L ' A IS T É C H R T s T
me reconnais-tu pas? — Gomment, dis-je, ne te reconnaîtrais -je pas? J'en ai vu beaucoup comme toi. — Qui suis-je? fit-il ; dis-le, puisque tu le sais! — Ce n'est pas malin à dire, répondis-je. Tu es un Allemand, fils d'Allemand. Un soldat tambourineur I » Il rit de toute sa face, pouffa sur moi, comme un chat fou. « Tu es folle, vieille, tout à fait folle I Je ne suis pas un Allemand, ni un batteur de tambour, mais le tzar de toute la Russie, sacré par Dieu, le demi-frère du tzar Fédor, feu ton époux. » Alors, j'entrai en fureur. Je voulus lui cracher à la face et lui crier : « Chien, fils de chien, usurpateur, Grichka Otrépiev, anathème, voilà ce que tu es ! » Mais je me dis que ça n'en valait pas la peine. Ce n'est, tout cela, qu'un rêve, une vision impure : je n'aurais qu'à souffler et cela disparaîtrait. « Si tu es le tzar, dis-je, comment t'appelles-tu? — Pierre, » répondit-il. Et, lorsqu'il eut dit « Pierre », la lumière se fit en moi. « Eh ! pensai-je, voilà ce que tu es I Attends un peu ! Je ne suis pas bête!... » Et, puisque ma langue refusait de proférer une prière, je dis mentalement une formule d'exorcisme : « Satan ennemi I quitte-moi pour les lieux déserts, les forêts épaisses, les abîmes de la terre, les mers sans fond, les montagnes sauvages, incultes, inhabitées, où la lumière de Dieu ne rayonne point! Mufle maudit! Va aux enfers, dans le gouffre ardent. Amen ! Amen ! Amen ! Tombe en poussière. Je souffle et je crache sur toi! » Lorsque j'eus fmi mon exorcisme, il disparut comme si la terre l'eût englouti — ni vu, ni connu; — seule
l'odeur du tabac était restée. Je me réveillai, je poussai un cri. Yakhraméevna accourut ; elle m'aspergea d'eau bénite, brûla de l'encens autour de moi ; je me levai, j'allai à la chapelle, je tombai devant l'iconc de notre Souveraine très pure, la Vierge Marie de Ylakhérinsky ; et seulement alors je resongeai à tout et je compris qui il était.
Le tzarévitcli avait deviné depuis longtemps que le tzar était venu là en chair et en os. Et cependant il sentait que le délire de la folle se communiquait à lui.
— Qui était-ce, tzarine.^ répéta-t-il avec une curiosité avide et pleine d'effroi.
— Tu ne le sais pas ? As-tu oublié ce qui est dit, chez Ephrcme, de la seconde arrivée du Christ? k Sous le nom de Simon, Pierre viendra, le prince orgueilleux de la terre, — l'Antéchrist ». Entends-tu? Son nom est Pierre. C'est lui.
Elle fixa sur le tzarévitch ses deux yeux agrandis par la terreur et répéta d'une voix étranglée :
— C'est lui. Pierre! Antéchrist... Antéchrist!...