‹ L'anthropologie criminelle et ses récents progrèsChapitre 4 sur 23 · III · texte numérisé non relu

III

M. Proal tombe dans les mêmes erreurs lorsqu’il soutient que les criminels ne sont jamais des faibles d’esprit, des dégénérés, parce que dans un recueil de causes célèbres, « à côté de paysans et d’ouvriers, on voit figurer des hommes exerçant des fonctions libérales avec talent, occupant les situations les plus élevées, des ministres (Teste, Despan-Cubière, Clément Duvernois, etc.), des députés,- des sénateurs, des pairs de France ; sur

cette liste de criminels, on voit même des médecins et des magistrats. Les débats et l’instruction n’ont révélé aucun signe de dégénérescence physique et de faiblesse d’esprit chez les docteurs Palmer et Lapommeraie, non plus que sur les docteurs G. et X..., qui ont été dernièrement condamnés par les cours d’assises de Seine-et-Oise et de Vaucluse, l’un pour avoir, par une substitution de cadavre, aidé un escroc à s’enrichir aux détriments d’une compagnie d’assurances, l’autre pour avoir, par rivalité professionnelle, tenté d’empoisonner son confrère. Le président d’Entrecastraux, qui coupa le cou à sa femme pour épouser sa maîtresse, le duc de Choiseul-Praslin, qui commit un crime analogue, etc., n’ont jamais été signalés comme des dégénérés. J’ai fait partie, dit encore M. Proal, il y a quelques années, d’une chambre correctionnelle quia condamné à plusieurs années nées d’emprisonnement un ancien sous-secrétaire d’État au ministère de In justice et un avocat fort distingué d’une grande ville, qui ont été entraînés à des actes criminels par l’inconduite, l’amour du luxe, des plaisirs. »

Vice versa, ajoute-t-il, le niais est 'préservé du vice par son esprit borné. » (. Nouvelle Revue , 1890.)

11 oublie que la dégénérescence n’exclut point le talent ni même le génie, bien au contraire (1). Il oublie que nous-même nous admettons à côté de§ i criminels-nés les criminels d'occasion et de passion qui ne sont point des dégénérés •** * . . , ..

t!j. Lombroso.. U Homme de Génie , p. 91, 305 et 46i.

Et si M. Proal avait eu connaissance de notre criminel passionnel, il se serait mieux rendu compte de ces cas très rares, tels que celui de M. d’Entrecastraux qui, après avoir tué sa femme pour en épouser une autre, non seulement se dénonça, mais réclama lui- même sa condamnation, quoiqu’il pût jouir du droit d’asile, tant était puissant en lui le remords. C’est le contraire que font les vrais criminels qui ne demandent qu’à se soustraire à la peine. Et ce n’est pas un ancien magistrat qui devrait croire aux propos et aux déclarations contraires des criminels déjà en prison, lesquels font les repentants, pour se jouer des honnêtes gens, et obtenir leur grâce. Souvenons-nous de Lacenaire qui, au dernier jour de sa vie, écrivait en vrai Socrate :

Bavons à la sagesse,

A la vertu qui soutient.

Tu peux sans craintes d’ivresse Voir tous les gens de bien.

Joly et Proal critiquent la théorie de l’hérédité du crime, parce que très fréquemment les accusés ont des parents honnêtes. Même chez de grands criminels, ils ont fait cette constatation. « Ainsi (écrit Proal) le père et la mère de Roure, condamné pour assassinat aux travaux forcés à perpétuité, étaient très honnêtes. Baud, qui a été condamné à mort, appartenait à une famille très honorable. Constantin, qui, avec un complice, avait assassiné à Marseille un garçon de recettes du Crédit Foncier, avait des parents très estimés, etc., etc. Dans

■>-2 L es PROGRÈS DE L’ANTHROPOLOGIE CRIMINELLE

l’histoire, on voit aussi de nombreux exemples de fils criminels issus de parents très vertueux, Commode n’était-il pas le fils de Marc-Aurèle? Par contre, ne voit-on pas sortir de parents coupables des enfants honnêtes? Plutarque en avait déjà fait la remarque :

« Périclès était né d’une famille sacrilège et maudite. Le grand Pompée eut pour père ce Strabon qui fut si odieux au peuple romain qu’on arracha son corps de dessus le brancard des funérailles et qu’on le foula aux pieds. Les descendants d’un Sisyphe, d’un Autolycus, d’un Plégyas se distinguèrent entre les plus grands rois par leurs vertus et par leur gloire. »

Tout cela est vrai; mais il est vrai aussi que le plus grand nombre des criminels est issu de criminels ou d’alcooliques ou de phtisiques, etc., ce qui revient toujours à la dégénérescence sous un autre nom. C’est toujours l’exception que M. Proal prend pour la règle : on connaît les tribus des Lemaire, des Tanre, des Chrétien, des Jucke, des Motgare, et si le nombre en est si petit, c’est que le bourreau, quelquefois, et l’excès de la dôgénération souvent, se chargent de provoquer leur stérilité.

Toujours M. Proal, tout en admettant la profonde immoralité des anciens y cherche, et y trouve des circonstances atténuantes ; il ne serait pas bon avocat s’il n’y réussissait pas. Ainsi, il admet avec moi « le culte de Mylittha chez les Babyloniens, de l’inceste chez les Égyptiens, la communauté des femmes chez les Lacédémoniens, les

cérémonies nuptiales rappelant le rapt des femmes chez un grand nombre d’anciens peuples. Mais il fait observer : 1° que ces coutumes immorales son souvent accompagnées d’autres coutumes sages el morales, par suite de ce mélange de bien et d à mal qui se rencontre chez les peuples anciens comme chez les sauvages ; 2° que les coutumes immorales n’existaient pas le plus souvent à l’origine, mais ont été introduites par des prêtres ou des rois débauchés, dans leur intérêt personnel; 3° qu’elles ont été souvent inspirées par des motifs politiques; 4° que souvent aussi elles ne sont immorales qu’en apparence.

« Ainsi, chez les Babyloniens, la femme était obligée, une fois en sa vie, de se rendre au temple de Vénus pour se livrer à un étranger. Mais quand elle s’était acquittée de ce qu’elle devait à la déesse, il n’était plus possible de la séduire, quelque somme qu’on lui offrît (Hérodote, 1. I er , § 199).

« Cette coutume immorale des femmes de Babylone avait été introduite par les prêtres qui avaient tous les vices. L’Ecriture sainte nous apprend qu’ils dépouillaient leurs idoles des vêtements qui étaient donnés, pour en habiller leurs femmes et leurs enfants, qu’eux et leurs femmes vendaient les victimes offertes en sacrifice, sans en rien donner aux pauvres et aux mendiants ( Baruch , vi). Jusqu’à Cambyse, le mariage entre frère et sœur avait été interdit chez les anciens Perses. Mais Cambyse, ayant conçu une passion criminelle pour sa sœur, demanda aux juges s’il pouvait l’épouser. Ceux-ci répondirent qu’ils ne

3i LES PROGRÈS DE L’ANTHROPOLOGIE CRIMINELLE

trouvaient pas de loi qui autorisât un frère à épouser sa sœur, mais qu’il y en avait une qui permettait au roi des Perses de faire tout ce qu’il voulait. (Hérodote, III, § 31.) Si l’inceste a été pratiqué aussi chez les Assyriens, c’est parce que Sémiramis, qui s’en était rendue coupable, l’avait autorisé pour voiler sa honte sous une coutume générale.

« En Égypte, l’inceste avait été autorisé dans un intérêt politique; on avait permis au frère d’épouser sa sœur pour éviter les divisions dans la famille royale. Quelquefois aussi les anciens législateurs voulant imposer aux citoyens un idéal chimérique ou les façonner uniquement pour la guerre, ont édicté des lois immorales, dans un intérêt social mal entendu. C’est ainsi que chez les Agathyrses, les femmes étaient communes, « afin qu’étant tous unis par les liens du sang, et que ne faisant tous, pour ainsi dire, qu’une seule et même famille, ils ne soient sujets ni à la haine ni la jalousie ». (Hérodote, 1. IV, § 104.)

« C’était aussi dans le but de supprimer l’égoïsme et les jalousies que Platon, qui n’était guère divin ce jour-là, proposait la communauté des femmes. Si à Sparte l’homme ayant de l’éloignement pour le mariage pouvait emprunter à un mari sa femme bien portante pour avoir de robustes enfants, c’est parce que, d’après Lycurgue, « le plus bel emploi des femmes libres est de donner des enfants à l’État » (1). On sait aussi

(1) Xenophon. République de Sparte , ch. I.

qu’à Sparte les jeunes filles couraient, luttaient toutes nues. Cet usage n’avait pour but que de les fortifier et de rendre robustes les enfants qui naîtraient d’elles; les hommes non mariés étaient exclus des lieux où les jeunes filles s’exerçaient.

M. Proaine comprend pas qu’à tous les vices on puisse ainsi trouver une excuse ! la prodigalité est de la générosité, l’avarice de l’économie, la lascivité de l’amour. Mais si ces coutumes eussent répugné aux peuples, dans ces temps, il n’y aurait pas eu d’autorité de prêtre ni de roi suffisante pour les maintenir ou les imposer î

Mais à ce propos, M. Proal dans la Nouvelle Revue et M. Joly dans son Crime , oubliant leurs premières réserves, se laissent aller à démontrer que chez les peuples anciens, la moralité était aussi grande qu’à présent, ce qui détruirait la théorie de l’atavisme du crime.

« Où sont, dit-il, les sociétés dont parle aussi M. le docteur Daily, qui ont vécu pendant des siècles fondées sur ce que nous réprouvons, le vol, l’inceste, l’adultère, et méprisant ce que nous louons, la chasteté, la propriété, la famille, la charité (1)? » Partout l’adultère a été puni; le vol a été un crime, frappé de peines sévères même chez les anciens Aryas (Pictet, les Origines indo-européennes , t. 111, p. 152), chez les anciens Hindous (Manou, vin, 302), chez les Hébreux (Exode, xii, 2), chez les anciens Chinois (Chou-Kinh, partie III, ch. vu, section 2, § 15), chez les Perses (id . ,

(t) Annales médico-psychologiques , 1880, p. 101.

Lajard, 485), chez les Grecs, les Romains cl Ici Barbares. Quelques crimes, le parricide notamment, paraissent même avoir été moins fréquemment commis que de nos jours. « Les Perses, dit Hérodote, assurent que jamais personne n’a tué ni son père ni sa mère. » (L. I, § 137.) Romulus n’établit aucune peine contre le parricide, parce que ce crime lui paraît impossible, Plutarque dit que pendant six cents ans aucun parricide n’a été commis à Rome (Vie de Romulus ).

« Assurément, à côté de lois très sages, on trouve chez les anciens peuples des lois iniques ; à côté de maximes morales très pures, des mœurs très immorales. Mais la violation de la loi morale ne suppose pas l’absence du sens moral. En outre, les coutumes les plus extravagantes, surtout en matière religieuse, n’excluent pas le sentiment de la justice. »

M. Proal ne comprend pas qu’il prend ici l’exception pour la règle.

Et les exceptions, il doit les chercher dans des âges relativement modernes; car le parricide ou au moins le meurtre des vieux était un vrai rit religieux chez les anciens, et même le grand-père du Pape, le saint pontife de Rome, en était l’exécuteur.

Et puis il faudrait démontrer la moralité dans les peuples primitifs, car l’ancienneté de 4 à 5,000 ans ne correspond pas à l’homme primitif qui date de 100,000 ans.

Tels sont les Dahoméens, les Hottentots, les Australiens d’aujourd’hui.

Mais est-il bien sûr « que les types les plus

dégradés de l’humanité actuelle nous offrent l’image fidèle de l’homme primitif? Les sauvages modernes ne peuvent-ils pas être les descendants d’hommes civilisés, retombés dans la barbarie? »

Vraiment il n’y a pas de réponse à faire à pareille boutade !

Enfin M. Proal croit que nous avons invoqué contre le libre arbitre les résultats des statistiques criminelles, en prétendant que le nombre des meurtres, des assassinats, des incendies, des empoisonnements, des vols, etc., est le meme chaque année. 11 nous prouve, justement, que ce n’est pas vrai.

Mais nous n’avons jamais prétendu cela. — Nous croyons qutfirë nombre quoté des crimes est toujours le môme lorsque les circonstances externes sont identiques, qu’il change lorsque changent les circonstances ; les vols croissent dans les temps de disette, les viols dans les bonnes années. — Mais qu’est-ce que cela prouve en faveur du libre arbitre? Si la volonté humaine varie selon les occasions, n’cn est-elle pas évidemment l’esclave (1)?

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