‹ L'anthropologie criminelleChapitre 82 sur 119 · HAINE, VENGEANCE · texte numérisé non relu

HAINE, VENGEANCE

meurtrier, s'avançant sur lui, lui déchargea un second coup de son arme en pleine poitrine.

M. Tripart fils fit quelques pas et tomba mort. Son père devait succomber une semaine après.

Poursuivi par les témoins de cette horrible scène, le meurtrier fut bientôt cerné et désarmé.

Cet homme, c'était Marquis, c'était le condamné de 1875 ! Il avait tenu sa promesse.

Libéré le 26 mars 1879, après avoir obtenu une remise de peine, Marquis n'avait jamais renoncé à ses idées de vengeance. Pendant deux ans, il mûrit son projet, et, une première fois, en 1881, il se rendit à Arreau, où il avait appris que l'ancien conseiller s'était retiré. Il était bien décidé à l'assassiner. Une hésitation soudaine l'arrêta, au moment de faire feu.

Marquis retourna à Salins, son pays, où il travailla de son état de rémouleur, laissant échapper de temps en temps des paroles menaçantes, qui prouvaient qu'il n'avait pas abandonné son projet :

— Vous entendrez parler de moi, je vous ferai vendre de la marchandise, disait-il au propriétaire d'un kiosque à journaux de la localité.

En effet, au mois de juillet 1884, Marquis vendit ses outils, quitta Salins et vint s'établir aux environs d' Arreau. Il passa plusieurs semaines à s'informer des habitudes de l'ancien magistrat, jusqu'au jour où, prenant sa résolution, il se rendit à Arreau et exécuta froidement, impitoyablement sa vengeance.

Marquis a expliqué qu'il avait été condamné trop sévèrement par le malheureux président. M. Tripart avait été influencé, dit-il, par un de ses collègues, M. Alviret, ennemi particulier de sa famille.

M. Tripart était, par son caractère, au-dessus de pareils soupçons, et d'ailleurs, le fait allégué par Marquis était absolument faux: M. Alviret avait eu pour fermiers l'aïeul et le frère de ce dernier, seul vivant aujourd'hui.

HAINE, y ENGEANCE 185

et il avait toujours été plein de bontés pour la famille. C'est le môme système de défense que Marquis a apporté à la Cour d'assises de la Côte d'Or, devant laquelle il comparut. Sans remords de Tassassinat du père» il limite les regrets au meurtre du fils, qu'il affirme avoir tué uniquement pour se défendre :

— Depuis votre libération, lui demande le président, vous n'avez pascessé de méditer votre vengeance. Quand, à Salins, on vous engageait à vous marier : Non, répondiez-vous, j'ai un compte à régler à Lyon. »

Et vous ajoutiez :

— Je ferai dix ans de bagne, soit, mais il faut qu'il y passe I

II, c'était M. Tripart.

R. Ce sont des racontars.

D. Vous disiez un jour au nommé Bernard, marchand de journaux à Salins : « Vous entendrez parler de moi dans la Petite France de VEst. Ça fera vendre des journaux ! »

R. Ce sont d'affreux mensonges.

D. Pourquoi avez-vous quitté Salins?

R. Je ne pouvais trouver de travail nulle part. Tout le monde me reprochait ma condamnation. J'étais désespéré, j'étais devenu comme fou.

D. Arrivé à Arreau, vous vous êtes minutieusement enquis des habitudes de M. Tripart. Vous avez même essayé de vous rencontrer avec lui seul à seul, dans un endroit isolé. Le crime commis, l'auteur en resterait inconnu, car personne ne vous connaissait dans le pays,

R. Ces raisonnements-là, c'est trop facileà construire.

D. Après le double assassinat du père et du fils, vous avez fui, poursuivi par^ia foule, menaçant de votre revolver ceux qui vous serraient de près, car vous aviez rechargé votre arme tout en courant. Fort heureusement, un sieur Minot, qui était allé chercher son fusil, vous a tenu en respect en vous menaçant de vous tuer

l8Ô MENSONGE

comme un chien. Alors vous avez laissé approcher les gendarmes, auxquels vous avez dit : « Il y a huit ans que je combinais ce coup-là I »

Marquis (froidement). — C*estvrai.

Mensonge. — Le mensonge brutal, insolent, imperturbable est un fait d'observation banale dans le monde criminel.

Knobloch, un des associés d'Abadie, a varié plus de cinquante fois dans ses aveux. Il s'est donné tour à tour une foule de complices et s'est laissé surprendre presque chaque jour, en flagrant délit d'inexactitude et de mensonge, passant successivement par toutes les attitudes jusqu'aux protestations de la plus entière innocence (i).

Barbier, assassin d'un vieux célibataire auquel il a dérobé des valeurs, a successivement imaginé les systèmes les plus invraisemblables pour expliquer la présence de ces valeurs entre ses mains. Quand la première fois le commissaire de police l'interroge, il lui répond : « Moi ! j'ai ces valeurs-là depuis 1882! » Il n'y avait qu'un malheur : certains titres avaient été changés en 1883. Il fallut renoncer à ce premier système. Alors, il prétendit avoir trouvé les titres rue Quincampoix, sur une borne. Mais, comme ce système enfantin tombait de lui-même, il a imaginé un certain Poncet, pour lequel il aurait touché les valeurs. Il n'a jamais été possible de mettre la main sur ce prétendu complice (2).

Michel Campi, qui est mort en cachant son véritable nom, racontait qu'il avait été carliste, puis contrebandier en Espagne, et soldat en Italie, affirma- • tions qui étaient toutes mensongères (3).

(i) A. Bataille, Causes criminelles et mondaines de 1880, Paris 1887, p. 211.

(2) A. BataïUe, Causes criminelles et mondaines de 1886, p. 5.

(3) A. Bataille, Causes criminelles et mondaines de 1884, p. 84.

Page 1