CHAPITRE VI
L'éVANGlLE HEBREU.
Cette exposition de la vie messianique de Jésus, entremêlée de textes des anciens prophètes, toujours les mêmes^ et susceptible d'être récitée en une seule séance, arriva de bonne heure à se fixer en des termes presque invariables, au moins pour le sens ' . Non-seulement le récit se déroulait selon un pian déterminé, mais de plus les mots caractéristiques étaient arrêtés, si bien même que tel mot guidait souvent la pensée et survivait aux modifications du texte. Le cadre de FEvangile exista ainsi avant
1 . L'Apocalypse, écrite sûrement avant les synoptiques, a plus d'une consonnance avec eux. Comp. Apoc, m, 3, à Malth., xxiv, 4Î-44; Apoc, xiv, U-47, à Matth., xiii, 30; Apoc, xix, 7, à Matlh., XXII, 2, et xxv, 4 ; Apoc, xxii, 4, à Matth., v, 8. 11 en est de même de l'épltre de Jacques. Comp. Jac, v, 4i, k Matth., v, 34. Voir aussi Jac, i, 17, 19-20, 2î; ii, 13; iv, 4, 10; v, 2.
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TEvangile, à peu près comme, dans les drames persans de nos jours sur la mort des Alides, la marche de l'action est réglée, tandis que les parties banales sont laissées à l'improvisation de l'acteur. Destiné à la prédication, à l'apologie , à la conversion des juifs, le récit évangélique eut toute son individualité avant d'être écrit. On eut parlé aux disciples galiléens, aux frères du Seigneur, de la nécessité d'avoir des feuillets où ce récit fût revêtu d'une forme consacrée, ils eussent souri. Avons-nous besoin d'un papier pour retrouver nos pensées fondamentales, celles que nous répétons ou appliquons tous les jours ? Les jeunes catéchistes pouvaient recourir pendant quelque temps à de pareils aide-mémoire; les vieux maîtres n'éprouvaient que du dédain pour ceux qui s'en servaient * . Voilà comment il se fait que, jusqu'au milieu du II' siècle, les paroles de Jésus continuent à être citées de souvenir, avec des variantes considérables *. Les textes évangéliques que nous possédons existaient ; mais d'autres textes du même genre existaient à côté d'eux, et d* ailleurs, pour citer les paroles ou les traits symboliques de la vie de Jésus, on ne se croyait nullement obligé de recourir à ces textes
4. Papias, dans Eus., H. E., lU, xxxix, 4. 2. C'est ce que Ton verra dans le lome VI de cet ouvrage, surtoat à propos de saint Justin.
ORIGINES DU CHRISTIAMSMi-:. [An 75J
i.r!.s^ La :radition vivante* était le grand réservoir .u uu:!^ paisiieut. De là Texplication de ce fait, en U'i^iiTeu*-"^ surprenant, que les textes qui sont devcîos^ -•ii^uile la partie la plus importante du chris- .i^iisno je sont produits obscurément, confusément, ;:i :t\'n\ oté entourés d'abord de presque aucune :yii;«Jorution*.
Le moine phénomène se retrouve, du reste, dans :>i^e?que toutes les littératures sacrées. Les Védas ont ar^vcnk* dos siècles sans être écrits ; un homme qui s^* iw^wlait devait les savoir par cœur. Celui qui ji%*i: tvsi>in d'un manuscrit pour réciter ces hymnes juytùviuos faisait un aveu d'ignorance ; aussi les copies îr'w oul-olles jamais été estimées. Citer de mémoire 'y^ RiMo* lo Coran, est encore de nos jours un point ^xXwiour pour les Orientaux*. Une partie de la n*'»^ juive a dû être orale, avant d'être rédigée. t: ^Nt A ôté de même pour les Psaumes. Le Talm^U <^uin, exista près de deux cents ans sans être ^^^5* MiMue après qu'il fut écrit, les savants préfc^ViU longtemps les discours traditionnels aux
K f*t v«»«i KM fuvcuoii. Papias, dans Eus., //. E., III, xxxix,4. \V*|v U Mirr d'Irenéeà Florinus, Eus., //. K., V, 20.
t. Xoir Mirlout Papias, dans Eus., endroit cité.
jt. \a plH|««rI doA citations de l'Ancien Testament qui so ;v>M\«M daw Im Mrils du Nouveau sont faites de ménooirc.
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paperasses qui contenaient les opinions des docteurs. La gloire d'un savant était de pouvoir citer de mémoire le plus grand nombre possible de solutions de casuistes. En présence de ces faits , loin de s* étonner du dédain de Papias pour les textes évangéliques existant de son temps, textes parmi lesquels étaient sûrement deux des livres que la chrétienté a ensuite si fort révérés, on arrive à le trouver parfaitement conforme à ce qu'on devait attendre d*un homme de tradition, d'un « homme ancien », comme rappellent ceux qui ont parlé de lui.
Nous doutons que, avant la mort des apôtres et avant la destruction de Jérusalem, tout cet ensemble de récits, de sentences, de paraboles, de citalions prophétiques ait été mis par écrit. C'est vers Tan 75 que nous plaçons par conjecture le moment où Ton esquissa les traits de l'image devant laquelle dix-huit siècles se sont prosternés. La Batanée, oii résidaient les frères de Jésus et où s'étaient réfugiés les restes de l'Église de Jérusalem, paraît avoir été le pays oîi s'exécuta cet important travail. La langue dont on se servit * fut celle dans laquelle étaient conçues les paroles mêmes de Jésus, que l'on savait par cœur, c'est-à-dire le syro-chaldaïque, qu'on appelait abusivement l'hébreu. Les frères de Jésus, les