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ce qu'elles sont de nos jours, un ouvrage pouvait appartenir à un auteur de bien des manières. L'apôtre Jean a-t-il écrit lui-même le manifeste de l'an 69 ? On en peut certes douter. Il suffit pour notre thèse qu'il en ait eu connaissance, et que, l'ayant approuvé, il Tait vu sans déplaisir circuler sous son nom. Les trois premiers versets du chapitre f% qui ont l'air d'une autre main que celle du Voyant, s'expliqueraient alors. Par là s'expliqueraient aussi des passages comme xviii, 20; xxi, 14, qui inclinent à croire que celui qui tenait la plume n'était pas apôtre. Dans Eph,, u, 20, nous trouvons un trait analogue, et là nous sommes sûrs qu'entre Paul et nous il y a l'intermédiaire d'un secrétaire ou d'un imitateur. L'abus qui a été fait du nom des apôtres pour donner de la valeur à des écrits apocryphes* doit nous rendre très-soupçonneux. Beaucoup de traits de l'Apocalypse ne conviennent pas à un disciple immédiat de Jésus ^ On est surpris de voir un des membres du comité intime où s'élabora l'Évangile nous présenter son ancien ami comme un Messie de gloire, assis sur le trône de
4 . Aux preuves tant do fois alléguées, ajoutez Caïus et Denys d'Alexandrie, dans Eusèbe, H. E., III, 28.
2. Le verset Apoc., i, 2, ne signifie pas que l'auteur ait été témoin de la vie de Jésus. Comp. i, 9, 19, 20; vi, 9, xx, 4; XXII, 8.
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Dieu, gouvernant les peuples, et si totalement différent du Messie de Galilée que le Voyant à son aspect frissonne et tombe h demi mort. Un homme qui avait connu le vrai Jésus pouvait difficilement, même au bout de trente-six ans, avoir subi une telle modiric:::tioE dans ses souvenirs. Marie de Magdala, apercevant Jésus ressuscité, s'écrie : « Omon maître! » et Jean ne verrait le ciel ouvert que pour y retrouver celui qu'il aima transformé en Christ terrible!... Ajoutons que l'on n'est pas moins étonné de voir sortir de la plume d'un des principaux personnages de l'idylle évangélique une composition artificielle, un vrai pastiche, oii l'imitation à froid des visions des anciens prophètes se montre à chaque ligne. L'image des pêcheurs de Galilée qui nous est offerte par les Évangiles synoptiques ne répond guère à celle d'écrivains, de lecteurs assidus des anciens livres, de rabbins savants. Reste à savoir si ce n'est pas le tableau des synoptiques qui est faux, et si l'entourage de Jésus ne fut pas beaucoup plus pédant, plus scolastique, plus analogue aux scribes et aux pharisiens, que le récit de Matthieu, Marc et Luc ne porterait à le supposer.
Si l'on admet l'hypothèse que nous avons dite, et d'après laauelle Jean aurait plutôt accepté l'Apocalypse qu'il ne l'aurait écrite de sa main, on obtient un autre avantage, c'est d'expliquer comment le livre
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fut si peu répandu, durant les trois quarts de siècle qui suivirent sa composition. Il est probable que l'auteur, après Tan 70, voyant Jérusalem prise, les Flavius solidement établis , l'empire romain reconstitué, et le monde obstiné à durer, malgré le terme de trois ans et demi qu'il lui avait assigné, arrêta luimême la publicité de son ouvrage. L'Apocalypse, en effet, n'atteignit toute son importance que vers le milieu du if siècle, quand le millénarisme devint un sujet de discorde dans l'Église, et surtout quand les persécutions redonnèrent aux invectives contre la Bête du sens et de l'à-propos ^ La fortune de l'Apocalypse fut ainsi attachée aux alternatives de paix et d'épreuves que traversa l'Église. Chaque persécution lui donna une vogue nouvelle; c'est quand les persécutions sont finies que le livre court de véritables dangers, et se voit sur le point d'être chassé du C4anon, comme un pamphlet mensonger et séditieux.
Deux traditions dont j'ai admis en ce volume la plausibilité, savoir la venue de Pierre à Rome et le séjour de Jean à Éphèse, ayant donné lieu à de longues controverses, j'en ai fait l'objet d'un appendice à la fin du volume. J'ai en particulier discuté le
1 . Voir la lettre des Églises de Vienne et de Lyon, dacs Eusèbe, H. E., V, I, iO, 58 (notez -h 79x911).
XLiv L»ANTEGHRIST.
récent mémoire de M. Scholten sur le séjour des apôtres en Asie avec le soin que méritent tous les écrits de réminent critique hollandais. Les conclusions auxquelles je suis arrivé, et que je ne tiens, du reste, que pour probables, exciteront certainement, comme remploi que j'ai fait du quatrième Évangile en écrivant la Vie de Jésus^ les dédains d'une jeune école présomptueuse, aux yeux de laquelle toute thèse est prouvée dès qu'elle est négative, et qui traite péremptoirement d'ignorants ceux qui n'admettent pas d'emblée ses exagérations. Je prie le lecteur sérieux de croire que je le respecte assez pour ne rien négliger de ce qui peut servir à trouver la vérité dans l'ordre des études dont je l'entretiens. Mais j'ai pour principe que l'histoire et la dissertation doivent être distinctes l'une de l'autre. L'histoire ne peut être bien faite qu'après que l'érudition a entassé des bibliothèques entières d'essais critiques et de mémoires; mais, quand l'histoire arrive à se dégager, elle ne doit au lecteur que l'indication de la source originale sur laquelle chaque assertion s'appuie. Les notes occupent le tiers de chaque page dans ces volumes que je consacre aux origines du christianisme. Si j'avais dû m'obliger à y mettre la bibliographie, les citations d'auteurs modernes, la discussion détaillée des opinions, les notes eussent rempli au moins
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les trois quarts de la page. Il est vrai que la méthode que j'ai suivie suppose des lecteurs versés dans les recherches sur l'Ancien et le Nouveau Testament, ce qui est le cas de bien peu de personnes en France. Mais combien de livres sérieux auraient le droit d'exister si, avant de les composer, l'auteur avait dû être sûr qu'il aurait un public pour les bien comprendre? J'affirme d'ailleurs que même un lecteur qui ne sait pas l'allemand, s'il est au courant de ce qui a été écrit dans notre langue sur ces matières, peut fort bien suivre ma discussion. L'excellent recueil intitulé Revue de théologie^ qui s'imprimait jusqu'à ces dernières années à Strasbourg, est une encyclopédie d'exégèse moderne, qui ne dispense pas sûrement de remonter aux livres allemands et hollandais, mais oïl toutes les grandes discussions de la théologie savante depuis un demi-siècle ont eu leur écho. Les écrits de MM. Reuss, Réville, Scherer, Kienlen, Goulin, et en général les thèses de la faculté de Strasbourg ^ offriront également aux lecteurs dési-
\. On m'a si souvent reproché les courtes listes bibliographiques d'ouvrages français que j'ai données dans les volumes antérieurs, bien que j'eusse formellement averti que ces listes n'avaient d'autre but que de répondre à ceux qui m'accusaient de supposer chez le lecteur français des connaissances antérieures qu'il ne pouvait avoir, que je me les interdis cette fois-ci. Le pédantisme, l'ostentation du savoir, le soin de ne négliger aucun
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reux de plus amples renseignements une solide instruction. Il va sans le dire que ceux qui pourront lire les écrits de Christian Baur, le père de toutes ces études, de Zeller, de Schwegler, de Volkmar, de Hilgenfeld, de Lûcke, de Lipsius, de Holtzmann, d'Ewald, de Keim, de Hausrath, de Scholten, seront mieux édifiés encore. J'ai proclamé toute ma vie que l'Allemagne s'était acquis une gloire éternelle en fondant la science critique de la Bible et les études qui s'y rapportent. Je l'ai dit assez haut pour qu'on n'eût pas dû m' accuser de passer sous silence des obligations que j'ai cent fois reconnues. L'école des exégètes allemands a ses défauts ; ces défauts sont ceux qu'un théologien, quelque libéral qu'il soit, ne peut éviter; mais la patience, la ténacité d'esprit, la bonne foi qui ont été déployées dans cette œuvre d'analyse sont chose vraiment admirable. Entre plusieurs très-belles pierres que l'Allemagne a posées dans l'édifice de l'esprit humain, élevé à frais communs par tous les peuples, la science bide ses avantages, sont tellement devenus la règle de certaines écoles, qu'on n'y admet plus l'écrivain sobre qui, selon la maxime de nos vieux maîtres de Port-Royal, sait se borner, ne fait jamais profession de science, et dans un livre ne donne pas le quart d^s recherches que ce livre a coûtées. L'élégance, la modestie, h. politesse, i'atticisme passent maintenant pour des manières de gens arriérés.
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blique est peut-être le bloc qui a été taillé avec le plus de soin, celui qui porte au plus haut degré le cachet de l'ouvrier.
Pour ce volume, comme pour les précédents, je dois beaucoup à l'érudition toujours prêle et à Finépuisable complaisance de mes savants confrères et amis, MM. Egger, Léon Renier, Derenbourg, Waddington, Boissier, de Longpérier, de Witte, Le Blant, Dulaurier, qui ont bien voulu me permettre de les consulter journellement sur les points se rapportant à leurs études spéciales. M. Neubauer a revu la partie talmudique. Malgré ses travaux à la Chambre, M. Noël Parfait a bien voulu ne pas me discontinuer ses soins de correcteur accompli. Enfin, je dois exprimer ma vive reconnaissance à MM. Amari, Pietro Rosa, Fabio Gori, Fiorejli, Minervini, de Luca, qui, durant un voyage d'Italie que j'ai fait Tannée dernière, ont été pour moi les plus précieux des guides. On verra comment ce voyage se rattachait par plusieurs côUs au sujet du présent volume. Quoique je connusse déjà l'Italie, j'avais soif de saluer encore une fois la terre des grands souvenirs, la mère savante de toute renaissance. Selon une légende rabbinique, il y avait à Rome, durant ce long deuil de la beauté qu'on appelle le moyen âge , une statue antique conservée en un lieu secret, et si belle que les
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Romains venaient de nuit la baiser furtivement. Le fruit de ces embrassements profanes fut, dit -on, r Antéchrist *. Ce fils de la statue de marbre est bien certainement au moins un fils de l'Italie. Toutes les grandes protestations de la conscience humaine contre les excès du christianisme sont venues autrefois de cette terre ; de là encore elles viendront dans l'avenir.
Je ne cacherai pas que le goût de l'histoire, la jouissance incomparable qu'on éprouve à voir se dérouler le spectacle de l'humanité, m'a surtout entraîné en ce volume. J'ai eu trop de plaisir à le faire pour que je demande d'autre récompense que de l'avoir fait. Souvent je me suis reproché de tant jouir en mon cabinet de travail, pendant que ma pauvre patrie se consume dans une lente agonie; mais j'ai la conscience tranquille. Lors des élections de 1869, je m'offris aux suffrages de mes concitoyens ; toutes mes affiches portaient en grosses lettres : « Pas de révolution ; pas de guerre ; une guerre sera aussi funeste qu'une révolution. » Au mois de septembre 1870, je conjurai les esprits éclairés de l'Allemagne et de l'Europe de songer à l'affreux malheur qui menaçait la civilisation. Pendant le siège, dans Paris, au mois de novembre 1870, je