible comme une mouche bourdonnante. Que la volonté de Dieu s'accomplisse! Le tzar peut à son aise forger la Russie; le fer éclaterait comme une bulle de savon, si Dieu le voulait.

Les réflexions du tzarévitch devinrent plus douces encore. Maintenant, il se savait faible ; mais, dans le sentiment même de cette faiblesse, il y avait quelque chose d'agréable. Avec un sourire humble et ivre, il écoutait le bruit de la mer et reconnaissait des sons familiers : c'était la grand'mère qui chantait pour l'endormir ou l'oiseau Sirine qui sifflait des chansons du paradis...

— Plus tard, lorsque j'aurai organisé la terre et soulagé mon peuple, j'irai avec une armée et une flotte nombreuse à Constantinople. Je battrai les Turcs, je libérerai les Slaves du joug des infidèles, je planterai une croix sur Sainte-Sophie. Alors, je convoquerai un concile universel afin de réunir les églises. Je donnerai la paix au monde entier ; et les peuples afflueront des quatre points cardinaux pour se mettre sous la protection de sainte So[)hie, Sagesse de Dieu, dans un royaume béni, éternel...

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Afrossinia avait, depuis longtemps, renoncé à l'écouter; elle bâillait et faisait, sur sa bouche, des signes de croix. Enfin, elle se leva, s'étirant et se grattant.

— Je suis fatiguée. Depuis le dîner, je n'ai point dormi ; je savais que FAllemand devait venir. Si j'allais me coucher, Pétrovitch ?

— Va, petite mère, va, que Dieu t'accompagne! Peut-être viendrai-je, dans quelques instants ; d'abord, il faut que je donne à manger aux pigeons.

Le tzarévitch alla dans la galerie où les pigeons l'attendaient. Il jetait des miettes et des graines aux oiseaux et les appelait doucement.

Comme à Rogedestvène, ils arrivaient en roucoulant, se pressaient a ses pieds, volaient autour de lui, se posaient sur ses épaules et ses bras, le couvraient en entier, l'habillaient de leurs ailes. Il contemplait la mer et, frémissant, s'imaginait voler vers un lointain infini, par-dessus la mer bleue; il rejoignait Sophie, Sagesse de Dieu.

Cette impression était forte à lui donner le vertige. Il eut peur. Il ferma les yeux et saisit la balustrade ; maintenant il ne volait plus, il croyait tomber.

Il regagna son appartement. Afrossinia entra, en chemise, les pieds nus ; elle grimpa sur une chaise et arrangea la lampe devant Ticone de la Vierge, consolatrice des Affligés ; le tzarévitch aimait cette icône et ne s'en séparait jamais.

— Quel péché ! J'allais oublier la lampe. Et c'est demain l'Assomption de la Vierge. Tu vas lire les heures, Pétrovitch?

La veille des fêtes russes, il faisait office de pope, lisait les heures et les psaumes.

— Non; plus tard, peut-être. J'aimai à la tête.

— ïu as eu tort de prendre tant de vin, petit père.

— Ce n'est pas le vin, mais les nouvelles que j'ai apprises ; les joyeuses nouvelles !

Afrossinia, qui retournait à sa chambre, s'arrêta devant la table et choisit, dans la corbeille offerte par Weingart, la pêche la plus mûre : elle aimait manger quelque chose de bon avant de s'endormir.

Le tzarévitch s'approcha d'elle et l'étreignit.

— Afrossinia, n'es-tu point contente, amie de mon cœur.'^ Tu seras tzarine et, lui, l'enfant...

Il se disait qu'Afrossinia lui donnerait un fds. Elle était enceinte de trois mois. « ïu es en or, disait-il dans les moments d'effusion ; et notre fils sera en argent. »

— Oui, tu seras tzarine et lui sera mon héritier. Nous l'appellerons Ivan. Le très pieux Ivan Alexéévitch, tzar autocrate de toute la Russie!...

Elle se dégagea doucement, s'assura que la lampe brûlait bien, mordit dans la pêche et répondit tranquillement :

— Tu plaisantes, petit père. Comment, moi, une serve, serais-je tzarine?

— Je t'épouserai et cela sera ! Mon père n*a pas fait mieux, lui-même. Sa femme, Catherine Alexéevna n'est pas d'origine illustre : elle lavait le linge avec les Finnoises, elle n'avait que sa chemise lorsqu'on la fit prisonnière ; et cependant elle règne. Et toi, Afros-

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sinia Fédorovna, tu ne seras point une tzarine pire que d'autres ! . . .

Il souhaitait lui dire ce qu'il éprouvait et ne trouvait pas de mots. Il l'aimait surtout parce qu'elle était du peuple; lui-même, tout fils de tzar qu'il fût, se sentait du peuple; il détestait la morgue des nobles et aimait la simplicité du peuple ; c'est de la main du peuple qu'il accepterait le pouvoir. Donnant donnant: le peuple le ferait tzar et lui, Alexis, ferait tzarine cette fille du peuple, Afrossinia.

Elle se taisait, baissait les yeux, et son visage exprimait seulement l'envie de dormir. Mais il l'étreignait toujours plus fort; il sentait à travers le mince tissu l'élasticité et la fraîcheur de son corps nu. Elle se débattait, repoussait ses mains. Mais, soudain, d'un geste involontaire, il tira sur la chemise ouverte, qui tomba à terre.

Nue, dans l'éclat d'or fauve de sa chevelure, elle se tenait devant lui. La mouche noire, au-dessus du sourcil gauche, était étrange et provocante. Dans ses yeux bridés, étonnés, il y avait quelque chose d'animal, de sauvage.

• — Laisse, laisse, Alecha, j'ai honte!

Mais elle n'éprouvait que peu de gêne : elle détournait seulement un peu la tête avec son habituel sourire d'inconscient dédain. Elle demeurait froide sous les caresses, innocente, presque virginale malgré la rondeur de son ventre qui révélait sa grossesse. Il semblait au tzarévitch que ce corps qu'il étreignait s'échappait d'entre ses bras, fondait, devenait éthéré, surhumain.

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— Afrossia, Afrossia ! murmurait-il, en s'efforçant de retenir cette vision.

Et, tout à coup, il s'agenouilla.

— J'ai honte, répéta-t-elle. C'est la veille d'une fête. La lampe briilc devant l'iconc. C'est un péché, un péché !

Cependant, indifférente, elle approchait la pèche de sa bouche entr'ouverte, rouge et fraîche comme un fruit.

— Oui, c'est un péché, se dit-il ; nous périrons par la femme, nous périrons tous !...

Et lui aussi regarda l'icône et se rappela qu'une îcone pareille était tombée, un soir, dans le Jardin d'Eté, des mains de son père et s'était brisée contre le socle de la Vénus pétersbourgeoise, cette diablesse blanche.

Dans le cadre de la porte ouverte sur la mer bleue, le corps d'Afrossinia ressortait, blanc et doré comme de l'écume. D'une main, elle tenait le fruit; l'autre main était pudiquement baissée : le geste de Vénus sortant des ondes. Derrière elle, jouait et fumait la mer bleue, coupe d'ambrosie; et son murmure semblait un rire de dieux.

C'était cette morne servante Afroska, qui, un soir de printemps, lavait le plancher dans la maison de Viazemsky. C'était la servante Afroska et la déesse Aphrodite en même temps.

« Vénus, Vénus, diablesse blanche! » pensa le tzarévitch, pris d'une terreur superstitieuse ; il était prêt à fuir. Mais du corps de la pécheresse innocente.

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comme d'une fleur entr'ou verte, lui venait un parfum familier, enivrant, effrayant ; sans savoir ce qu'il faisait, il s'inclina davantage devant elle, lui embrassa les pieds; puis, les yeux sur ses yeux, il murmurait, extatique :

— Ma tzarine, ma tzarine I

Cependant, la lueur faible de la lampe vacillait devant l'icône au douloureux visage.

Le comte Daoun, vice-roi du césar à Naples, convoqua le tzarévitch pour le 26 septembre au palais royal.

On sentait, depuis quelques jours, l'approche du siroco, ce vent d'Afrique qui apporte des profondeurs du Sahara des nuages de sable embrasé. L'ouragan devait déjà faire rage dans les couches supérieures de l'air ; mais sur terre un calme absolu régnait ; les feuilles de palmier et les branches de mimosa pendaient, immobiles. Seule la mer agitait d'énormes vagues sans écume qui venaient se briser contre le rivage avec fracas. Le lointain était couvert d'une brume trouble et, dans le ciel sans nuages, le soleil semblait terne comme une opale fumée. L'air était phen d'une fine poussière, qui pénétrait partout, même dans les appartements clos ; elle couvrait d'une couche grise le papier et les lèvres, elle grinçait sous la dent, elle enflammait les yeux et la gorge. Il faisait

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d'heure en heure plus étouffant. La nature était comme un corps qui couve une tumeur. Les gens et les bètcs ne trouvaient pas de repos et s'agitaient dans un morne ennui. Le peuple attendait quelque catastrophe : une guerre, une peste, une éruption du Vésuve.

Effectivement, dans la nuit du 23 au 2/t septembre, les habitants de Torre-del-Greco, de Résine et de Porlici sentirent quelques chocs souterrains. La lave parut ; une rivière de feu atteignait déjà les vignobles les plus élevés sur le versant de la montagne. x\fm d'apaiser la colère de Dieu, on fit des processions expiatoires, avec des cierges allumés, des chants psalmodiés et de grands cris de contrition. Mais la colère de Dieu ne s'apaisait point. Le Vésuve lançait, toute la journée, de la fumée noire qui s'étendait en long nuage de Castellamare au Pausilippe, et, la nuit, s'élevaient des flammes rouges semblables à la lueur d'un incendie souterrain ; le paisible aulel des dieux se transformait en la torche terrible des Euménides. Finalement on entendit, à Naples même, les premiers grondements ; ils roulaient comme le tonnerre : on eut dit que les Titans de l'antiquité se réveillaient. La ville était dans la terreur ; on appréhendait le sort de Sodome et de Gomorriie. La nuit, au milieu du silence mortel, dans la fêlure d'une croisée, sous une porte ou dans la cheminée, s'élevait un gémissement grêle comme le chant d'un moustique : c'était le siroco qui chantait. Le bruit grandissait, prenait de la force ; et, au moment où l'on s'attendait à ce

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qu'il mugît, il mourait, s'arrêtait ; le silence régnait de nouveau, plus morne encore. C'était un dialogue des démons qui peuplent la terre avec les démons de là-haut; ils se concertaient sur le jour terrible où le Seigneur exterminerait le monde.

Le tzarévitch était malade, mais son médecin le rassurait en attribuant le malaise au siroco; il prescrivit une potion aigre et rafraîchissante, qui soulagea le tzarévitch. Le jour fixé, celui-ci fut exact au rendez^ vous du vice-roi.

Dans l'antichambre, l'officier de service lui présenta les excuses les plus respectueuses du comte Daoun : le tzarévitch serait obhgé d'attendre quelques minutes, le vice-roi ayant été appelé pour une affaire urgente et de première importance.

Le tzarévitch pénétra dans une immense salle déserte, décorée avec le luxe sombre, presque sinistre des Espagnols. Les tentures étaient couleur de sang, la dorure lourde; les coffres de bois noir sculpté ressemblaient à des tombeaux, les glaces troubles reflétaient des visages de fantômes. Sur les murs s'alignaient de grandes toiles sombres, tableaux pieux des anciens maîtres; des soldats romains, aux allures de bouchers, brûlaient, fustigeaient, sciaient et torturaient de diverses autres manières encore les martyrs chrétiens; cela rappelait un abattoir ou les scènes de la sainte Inquisition. Au plafond, parmi des ors et des coquilles de mer, s'étalait le Triomphe des dieux olympiens : le peintre, avorton de Titien et de Rubens, marquait la fin de la Renaissance. A travers

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la mollesse de la facture perçait quelque chose de sauvage et. de grossier. Les monceaux de corps nus, de viandes nues, les dos gras, mous et ridés, les ventres, les jambes écartées, les seins monstrueux, ces déesses et ces dieux gras comme des porcs, ces Amours pareils à de petits cochons de lait, tout cet Olympe bestial semblait destiné à un abattoir chrétien ou aux instruments de torture de la sainte Inquisition.

Le tzarévitch marcha longtemps de long en large dans la salle; enfin il s'assit, las. Le crépuscule pénétrait par les fenêtres; et les ombres grises tissaient, comme des araignées, des toiles dans les coins. Çà et là ressortaient, plus claires, la patte dorée d'un lion ou la poitrine aiguë d'un griffon qui soutenaient le marbre ou la malachite d'une table; les lustres en cristal, ennmitouflés de mousseline, laissaient scintiller doucement leurs pendeloques, tels de gigantesques cocons couverts de gouttes de rosée. Le tzarévitch trouvait que cette abondance de corps nus au-dessus de sa tête, de viandes nues, bien nourries, païennes, de formes chrétiennes et douloureuses autour de lui rendait plus étouffante encore l'atmosphère de siroco. Son regard distrait, errant sur les murs, fut arrêté par un tableau différent des autres; car il ressortait comme une tache claire. Une jeune fille rousse, à demi nue, avec une poitrine presque enfantine et innocente, des yeux jaunes transparents et un sourire stupide. Dans la bouche, relevée aux coins, et les yeux bridés, étonnés, il y avait quelque chose de sauvage et de passionné, de presque effrayant, qui

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rappelait une chèvre et aussi la fille Afroska. Il sentit tout à coup un lien entre ce sourire et Fétouffement du siroco. Le tableau était médiocre, quelque copie d'une œuvre de l'école lombarde, due à un imitateur lointain de Léonard. Le sourire stupide, mais encore mystérieux, reflétait l'ombre dernière de Monna Lisa Gioconda, noble citoyenne de Naples.

Le tzarévitch s'étonna de ce que le vice-roi, d'ordinaire poli avec raffinement, le fit ainsi attendre; où donc était Weingart? pourquoi ce silence de mort, dans tout le palais ?

Il voulut se lever, appeler, ordonner qu'on apportât des bougies; mais il éprouvait un étrange engourdissement, comme si les toiles d'araignée que tissaient dans les coins les ombres avaient fait de lui leur proie, l'entouraient et l'engluaient. Il avait la paresse de bouger; ses paupières se fermaient. Il les ouvrait avec effort, afin de ne pas s'endormir. Et, malgré tout, il s'assoupit quelques instants; lorsqu'il se réveilla, il crut que beaucoup de temps s'était écoulé.

Il vit en rêve quelque chose d'effrayant. Quoi? Il n'aurait pas su le dire ; mais son âme gardait une indicible lourdeur, et de nouveau il sentit un lien entre son rêve effrayant, le sourire stupide de la jeune fille rousse et le siroco grandissant et terrible. Lorsqu'il ouvrit les yeux, il aperçut devant lui un visage fanlômal, d'une extrême pâleur. Longtemps il ne put comprendre ce que c'était; enfin, il discerna son propre visage reflété par la longue glace trouble devant laquelle il s'était endormi, assis dans un fauteuil. Cette

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mcme glace reflétait une porle close derrière lui : il sembla au tzarévitch que son rêve durait, que la porte allait s'ouvrir et donner accès a ce quelque chose d'effrayant qu'il avait vu en rêve et dont il ne pouvait se souvenir.

La porte s'ouvrit sans bruit; des cierges de cire et des figures apparurent. Le tzarévitch regardait toujours la glace; il reconnut, sans se retourner, la première figure, puis la seconde et la troisième. Il bondit, se retourna, étendit les mains pour se protéger, égaré, espérant avoir été la dupe d'une hallucination; mais ce qu'il vit était identique à l'image renvoyée par la glace; il s'écria, avec une indéfinie terreur :

— Lui I lui 1 lui !...

Il serait tombé à la renverse, si le secrétaire Weingart ne l'avait soutenu par derrière.

— De l'eau, de l'eau I le tzarévitch est malade! Weingart le fit asseoir dans le fauteuil. Alexis

aperçut, incliné vers lui, le visage vieux et bon du comte Daoun. Celui-ci lui donnait de l'éther à respirer et lui frappait doucement sur l'épaule.

— Rassurez-vous, Votre Altesse I Pour Dieu, soyez tranquille, car il n'est rien arrivé de mauvais. Les nouvelles sont des meilleures.

Le tzarévitch but de l'eau ; ses dents heurtaient le bord du verre. Il ne quittait pas des yeux la porte et tremblait de tout son corps, comme pris de fièvre.

— Combien sont-ils? demanda le tzarévitch tout bas au comte Daoun.

— Deux, Votre Altesse, deux seulement.

lllS L'ANTÉCHRIST

— Et le troisième? J'en ai vu un troisième.

— Vous avez eu quelque vision.

— Non, je l'ai vu, lui! Où est-il?

— Qui, lui?

— Mon père I

Le vieillard le regarda avec stupeur.

— C'est le siroco, expliqua Weingart. Une petite congestion à la tête. Gela arrive fréquemment. Moimême, depuis ce matin, je vois tourbillonner des taches bleues. Une saignée, et il n'y paraîtra plus !

— Je l'ai vu I répétait le tzarévitch. Je jure devant Dieu que ce n'était point un songe ! Je l'ai vu, comte, comme je vous vois.

— Ah 1 mon Dieu, mon Dieu 1 s'écria le vieillard avec une sincère affliction. Si j'avais su que Votre Altesse se sentît incommodée, jamais je n'aurais permis... D'ailleurs, il est encore temps de remettre l'audience?...

— Non, inutile ; c'est égal I Je veux savoir, murmura le tzarévitch. Que le plus vieux approche seul et que l'autre se tienne à distance I...

Il saisit la main du comte, d'un geste convulsif.

— Au nom de Dieu, comte, ne laissez pas l'autre m'approcher !... Regardez ses yeux... Il est envoyé par le tzar afin de m'égorger, je le sais I.v.

Un tel effroi était peint sur son visage que le viceroi se dit : « Qui peut répondre de ces barbares? peut-être, en effet?... » Il se rappela les dernières paroles de l'instruction autographe de l'Empereur :

« L'audience doit être ordonnée de façon qu'au-

cun de ces Moscovites (ce sont des êtres sans freiu, capables des pires choses) ne se précipite sur le tzarévitch et ne l'assassine; d'ailleurs, je ne prévois rien de pareil. »

— Soyez tranquille, Votre Altesse; je réponds, sur ma vie et mon honneur, qu'il ne vous sera fait aucun mal.

Le vice-roi ordonna tout bas à \\ cingart de renforcer la garde.

Déjà, Pierre Andréévitch Tolstoï s'avançait vers le tzarévitch d'un pas muet et glissant, le dos courbé, avec un salut obséquieux, 1 air humble et dévoué.

Son camarade, le capitaine de la garde Alexandre Ivanovitch Roumiantzev, ordonnance du tzar, homme superbe, gigantesque, rappelant à la fois un légionnaire romain et un « Ivan l'Imbécile » russe, resta près de la porte, obéissant à un signe du vice-roi.

— Très gracieux seigneur tzarévitch, \otre Altesse! Voici une lettre de votre père, dit Tolstoï.

Il s'inclina encore plus bas, de telle manière que sa main gauche toucha presque le plancher ; de la droite, il tendit une lettre.

Le tzarévitch reconnut l'écriture de son père dans l'adresse laconique tracée sur l'enveloppe : « A mon Fils » ; il ouvrit la lettre d'une main tremblante et lut :

« Mon fds 1

» Tout le monde connaît ta désobéissance envers moi et ton dédain de ma volonté. Ni les paroles ni les punitions n'ont eu raison de toi. Tu m'as trompé; en prenant congé de moi, tu m'avais prêté

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serment devant Dieu ; et qu'as-tu fait ensuite ? Tu t'en es allé ; tu t'es éloigné comme un traître, pour te mettre sous une protection étrangère ! Fait inouï, non seulement de la part de quelqu'un de notre sang, mais d'un de nos sujets. Pourquoi faire supporter à ton père une telle offense et un tel dépit, et à ta patrie une telle honte ! Je t'envoie ceci, afin que tu rentres sous ma volonté et que tu fasses ce que messieurs Tolstoï et Roumiantzev te proposeront. Si tu t'inclines devant moi, je te donne bon espoir et je jure sur mon âme qu'il ne te sera infligé aucune punition : je te prouverai mon plus grand amour, si tu m'obéis et reviens à moi. Si, au contraire, tu t'obstines, moi, ton père, par le pouvoir que je tiens de Dieu, je te maudis à jamais; comme empereur, je te déclare traître et j'emploierai tous les moyens à te poursuivre, toi transfuge et délateur. Dieu m'aidera dans cette œuvre de vérité. Souviens-toi que je n'ai pas opéré de pression sur toi; si tel avait été mon désir, m'aurait-il fallu tenir compte de ta volonté? Ce que j'aurais voulu, je l'aurais fait.

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