‹ L'antéchristChapitre 6 sur 23 · L A N T 11 C II R T S T · texte numérisé non relu

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en paix, dans mes campagnes, jusqu'à la fin de mes jours.

— Assez, assez, Pétrovitch ! Le tzar est un homme mortel : quand Dieu le voudra, il mourra. On dit qu'il est épileptique, et de tels malades ne font pas de longs jours. Dieu donnera « l'accomplissement ». J'espère que ce sera bientôt. Attends ; à nous aussi, notre tour viendra. On t'aime, dans le peuple ; on boit à ta santé, on t'appelle l'espoir de la Russie. L'héritage t'appartiendra.

— L'héritage m'intéresse peu, Mariouchka ! On m'enfermera dans un cloître. Si le père ne m'enferme pas, d'autres le feront. Comme Vassili Ghouïsky, on me fera moine et on me livrera à quelque ennemi. Mon sort est mauvais.

— Gomment faire, mon épervier? D'une heure de patience dépend l'avenir. Patiente, Alechenka.

— J'ai patienté longtemps, je n'en puis plus! s'écria Alexis, avec passion.

Son visage était pâle et crispé.

— Il faut en finir ! L'incertitude est pire que la mort. Et pourquoi tout cela, mon Dieu? Que lui ai-je fait? J'ai fait, pour mon père, ce que je pouvais. Tout enfant, on m'envoyait à la guerre, on m'accablait de travail, on m'exposait au froid comme sentinelle, on me forçait à boire. Je me demande comment je n'en suis pas mort! Je supportais tout, je souffrais tout. Je ne ménageais ni ma santé, ni ma vie I Et, si seulement il avait eu pitié, parfois, s'il m'eût dit un mot de tendresse!... Il est toujours en courroux,

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toujours terrible. Rien ne le touche. Si l'on se déchirait en deux pour lui plaire, il demanderait : a Pourquoi pas en quatre? » Mais disons que tout est de ma faute, que je ne lui conviens pas. Suis-je responsable de ce qu'on m'a rendu tel que je suis ? De nature, je ne suis pas un imbécile. Il le sait. Si j'avais été un imbécile, il m'aurait aimé davantage. Mais j'ai mon intelHgence à moi, non la leur. Je vis avec mes pensées. Ils n'aiment pas le peuple, et moi je l'aime. Voilà pourquoi ils me détestent. Ne fais pas ce que tu crois bon, mais ce que tu sais être mauvais parce que je le veux ainsi I . . . Deux hommes sur terre sont comme des dieux : le tzar, à Moscou, et le pape, à Rome ; ce qu'ils veulent, ils le font. Mais tout cela n'est rien. Jadis, il me grondait et me battait; cependant, il semblait sentir que je ne lui étais point un étranger. Et maintenant, sais-tu, Mariouchka, ce qu'il a imaginé.^ Il ne me gronde plus, ne me bat plus, il ne me touche plus du bout de son doigt — et se tait tout le temps. Je lui parle, et lui n'entend même pas ; il se tait, regarde au loin, comme si je n'étais point là. Et ainsi des mois, des années. Je ne suis pas un être humain à ses yeux, je suis moins qu'un chien. Est-ce possible? Je suis pourtant son fds, sa chair et son sang. Même les serpents ne dévorent pas leurs larves. Il ne craint pas Dieu. Je sais qu'il veut ma mort. Mais il aurait mieux fait de me tuer tout de suite, de sa propre main. Qu'est-ce donc? Que fait-il de moi, que fait-il, Seigneur?

Il voulut parler encore, mais sa voix se brisa.

« Oh ! Seigneur, Seigneur I » Il laissa tomber ses bras sur la table, et appuya sa tête contre ses paumes. Il ne pleura point ; mais une insupportable douleur l'ahurissait, le ratatinait, le tordait. Un sanglot convulsif secouait tout son corps.

La tzarevna Maria s'inclina vers lui et lui posa sur l'épaule sa main petite, blanche, ferme et impérieuse ; — la tzarevna Sophie avait eu des mains comme celles-là.

— Ne sois pas lâche, tzarévitch I dit-elle lentement, avec, une sévérité douce. N'irrite pas Dieu ; ne murmure pas. Souviens-toi de Job : il est bon d'espérer en Dieu, puisque notre vie est dans ses mains. Peutêtre fera-t-il sortir le bien du mal. Si Dieu est avec un homme, que peut-on contre cet homme? Si des légions m'attaquent, mon cœur ne faiblira point : le Seigneur est ma force ! Aie confiance dans le Christ, Alechenka, mon ami ; il ne t'enverra pas d'épreuve au-dessus de tes forces.

Elle se tut ; et ces paroles familières, pieuses, cette main caressante et ferme apaisèrent le tzarévitch.

On frappa. Soundoukléïa Vakraméevna venait de la part de la tzarine Marfa.

Alexis releva la tête. II était pâle, bien que presque calme déjà. Il regarda l'icône, derrière la veilleuse qui brûlait doucement, se signa avec onction et dit :

— Tu as raison, Mariouchka ! Que la volonté de Dieu se fasse en tout. Il entendra les prières, pour nous, de sa Mère et des Saints, et fera ce qui lui semblera bon ; il décidera pour notre bien : c'est ce

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que j'ai toujours espéré et ce que j'espérerai toujours.

— Amen ! prononça la tzarevna.

Ils se levèrent tous les deux et se rendirent ensemble aux appartements privés de la tzarine Marfa.

Malgré la journée de soleil, la chambre était obs cure comme la nuit, et les bougies seules l'éclairaient. Pas un rayon ne pénétrait à travers les fenêtres calfeutrées, tendues de rideaux. Dans l'air épais, traînaient des arômes d'encens, d'eau de rose, de parfums qu'on mettait dans les bouches à chaleur. La chambre était encombrée d'armoires, de caisses, déboîtes, de coffrets, de coffres forgés, cerclés débandes de fer, de caisses en bois de cyprès contenant des fourrures, des vêtements et du linge. Au milieu de la pièce se dressait le ht de la tzarine, sous un ciel de satin rouge à dessins pâles, vert et or ; la couverture était d'étofle de soietartare, doublée de zibeline et garnie d'hermine. Tout était somptueux, mais astiqué, usé, pourri, et semblait devoir tomber en poussière mortuaire au contact de l'air frais. A travers la porte ouverte, on apercevait la pièce voisine — destinée à la prière — tout inondée de la lueur des lampes devant les icônes à

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garnitures d'or ou d'argent, semées de pierreries. Différents objets de dévotion y étaient conservés : des croix, des tryptiques, des coffrets à reliques, des bois odorants, des miels miraculeux, de l'eau bénite dans des boîtes cirées, du canéiicier dans des soucoupes; dans un vase de plomb, de saintes huiles, bénites par les patriarches; des cierges allumés en préservation du feu céleste; du sable du Jourdain; des parcelles du buisson ardent, du chêne maure; du lait de la très pure Vierge Marie ; un fragment de la pierre d'azur « où Jésus-Christ s'était tenu dans les airs » ; une pierre dans un étui de drap : « pierre parfumée, mais de quelle espèce ? on l'ignorait » ; des lanières de la chaussure de saint Paphnouty de Borovsk ; une dent d'André le Grand, qui guérit des maux de dents, prise par Ivan le Terrible parmi les reHques de son fils qu'il avait assassiné.

Près du lit, dans un fauteuil doré, semblable à un trône, avec un aigle à deux têtes et une couronne sculptée sur le dossier, était assise la tzarine Marfa Matvéevna. Bien que le poêle verni, à dessins et ornements, fût chauffé, la vieille femme, frileuse et malade, s'emmitouflait dans une casaque doublée de renard. Du cocochnik^ d'or, des franges de perles lui tombaient sur le front. Le visage n'était pas vieux, mais mort, pétrifié; l'usage du maquillage épais, prescrit par l'ancienne étiquette des tzarines moscovites, le rendait plus mort encore. Seuls, les yeux

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