INSENSIBILITÉ MORALE, CRUAUTÉ, FÉROCITÉ
Bouteille, âgé de 21 ans, après avoir frappé sa vieille mère de 56 coups de couteau, se sent fatigué, se couche sur le lit à côté du cadavre et passe une bonne nuit.
Lacenaire disait : « Je tue un homme comme je bois un verre de vin » ; un autre criminel prétendait qu'un assassinat était pour lui une agréable partie de campagne.
Gaétan Mammone, chef d'une bande importante de guérillas pendant la réaction royaliste à Naples, en 1779, buvait avidement le sang des prisonniers (i).
Blaize Ferrage, dont le procès eut lieu en 1779-80, dévorait les cadavres des personnes qu'il avait assassinées, et se délectait particulièrement des victimes du sexe féminin (2).
La bande italienne dite de la Taille^ qui terrorisa la Provence, il y a quelques années, se distinguait par sa férocité, par ses instincts cruels et sanguinaires. Elle avait pour chef Fontana.
Elle commit, dans les environs d'Aix et de Marseille, une série de crimes inouïs. L'un des plus horribles fut l'assassinat d'une femme Lambot, qui, malgré ses soixanteseize ans, se livrait à la prostitution : cette femme fut tuée à coups de couteau, au moment où, assise sur le bord de son lit, elle s'abandonnait à l'un des bandits ; d après une déposition, ses assassins auraient découpé dans le gras de la cuisse de la victime un morceau de chair, qu'ils auraient mangé! Lorsque que Fontana était sur le théâtre de ses crimes, il se faisait servir un verre de sang chaud, « cju'il avalait avec volupté ». Les façons de tuer de ces Italiens procédaient de celle des bouchers. «Jamais ils n'engageaient de longues luttes. Ils péné-
(i) Coletta, Geschichte des Kônigsreichs Neapel. Cité par Krauss, Die Psychologie des Verbrechens, p. 126. (2) Krauss^ Op, citât,, p. 127.
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traient à Timproviste, au nombre de dix ou douze, dans les maisons de ceux dont ils connaissaient les habitudes, et en restant le moins possible sur le terrain où ils opéraient. Jamais ils ne tuaient leurs victimes debout. Ils commençaient par les terrasser et par les coucher par terre! » Bien maintenues, on les étourdissait, puis on les frappait au cou, à Tendroit des carotides, ou on leur ouvrait le ventre de bas en haut. Lorsqu'on avait toute certitude de sécurité, on ne se pressait pas d'amener la mort : on aimait à se repaître des souffrances des malheureux frappés, et Ton organisait Torgie au milieu du sang; les femmes se montraient alors pires que les hommes. Lorsqu'on arrêta la maîtresse de l'un de ces misérables, on trouva chez elle un couteau qu'elle déclara avoir servi à tuer une jeune fille, et conservé « comme un agréable souvenir. »
Vanité. — La vanité est un des traits les plus ordinaires de l'âme du criminel-né. Pénétré du sentiment de sa valeur personnelle, il éprouve le besoin d'attirer l'attention, de se mettre en évidence. Le crime n'est souvent qu'un moyen de satisfaire sa vanité.
Vasko, à l'âge de 19 ans, assassine une famille entière. Il se réjouissait d'apprendre que tout Pétersbourg s'occupait de lui. « Eh bien I disait-il, mes camarades de classe verront aujourd'hui s'ils avaient raison de prétendre que je ne ferais jamais parler de moi. »
C'est pour que les journaux mentionnent son nom que Félix L'emaître tue un jeune enfant qu'il ne connaissait pas. A la petite Roquette, sa seule préoccupation consistait à se renseigner auprès des gardiens sur laWente des journaux illustrés reproduisant son portrait.
J'ai suivi, disait-il, les drames judiciaires et Menesclou
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m'a empoigné. Je suis moins coupable que lui, n'ayant ni violé, ni dépecé ma victime. Mon portrait doit être supérieur au sien, car il n'avait pas sa cravate tandis que j*ai obtenu la faveur de conserver la mienne.
Sur sa demande, on lui remit sa photographie qu'il rejeta en disant : « Ma cravate est de travers, Tensemble ne vaut rien. »
Une somnambule de foire lui ayant pre'dit qu'il serait quelqu'un^ tourmenté du besoin de faire parler de lui, il a voulu être ce quelqu'un et, par vanité criminelle, il égorge un malheureux enfant (i).
Pranzini a offert le type achevé du malfaiteur vaniteux.
D'une toilette toujours irréprochable, il est resté très calme, très maître de lui devant la cour d'assises, « répondant avec une politesse onctueuse, tournant avec une rouerie extraordinaire les questions embarrassantes, tantôt se campant devant la cour, les bras croisés, avec des effets de manchettes, l'air content de lui, comme s'il posait pour les belles dames des places réservées; tantôt débitant avec un incroyable aplomb, les fables les plus énormes (2). »
Le meurtrier Prado qui a assassiné une fille galante pour lui voler ses bijoux, s'affublait de toutes sortes de titres : comte de Linska, Pablo, Ribo et s'attribuait une naissance mystérieuse. A Fen croire, sa vie aurait été remplie d'aventures de guerre, d'exploits hardis en même temps que de nombreuses et brillantes conquêtes amoureuses (3).
(i) Macé, Mon musée cri mincie Paris, 1890, p. 160. — Voyez Legrand du Saulle, Etat mental de Félix Lemattre, Annales d*Hygilne, 1881, t. VI, p. 484).
(2) A. Bataille, Causes criminelles et mondaines de 1887-88, p. 429.
(3) Laurent, Op, citato, p. 385.
C'est la vanité qui pousse bien des criminels à écrire leurs Mémoires. Ainsi ont fait GoUet, Poncet, Lacenaire efbien d'autres. Albert, l'assassin de ladame Lepelletier à Vanves, avait comme occupation favorite en prison, de composer des vers et de rédiger ses mémoires qu'il laissa en souvenir à l'abbé Crozes.
La vanité la plus ridicule, la plus excessive apparaît dans ces mémoires des criminels : pour en donner une idée, nous reproduirons l'analyse d'un de ces écrits, faite par Laurent (i).
Voici d'abord de quel individu il s'agit :
M..., î7 ans, maréchal-ferrant, est originaire de la Meurthe-et-Moselle. Son père était un homme nerveux et violent qui buvait de grandes quantités d*eau-de-vie sans cependant se griser. Sa mère a toujours été irascible et nerveuse. Un de ses frères est également d'un caractère violent et emporté.
M... est un ivrogne, violent et hâbleur, au crâne petit, au front étroit, aux arcades sourciiières saillantes, aux yeux vifs et froids. Sachant à peine lire et écrire, il a cependant jugé à propos de confier au papier les détails de sa précieuse existence. Les faits les plus insignifiants, dès lors qu'ils le touchent, prennent à ses yeux une importance considérable. Il commence par une formule chère à tous ses pareils lorsqu'ils retracent leur vie: « Fils de perre et de mère onnorable », puis, il dit son enfance indisciplinée et vagabonde, l'école buissonnière, son apprentissage de maréchal-ferrant qu'il vint compléter à Paris. A Tentendre, il était le meilleur des ouvriers.
C'était au contraire un apprenti inexact et paresseux, et, à seize ans, il se faisait entretenir par une femme. Mais laissons-lui maintenant la parole : « Ja lé a voir
{i)Op. citatOjp. 382.
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i6 ans lor que je ficonnésance de madame D... Son marie etté souvent en voiyage. (Je remplace maintenant son orthographe par une autre moins ennemie de la syntaxe). Elle me fit venir chez elle. Moi, qui étais jeune, je ne pouvais pas comprendre la portée de ramour. Je voyais cette dame jeune et d'une beauté suprême, je me laissai aller à tous ces sentiments. » Voilà donc notre homme qui se pose en adolescent entraîné, en éphèbe blessé par une des flèches d'Eros. Mais écoutez la suite : son esprit vain et léger va laisser passer le bout de sa casquette. « Je recevais de sa main tout ce que je désirais; rien ne m'était privé, pas même l'argent. » Voilà surtout ce qui avait enflammé son cœur. Du reste, il a soin d'ajouter que la bonne dame avait au moins dix ans de plus que lui. La galette devenant rare, l'argent a ne rappliquant plus » dans les poches de l'apprenti, cette àme désintéressée pensa que le moment propice était venu pour lâcher sa Dulcinée, qui devenait « cramponnante ».
Mais étant devenu incapable de travailler. M... s'engagea, «parce que c'est une gloire de servir la patrie.» Racontant cette période, il ne tarit pas sur ses exploits pendant la guerre de 1870. «La première fois que j'allai au feu, dit-il, je fus blessé au bras gauche. Je ne pensai pas à ma blessure, quoique j'étais hors de combat, j'étais sûr que j'avais mis deux Prussiens par terre. J'avais déchargé mon pistolet à bout portant, j'étais sûr que le coup avait porté, j'avais fendu la tête d'un coup de sabre à un autre, et, à ce moment, je fus blessé moi-même par une balle et un coup de baïonnette sans avoir rien de cassé. » Miraculeuse blessure ! Modestie sans pareille !
Revenu au pays, M... s'établit maréchaWerrant à son compte et se maria. Mais, grâce à sa paresse et à son ivrognerie, ses aff'aires allèrent de mal en pis et il ne tarda pas à abandonner sa maison pour venir vivre à Paris avec son ancienne maîtresse devenue veuve. Il dit
du reste avec franchise : «c Je ne pensais plus que j*avais femme et enfants. Je ne pensais plus qu'à la veuve D... et aux marchands de vin. Je devins batailleur, mauvais et insupportable. Je ne rentrais plus chez moi que pour disputer ma femme. » Il installe sa maîtresse dans son propre ménage et en chasse sa femme légitime. Alors il ne dessoûle plus et se fait condamner pour coups et violences. Un beau jour, après une cuite particulièrement orageuse, sa maîtresse le lâche. M... continue à boire pour noyer le chagrin et festoie avec une hétaïre ; puis, sans le sou, il lui vient, dit-il, « Tidée de se poignarder », idée qu'il se garde bien d'exécuter. Il se rend au contraire chez sa maîtresse, et, sur le refus de cette dernière de revenir avec lui et de rapporter le magot, il la frappe de trois coups de couteau et se sauve chez un marchand de vin, où il continue à boire joyeusement jusqu'à son arrestation. Voici maintenant le bouquet.
« Le commissaire me fit conduire de suite à la Morgue. C'est à ce moment que j'ai vu ce que j'avais fait. J'embrassai ma victime en lui demandant pardon et demandant à Dieu qu'il m'envoie la mort. Il ne restait plus qu'à la justice de délibérer sur mon sort. Au moment que le président a prononcé ces paroles : M... est condamné à la peine de mort et sera exécuté, je pensais que je n'avais que ce que je méritais, car quand on est assez lâche pour donner la mort, on doit aussi avoir la force de la recevoir de même. J'étais résolu de recevoir la mort avec courage plutôt que le bagne. La mort ne m'a jamais fait peur, et même à l'heure qu'il est, pendant les 45 jours que je suis resté à la Roquette, je n'ai jamais eu un seul frisson de la mort et je n'ai jamais vu dans mon sommeil l'échafaud. Après mon crime, j'ai toujours demandé la mort. » Tout cela est pure forfanterie, et M... a bel et bien signé un recours en grâce étant à la Roquette. A cette époque, sa tète était en jeu et il n'était pas du tout du même avis. A la Santé» les choses étaient