CHAPITRE V
Pour la bureaucratie des prisons, qui est toujours myope lorsqu'elle n'est pas aveagie, les prisons, les cellulaires surtout, sont de vrais troncs humains, sans mains, sans pieds, sans voi\; il n'en est pas de même de leurs malheureux habitants qui sont pourvus d'organes encore plus que peut-être il ne nous conviendrait. Ainsi leur travail, leur voix et même leurs plus secrètes pensées éclatent de tous côtés, sur les murs, sur les bois de lit, sur les pots à boire, sur leur peau, et même sur le sable humide qu'ils foulent dans leur promenade
C'est surtout sur les livres, qu'une pitié bien entendue leur fournit avec une main trop avare, que ces sentiments se manifestent.
Je me suis efforcé de ramasser ces palimpsestes criminels, dans lesquels on ne peut soupçonner la
(1) Voir mes Palimpsestes des prisons, Bocca, Turin 1890.
LES CIUMINET.S F.N miSON l'JJ
siiniilatioii, si fréquente dans les entretiens officiels.
EIi bien ! depuis vingt ans que j'étudie ces gens-là, je n'aurais jamais soupçonné leshorreurs que j'y ai trouvées.
Qu'on en juge par ces fragments choisis au hasard :
Malheur à celui qui doit éprouver ces cellules; il vaut mieux mourir. On doit tout faire pour s'échapper, car il vaut mieux vivre dans les bois comme les sauvages ou dans les déserts.
Quand tu seras interrogé par le juge d'instruction, fais le fou; alors tu seras envoyé à fliôpilal des fous d'où tu t'échapperas.
Quanta moi, je remercie le bon Dieu; je suis plus heureux que saint Pierre! Dans la cellule, je suis servi comme un prince. Quelle cocagne ! on est mieux ici qu'à la campagne.
Sur un livre intitulé : la Vie de Léonard de Vinci:
Léonard fut malheureux autant que moi en amour, mais il devint un grand peintre; — moi je suis devenu un grand voleur, j'ai acquis beaucoup de renommée en faisant enregistrer mon nom et mon beau signalement, dans les prisons, au moins quarante fois, et moi aussi j'ai eu un amour dans ma jeunesse.
Que suis-je, malheureux ! — Je suis innocent et on me tient ici parce que j'ai tué un homme (sic), alors qu'au monde il y en a môme trop.
Celui qui se fait tuer pour la patrie est un sot.
LOMBHOSO. 7
110 LES PROGRÈS DE L'aNTIIROPOLOGIE CRIMINELLE
Satire sur la prison et curieuse réponse d'un autre détenu :
Adieu, Hector ; Achille le salue. — Celui qui est pauvre paie pour tous. Les prisons cellulaires sont le raffinement de la barbarie en plein xix" siècle !
Ce que dit ce détenu n'est pas vrai ; au contraire ils nous ti'aitent trop bien, ils ont trop de soins pour les détenus. Celui-là voudrait peut-être qu'on le laisse aller se promener sur la place du Château, ou aller jouer aux cartes et au billard, ou bien encore aller chez M™'= Gastaldi. Ah ! imbécile, tu ne devais pas te laisser pincer entre ces murs !
fJn ami de la raison et delà justice.
Oh 1 Code pénal ! comme tu punis la filouterie, tandis que le gouvernement avec sa loterie {le lotto) pratique luimême l'escroquerie.
On m'a condamné à 10 ans pour tentative d'homicide sur une femme que je croyais honnête; elle ne l'était pas et m'avait procuré six mois de prison. En sortant j'ai l'ail serment de la tuer et je lui ai donné deux coups de couteau. Cette misérable vit encore et je le regrette.
Dès que tu sortiras, va à Marseille, rue de , n" 9, et
ensuite avec le B , nous irons à New-York, où j'espère
que, travailLmt unis avec énergie, nous ferons fortune.
Ma belle ne vient plus me trouver ; -- quand je sortirai, je lui ferai un baiser avec les dents.
Quoique je n'aie que do ans, ma vie et mes voyages formeraient un volume. J'ai commencé à 9 ans. La première fois j'ai été condamné à un mois, la deuxième à quinze jours et la troisième à un an de prison.
Li:S CRIMINELS EN PRISON 111
Espèce de testament dressé avant de se pendre par un détenu, voleur émérite ; il fut sauvé :
J'ai toujours volé et je volerai toujours, parce que c'est mon fatal destin. Le papier sur lequel j'écris est volé, l'encrier et la plume le sont aussi; même la corde avec laquelle je vais me pendre, je l'ai volée. — Je suis plus malheureu.x que pervers. J'ai l'infortune de ne pas être maître de ma volonté et de subir l'influence de celle des autres; je fais également le bien et le mal selon qu'il m'est suggéré. Ah ! pourquoi donc Dieu me fait-il toujours rencontrer des personnes qui me conseillent le mal ? Ayant encore une fois commis une faute dans laquelle j'avais juré de ne plus tomber, et non par ma propre volonté, mais à la suite des suggestions d'un misérable qui volait avec moi et qui a été ensuite, par parti pris, me dénoncer à la police, la certitude que j'ai de ne pouvoir vaincre le vice qui me pousse à envier et à prendre le bien d'autrui, d'avoir été parjure, sachant que je suis inutile et nuisible à la société, devant comparaître devant la cour d'assises et traîner dans la fange le nom que mon père était fier de porter, je suis las de la vie, et pour tous ces motifs et d'autres encore je suis décidé à chercher la mort le 26 mai, parce que c'est l'anniversaire de ma première arrestation.
Voilà déjà quatre fois que je viens ici, toujours innocent et candide comme l'eau sale. Cette l'ois on m'a arrêté avec une pince-monseigneur. Eh ! pauvres voleurs, quand on les arrête on devrait les envoyer à l'Auberge du Maure et non à la Prison-Neuve. Adieu, mes amis !
Ces gens rient, et moi je soupire en vain pour la liberté. Je suis innocent et ils ne veulent pas le croire. Comment se fait-il que le bon Dieu ne les châtie pas ? C'est donc vrai, le proverbe qui dit : t Celui qui fait le bien trouve
112 lilS rROGUKS m l'anthropologie crimlnellv:
le mal, et celui qui fait le mal trouve le bien. » — C'est raide, être innocent et être forcé de rester dans une cellule à soupirer. Ne comprenez-vous pas que je suis innocent, tètes d'ânes ? Peut-être voulez-vous me faire crever ?
Pourquoi ne puis-je jamais bien réussir dans mes vols ? Je suis toujours dans cette infâme cellule pour avoir vole. Pauvre Quajot malheureux ! !
Ci-gît la dépouille du pauvre Tubac, qui, las de voler dans ce monde, va voler dans l'autre. — Les parents très contents lui posent ce souvenir.
Votre très affectionné chef de bande Talbot. J'ai toujours été un galant homme et j'ai déjà fait vingt ans de galères. — Je suis de nommau en prison, et celle fois on me condamnera aux travaux forcés à vie, et tout cela pour avoir. fait du bien à mon prochain. Je n'en ai assassiné que six; je les ai ûtés du monde, car ils souffraient trop. J'ai pillé la demeure de plusieurs paysans et puis j'y ai mis le feu. Tout cela pour me gagner du pain perpétuel.
Tâchez toujours de voler beaucoup, car les petits vols sont les plus punis.
Faites attention, ô mes amis, si vous volez, volez beaucoup et avec précautions, de manière à ne pas être découverts. Tout le monde est bon à voler; — c"est pour bien s'en tirer qu'il ne faut pas être sot.
Si Dieu nous a donné des instincts auxquels nous obéissons, il y a des gens qui ont l'instinct de nous emprisonner. Ce monde, donc, est un théâtre pour nous amuser éternellement.
Dès que je sortirai de la prison, je veux toujours voler, même au risque d'être toujours en prison.
0 voleur! ces canailles de juges ont ruiné voire métier. Courage quand môme et en avant !
Cher ami, je t'envoie ces deux lignes pour te faire savoir que je suis en prison et, comme je suis seul, je te prie de commettre quelque délit afin de venir me trouver, car à deux le temps passe vite, et quand nous serons aux galères nous nous raconterons notre vie.
Adieu, mes amis : faites-vous du courage. Les juges sont une bande de poltrons sans foi : ils ne savent pas ce qu'ils font et ils ne cherchent que de l'argent.
L'homme fourbe et tous ses amis ne doivent plus voler mais assassiner.
Les observations de M. Joly sur les lectures des prisonniers français [Archiv . d'Anthrop. crim., 1888) et surtout les belles études de Gautier, le Monde des prisons, 1889, complètent ces documents ; et nous montrent quel foyer de corruption et quelle source d'incorrigibililé sont les prisons qu'on croit la plus sûre des corrections.
Voici quelques extraits du livre de M. Gautier.
« De même, écrit-il, que la gymnastique modifie non seulement le volume et la contractilité des muscles, mais aussi leur forme, leurs
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agencements respectifs clans certaines limites (témoin les fantastiques dislocations des clowns), voire même leur constitution chimique, de même l'incorrection du régime pénitentiaire, l'importunité d'une existence mécanisée par la discipline, la promiscuité des pires hideurs, la monotonie des sensations, la prédominance de la peur et de l'ennui, l'alimentation, robligation du silence, l'éclairage lui-même — qui sait? — cet éclairage blafard, ce faux jour spécial aux corridors et aux préaux des geôles, peuvent, à ce qu'il me semble influencer à la longue les visages et les prunelles, comme les cerveaux et les pensées, et finalement aboutir à ces plis de bouche, à ces froncements de sourcils, à ces tics grimaçants, à ces moires du regard, à ces étrangetés de gestes et d'attitudes qui nous étonnent si fort.
« On acquiert, en un mot, à l'ombre des prisons et sous l'influence de la discipline pénitentiaire, l'air prisonnier, comme on acquiert ailleurs, en vertu d'une autre genèse, l'air prêtre, dans lequel l'atavisme n'a pas grand'chose à voir.
« Ce n'est qu'à la condition d'élargir l'hypothèse qu'on réussit à comprendre comment certains détenus, qui ne sont pas cependant irrémédiablement gangrenés, en arrivent à ne plus vivre que par la prison, et à se trouver tellement
LES CRIMINELS EN l'RISON H-'
dépaysés une fois qu'ils en sonL sortis, qu'ils ne tardent guère à y revenir, comme le gibier blessé qui fait la randonnée.
« Je ne parle pas seulement, entendez-moi bien, des monstres dont le crime, avec ses risques, est si bien la carrière, dans la plus stricte acception du mot, qu'ils l'appellent le « travail ». Je ne parle pas seulement de ceux-là, qui, soit prédisposition congénitale, soit dépravation précoce, et n'ayant d'autres ressources que le pillage, la prostitution et l'assassinat, « chourinent » et « grinchissent » comme d'autres débitent le bois, forgent le fer, tissent le drap, piochent la terre ou noircissent du papier, et préparent un vol ou un • meurtre avec le sérieux et la placidité d'un négociant en train de méditer une affaire.
« Aux yeux de cette singulière population, — parbleu! — la prison apparaît comme une fatalité plus ou moins fâcheuse, mais à peu près inévitable, et dont il faut prendre son parti. C'est un inconvénient attaché à la profession. On s'y attend, on s'y résigne à l'avance, comme les routiers et les malandrins du moyen âge s'attendaient et se résignaient à finir, un jour de déveine, branchés haut et court; comme un fils d'ouvrier ou de paysan s'attend et se résigne à la dure nécessité du service militaire; comme un mineur s'attend
110 ivs l'HOonKS i/ANTnHoi>oi.or,ii-: crijunelle
et se résigne d'avance à une explosion possible de feu grisou.
« Mais ceux-là mêmes qui, tombés là par hasard, parce que, en un jour néfaste, ils avaient vu rouge — ou noir — n'ont pu réussir ensuite à recoudre leur vie désemparée : les faibles, les ductiles, les veules, les « occasionnels », qui n'étaient cependant nés ni pour le crime, ni pour la prison, ceux-là sont bientôt happés également par l'engrenage.
« — J'ai toujours été frappé, a écrit quelque part ce fumiste à froid de Jules Vallès, j'ai toujours été frappé de l'air vénérable des vieux forçats.
« Au fond, et abstraction faite de la forme paradoxale de l'idée, rien n'est plus exact.
« L'air vénérable » est peut-être excessit. C'est « l'air reposé » qu'il eût fallu dire. Et ce n'est pas étonnant! Avoir son « pain cuit », le vivre et le couvert assurés, nul souci du lendemain, aucune autre préoccupation que d'obéir docilement à la consigne imposée, n'être plus, comme le chien à qui il suffit de remuer les pattes pour actionner le tambour du tournebroche, que le rouage inconscient d'une machine, n'est-ce pas là l'idéal pour la masse des inconscients et des lâches? Le nirvana! L'automatisme! Mais c'est le paradis des Hindous 1
« Et la prison, c'est, par-dessus le marché, un nirvana « où l'on est nourri « !
« Mal nourri, cela est vrai, et quelque peu humilié et rudoyé... Mais combien de braves gens auxquels la lutte pour l'existence est plus âpre, avec, en moins la sécurité !
« Une fois les premières répulsions apaisées, d'aucuns — et ils sont peut-être la majorité — en arrivent insensiblement à « se faire un avenir » en prison !
« Je ne connais rien, à ce propos, de plus typique que le fait suivant, dont il m'a été donné de contrôler de visu et de auditu l'authenticité :
« En 1883, le détenu qui remplissait à la prison centrale de Clairvaux les fonctions de comptable général était un nommé J..., d'origine alsacienne, un ancien officier de l'armée, qui, condamné une première fois pour avoir « mangé la grenouille », en était à sa quatrième ou cinquième condamnation.
« Vers la fin de 1883, J..., qui « faisait » cinq ans, était sur son départ, et cela l'ennuyait fort. Pensez donc! 11 avait à Clairvaux une situation vraiment enviable : les « vivres d'hôpital », une liberté relative, la faculté de circuler toute la journée dans toute l'étendue de l'établissement (qui ne compte pas moins de quatre kilomètres
118 LES PROGUKS HE L'aNTIIHOPOLOGIE CHIMIMîLLE
de tour), une grande « considération » de la part de tout le monde, — de la part des détenus, sur lesquels ses fonctions lui donnaient une autorité appréciable, de la part aussi de l'économat, qui ne pouvaitse passer des services d'un homme qui, par habitude, connaissait mieux que personne le mécanisme de chacun des services de la maison...
« Aussi J..., ne fit-il ni une ni deux. 11 écrivit au directeur une petite lettre ainsi conçue :
« — Monsieur, vous me connaissez. Vous savez qui je suis, ce que je vaux et quels services je puis vous rendre. Or, je vais bientôt être « revomi » dans le monde, où je ne saurai que faire. Je n'aurai pas plutôt mangé mon « pécule » à « faire la fête » une dernière fois, que je me ferai arrêter derechef. Veuillez, je vous prie, avoir l'extrême obligeance, aussitôt que j'aurai été recondamné à quelques années de prison, de me réclamer pour Clairvaux — je vous préviendrai en temps et lieu — et, en attendant, gardez-moi ma place. Ni vous ni moi n'aurons à nous repentir de la combinaison. »
D'oîi cette conclusion paradoxale que la prison ne produit guère l'elTet d'intimidation et d'horreur qu'on en attend que sur ceux qui en auraient le moins besoin, sur ceux qui sont le moins exposés à y aller.
LES CRIMINELS lîN PRISON 119
u J'ose niômc prùlcndrc, ajouLc noire uiileur, que la prison est une sorte de serre chaude pour plantes vénéneuses, et que c'est là surtout que se recrute et s'exerce la redoutable armée du crime.
« Combien de malheureux qui, pour avoir failli une seule fois, en une heure d'égarement et d'oubli, ont été irrémédiablement perdus, une fois franchi le premier cercle de l'enfer! Ce fut le cas, oîi peu s'en faut, de tous ceux dont j'ai eu, au cours de cette étude rétrospective, à évoquer le souvenir. Au lieu de les corriger, la prison les avait viciés jusqu'aux moelles — incurablement. Il semble que leur perversité avait grandi avec la peine, et que, dans leur conscience contaminée, la notion du bien et du mal, de plus en plus confuse, tendait à s'effacer. Désormais, ils étaient voués à vivre en marge de la Société, jusqu'à ce que celle-ci les reprit, la main dans le sac ou dans le sang, pour les écraser sans merci, comme des punaises immondes, entre deux pages d'un code qu'on ne leur avait pas donné à lire.
« Tout dans l'organisation actuelle des prisons a été combiné pour aplatir l'individu, annihiler sa pensée, laminer sa volonté. L'uniformité de la règle, qui prétend couler tous les « sujets » dans le même moule, la rigueur calculée et la régula-
120 LES l'ROr.RKS DE LANTHROPOLOGTE CRIMINELLR
rité d'une vie monacale où rien n'est laissé à l'imprévu, rinLerdiction d'enlrelenir avec le dehors d'autres relations que la courte et banale lettre mensuelle, tout, dis-je, jusqu'à ces promenades moroses et bestiales, à la file indienne, est destiné à mécaniser le prisonnier, dont on rêve de faire une sorte d'automate inconscient.
« Imaginez bien ceci : sauf d'honorables exceptions trop rares dans le haut personnel pénitentiaire, pour presque tous les directeurs de prisons, l'idéal du « bon détenu », c'est le récidiviste, le vétéran, Vabonné, dont l'éducation n'est plus à faire et dont la docilité acquise est une garantie de tranquillité; c'est le comptable général de Clairvaux dont j'ai raconté la fabuleuse histoire ! C'est à celui-là qu'iront de préférence les faveurs, les indulgences, et... les sympathies.
« Le malheur est que ce « bon détenu » selon la formule, ne tarde guère, à ce régime, à devenir aussi incapable de résister à ses camarades, criminels-nés ou malfaiteurs de profession, qu'aux surveillants, et aussi peu réfractaire aux tentations, aux excitations malsaines, à l'appât d'un eain illicite ou à l'entraînement des mauvais exemples, qu'à la discipline.
« Il ne sait plus qu'obéir... à n'importe qui! Il a perdu tout ressort, toute fierté. Ce n'est plus
qu'une pâte molle, apte à recevoir toutes les empreintes.
« Habitué à trouver son « pain cuit » et à se laisser conduire comme une machine ou une bête de somme, et à n'accomplir que des tâches imposées, il n'a plus rien de ce qui est indispensable ponr n'ôtrc pas impitoyablement écrasé dans la lutte pour l'existence.
« La seule émulation qui lui reste, c'est l'émotion du crime et de la perversité, fruit de l'éducation mutuelle spéciale à laquelle il vient d'être soumis. Ce n'est pas sans motif qu'en argot la prison se nomme le « collège »... D'ailleurs, le casier judiciaire, qui s'attache à la peau du libéré comme une tunique de Nessus, suffirait à lui fermer toutes les portes, à lui interdire tous les moyens honnêtes de gagner sa vie.
« Ajoutez à cela la monomanie de la délation, le chantage, l'esprit de ruse et de mensonge, tous les autres vices spéciaux qui se contractent ou se développent en prison.
« Il est, en effet, bon de remarquer qu'il n'est pas une seule des passions de l'homme, des passions naturelles ou factices, depuis l'ivrognerie jusqu'à l'amour, qui ne puisse trouver sous les verroux à tout le moins un semblant de satisfaction. J'ai cité ce baigneur de Clairvaux qui avait
■Il- LES PROGRICS DK L'ANÏIlROPOLOniK CRIMINELLE
attendu, pour contracter riiabitudc dn tabac, d'être séparé du monde où 1 on fume par des grilles et des murailles infranchissables. J'aurais pu aussi bien parler de ceux qui, faute d'alcool, boivent « l'esprit de bois, du vernis, de l'acide sulfurique, etc. ».
«Je voudrais donc que chaque détenu fût soumis, pendant un temps plus ou moins long, à une surveillance analogue à ce qu'on appelle dans les asiles d'aliénés la période d'observation. Ce ne serait qu'après avoir passé par cette épreuve qu'il serait définitivement « classé », et envoyé rejoindre le groupe de ceux qu'une étude semblable aurait désignés comme se rapprochant le plus de lui par leur caractère, leur éducation, leurs antécédents, leurs instincts, leur degré de moralité... On ne supprimerait pas encore — cela va de soi — le danger de l'infection réciproque ; mais on l'aurait, au moins, réduit au minimum; mais on aurait au moins supprimé les collections purulentes qu'engendre le régime actuel avec ses promiscuités obligées.
« C'est évidemment au haut personnel de l'administration pénitentiaire qu'appartiendrait la mission, dont je ne me dissimule pas, je le répète, 'énorme difficulté, de se prononcer souverainement sur le classement des individus et des caté-
gories. Personne n'offre ù cet égard aulanL de garanties de compétence et d'impartialité qu'un directeur de prison, qui vit au milieu de détenus, sur le sort desquels il est appelé à décider, et a, pour étudier chacun d'eux en détail, des semaines, des mois et des années. A ceux qui parleraient de l'arbitraire possible, je répondrais que ce danger me semble beaucoup plus à redouter dans le prétoire qu'à la geôle, et surtout de la part d'un juge, qui peut condamner un malheureux sur sa mine, sur les hasards de l'interrogatoire, sur le vue d'un dossier fantaisiste, sur une instruction sommaire, ou sur un incident d'audience. Il y a là toute la différence qui sépare le professeur, qui classe ses élèves d'après leurs notes de toute l'année scolaire, pendant laquelle il a pu les analyser l'un après l'autre à loisir, et l'examinateur, qui n'a pour répartir par ordre de mérite le troupeau des candidats que la chanceuse loterie d'un concours.
« Rien n'empêcherait, d'ailleurs, d'adjoindre aux directeurs des prisons une sorte de jury permanent composé de médecins, d'avocats, de magistrats, des hommes, en un mot, les plus considérables de la localité.
« Le condamné, en d'autres termes, l'homme qui aurait été jugé assez dangereux pour mériter
'124 Lies PROGRKS DK L'ANTIlROPOLOdTn: cniMINELLR
d'être mis en marge, demeurerait en prison, non pas pendant un temps déterminé à l'avance et plus ou moins capricieusement calculé d'après la gravité relative de sa prévarication, mais tant qu'il n'aurait pas accompli ce qu'il est peut-être permis d'appeler une tâche morale. La détention se prolongerait jusqu'à ce qu'il eût, au prix de son travail, réparé le dommage causé par sa faute, le dommage social comme le dommage privé ; jusqu'à ce qu'il se fût racheté, jusqu'à ce qu'il eût ^^ar^ne sa libération, sa grâce, voire même sa réhabilitation.
« Ce n'est là, au surplus, qu'un élargissement du principe de la libération conditionnelle.
« Quelle sera, demandera-t-on peut-être, la garantie du détenu, qu'il ne va pas rester ainsi servus pœnœ à perpétuité, sans espoir ni merci?
« Cette garantie résiderait dans le droit de soumettre son cas, dans certains délais et dans certaines conditions, contradictoirement avec les autorités pénitentiaires, et moyennant l'assistance d'un avocat, au jury de surveillance dont je parlais tout à l'heure, qui prononcerait en dernier ressort.
« Faut-il ajouter que le détenu devrait passer la période d'observation en cellule, à la condition que l'encellulement — dont la plupart de ceux qui en parlent avec tant de complaisance n'ont
LES CRIMINELS KN TRISON l-O
pas l'air de soupçonner l'horreur meurtrière — à la condilion, dis-je, que l'encellulement ne fût jamais supérieur à une année ?
« Quant aux incorrigibles , aux incurables, aux monstres, — j'en demande bien pardon aux senlimentalistes,— mais, quelle que soit leur genèse, qu'ils soient victimes d'une t,are héréditaire ou des fatalités ambiantes, on ne peut rationnellement leur appliquer qu'un seul régime : la transportation ! »
Ce sont les mêmes idées que la nouvelle école inscrit sur sa bannière. — Mais on me dira : c'est un ancien prisonnier qui parle ; il ne peut être que partial sur ce point.
Eh bien, lisez cette page magnifique d'un directeur général des prisons, de M. Prins — et dites-moi après s'il n'y a pas un merveilleux accord entre les deux écrivains qui occupent cependant une position si différente dans le monde.
« La loi belge admet, écrit Prins , l'isolement cellulaire*. Son ambition, c'est de régénérer le
(I) Loi sur la libération conditionnelle en Belgique. {Dullet de la Sociéle générale des prisons, 1889.)
Ii2G LIÎS PROGRKS DE L'aNTHROPOLOOTE CRIMINELLE
coupable en le soustrayant aux influences délétères de ses codétenus pour ne laisser subsister que l'influence bienfaisante des honnêtes gens. Cela c'est, dans le monde entier, la théorie. Mais voyons aussi le fait. Partout, les prétendus réformateurs chargés de représenter auprès du condamné les bons éléments de la société, sont les membres du personnel, c'est-à-dire, en général, des agents dévoués, mais recrutés dans les couches sociales auxquelles appartient le détenu; parfois des déclassés sans emploi qui, en échange d'un salaire dérisoire, insuffisant à l'entretien d'une famille, doivent vivre à peu près de la vie d'un prisonnier.
« Nulle part ce personnel, qui ne peut être payé comme il le mérite, n'est choisi comme il convient. De plus, les surveillants ne sont jamais assez nombreux. Pour la logique du système, il faudrait à un détenu plusieurs surveillants, apôtres voués au relèvement des êtres déchus et exerçant leur action d'une façon constante. Au lieu de cela, il n'y a qu'un gardien par 25 à 30 détenus. Ces gardiens doivent naturellement se borner à jeter un rapide coup d'œil sur la cellule et sur le travail, et à vérifier si les règlements sont observés.
« A cela se réduit, avec une visite tout aussi
LES CRIMINKLS EN PRISON l-'
rapide d'un instituteur ou d'un aumônier, l'effort de ceux qui sont chargés de transformer et d'amender un coupable !
« L'hôpital pour les maladies morales, l'établissement modèle rêvé peut-être par les quakers, par Howard et par Ducpétiaux, est donc bien loin de nous. Nous sommes en présence de la solitude et du formalisme étroit de la prison, et nous avons à nous demander si l'homme des classes inférieures peut être régénéré uniquement par la solitude et le formalisme.
« La solitude librement recherchée, ah! certes, elle élève l'âme du poète, qui, écœuré des vulgarités du monde, se réfugie dans les régions de l'idéal ! Mais la solitude imposée au misérable , quel autre effet peut-elle avoir que de l'abandonner au néant de sa pensée, à ces instincts inférieurs et d'abaisser toujours plus son niveau moral?
« Ce qui a manqué à beaucoup de vagabonds, de dévoyés, de détraqués peuplant les prisons, c'est un milieu, des exemples, une protection efficace, peut-être des affections ! Et l'on étouffe en eux jusqu'au moindre germe de l'instinct social, et l'on s'imagine remplacer et le milieu social, et tout ce qui leur manque, par les visites sommaires de surveillants sortis des rangs infimes de la société
« Est-ce que l'on apprend donc à marcher à
LES PROGniîS ni' l'anthropologie CHIMINELLK
l'enfant en lui mettant infiniment des lisières, en ne lui inspirant que la crainte de tomber et le besoin de se fier à autrui ?
« Apprend-on la sociabilité à l'homme en lui donnant uniquement la cellule, c'est-à-dire le contraire de la vie sociale, en lui enlevant jusqu'à l'apparence d'une gymnastique morale, en réglant du matin jusqu'au soir les moindres détails de sa journée, tous ses mouvements et jusqu'à ses pensées? N'est-ce pas le placer en dehors des conditions de l'existence et lui désapprendre cette liberté à laquelle on prétend le préparer ? Comment! sous prétexte de moralisation, on place entre les quatre murs d'une cellule un robuste paysan habitué à l'air. des champs et aux rudes travaux de la campagne ; on lui donne une occupation quelconque, rien qui représente une dépense suffisante de force physique; on le livre à des gardiens qui, parfois, lui sont socialement inférieurs; on le laisse ainsi de longues années, et quand le corps et l'intelligence ont perdu leur souplesse, on lui ouvre la porte de la prison pour le lancer, affaibli et désarmé, dans la Intte pour la vie, sans compter qu'à la longue, toute peine s'use, et que le jour où la prison est devenue une habitude, elle n'a plus la moindre action positive.
« Qu'on ne l'oublie pas, les prisons renferment
LES GRIMINKLS K'S l'RlSON 1-^'
assurémciiL des récidivistes incon-igibles et corrompus, résidu des grandes villes, qu'il faut incontestablement isoler des autres; mais elles renferment aussi des délinquants semblables à la plupart des hommes de leur condition vivant au dehors! N'est-ce pas du hasard de la formation d'un jury que dépend parfois la liberté ou la détention d'un citoyen, et ne voit-on pas, dans les drames de la jalousie ou de l'amour, le même fait entraîner tantôt l'acquittement et tantôt la con- ' damnation ? Est-il rationnel, encore une fois, d'appliquer à des êtres qui ont notre nature une conception aussi contraire à la nature? S'il était question de faire d'eux de bons élèves, de bons ouvriers, de bons soldats, accepterions-nous la méthode . de l'isolement cellulaire prolongé ? Et comment ce qui est condamné par l'expérience de la vie ordinaire peut-il devenir utile le jour oîi le tribunal a prononcé une condamnation ?
« Les inconvénients physiologiques et moraux d'une longue solitude sont d'ailleurs évidents ; et l'on cherche à les combattre par une grande humanité dans les choses extérieures. Si bien que, par crainte de cruauté envers les bons, on en arrive, à l'égard des mauvais, aux exagérations d'une philanthropie parfois poussée à l'absurde. « En Hollande, par exemple, quand, à Hoorn,
IM LUS PROGRliS DE LANTUROl'OLOGIE CRIMINELLE
on procure aux déleiius de l'eau chaude et de l'eau froide à leur lever, une salle de récréation, des jeux de dominos ; quand, à la fête du Roi, on tire pour eux un feu d'artifice ' ; en Amérique, quand à Elmira on leur procure des distractions musicales; quand, à Thomaston, on leur accorde l'autorisation d'organiser un meeting contre la peine de mort; quand, dans l'IUinois, on leur donne du poudding, des biscuits , des gâteaux, du miel, on est aussi loin de la vraie justice que les anciens partisans de la torture. »
On voit par tout ceci combien est grande la nécessité de changer uos idées sur la prison; combien il est nécessaire que les juristes apprennent, parle contact direct avec les criminels, leurs vrais p(mchants, avant de fixer les lois. (Voir Appendice II, p. 67, sur la nécessité de l'enseignement de l'anthropologie criminelle.)
Dans un excellent ouvrage, publié tout récemment à Madrid, la Vida pénal e7i EspaTîa, M. Sellilas met au jour un monde de criminels tout à fait particulier à l'Espagne.
(1) D.Nieuwenhuys, professeur de l'université de Groningen, discours d'ouverture : De Gevangenisstraf. Groningen, 1884, p. 15.
II y a là des presidios où les rapports des détenus avec les honnêtes gens sont établis sur le même pied que ceux des fous de la colonie de Gheel en Belgique avec les habitants du pays. Un usage des prisons espagnoles, très singulier et caractéristique, est celui des cucas. C'est l'amour platonique et pour ainsi dire par correspondance. Des détenus des deux sexes, qui ne se connaissent pas, qui ne se sont jamais vus, sont arrivés à établir des communications régulières entre eux par divers moyens bien adroits et bien curieux. Ils font connaissance par lettre, se marient, s'aiment, divorcent. Ce sont des cucas. Parfois un cuca envoie l'offre à sa cuca d'en trouver d'autres pour ses amis et vice versa.
Et ils ressentent tous les effets de la passion violente, ils sont jaloux et parfois ils se battent entre eux pour leur maîtresse inconnue. La cuca est iière de son homme , en raison de la grandeur de son crime; si elle le perd, c'est une veuve.
Ventra a étudié à Naples le sfi'ecjio, la balafre au visage au moyen d'un rasoir, d'après des règles dûment déterminées.
Tout est spécial dans ce crime : le milieu oîi il sévit (la camorra)., l'âge des criminels, la condition des victimes.
La balafre en forme de croix, marque infa-
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maille, est pour les faux IVùres, les atiiliés de la police, les suspects, et en général pour les mouchards. Le plus souvent on balafre la femme ; celle-ci n'est pas toujours coupable : sa faute n'est quelquefois que d'être coquette ou simplement jolie. Mais l'attentat n'enlève rien à l'amour — au contraire — on ne s'aime que mieux. La femme balafrée est fière d'une cicatrice qui prouve qu'on l'a aimée jusqu'au crime.
Celui qui balafre est toujours jeune. Après trente ans, on n'opère plus soi-même : on charge de ce soin un plus jeune que soi, que l'attentat est destiné à grandir à ses yeux et dans l'opinion du milieu où il vit. S'il est de la camorra^ il monte en grade ; s'il n'en est pas, il y est reçu.
Mais le sfregio n'est plus le crime propre d'une classe ou d'une association de malfaiteurs et de malintentionnés. Bien que ceux qui s'en rendent coupables présentent d'habitude les caractères distinctifs des criminels, on balafre dans le milieu populaire honnête, dans la petite bourgeoisie et même dans les classes plus élevées, car toutes fournissent leur contingent d'anormaux.
En Sicile, on tue, on ne balafre point'.
(l)Actes du l" Congrès d'anUirop. criminelle. Rome, 1887.