Traité (Tlsis et Osiris, dans Pluti, ch
plus rien d'humain; il ne connaîtra ni tentations ni défaillances. Tout chez lui préexiste avant d'arriver; tout est réglé a priori; rien ne se passe naturellement; il sait sa vie d'avance; il ne prie pas Dieu de le délivrer de l'heure fatale^ On ne voit pas bien pourquoi il mène cette vie de commande, jouée en manière de rôle, sans sincérité. Mais une pareille transformation, choquante pour nous, était nécessaire. La conscience chrétienne voulait de plus en plus que tout eût été surnaturel dans la vie du fondateur. Marcion, sans connaître l'ouvrage de pseudo-Jean, fera bientôt "exactement le même travail que lui. Il rema-
niera l'Evangile de Luc, jusqu'à ce qu'il en ait chassé toute trace de judaïsme et de réalité. Le gnosticisme ira plus loin encore; Jésus deviendra pour cette école une pure entité, un éon qui n'a jamais vécu. Valentin et Basilide ne font en réalité qu'un pas de plus dans la voie où est entré l'auteur de notre Évangile ^ Ce sont les mênies termes spéciaux, de part et d'autre : Père (au sens métaphysique), Verbe, Arche ^ Vie, Vérité, Grâce, Paraclet, Plérome, Fils unique ^ L'ori-
1 . Jean, i, 42, 43; ii, 19 et suiv. ; m, 4; vi, 71 ; xii, 27.
2. Philosophum.j VI, 35; VU, 22, 27. Héracléon, de Técole de Valenlin, écrit un commentaire sur le quatrième Évangile. Basilide semble citer ce même Évangile.
3. V. ci-dessus, p. 55-57. Notez principalement é àpx^v xou *o(T{AGu TowToa (Joan, XH, 31 ; xiv, 30; xvi, 16).
72 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An i%]
gine du gnosticisme et celle du quatrième Évangile se rejoignent dans un lointain obscur; ils sortent tous deux du même point de l'horizon, sans qu'il soit permis, à cause de la distance, de préciser davantage les circonstances de leur commune apparition. En une atmosphère aussi trouble, les rayons visuels de la critique se confondent.
La publicité d'un livre se produisait alors dans des conditions si différentes de celles d'aujourd'hui, qu'il ne faut pas s'étonner de singularités qui, de nos jours, seraient inexplicables. Rien n'est plus décevant que de se figurer les écrits de ce temps comme un livre imprimé, offert tout d'abord à la lecture de tous, avec des journaux qui accueillent les adhésions ou les protestations provoquées par l'écrit nouveau. Tous les Évangiles furent écrits pour des cercles restreints de personnes*; aucun Évangile n'aspirait h être la rédaction dernière et absolue. C'était un genre de littérature où l'on s'exerçait librement, comme sont aujourd'hui, chez les Persans, les légendes du martyre de Hassan et de Hossein ^ Le quatrième Évangile fut une composition du même ordre. L'auteur put l'écrire
1 . De même, au moyen âge, le livre de l'Imitation parait avoir été, durant deux siècles au moins, à peine connu et copié.
2. Voir les Évangiles , p. 200. Comp. Chodzko, Théâtre persan (Paris, 4878).
[An 126] L'ÉGLISE CHRÉTIENNE. 73
d'abord pour lui et pour quelques amis. C'était sa façon de concevoir la vie de Jésus. 11 ne communiqua sans doute son ouvrage qu'avec beaucoup de réserve à ceux qui savaient qu'un tel ouvrage ne pouvait être de Jean*. Jusque vers la finduii" siècle, le livre ne rencontre que l'indifférence ou l'opposition*. Durant tout ce temps, le cadre de la vie de Jésus, c'est le cadre des Évangiles que nous nommons synoptiques; le ton des paroles que l'on prête à Jésus est celui des discours de Matthieu et de Luc. Vers la fin du II* siècle, au contraire, l'idée d'un quatrième Évangile est acceptée, et l'on trouve pour appuyer cette tétrade des légendes pieuses et des raisons mystiques ^ *
En résumé, ce qui paraît le plus probable en ce délicat problème, c'est que, plusieurs années après la mort de l'apôtre Jean, quelqu'un prit la plume pour écrire en son nom et en son honneur un Évangile qui représentait ou était censé représenter sa tradition. Autant les commencements du livre avaient été obscurs, autant le succès définitif fut éclatant. Ce qua-
4. C'est ce qui explique comment ni Papias, ni Justin, ni les Homélies pseudo-clémentines, ni Marcion ne connaissent le quatrième Évangile. La première attribution nette de cet ouvrage à Jean est de Tan 475 ou 180. Théophile, Ad Auiol,, II, 22, et Canon d,e Muratori, lignes 3 et suiv.