‹ L'antéchristChapitre 7 sur 23 · I. CoilTurc des femmes russes · texte numérisé non relu

I. CoilTurc des femmes russes

étaient vivants, clairs et transparents, malgré leur regard fixe et sans intelligence: les oiseaux de nuit ont un tel regard à la lumière. A ses pieds, était assis par terre un petit moine, qui faisait quelque récit.

Lorsque le tzarévitch entra avec sa tante, Marfa Matvcevna l'accueillit affectueusement et l'invita à écouter le pèlerin du bon Dieu. C'était un tout petit vieillard, à figure d'enfant, très gaie; sa voix aussi était gaie, chantante et agréable. Il racontait ses pèlerinages aux cloîtres du mont Athos et de Solovki ; il comparaît le cloître grec au cloître russe et préférait le grec.

— Ce cloître du mont Athos s'appelle Jardin de la très sainte Yierge; et la très pure Mère de Dieu le contemple toujours du haut des cieux, le soigne et le conserve intact. Et, par son aide, il prospère et porte des fruits intérieurs et extérieurs; les fruits visibles sont beaux, les fruits invisibles sauvent les âmes. Et quiconque pénètre dans ce jardin, comme en un vestibule du paradis, et en voit la vertu, la beauté, désirerait y demeurer toujours. L*air léger, les collines et les montagnes hautes, la chaleur, le soleil, les variétés de fruits et d'arbres et le voisinage de Jérusalem — lieu désiré — y entretiennent une perpétuelle gaieté. L'île de Solovetzk, au contraire, possède la tristesse et la terreur, la révolte et l'obscurité, la puanteur du Tartarc. Il y a sur cette île des choses pernicieuses à l'âme : des multitudes d'oiseaux blancs, des mouettes; l'été, elles se propagent, élèvent leurs petits, font des nids sur terre au bord des routes par où les moines vont à l'église. Et c'est un

l'antéchrtst 123

sujet de grande tentation pour les moines. Premièrement, ils n'ont pas de tranquillité. Deuxièmement, lorsqu'ils voient les mouettes s'ébattre, jouer et s'accoupler, leurs idées sont troublées et leurs passions s'éveillent. Troisièmement, des femmes, des jeunes filles et des religieuses visitent souvent ce cloître. Au mont Athos, cette tentation n'existe pas ; les mouettes n'y volent point, ni les femmes ne viennent. Une seule femme y plane, sur deux ailes étendues: c'est la sainte Eglise. Elle se plaît en ce désert délicieux et elle y restera jusqu'à ce que la volonté de Dieu soit accomplie. Gloire à lui! Amen!...

Quand il eut achevé son récit, la tzarine pria tout le monde de quitter la chambre, même Maria; elle resta seule avec le tzarévitch.

Elle le connaissait à peine, oubliait de qui il était le fils et comment il lui était apparenté; elle oubliait même comment il se nommait et disait simplement <i petit-fils » ; mais elle l'aimait, le « plaignait » avec une étrange et clairvoyante pitié, comme si elle savait sur sa destinée des choses que lui-même ne savait pas encore.

Elle le regarda longuement de son œil clair et immobile, opaque comme celui des oiseaux de nuit : ensuite elle sourit tristement et se mit à lui caresser de la main la joue et les cheveux :

— Mon pauvre petit orphelin I ^i père, ni mère. Personne pour te défendre. Les loups féroces dévoreront la brebis, les corbeaux noirs déchireront la colombe. Ohl j'ai pitié de toi, j'ai pitié, petit. ïu ne feras pas do vieux os 1

i2/i l'antégiirist

Ce délire de la dernière tzarine, qui semblait ici, à Pétersbourg, un fantôme lamentable de la vieille Moscou, cette somptuosité en ruine, cette pièce paisible et chaude, où le temps était arrêté, emplissaient l'âme du tzarévitch d'un froid mortel, d'une caresse lointaine, qui lui venait de son enfance. Son cœur se serra de tristesse et de douceur. Il baisa la main mortellement blanche, amaigrie, aux doigts fins, d'où glissaient les anciens anneaux des tzarines.

Elle baissa la tête et parut songer, tout en égrenant un chapelet de gros corail : « Le corail chasse les démons, parce qu'il pousse en forme de croix. »

— Tout se trouble, tout se trouble... C'est mal! reprit-elle, avec une inquiétude croissante. As-tu lu, petit-fils, dans les Ecritures : « Enfants, la dernière année est làl Avez-vous entendu dire qu'il viendrait.^ Maintenant il est déjà parmi vous. )) C'est de lui, du Fils de Perdition que cela est dit. 11 est déjà à la porte de la maison. Bientôt, bientôt il sera ici. Je ne sais plus si je reverrai l'ami de mon cœur, mon soleil magnifique, le tzar orthodoxe Fédor Alexéévitch. Ahl si je pouvais l'entrevoir, ne fût-ce qu'un instant, lorsqu'il arrivera dans toute sa gloire, qu'il combattra les infidèles et les vaincra ! Il montera sur le trône de splendeur ; et on le saluera ; et les peuples s'écrieront : a lïosanna! Béni celui qui vient au nom du Seigneur! »

Ses yeux brillèrent un instant, puis s'éteignirent sous le voile opaque.

— Non, je ne le reverrai pas. J'ai offensé Dieu.

LANTÉGIIRIST 125

Mon cœur pressent un malheur. Je suis triste, petitfils, triste à mourir. Et, la nuit, mes rêves sont prophétiques et mauvais.

Elle regarda derrière elle, avec effroi, et lui souffla à l'oreille :

— Sais-tu, petit-fils, ce que j'ai rêvé dernièrement? Je l'ai vu, lui, — était-ce un rêve ou une vision, je n'en sais rien ! — mais il est venu chez moi, luimême et non point un autre I

— Qui, tzarine.^ interrogea Alexis.

— Tu ne comprends pas? Ecoute, petit-fils, comment ce rêve m'est venu. Alors, peut-être comprendras-tu. J'étais couchée sur ce lit et il me semblait que j'attendais quelque événement. Soudain, la porte s'ouvre toute grande. Et il parut. Je le reconnus sans peine. Grand, robuste, le caftan court, à l'allemande ; la pipe aux dents, le visage rasé, une moustache de chat... Il s'approche de moi, regarde et se tait. Moi aussi je me tais et je me demande ce qui arrivera. Une angoisse m'étrcignit, une tristesse telle que j'en crus mourir... Je voulus me signer : impossible de lever la main ; je voulus dire une prière : impossible de remuer la langue. Je restai inerte, comme un cadavre. Et lui s'empara de ma main et la palpa. J'en eus le frisson. Je regardai une icône, mais l'iconc était changée. Au lieu du Christ, j'y aperçus un Allemand impie, au visage bouffi, bleu, comme celui d'un noyé. Et lui me disait : « Tu es malade, Marfa Matvécvna, bien malade. Veux-tu que je t'envoie mon médecin? Pourquoi in'examines-tu ainsi? Ne

Page 1