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ARTICLE VIII. — CONCLUSIONS

Si je ne m'abuse, de l'exposé qui précède, il ressort avec évidence que la folie est capable de déterminer un état de perversion morale, une inclination au mal et par suite, une espèce d'habitude criminelle.

C'est aux victimes de cette perversion pathologique, le fou moral, l'épileptique, l'imbécile que l'on pourra, si Ton veut, donner le nom de criminel-né bien qu'il ne soit pas correct d'attribuer la qualification de criminel à des individus subissant des influences morbides et par conséquent irresponsables, au moins à un certain degré (2).

Mais à côté de ces criminels-nés^ ou plus exactement de ces aliénés-criminels (3), il y a des criminels

(i) CuUerre, Les frontières de la folie, Paris, x888, p. 224.

(2} Strictement parlant, cette dénomination de criminel'né ne convient que dans les cas où la folie est congénitale. Mais, si l'on envisage le caractère essentiel attribué par Lombroso au criminel-né à savoir : l'entraînement fatal, irrésistible au crime, Tincorrigibilité, Pabsence de remords, on peut l'étendre à tous les cas de perversion pathologique.

(3) J^emploie l'expression d* aliéné-criminel à défaut d'autre : elle est aussi inexacte que celle de criminel-né. En effet| l'élément indispensable de la criminalité, la responsabilité manque. De Taliéné-criminel qui a commis l'infraction dans

d'habitude^ les vrais criminels qui sont eux-mêmes les auteurs de leur dépravation.

Ceux-là sont doués d'une organisation normale ; ils n'ont pas obéi à des influences morbides. C'est leur volonté qui a faibli, qui a cédé au mal. Soumis à l'action funeste des facteurs sociaux, la mauvaise éducation, les mauvais exemples, l'entraînement, la misère, l'oisiveté, ils n'ont pas su y résister.

Tout homme renferme des instincts vicieux, des inclinations au mal. Si, dès les premières années de sa vie, il. est abandonné à lui-même, s'il n'apprend pas à maîtriser ses passions, à réfréner ses instincts dépravés, il deviendra presque fatalement vicieux et sera prêt à tous les crimes.

S'il était besoin de fournir une preuve des funestes conséquences du défaut d'éducation, on la trouverait dans ce fait constaté par Raux (i), à savoir que sur 385 jeunes détenus, 223 appartenaient à des familles incomplètes, privées du père et de la mère, ou de l'un des deux, soit 58 pour loo ou encore 5 familles incomplètes pour 3 complètes.

Naturellement , la mauvaise éducation , les exemples pervers exercent une influence plus décisive encore.

Poussé par l'esprit d'imitation, l'enfant reproduit les actes dont il est témoin et les exemples émanant des parents possèdent une force particulière, en raison du sentiment de respect filial.

Dès lors, dans un milieu immoral et corrompu, il lui est impossible d'apprendre à aimer le bien et à détester le vice. Ici l'ivrognerie s'étale à ses yeux ; chaque jour il

l'état de folie, il faut distinguer le crlminel'aliéné qui sain d'esprit au moment du crime, est devenu aliéné dans la suite, (i) Raux, Nos jeunes détenus. Etude sur V enfance coupable , Paris et Lyon, 1890, p. 3.

s'habitue à ce triste spectacle, il considère Tétat d*ivresse comme tout naturel ; bientôt il Tadmire et ne tarde pas à contrefaire l'homme ivre ; plus tard, il sera tout heureux de s'être enivré et se fera gloire d'avoir su imiter son père.

Parfois, la mère aussi est une alcoolique ; les exemples de ce genre ne sont pas rares dans les villes ; à Tétat d'ivresse, elle tient le langage le plus obscène, le plus immoral, en présence de ses enfants, et leur apprend ce que, dans une autre classe, on ignore à vingt ans.

Ailleurs, c'est la paresse incurable des parents. L'enfant mendie, la famille vit à ses dépens. Peu après, on l'envoie à la manufacture ou au chantier, le plus tôt possible, bien entendu. Aussitôt qu'un industriel veut l'admettre, on le soumet aux travaux les plus pénibles afin d'obtenir un salaire élevé et de se créer avec le produit de son travail ce bien-être relatif que l'oisiveté recherche toujours. Le jeune homme, chétif, malingre, use ses forces et sa santé. Comprenant enfin qu'il est victime de la fainéantise de ses parents, il rompt avec eux, cherche d'autres relations et noue ces liaisons qui l'éloignent souvent pour toujours de l'atelier (Raux.) (i).

Une fois tombé dans la société des malfaiteurs de profession, il s'enfoncera de plus en plus profondément dans le mal : au récit des exploits de ses compagnons, il éprouvera le désir de les imiter et même de les surpasser. Bientôt il s'accoutumera à cette vie d'oisiveté et de désordre et il deviendra incapable de pourvoir à sa subsistance par les moyens réguliers.

Déshabitué de tout frein moral, le criminel d'habitude ou le sujet en voie de le devenir subit facilement l'entraînement qui saisit aujourd'hui toutes les classes de la société vers la poursuite des richesses, vers l'acquisition de la fortune. Jouir, s'amuser, paraît être le but suprême de la vie.

(i) Loc. cit.

Seulement, comme le disait Lebiez, ce précoce assassin, dans une confe'rence qu'il donna sur le Darwinisme et V Eglise^ quinze jours après le crime :

Au banquet de la nature, il n*y a pas de place pour tout le monde ; chacun lutte pour se faire place, le plus fort cherche à étouffer le plus faible (i).

Dans le combat pour Texistence, le criminel a choisi comme armes le crime, le vol : ce sont les mieux adaptées àses moyens, à ses ressources.

Indépendamment des facteurs spéciaux, individuels, que nous venons d'énumérer il y a des facteurs communs, des influences générales résultant des mœurs, des idées du milieu. Lacassagne Ta dit avec infiniment de vérité : « Les sociétés ont les criminels qu'elles méritent. »

Une société qui chasse la Religion de Técole, qui sacrifie toute éducation à l'instruction, qui tolère une presse licencieuse, une littérature dévergondée, qui protège un théâtre corrupteur et des arts obscènes, qui n'a d'autre souci que l'acquisition de la fortune, d'autre idéal que la jouissance et les plaisirs, cette société constitue un milieu admirablement approprié à l'éclosion de tous les crimes.

Pendant longtemps l'efficacité de l'instruction comme agent moralisateur a été tenue pour un dogme, pour une vérité sacro-sainte. Malheur à qui se serait permis d'y porter la main !

Aujourd'hui que l'expérience confirme d'une manière si éclatante les prévisions du bon sens et de la raison, ce dogme est singulièrement ébranlé et, de toutes parts, les observateurs impartiaux et désintéressés proclament l'impuissance de l'instruction.

Dans un travail couronné par l'Académie des

(i) Voir Joly, Le Crime, p. loi.

sciences morales et politiques, Guerry (i) affirme que les départements les plus instruits sont ceux qui fournissent le plus de criminels.

D'après Moreau-Christophe :

Dans nos prisons les plus effrontés coquins sont ceux qui ont aiguisé dans les écoles leur intelligence... Les directeurs de prison sont à peu près unanimes pour l'attester ; sans Téducation, l'instruction n'est qu'une cause de ruine.

Je crois, dit Laurent (2), que l'instruction seule est impuissante à faire rétrograder le crime. Sans doute, l'instruction supérieure élève l'âme, ennoblit le cœur, enseigne le culte du beau et du vrai. Malgré tout, elle restera impuissante, si elle n'a pour fidèle alliée l'éducation.

D'après Lacassâgne (3), l'instruction ne détruit pas la criminalité ; elle la déplace et la transforme. Bournet (4) va encore plus loin :

Comme la folie, comme le suicide, dit-il, la criminalité générale augmente avec les progrès de l'instruction.

L'instruction est dangereuse, dit Corre (5), quand elle n'est pas appuyée sur l'éducation. Chez 1 enfant et le jeune homme qui la possèdent sans la seconde, elle est comme une fleur de mal en terrain vierge dont le parfum corrompt.

L'instruction qui ne consiste qu'à savoir lire et écrire, a dit Quetelet, devient la plupart du temps, un nouvel instrument du crime, c'est mieux que cela, maintes fois,

(i) Guerry, Statistique morale de V Angleterre comparée avec la statistique morale de la France^ Paris, 1864, in-fol.

(2) Op. citât,, p. 597.

(3) Cité par Laurent, p. 597.

(4) Ibidem.

(5) Corre, Crime et suicide, p. 449.

c'est l'initiation au crime. Mais on peut étendre l'observation à l'instruction plus complète.

Garofalo (i) se borne à constater que l'influence bienfaisante de l'instruction est tout à fait nulle, du moins pour ce qui est du nombre total des crimes.

L'instruction, en développant des aptitudes et des connaissances, peut déterminer des spécialités criminelles.

Comment Tinstruction pourrait-elle agir sur le cœur, sur la volonté, puisqu'elle s'adresse à l'intelligence ? Ce qu'il faut c'est l'éducation, c'est l'apprentissage de la vertu par l'exemple, par les conseils, par les encouragements et les réprimandes. Or, combien l'éducation est négligée et comme tout conspire pour la contrarier, pour l'entraver : les enseignements de la rue, les enseignements du journal et du livre, les enseignements du théâtre et des beaux-arts !

Veut-on des faits précis ?

Je me trouvais un jour, dit Corre (2), chez un libraire, quand un garçon d'une douzaine d'années vint demander en location le roman de Zola, Nana! Sa mère l'envoyait chercher ce livre, et c'éiait lui qui, le soir, était chargé de l'édifiante lecture.

Il me tombait récemment sous la main un supplément de la Lanterne y feuille très répandue parmi les ouvriers; j'y observais sous le titre : l Armure , l'image d'une jolie femme, toute nue, couchée auprès d'un homme en chemise, tous les deux riant de l'ébahissement d'une jeune servante en train de les regarder.

J'ai ramassé, dans la rue, des prospectus d'ouvrages illustrés qu'on distribuait aux enfants comme aux grandes

(i) Garofalo, La criminologie f p. i36.

(2) Crime et suicide, p. 451.

personnes; Tun d'eux était l'annonce d'une réédition des Enfants du peuple (d'E. Sue) et le frontispice réprésentait une ronde de femmes nues..., plus que nues, car chacune avait une pièce de costume différente, donnant plus d'indécence à la nudité et à la pose; sur un autre, au titre de V Armée du crime, on assistait à Tatroce supplice d'un gendarme, garrotté sur une planche, abandonné sur Teau et servant de cible à une bande de misérables, qui le lapidaient joyeusement du haut d'un pont.

Partout le vice étale ses séductions, partout il insinue ses enseignements délétères.

L'honnêteté de la rue disparaît, a dit Macé (i). L'ordure n'est plus seulement sur le sol, elle s'étale autour des colonnes indispensables , aux devantures des kiosques, et monte le long des murailles par des affiches aux images coloriées annonçant des publications d'ouvrages condamnés, sous les précédents régimes, et qui n'ont rien de politique. Aux étalages des petites librairies, figurent des dessins naturalistes, expliquant les sous-entendus de l'imprimé, puis des photographies représentant des inconnues en costume primitif. Les crimes, les viols, les attentats à la pudeur ont leurs illustrateurs spéciaux représentant sous leurs différentes phases les constatations judiciaires. C'est en face de ces horribles gravures noires enluminées de rouge, que les enfants se groupent le matin, en se rendant à l'école. On infiltre ainsi à la jeunesse le poison intellectuel, non moins dangereux que le poison alimentaire. Le mal est tellement' grand, que le réjouissant Guignol devient pornographe ; il écœure les mères de famille et n'amuse plus les bébés.

Que de fois les mauvais livres, les récits des crimes extraordinaires, des causes célèbres ont été le prin-

(i) G. Macé, Un joli monde, p. 33 1.

cipal instrument de la perversion morale et ont servi d'entraînement au crime.

Joseph Bernard, ce jeune criminel, qui s'introduisit dans la chambre de madame Desvallières et la frappa de deux coups de couteau, avait la tête farcie de romans. Une partie du jour, il restait couché, lisant des romans judiciaires, des comptes-rendus des tribunaux. On a retrouvé dans sa chambre, VIdiotey le Péché d'une Vierge, le Crime de la Comtesse, la collection du Tribunal illustré (i).

Lemattre, assassin d'un garçon de six ans, lisait la plus grande partie de la journée, étendu sur son lit : lui aussi avait une prédilection spéciale pour les drames judiciaires (2).

Joseph Wentzeis, âgé de treize ans, assassin de son patron, expliqua devant la cour d'assises qu'il avait conçu ridée de son crime après avoir lu un roman de M. Mathey, la Belle-Julie, dont le héros est précisément un assassin de quatorze ans, qui tue dans les mêmes conditions, rassuré d'ailleurs sur les conséquences de son crime, parce qu'il sait bien qu'on ne peut que l'envoyer dans une maison de correction jusqu'à vingt-et-un ans (3J.

Pour réagir contre cette conspiration de toutes les influences, qui cherchent à étouffer le sens du bien, il faut une éducation forte et vigilante. L'éducation n'est que l'apprentissage de la morale, et la morale n'est pas possible sans religion.

Qu'une morale dépourvue de base religieuse convienne à certains esprits qui savent se payer de mots et qui se contentent du sentiment idéal, de la notion abstraite du bien, c'est possible. Elle ne suffit

(i) A. Bataille, Causes criminelles et mondaines de iSSi, p. ^52.

{2)Ibid, p. 26b.

(3) A. Bataille, Causes criminelles et mondaines de 1884, p. 298.

pas au peuple qui, privé des biens de la terre, attaché à un rude labeur, a besoin pour faire son devoir d'une loi positive, pourvue d'une sanction.

L'expérience proclame si nettement cette vérité que les hommes les plus hostiles à toute religion se sont vus forcés de la reconnaître, au moins en partie.

Il n'est pas douteux pour les positivistes, dit Garofalo (i), que la religion ne soit une des plus actives parmi les forces de l'éducation.

Corre (2) reconnaît aussi l'influence delà religion.

Il est certain, dit-il, que Tidée religieuse a j*oué un rôle utile au sein des collectivités. Elle a appris des devoirs de relation qui parfois ont touché de bien près à la formule socialiste, par Texaltation des principes d'égalité et de fraternité entre fils d'un même père. Elle a, dans notre Europe, dompté la barbarie, sauvé du naufrage la civilisation latine, aidé plus tard au développement des civilisations nationales. Partout, elle a contribué à maintenir quelque discipline entre les citoyens par la crainte d'un châtiment aux mauvais et l'espoir d'une récompense aux bons, dans un au delà où règne Timpartiale justice.

Voici maintenant l'opinion de Tarde (3).

Relativement à la religion, dit-il, il n'est pas douteux que la peur de l'enfer, pour l'appeler par son nom, a eu beau s'affaiblir et aura beau même s'évanouir tout à fait, au moins chez les adultes, ainsi que le désir du ciel et l'amour de Dieu, les règles et les habitudes morales de nos pères et aussi de notre enfance que ces sentiments ont contribué à former n'en subsistent et n'en subsis-

(i) Garofalo, La criminoloftie, p. i38.

(2) Corre, Crime et suicide^ p. 458.

(3) Tarde, La criminalité comparée ^ p. 114.

FiiANOOTTB. — AnUiropoIogie crimioclle. sa

teront pas moins, mais chaque jour plus ébranlées, plus incapables de résister à l'assaut des contoitises.

A la vérité, ces aveux que nous venons de consigner sont singulièrement atténués par les réserves dont les auteurs les ont entourés. Ils n'en conservent pas moins leur valeur.

Et puisque la religion est la base de la morale, faut-il s'étonner des progrès incessants de la criminalité à une époque où Tindifférence religieuse, Tincroyance se sont tant répandues, dans les classes inférieures particulièrement?

Faut-il s'étonner de la précocité croissante des malfaiteurs ? Parmi tant d'exemples que je pourrais citer, je me borne à mentionner le crime tout récent de Courbevoie. Les auteurs de ce crime sont des adolescents appartenant tous, à l'exception du dernier, à d'honnêtes familles : Chotin âgé de i6 ans, Deville âgé de 17 ans, Gustave Doré âgé de 18 ans et Berland âgé de 19 ans (i).

Ce n'est pas d'emblée que le criminel de profession atteint ce degré de perversion où le mal devient une habitude.

Observez bien le criminel par une recherche approfondie de ses antécédents, remontez avec lui jusqu'à sa première faute, appliquez-vous à découvrir le petit fait, le besoin, l'intérêt, la passion, que sais-je encore, par lesquels s'est faite à sa conscience une fêlure d'abord insensible, puis s'agrandissant chaque jour au point de la rendre désormais incapable de contenir quoi que ce soit de bon et de généreux; suivez la trame de cette perversion dont les fils se resserrent de plus en plus, vous comprendrez à merveille comment cet homme, par sa mahière de vivre, par ses capitulations successives, s'est mis lui-

•) Laurent, Vannée criminelle (iSSg-iSgo)^ Paris, 1890,

même dans une sorte d'engrenage où il a fini par passer tout entier ; alors vous n'aurez pas besoin, pour expliquer une chose aussi logique, de prendre un instrument de précision et de mesurer la dimension de ses orbites(i). »

A Fappui de cette opinion, nous pouvons invoquer l'histoire de bien des criminels. Qu'on relise la biographie de Lacenaire que nous avons reproduite plus haut; qu'on e'tudie la vie de Georges Ducret,le fils du concierge de madame Fould, qui a tué et volé une dame demeurant dans la maison : on y trouvera la marche progressive dans la voie du crime, l'oblitération graduelle de la conscience, du sens moral.

Le jeune Georges Ducret, arrêté le 26 mai et condamné le 15 avril 1887, est un assassin de vingt ans. Le crime qui l'a fait condamner est son premier et sera vraisemblablement son dernier crime. Il ne semble pas l'avoir prémédité. L'a-t-il commis, comme il le dit, dans un moment d'égarement ? La confession qu'il a écrite, les lettres et les papiers recueillis sur sa personne, toutes les pièces enfin de l'instruction nous permettent de reconstituer, non seulement le drame final, mais toute la suite des troubles intérieurs et des événements qui l'ont amené.

Georges Ducret avait d'excellents parents qui ont fait pour lui, il le reconnaît, « plus qu'ils ne pouvaient ». Il avait été bien élevé : il avait quelque instruction. De deux photographies jointes à son dossier, la première fait voir un adolescent de quatorze à quinze ans, aux yeux amoureux, à la bouche sensuelle. C'est une figure de joli garçon rêveur et tendre, probablement lascif et porté à la jouissance autant qu'à la mélancolie. La seconde a été faite après son arrestation. Là, le charme

(i) Guiilot, Les prisons dcParis^ i8go, p. 140.

de la première jeunesse est parti : on lit aisément la fatigue avec une certaine dureté, mais peu accentuée ; le regard est fixe, et les yeux largement ouverts ; mais rien n'y accuse la bassesse, ni la lâcheté, ni la cruauté, ni la fourberie, enfin rien qui puisse faire conjecturer un seul instant qu'on ait devant soi un criminel-né.

Jusqu'à treize ans, sa vie n'avait rien eu d'insolite. A partir de cet âge, il avait beaucoup lu des romans et des vers, et son imagination s'en était ressentie. Il s'éprit d'une jeune tille un peu plus âgée que lui ; et, sans que ce sentiment lui occasionnât de violents chagrins, il était tombé dans le « marasme » amoureux, composant des poésies élégiaques médiocres, essais passables d'un écolier. A dix-sept ans et demi, ayant 30 francs dans sa poche, il était parti pour Bruxelles, pour essayer de revoir celle qu'il aimait. Expulsé, on ne sait précisément pour quel motif il était revenu à pied jusqu'à Paris.

«. Depuis ce temps, dit-il, mon caractère changea complètement, je devins taciturne, d'humeur vagabonde. » Il partait au hasard dans une direction ou dans une autre. Retourné en Belgique pour le même motif qui l'y avait conduit une première fois, il fait la contrebande pour se procurer de l'argent ; il est condamné à la prison. Sorti de prison, il mendie. Placé dans une maison de commerce, il prend 250 francs à son patron, toujours pour aller à Bruxelles ; mais pris de remords, il restitue l'argent par l'entremise de; sa mère. Il n'était donc pas encore un malfaiteur, et il répugnait sincèrement à l'idée de le devenir.

Sur ces entrefaites, il se rendit amoureux d'une autre jeune fille pour laquelle il composa aussi des vers. Nouveau chagrin d'amour, et, cette fois, il tente de s'empoisonner. Sa vie et ses allures commencent alors à devenir celles d'un paresseux libertin qui s'expose à bien des dangers. Il était sans place, il avait vendu des

livres pour aller le soir à un bal suspect, quand son père lui adressa des reproches plus vifs que de coutume et mérités. Il avait sous la main une bouteille de rhum qu'il avala tout entière, « pensant s'étourdir ». Bientôt troublé par une ivresse extraordinaire, il alla frapper à la porte d'une voisine, se jeta sur elle, Tétrangla avec une corde qu'il avait apportée de sa chambre, prit le porte-monnaie de la victime, prit d'abord et puis quitta des valeurs, et s'enfuit. Quatre jours après, harassé de fatigue et de remords, il se livra lui-même ; il fit des aveux complets à la suite desquels il fut condamné à perpétuité, bien qu'il se fut écrié à l'audience même : « Celui qui m'accorderait des circonstances atténuantes (i) serait un lâche I »

Ce jeune Ducret était donc d'abord un adolescent d'une tournure d'esprit mélancolique et amoureuse. La rêverie le rendit paresseux, puis vagabond : car il manifesta de bonne heure cette inaptitude à la vie ordonnée et laborieuse qui suit toujours de telles habitudes d'esprit. Il était capable de bons sentiments ; il a eu des remords indéniables. Ses lettres, ses aveux, les prières qu'il adressa en faveur de ses parents, l'abandon qu'il est venu faire de sa personne, en témoignent. Au moment où il s'est constitué prisonnier, il avait sur lui, copiée de sa main au crayon, toute la pièce de Victor Hugo sur la Conscience. Il était donc suivi jusque dans ses remords par une préoccupation romanesque, il eût eu la vanité de dire : poétique. Mais il est probable qu'en laissant voir tout cela, il n'avouait pas encore tout, et qu'un certain goût du vice accompagnait ses amours de tête. La façon dont il passa les quelques jours qui suivirent le meurtre n'a pas été bien éclaircie ; mais le vagabond qu'il rencontra, qui lui négocia des reconnais*

(i) Peut-être, après tout, est-ce à cause même de ce cri qu'il les obtint.

sances du Mont-de-Piété et partagea sa chambre ne devait pas être un modèle de vertu. La tentative de suicide avait révélé de plus comme une familiarité naissante avec des idées lugubres et avec l'image de la violence exercée sur la vie humaine. Il essaya d'abord de traduire ces idées sous des couleurs tendres et fades. Il les traduisit malheureusement sous une autre forme, plus réaliste et singulièrement plus dangereuse ; car avec la pièce de Victor Hugo, on retrouva sur lui, écrit également au crayon, le couplet suivant :

La dernière fois que je l'ai vu Il avait le torse tout nu.

Et la tête dans la lunette A la Roquette.

Avait-il assisté, comme tant de malfaiteurs, à une exécution capitale? Y avait-il gagné le vertige de la mort violente et cette tentation d'une fin théâtrale qu'en rapportent si souvent les imaginations épuisées ? Il est au moins évident que soupirs amoureux, paresse et vagabondage, vice, imaginations tragiques, tentations et remords, poésie sentimentale et rêves lugubres, formaient dans sa tète un mélange confus. Son cas éclaire, ce semble, d'un Jour vif, la distinction que le précédent chapitre a établie entre Toccasion et l'accident. Tout porte à croire que son crime n'a pas été prémédité. Peut-on cependant l'appeler un crime d'occasion ? Non, puisque sa victime ne s'offre pas à lui, qu'il monte chez elle sans nécessité, peut-être sans but. C'est donc plutôt un accident, mais un accident préparé, car s'il s'est précipité au meutre subitement et sous le coup d'une ivresse violente, cette ivresse n'avait fait que réveiller et exaspérer en lui les plus sinistres des visions qu'il entretenait depuis longtemps.

Supposons maintenant que Ducret n'eût pas été arrêté^

qu'il eût reculé devant le suicide et que les plaisirs destinés à lui donner Toubli l'eussent définitivement endurci ; nous aurions eu certainement un criminel d'habitude et un criminel de profession (Joly) (i).

Oui, les criminels de profession débutent par de légères fautes et arrivent peu à peu aux grands crimes.

Dans le principe, leur conscience faisait entendre ses protestations et ses reproches ; mais, toujours, ils ont étouffé sa voix et ils ont fini par la réduire à un imperturbable silence.

C'est ainsi qu'ils sont devenus des criminels d'habitude, adonnés à tous les vices, prêts à tous les crimes et, en apparence, tout à fait inaccessibles aux remords.

Aucune fatalité ne pèse sur eux : ils ne sont pas comme les criminels-nés, des êtres à part, munis de caractères spéciaux, et tandis que ceux-ci, même dans les conditions les plus avantageuses, n'ont qu'une honnêteté instable, eux, dans ces conditions, seraient sans grand effort des vertueux (2).

Si la distinction entre le « criminel-né », ou plutôt l'aliéné criminel, et le criminel d'habitude, rencontre parfois quelque difficulté, il ne s'ensuit pas que cette distinction ne soit très légitime.

Le crime est dans le domaine des actes ce que l'erreur est dans le domaine de l'intelligence. En bien des cas, il est malaisé de distinguer l'erreur, phénomène normal, de l'idée fausse de l'aliéné, de la conception délirante. Ces deux ordres de faits n'en sont pas moins nettement distincts, et toujours le bon sens les a séparés.

Toujours aussi le bon sens a reconnu la différence

(i) Le Crime, p. gS.

(2) Marandon de Montyel, L'Encéphale, 1888, p. 3o.

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