‹ L'anthropologie criminelle et ses récents progrèsChapitre 3 sur 23 · C. Lombroso · texte numérisé non relu

C. Lombroso

Mars 1800 .

(1) Zeilschr. f. Strafrecht , 1889.

Je me suis souvent reproché comme une action, abominable partout, mais surtout en France, d’avoir profané cette belle langue, lorsque, dans la bâte d’une première édition, je me suis dérobé au bras secourable d’un traducteur.

Je voudrais bien, dans cette deuxième édition, publiée avec moins de hâte, réparer, suivant les règles de mon école, les dommages causés par mon crime; mais, je crains que le dommage soit peut-être irréparable, car je suis un criminel- né du langage.

Au moins, je signalerai ici les nouvelles découvertes d’anthropologie criminelle, dues à M rae Tarnowscky, à M. Morselli, à Letourneau, à Régis, à Variot, à Christian, à Blomberg. Je répondrai à trois de mes plus formidables critiques, et je montrerai, grâce aux recherches approfondies de MM. Motet, Brouardel et Ballet, l’application immédiate qu’on peut faire de ces études dans les

expertises judiciaires les plus difficiles, telles que celles d’Eyraud et de Gabrielle Bompard. Et la matière ne sera pas épuisée, au contraire ; car si j'avais dû signaler tous les nouveaux progrès de notre science et répondre à toutes les nouvelles critiques, j’aurais dû dépasser de beaucoup les limites de ce livre, et même un deuxième volume n’aurait pas suffi ; mais j’espère bien combler sous peu cette lacune dans une autre publication qui sera le complément de celle-ci (1).

Nous ne répondrons pas ici à certains critiques, qui nous raillent parce que nous étudions trop certains détails de la vie somatique des criminels, tels que les sécrétions, le nez, les cheveux, etc. — Ce n’est pas un grief qu’ils élèvent contre nous, mais peut-être une pièce d’accusation qu’ils déposent contre eux-mêmes. Ils nous rappellent les plaisanteries des médecins d’autrefois contre l’auscultation, la percussion et l’étude thermométrique des malades. S’ils ne saisissent pas l’importance de ces détails, ce n’est pas à nous qu’en revient le tort. — De même, lorsque M. Brunetière loue M. Tarde de ne pas opposer des chiffres à nos statistiques, il n’est plus de notre siècle, il n’est même pas du siècle passé; car c’est en laissant de côté l’à peu près, en précisant tout ce qu’on peut préciser, c’est par le triomphe du nombre et du mètre que notre ère scientifique a surpassé les précédentes

(D N ou velles études de Psychiatrie et d' Anthropologie crimi *

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fllÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION

Mais venons maintenant à nos nouveaux critiques :

M. Adolphe Guillot, dans son livre remarquable (( Les prisons de Paris et les prisonniers , » affirme qu’il ne croit pas comme moi à la fatalité physique dominant le criminel : « Si l’on étudiait l’homme bien avant qu’il fût devenu criminel, dit-il, on serait frappé des changements que le crime et ses conséquences apportent même dans sa personnalité physique. » Mais il oublie que nous avons étudié ces anomalies dans les enfants et que même chez ceux-ci nous en avons saisi une quantité plus grande que chez les adultes.

M. Guillot établit, à l’aide de ses nombreuses observations personnelles, que le criminel, neuf fois sur dix, raisonne son crime. Je suis presque de son opinion ; bien des fois, mais pas aussi souvent qu’il le croit, il raisonne son crime, il le médite ; mais il ne peut pas s’empêcher de le commettre, quoique le plus faible raisonnement dût suffire à l’en dissuader. Or, c’est là l’anomalie, et ses méditations sont, hélas ! bien peu profondes. Il y a toujours une fêlure qui le fait découvrir tôt ou tard à la justice, car les cas des délinouants criminels astucieux au point

d’effacer toutes les traces de leurs crimes, sont une étrange exception.

La faute en est plutôt à la justice, si peu armée contre le crime, justement à cause de son manque de connaissances psychologiques et anthropologiques. Lorsque des juges d’instruction, aussi éclairés que M. Guillot, croient sincèrement aux remords de criminels tels que Abbadie, Gamahut et Marchandon, lorsqu’ils mettent sur le compte du repentir même les nouvelles débauches qu’ils commettent après le crime (p. 155), il n’est pas étrange que bien souvent ils restent impuissants à découvrir les criminels même les plus bêtes.

Pour appuyer sa thèse, M. Guillot cite un fait qui serait vraiment décisif. M. Roukavitchikoff, un des plus grands philanthropes de l’humanité, qui a créé une ville, la ville de Roukavitchikoff, pour les jeunes détenus, a raconté au Congrès / de Rome que, en comparant les photographies de ses jeunes criminels à leur entrée et à leur sortie, il notait une amélioration de la physionomie qui correspondait à l’amélioration de la conduite : leurs traits ont, chez la plupart, perdu ce qu ils avaient de menaçant, de hagard, de farouche, pour prendre une expression qui nous parait plus douce. Eh bien, il se trompait; non pas qu’il mentît, c’est un des philanthropes les plus angéliques, les plus sincères, mais il était suggestionné par sa grande oeuvre, que pourtant je ne crois pas inutile. Il nous avait offert à Rome un album photographique. J’ai fait nom-

mer une commission dont lui-même faisait partie, pour étudier cet album. Du rapport de cette commission, il résulte que sur 61 cas :

22 ont amélioré leur physionomie ;

14 l’ont empirée ;

25 sont restés à Tétât stationnaire.

Or, des 1 4 empirés physionomiquement. 3 étaient améliorés moralement, et des 22 améliorés, certainement 3 étaient empirés moralement ; et ces chiffres nous étaient donnés par M. Roukavitchinoff lui-même. Mais comme M. Guillot est en contact direct avec les faits, il est bien plus aisé de discuter avec lui. Il suffirait de lui citer les pages qu’il a écrites lui-même et dans lesquelles on voit très bien dépeints les criminels-nés qui se révèlent dès leur première jeunesse.

« Parmi tous ces criminels, dont le nom a acquis une notoriété qui permet de les citer, sans manquer aux devoirs de la discrétion professionnelle, je n’en connais guère qui, malgré leur jeunesse, n’aient déjà été les hôtes des prisons ou j tout au moins mérité de l’être ; d’abord la faute ’ avait été légère et superficielle, puis elle a fait place à des actes plus graves et plus réfléchis, lesquels, à leur tour, ont donné naissance au crime. A dix-sept ans, Marchandon, le domestique assassin, débute en commettant un vol dans le château de ses maîtres ; les preuves font défaut, l’impunité ne fait que l'enhardir ; les dix-sept jours de prévention qu’il a subis ne l’ont pas corrigé, et, à peine est-il sorti de prison,

lombroso — Anthr.crim . , 2

26 LES PROGRÈS DE l’aNTIIROPOLOG1E CRIMINELLE

qu’il vole dans une autre maison ; cette fois il est condamné à trois mois de prison et plus tard à treize mois pour un autre vol encore plus important.

« Les quatre jeunes gens, dont Famé avait vingt ans, qui se présentent en plein jour chez M mc Ballerich, se précipitent sur elle aumoment où elle ouvre la porte, l’étranglent et la frappent de coups de couteau, avaient tous été condamnés, et le fils de la victime, commissaire de police à Paris, leur disait avec raison en les montrant du doigt :

« Vous êtes tous des misérables ! je ne sais pas ce que je ferais si le respect de la justice ne me retenait pas, mais votre heure viendra, soyez-en sûrs; toi, tu es un petit gredin, je te connais bien, je t’ai déjà envoyé au Dépôt, car tu as pris part à une agression nocturne; toi, tu es un gouapeur du quartier ; et toi, je t’ai vu dans quelque mauvais endroit. »

« Mais à quoi bon des citations, alors qu’il *'agit d’une loi générale dont la démonstration te trouve dans tous les dossiers.

v Quant à ceux dont le casier judiciaire, jusquelà intact, semblerait contredire l’idée d’une perversité progressive, on les voit comme les autres s’acheminant plus ou moins rapidement vers l’apogée du mal ; ils commencent par être des libertins, des paresseux, des égoïstes, des esprits lorts ; ils perdent le respect de toutes choses, s affranchissent de toute contrainte, repoussent toutes les croyances gênantes, et se laissent aller au gré de leurs passions.

(( Voici deux criminels d’une trentaine d’années, Blin et Beghen, dont l’abbé Moreau a beaucoup parlé dans son livre sur la Roquette, l’un

est Français et l’autre Belge; il y a quelques années, un dimanche, pendant que les magasins du Palais-Royal sont fermés, ils s’introduisent dans la boutique d’un bijoutier, étranglent la domestique et se sauvent, les mains pleines de bijoux qu’ils vont vendre à Bruxelles ; ils n’avaient pas jusqu’alors de tare judiciaire, mais leur vie n’avait été qu’un enchaînement de mauvaises actions ; l’un, mis en faillite dans les conditions les moins honorables, avait dû fuir son pays, s’était fait renvoyer de toutes ses places à la suite d’actes d’indélicatesse ; l’autre était un paresseux, un menteur, un débauché, ayant trahi tous ses devoirs, ruiné ses parents, abandonné sa femme ; il était mûr pour toutes les besognes mauvaises. L’exemple des deux jeunes assassins Lebiez et Barré n’est pas moins frappant ; ils n’ont pas d’antécédents judiciaires, mais ils mènent une vie de désordre et ont abandonné tous les principes qui auraient pu les soutenir.

« C’est Barré lui-même qui, dans l’un de ses interrogatoires, analyse très bien l’état moral de son complice. Il ne respectait rien, dit-il, il se moquait de mes scrupules ; j’en avais alors ; le bien comme le mal lui étaient indifférents, il maudissait sa famille, il parlait de sa mère dans les termes les plus injurieux, il ne croyait ni à Dieu, ni à rien. Lorsqu’un prêtre passait, il avait envie de l’insulter ; il avait dit, bien avant le crime, qu’il allait fonder un journal pour crosser la religion ; ses principes politiques me répugnaient; le pillage, le massacre, les idées de la Commune, voilà ce qu’il approuvait.

« Et à cette question qui lui était posée : Le crime que vous avez commis n’a pas été un évé-

nement subit et provoqué par des circonstances accidentelles, il a été le dénouement logique d’une suite de mauvaises actions et de la perversion lente de votre conscience. Il répond : C’est vrai, j’ai été entraîné progressivement. Quant à Lebiez, une personne, qui l’avait beaucoup connu, le dépeignait ainsi : Il m’a paru que son éducation morale avait été fort négligée au lycée ; dépourvu des principes qui guident et qui soutiennent dans les difficultés de la vie, il supportait son dénûment avec une sorte de fatalisme et un sourire amer; il faisait sa lecture habituelle des journaux les plus avancés, et semblait ne considérer la vie que comme un temps de jouissance que les audacieux et les habiles, dont il se plaisait à citer l’exemple, aiment toujours à se procurer un peu plus tôt ou un peu plus tard.

« Le jour où le jeune garçon marchand de vin, Foulloy, surprend son patron dans sa cave et lui brise le crâne à coups de bouteille, pour le voler, il n’a paru devant aucun tribunal ; mais l’instruction établit qu’avant de venir à Paris, il a commis dans les fermes où il travaillait plusieurs petits vols pour lesquels on ne l’a pas poursuivi. Les gens de son pays qu’on entend, disent : Il est fin, il a des vices ; il était extrêmement malin pour se défendre, il était intelligent, il savait bien arranger son affaire ; lorsqu’il avait lait quelque chose, il s’en tirait très adroitement. Plusieurs lois, dit l’un d’eux, je lui ai prédit qu’il finirait au bagne... Les jeunes gens de son âge le fuyaient, il aimait à lire de mauvais livres ; il se faisait envoyer de Paris les « Brigands célèbres » et manifestait toujours le désir de posséder de 1 argent. »

« Citerai -je maintenant un homme de cinquante ans, père de dix-sept enfants, séducteur de sa propre fille et que la cour d’assises condamna, il y a quelques années, pour infanticide et avortement; aucune condamnation ne figurait à son casier judiciaire ; mais sa vie n’avait été qu’une longue suite de mauvaises actions ; il avait commencé par être un joueur, un homme de plaisir ; puis ses affaires ayant nécessairement mal tourné, il avait cherché des distractions dans les vices les plus honteux. C’était un homme d’une remarquable intelligence et d’une indomptable énergie ; la débauche l’avait perdu et en avait fait un farouche sectaire. A des témoins qui lui rappelaient que pendant la Commune il se faisait remarquer par sa violence, voulant faire sauter Paris, criant dans les rues : « Tant qu’on aura des curés, on sera toujours perdu, » il répondait en relevant la tête : « J’ai été le premier à ouvrir le feu, et je me suis battu le dernier. »

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