Tenui popano corruptus Osiris
[An 65] L'ANTECHRIST. 223
un présent capable de le toucher, un beau morceau de viande, de la bonne graisse, une coupe de soma ou de vin. Les fléaux, les maladies étant considérés comme les coups d'un dieu irrité, on s'imagina qu'en substituant une autre personne aux personnes menacées, on détournerait le courroux de l'être supérieur; peut-être même, se disait-on, le dieu se contentera-t-il d'un animal, si la bête est bonne, utile et innocente. On jugeait le dieu sur le patron de l'homme, et de même qu'aujourd'hui encore, dans certaines parties de l'Orient et de l'Afrique, l'indigène croit gagner la faveur d'un étranger en tuant à ses pieds un mouton, dont le sang coule sur ses bottes et dont la chair servira ensuite à sa nourriture, de même on supposait que l'être surnaturel devait être sensible à l'offrande d'un objet, surtout si par cette offrande l'auteur du sacrifice se privait de quelque chose. Jusqu'à la grande transformation du prophétisme au VIII' siècle avant J.-C, l'idée des sacrifices ne fut pas chez les Israélites beaucoup plus relevée que chez les autres peuples. Une ère nouvelle commence avec Isaïe, s'écriant au nom de Jéhovah : « Vos sacrifices me dégoûtent; que m'importent vos chèvres et vos boucs M » Le jour où il écrivit cetie page
4o îsaïe, ch. i.
224 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 65]
admirable (vers 740 avant J.-C), Isaïe fut le vrai fondateur du christianisme. Il fut décidé ce jour-là que, des deux fonctions surnaturelles qui se disputaient le respect des tribus antiques, le sacrificateur héréditaire et le sorcier, libre inspiré qu'on croyait dépositaire de secrets divins, c'était le second qui déciderait de Tavenir de la religion. Le sorcier des tribus sémitiques, le nahi^ devint" le « prophète », tribun sacré, voué au progrès de Téquité sociale, et, tandis que le sacrificateur (le prêtre) continua de vanter l'efTicacité des tueries dont il profitait, le prophète osa proclamer que le vrai Dieu se soucie bien plus de la justice et de la pitié que de tous les bœufs du monde. Édictés cependant par d'antiques rituels dont il n'était pas facile de se défaire, et maintenus par l'intérêt des prêtres, les sacrifices restèrent une loi du vieil Israël. Vers le temps où nous sommes, et même avant la destruction du troisième temple, l'importance de ces rites baissait. La dispersion des juifs amenait à envisager comme quelque chose de secondaire des fonctions qui ne pouvaient s'accomplir qu'à Jérusalem *. Philon avait proclamé que le culte consiste surtout en hymnes pieux, qu'il faut chanter de cœur plutôt que de bouche; il osait dire que de
4, Remarauez Act., xxiv, 17.
lAn 65] L'ANTECHRIST. 22S
telles prières valent mieux que les offrandes ^ Les esséniens professaient la même doctrine \ Saint Paul, dans l'Épître aux Romains % déclare que la religion est un culte de la raison pure. L'Épître aux Hébreux, en développant cette théorie que Jésus est Je vrai grand prêtre, et que sa mort a été un sacrifice abrogeant tous les autres, porta le dernier coup aux immolations sanglantes. Les chrétiens, même d'origine juive, cessaient de plus en plus de se croire tenus aux sacrifices légaux, ou ne s'y pliaient que par condescendance. L'idée génératrice de la messe, la croyance que le sacrifice de Jésus se renouvelle par l'acte eucharistique, apparaît déjà, mais dans un lointain encore obscur.
1. Philon, De plantatione Noe, $ 25, 28-31. Comp. Théophraste, De pielale, édit. Bernays, Berlin, 4 866.
2. Josèphe, Ant., XVIII, i, 5; Philon, Quod omnis probus liber, § 12.