Voir Sai7it Paul, p
CnAPITRE X,
LA RÉVOLUTION EN JDDKEc
L'état d*exaltation que traversait l'imagination chrétienne fut bientôt compliqué par les événements qui se passaient en Judée. Ces événements semblaient donner raison aux visions des cerveaux les plus frénétiques. Un accès de fièvre qu'on ne peut comparer qu'à celui qui saisit la France durant la Révolution, et Paris en 1871, s'empara de la nation juive tout entière. Ces « maladies divines », devant lesquelles la médecine antique se déclarait impuissante, semblaie devenues le tempérament ordinaire du peuple jui On eiit dit que, décidé aux outrances, il voulait ail jusqu'au bout de l'humanité. Durant quatre ans, l'étrange race qui semble créée pour défier également celui qui la bénit et celui qui la maudit fut dans une convulsion en face de laquelle l'historien, partagé entre l'admiration et l'horreur, doit s'arrêter avec
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respect comme devant tout ce qui est mystérieux.
Les causes de cette crise étaient anciennes, et la crise elle-même était inévitable. La loi mosaïque, oeuvre d'utopistes exaltés, possédés d'un puissant idéal socialiste, les moins politiques des hommes, était, comme l'islam, exclusive d'une société civile parallèle à la société religieuse. Cette loi, qui semble être arrivée à l'état de rédaction oii nous la lisons au nf siècle avant J. -G., aurait, même indépendamment de la conquête assyrienne , fait voler en éclats le petit royaume des descendants de David. Depuis la prépondérance prise par l'élément prophétique, le royaume de Juda, brouillé avec tous ses voisins, pris d'une rage permanente contre Tyr, en haine avec Edom, Moab et Ammon, n'était plus capable de vivre. Une nation qui se voue aux problèmes religieux et sociaux se perd en politique. Le jour où Israël devint « un pécule de Dieu , un royaume de prêtres , une nation sainte* », il fut écrit qu'il ne serait pas un peuple comme un autre. On ne cumule pas des destinées contradictoires ; on expie toujours une excellence par quelque abaissement.
L'empire achéménide mit Israël un peu en repos. Cette grande féodalité tolérante pour toutes les diverti. Exode, XIX, 5-6.
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sites provinciales, fort analogue au califat de Bagdad et à l'empire ottoman, fut Tétat où les Juifs se trouvèrent le plus à Taise. La domination ptolémaïque^ au III* siècle avant J.-C, semble également leur avoir été assez sympathique. Il n'en fut pas de même des Séleucides. Antioche était devenue un centre d'activé propagande hellénique ; Antiochus Épiphane se croyait obligé d'installer partout, comme signe de sa puissance, l'image de Jupiter Olympien. Alors éclata la première grande révolte juive contre la civilisationprofane. Israël avait supporté patiemment la disparition de son existence politique depuis Nabuchodonosor; il ne garda plus aucune mesure, quand ilentrevit un danger pour ses institutions religieuses. Une race en général peu militaire fut prise d'unaccès d'héroïsme; sans armée régulière, sans généraux, sans tactique, elle vainquit les Séleucides, maintint son droit révélé, et se créa une seconde période d'autonomie. La royauté asmonéenne néanmoins fut; toujours travaillée par de profonds vices intérieurs; elle ne dura qu'un siècle. La destinée du peuple juif n'était pas de constituer une nationalité séparée ; cfl peuple rêve toujours quelque chose d'international ; son idéal n'est pas la cité; c'est la synagogue; c'est la congrégation libre. Il en est de même pour l'islam, qui a créé un empire immense, mais qui a. ;
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détruit toute nationalité chez les peuples qu'il a subjugués, et ne leur laisse plus d'autre patrie que la mosquée et la zaouia.
On applique souvent à un tel état social le nom de théocratie, et on a raison, si Ton entend dire par là que l'idée profonde des religions sémitiques et des empires qui en sont sortis est la royauté de Dieu, conçu comme unique maître du monde et suzerain universel ; mais théocratie chez ces peuples n'est pas synonyme de domination des prêtres. Le prêtre proprement dit joue un faible rôle dans l'histoire du judaïsme et de l'islamisme. Le pouvoir appartient au représentant de Dieu, à celui que Dieu inspire, au prophète, au saint homme, à celui qui a reçu mission du ciel et qui prouve sa mission par le miracle ou le succès. A défaut de prophète, le pouvoir ^st au faiseur d'apocalypses et de livres apocryphes attribués à d'anciens prophètes, ou bien au docteur qui interprète la loi divine, au chef de synagogue, et plus encore au chef de famille, qui garde le dépôt de la Loi et le transmet à ses enfants. Un pouvoir civil, une royauté n'ont pas grand chose à faire avec une telle organisation sociale. Cette organisation ne fonctionne jamais mieux que dans le cas où les individus qui s'y soumettent sont répandus, à l'état d'étrangers tolérés, dans un grand empire où ne règne pas l'uni-
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formité. If est dans la nature du judaïsme d'être subordonné, puisqu'il est incapable de tirer de son sein un principe de pouvoir militaire. Le même fait se remarque chez les Grecs de nos jours; les communautés grecques de Trieste, de Smyrne, de Gonstantinople, sont bien plus florissantes que le petit royaume de Grèce, parce que ces communautés sont dispensées de l'agitation politique, où une race vive, mise prématurément en possession de la liberté, trouve sa perte assurée.
La domination romaine, établie en Judée l'an 6^ avant J.-G. par les armes de Pompée, sembla d'abord réaliser quelques-unes des conditions de la vie juive. Rome, à cette époque, n'avait pas pour règle d'assimiler les pays qu'elle annexait successivement à son vaste empire. Elle leur enlevait le droit de paix et de guerre, et ne s'arrogeait guère que l'arbitrage sur les grandes questions politiques. Sous les restes dégénérés de la dynastie asmonéenne et sous les Hérodes, la nation juive conserva cette demi-indépendance qui aurait dû lui suffire, puisque son état religieux y était respecté. Mais la crise intéiieure du peuple était trop forte. Au delà d'un certain degré de fanatisme religieux, l'homme est ingouvernable. Il faut dire aussi que Rome tendait sans cesse à rendre son pouvoir plus effectif en Orient. Les petites royautés vassales,
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qu'elle avait d'abord conservées, disparaissaient de jour en jour, et les provinces faisaient retour pur et simple à l'empire. Depuis l'an 6 après J.-C, la Judée fut gouvernée par les procurateurs, subordonnés aux légats impériaux de Syrie, et ayant à côté d'eux le pouvoir parallèle des Hérodes. L'impossibilité d'un tel régime se dévoilait de jour en jour. Les Hérodes étaient peu considérés en Orient des hommes vraiment patriotes et religieux. Les habitudes administratives des Romains, même dans ce qu'elles avaient de plus raisonnable, étaient odieuses aux Juifs. En général, les Romains montraient la plus grande condescendance à l'égard des scrupules méticuleux de la nation ^ ; mais cela ne suffisait pas ; les choses en étaient venues à un point où l'on ne pouvait plus rien faire sans toucher à une question canonique. Ces religions absolues, comme l'islamisme, le judaïsme, ne souffrent pas de partage. Si elles ne régnent pas, elles se disent persécutées. Si elles se sentent protégées, elles deviennent exigeantes, et cherchent à rendre la vie impossible aux autres cultes autour d'elles. Gela se voit bien en Algérie, où les Israélites, se sachant appuyés contre les musulmans, deviennent insupportables pour ceux-ci, et
4. Se rappeler l'inscription découverte par M. Ganneau. Revue archéol., avril et mai \ 872 ; Journal asiatique, août-sept. h 872
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occupent sans cesse l'autorité de leurs récriminations. Certes, nous voulons croire que, dans cette expérience d'un siècle que firent les Romains et les Juifs pour vivre ensemble, et qui aboutit à un si terrible déchirement, les torts furent réciproques. Plusieurs procurateurs furent de malhonnêtes gens * ; d'autres purent être brusques, durs, et se laisser aller à l'impatience contre une religion qui les agaçait et dont ils ne comprenaient pas l'avenir. Il aurait fallu être parfait pour ne pas s'irriter de cet esprit borné, hautain, ennemi de la civilisation grecque et romaine, malveillant pour le reste du genre humain, que les observateurs superficiels tenaient pour l'essence d'un Juif. Que pouvait penser d'ailleurs un administrateur d'administrés toujours occupés à l'accuser auprès de l'empereur et à former des cabales contre lui, même quand il avait parfaitement raison ? Dans cette grande haine qui, depuis plus de deux mille ans, existe entre la race juive et le reste du monde, qui a eu les premiers torts ? Une telle question ne doit pas être posée. En pareille matière, tout est action et réaction, cause et effet. Ces exclusions, ces cadenas du ghetto, ces costumes à part, sont choses injustes; mais qui les a d'abord voulues? Ceux qui se—,
■I 1 . Voir le proverbe juif sur la justice qui se rendait à Césarée.
Midrasch Eslher, i, init.
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croyaient souillés par le contact des païens, ceux qui cherchèrent pour eux la séparation, la société à part. Le fanatisme a créé les chaînes, et les chaînes ont redoublé le fanatisme. La haine engendre la haine, et il n'y a qu'un seul moyen pour sortir de ce cercle fatal, c'est de supprimer la cause de la haine, ces séparations injurieuses qui, d'abord voulues et cherchées par les sectes, deviennent ensuite leur opprobre. A l'égard du judaïsme, la France moderne a résolu le problème. En abaissant toutes les barrières légales qui entouraient l'israélite, elle a enlevé au judaïsme ce qu'il avait d'étroit et d'exclusif, je veux dire ses pratiques et sa vie séquestrée, si bien qu'une famille juive transportée à Paris cesse à peu près de mener la vie juive au bout d'une ou deux générations.
Il serait injuste de reprocher aux Romains du premier siècle de n'avoir point agi de la sorte. Il y avait opposition absolue entre l'empire romain et le judaïsme orthodoxe. C'étaient les juifs qui le plus souvent étaient insolents, taquins, agresseurs. L'idée d'un droit commun, que les Romains portaient en germe avec eux, était antipathique aux stricts observateurs de la Thora, Ceux-ci avaient des besoins moraux en totale contradiction avec une société pure^ ment humaine, sans nul mélange de théocratie, comme
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était la société romaine. Rome fondait l'État; la jiiiverie fondait l'Église. Rome créait le gouvernement profane et rationnel ; les juifs inauguraient le royaume de Dieu. Entre cette théocratie étroite, mais féconde, et la proclamation la plus absolue de l'État laïque qui ait jamais existé, une lutte était inévitable. Les juifs avaient leur loi, fondée sur de tout autres bases que le droit romain, et au fond inconciliable avec ce droit. Avant d'avoir été cruellement matés, ils ne pouvaient se contenter d'une simple tolérance, eux qui croyaient avoir les paroles de l'éternité, le secret de la constitution d'une cité juste. Il en était d'eux comme des musulmans d'Algérie à l'heure présente. Notre société, quoique infiniment supérieure, n'inspire à ces derniers que de la répugnance. Leur loi révélée, à la fois civile et religieuse, les remplit d'orgueil, et les rend incapables de se prêter à une législation philosophique, fondée sur la simple notion des rapports des hommes entre eux. Ajoutez à cela une profon ignorance, qui empêche les sectes fanatiques de se rendre compte des forces du monde civilisé et les aveugle sur Tissue de la guerre qu'elles engagent avec légèreté.
Une circonstance contribuait beaucoup à maintenir la Judée à l'état d'hostilité permanente contre l'empire ; c'est que les Juifs ne prenaient point départ ^
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au service militaire. Partout ailleurs, les légions étaient formées de gens du pays , et c'est ainsi qu'avec des armées numériquement faibles les Romains tenaient des régions immenses*. Le soldat des Romains et les habitants de la contrée se trouvaient compatriotes. Il n'en était pas ainsi en Judée. Les légions qui occupaient le pays étaient recrutées pour la plus grande partie à Gésarée et à Sébaste, villes opposées au judaïsme. De là l'impossibilité d'une entente quelconque entre l'armée et le peuple. La force romaine était à Jérusalem cernée dans ses retranchements et comme en un état de siège permanent.
11 s'en faut, du reste, que les sentiments des diverses fractions du monde juif fussent les mêmes à l'égard des Romains. Si l'on excepte des mondains comme Tibère Alexandre, devenus indifférents à leur vieux culte et regardés par leurs coreligionnaires comme des renégats, tout le monde était malveillant pour les dominateurs étrangers; mais tous étaient loin de pousser à la révolte. On pouvait distinguer à cet égard quatre ou cinq partis dans Jérusalem * :
i° Le parti sadducéen et hérodien, les restes de la maison d'Hérode et de sa clientèle, les grandes
i. Voir le curieux discours prêté par Josèpbe à Agrippa II, B. J., II, XVI, 4.