Épiph., hser. li
2. Hist. eccL, VII, 25. Il est probable que la question avait déjà été discutée par saint Hippolyte. Voir la liste de ses écrits dans Corpus inscr. gr., n° 8613, A, 3.
3. Eus., //. E., III, 24; saint Jérôme, Episl. cxiix, ad Dardanum. 3.
INTRODUCTION. xxxvil
à d'habiles contre-sens, un livre qui renferme d'atroces injures contre Paul s'est conservé à côté des œuvres mêmes de Paul, et forme avec celles-ci un volume censé provenir d'une seule inspiration.
Cette protestation persistante, qui constitue un fait si important de l'histoire ecclésiastique, est-elle d'un poids bien considérable aux yeux de la critique indépendante? On ne saurait le dire. Certainement Denys d'Alexandrie est dans le vrai, quand il établit que le même homme n'a pas pu écrire le quatrième Évangile et l'Apocalypse. Mais, placée devant ce dilemme, la critique moderne a répondu tout autrement que la critique du iii^ siècle. L'authenticité de l'Apocalypse lui a paru bien plus admissible que celle de l'Évangile, et si, dans l'œuvre johannique, il faut faire une part à ce problématique Presbyteros JohanneSj, c'est bien moins l'Apocalypse que l'Évangile et les épîtres qu'il conviendrait de lui attribuer. Quel motif eurent, au m'' siècle, ces adversaires du montanisme, au iv* siècle, ces chrétiens élevés dans les écoles helléniques d'Alexandrie, de Césarée, d'Antioche, pour nier que l'auteur de l'Apocalypse fût réellement l'apôtre Jean? Une tradition, un souvenir conservé dans les Églises? En aucune façon. Leurs motifs étaient des motifs de théologie a priori. D'abord, l'attribution de l'Apocalypse à l'apôtre rendait
Xïxviii L'ANTECHRIST.
presque impossible pour un homme instruit et sensé d'admettre l'authenticité du quatrième Évangile, et Ton eût cru alors ébranler le christianisme en doutant de l'authenticité de ce dernier document. En outre, la vision attribuée à Jean paraissait une source d'erreurs sans cesse renaissantes ; il en sortait des recrudescences perpétuelles de judéo-christianisme, de prophétisme intempérant, de millénarisme audacieux? Quelle réponse pouvait-on faire aux montanistes et aux mystiques du même genre, disciples parfaitement conséquents de l'Apocalypse, à ces troupes d'enthousiastes qui couraient au martyre, enivrés qu'ils étaient par la poésie étrange du vieux livre de Tan 69? Une seule : prouver que le livre qui servait de texte à leurs chimères n'était pas d'origine apostolique. La raison qui porta Gaïus, Denys d'Alexandrie et tant d'autres à nier que l'Apocalypse fût réellement de l'apôtre Jean est donc justement celle qui nous porte à la conclusion opposée. Le livre est judéo-chrétien, ébionite; il est l'œuvre d'un enthousiaste ivre de haine contre l'empire romain et le monde profane ; il exclut toute réconciliation entre le christianisme, d'une part, l'empire et le monde, de l'autre ; le messianisme y est tout matériel ; le règne des martyrs pendant mille ans y est affirmé ; la fin du monde est déclarée très-prochaine. Ces motifs, où les
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chrétiens raisonnables, sortis de la direction de Paul, puis de l'école d'Alexandrie, voyaient des difficultés insurmontables, sont pour nous des marques d'ancienneté et d'authenticité apostolique. L'ébionisme et le montanisme ne nous font plus peur; simples historiens, nous affirmons même que les adhérents de ces sectes, repoussés par l'orthodoxie, étaient les vrais successeurs de Jésus, des Douze et de la famille du Maître. La direction rationnelle que prend le christianisme par le gnosticisme modéré, par le triomphe tardif de l'école de Paul, et surtout par l'ascendant d'hommes tels que Clément d'Alexandrie et Origène, ne doit pas faire oublier ses vraies origines. Les chimères, les impossibilités, les conceptions matérialistes, les paradoxes, les énormités, qui impatientaient Eusèbe, quand il lisait ces anciens auteurs ébionites et millénaristes, tels que Papias, étaient le vrai christianisme primitif. Pour que les rêves de ces sublimes illuminés soient devenus une religion susceptible de vivre, il a fallu que des hommes de bon sens et de beaux génies, comme , étaient ces Grec» qui se firent chrétiens à partir du iif siècle, aient repris l'œuvre des vieux visionnaires, et, en la reprenant, l'aient singulièrement modifiée, corrigée, amoindile. Les monuments les plus authentiques des naïvetés du premier âge devinrent alors d'embarrassants
témoins, que l'on essaya de rejeter dans l'ombre. U arriva ce qui arrive d'ordinaire à l'origine de toutes les créations religieuses, ce qui s'observa en particulier durant les premiers siècles de l'ordre franciscain : les fondateurs de la maison furent évincés par les nouveaux venus; les vrais successeurs des premiers pères devinrent bientôt des suspects et des hérétiques. De là ce fait que nous avons eu souvent occasion de relever, savoir que les livres favoris du judéo-christianisme ébionite et millénaire^ se sont bien mieux conservés dans les traductions latines et orientales que dans le texte grec, l'Église grecque orthodoxe s'étant toujours montrée fort intolérante k l'égard de ces livres et les ayant systématiquement supprimés.
Les raisons qui font attribuer l'Apocalypse à. Tapôtre Jean restent donc très-fortes, et je crois que les personnes qui Hront notre récit seront frappées de la manière dont tout, en cette hypothèse, s'explique et se lie. Mais, dans un monde où les idées en fait de propriété littéraire étaient si différentes de
4. Livre d'Hénoch, Apocalypse de Baruch, Assomption dd Moïse, Ascension d'Isaïe, 4« livre d'Esdras, et jusqu'à ces derniers temps, le Pasteur, l'Épître de Bawiabé. Par là s'explique aussi la perte plus ou moins complète du texte grec de Papias, de saint Irénée.