‹ L'anthropologie criminelleChapitre 94 sur 119 · THÉORIE DE L' ATAVISME BESTIAL OU PRÉHUMAIN · texte numérisé non relu

THÉORIE DE L' ATAVISME BESTIAL OU PRÉHUMAIN

saire de chercher dans le monde vivant les germes et les premiers exemples de la morale pour donner à celle-ci une base objective suffisante. Rien de plus facile, si Ton pose en principe que vitalité et socialité, c'est même chose au fond, et si, partant de là, on songe au penchant universel, éternel, qui porte tous les êtres vivants, animaux ou plantes même, depuis les végétaux ou les animaux unicellulaires jusqu'à nous, à s'associer pour former soit des organisations simples, proprement dites, soit ensuite ces organismes d'organismes, ces organismes du second degré qu'on appelle des sociétés. Mais ce caractère essentiellement social de tout ce qui est vital, nous ne l'apercevons, dans toutes les espèces autres que les nôtres, que superficiellement et du dehors. Par analogie, nous devons croire que, si nous pouvions pénétrer dans ces états hermétiquement clos à nos observations, nous y découvririons des vertus sœurs de nos vertus. Jugeons des cellules vivantes par leurs actes, et nous ne pourrons nous empêcher de louer leur serviabilité réciproque, leur activité, leur docilité, leur soumission à la règle commune, aux traditions de leur passé, leur profonde honnêteté en un mot. La nôtre est simplement fille de la leur. Et Ton supposerait gratuitement, après cela, sans l'ombre d'une preuve, comme un à priori évident, que l'ancêtre des nations les plus haut placées sur le faîte européen de la civilisation était égoïste, cruel, indisciplinable, paresseux, voleur, incendiaire, anarchiste! Et, quand un individu remarquablement pervers, insociable, naît parmi nous, on invoquerait l'atavisme pour expliquer le phénomène! Pour moi, je comprendrais plutôt l'in* verse. Quand dans nos agglomérations urbaines d'égoïsmes et d'utilitarismes en conflit, il surgit un cœur dévoué, noblement généreux, je comprendrais qu'on vît en lui l'image des lointains aïeux dont le sang et la sueur ont fait notre bien-être. L'héroïsme, voilà peut-être le véritable atavisme moral.

Si la similitude du criminel avec Thomme primitif est chimérique, en est-il de même de la ressemblance que l'école d'anthropologie affirme entre lui et le sauvage ?

A en croire Lombroso :.

Le crime, chez les sauvages, n'est pas une exception, mais la règle presque générale. Aussi n'y est-il considéré par personne comme un crime et se confond-il, dans ses origines, avec les actions les moins criminelles.

Pour établir cette thèse, on réunit des traits de cruauté, des exemples de férocité, des anecdotes empruntées de ci de là aux récits des voyageurs. On fait état de telle pratique, de tel usage en vigueur dans certaines peuplades sauvages.

Mais on ne se préoccupe pas de rechercher si ces actes de méchanceté et de cruauté sont le fait du grand nombre, ou s'ils sont seulement des exceptions, si le crime est vraiment chez les sauvages un phénomène normal, et si leur nature intime est aussi perverse qu'on le prétend.

Or, quand on examine la question à ce point de vue, on arrive à constater que les races les plus dégradées elles-mêmes possèdent des rudiments de moralité, certaines notions de justice, de culpabilité et de responsabilité.

Lombroso affirme que les Australiens ne font pas plus de cas de la vie d'un homme que de celle d'un crapaud. Cependant, les Australiens ont la notion du juste et de l'injuste, ils savent parfaitement distinguer la vengeance qui est juste de celle qui ne

Test pas. Perron d'Arc (i), qui les a observés de près, rapporte que chez eux le rapt, l'adultère, Tinceste, le vol dans certains cas graves, et les insultes à un chef sont punis de mort. Il ajoute cette remarquable observation :

Ces exécutions capitales, qui se font en public, au grand jour, avec le consentement de tous, n'appellent à leur suite aucunes représailles, sont regardées comme justes, et leur souvenir meurt et s'efface dans les mémoires comme meurt et disparaît le supplicié. » A la vérité « il n'en est pas ainsi pour les homicides ordinaires. La loi des tribus n'a rien à y voir : le châtiment s'y trouve remis tout entier aux mains des intéressés, c'est-à-dire des familles elles-mêmes. » Mais qu'y a-t-il là d'étonnant? Les différentes unités sociales se resserrent ou s'étendent avec le temps. L'unité par excellence d'aujourd'hui, celle du moins qui prend à son compte la punition des coupables et la protection des innocents, c'est l'État. Il n'y a pas bien longtemps qu'un malfaiteur se trouvait en sécurité quand il avait fui le territoire de la nation où il avait commis son méfait. Aujourd'hui même il est remis, par l'extradition, à son pays d'origine, et c'est à son propre gouvernement qu'on laisse le soin de le juger et de le punir. Ce que les États font ainsi à l'égard de la nation d'où le coupable s'est échappé, les peuplades mal organisées des races sauvages le font à l'égard des familles, en attendant que, par une transition souvent observée, elles abandonnent ce droit de punir à ce qu'on appelle la tribu.

On peut soutenir que dans certaines contrées, la tribu a précédé la famille même.

Ce qui prouve» en tout cas, qu'il y a bien là une idée

(i) Aventures (V un voyageur en Australie, Paris, p. 223. Cité par Joly, Le Crime, p. i3.

morale et déjà juridique, c*est que la Emilie n*est pas seulement solidaire pour châtier les actes commis contre elle dans la personne d'un de ses membres ; elle Test aussi pour expier les actes qui sont censés commis par elle parce qu'ils l'ont été par Tun des siens.

Il en est ainsi au Congo comme en Australie. Dans le premier de ces deux pays, par exemple, les objets volés ou perdus sont au compte de celui à qui ils ont été confiés.

€ S*il fuit pour se soustraire à cette obligation, on saisit ses femmes et on les met en prison. Alors il vient lui-même se constituer prisonnier pour leur rendre la liberté; autrement, il encourrait le mépris de ses proches. Les familles de ses femmes lui reprendraient de droit et sans restitution de biens, celles qu'il traiterait si indignement. Il reste en prison jusqu'à ce que ses parents aient acquitté la dette, et ceux-ci sont obligés de le nourrir (i). »

N'oublions pas, d'ailleurs, qu'il y a sauvages et sauvages. Il en est de bons, il en est de mauvais. Sous ce rapport, les conditions d'existence exercent une grande influence ; là où ces conditions sont faciles, dans les régions fertiles, les mœurs sont généralement douces, paisibles ; au contraire, là où les moyens de subsistance sont le prix d'une lutte incessante et pénible, il y a une «tendance à la cruauté, à la férocité.

Le caractère d'une peuplade peut changer au contact de la civilisation. On a vu sous l'influence des entraves que celle-ci apporte à leur liberté, sous l'influence des modifications imposées à leurs habitudes, certaines peuplades de caractère doux et inofiensif devenir méchantes et querelleuses.

(i) Douville, Voyage au Congo, 1. 1, p. 200.

THÉORIE DE l'iNFANTILISME 265

Corre (i) va même jusqu'à dire que :

Les sauvages les plus féroces n'apparaissent qu'au contact des civilisés. Les Européens ont appris aux Indiens et aux Noirs la non-pitié et la non-probité, que leurs savants ont la singulière prétention d'attribuer en monopole à ces pauvres êtres.

ARTICLE IV. — RESSEMBLANCE DU CRIMINEL -NÉ ET DE l'enfant OU THÉORIE DE l'iNFANTILISME

La théorie atavique n'est pas plus heureuse quand elle prétend établir une similitude entre l'enfant et le criminel-ne (2). Elle nous dépeint l'enfant sous les traits les plus noirs ; elle en fait un être naturellement pervers, doué de tous les vices, sujet aux plus mauvais instincts.

La colère est un des sentiments qui se manifestent le plus tôt chez l'enfant. Elle le pousse à battre les personnes, à briser tout, comme le sauvage qui entre en fureur quand il tue le bison.

D'après Paul Moreau (de Tours) (3), bien des enfants ne peuvent attendre un instant ce qu'ils ont demandé, sans entrer dans une colère extraordinaire. Pérez a vu une petite fille de onze mois furieuse, parce qu'elle ne pouvait arriver à saisir le nez de son grand-père.

L'esprit de vengeance est chez les enfants l'accompagnement assez habituel de la colère.

Il n'est pas rare, dit Lombroso, de voir un enfant

(i) Corre, Crime et suicide, Paris, 1891, p. 5i.

(2) Lombroso, Vhomme criminel, p. 99 et IJ Anthropologie criminelle, p. i3.

■ (3) Moreau, La folie che{ les enfants, Paris, 1888.

2 66 THÉORIE DE L'iNFANTILISME

de sept à huit mois égratigner sa nourrice quand elle essaie de lui retirer le sein et lui rendre les coups qu'elle lui a donnés.

Les enfants sont essentiellement jaloux. Il s'en est trouve' qui présentaient un couteau à leurs parents pour qu'ils tuent leurs rivaux.

Combien de malheureux nourrissons ne voit-on pas dépérir entre les mains des meilleures nourrices, qui naturellement préfèrent Tenfant auquel elles ont donné le jour à l'enfant de l'étrangère qui achète leur lait! (i).

La jalousie est commune à tous les animaux, et se fait voir dans les hommes même les plus calmes ; tantôt elle éclate comme un incendie, tantôt elle couve sous les cendres ; elle peut être excitée par Tamour, mais elle Test surtout par l'instinct de possession; elle est violente chez les enfants. Pérez en a vu un qui était jaloux, non seulement de tous ceux qui approchaient sa nourrice, mais encore de son biberon. — On voit bien des fois les enfants briser un objet plutôt que de le céder à leurs camarades.

Fénelon a dit (2) : « La jalousie est plus violente dans les enfants qu'on ne saurait se l'imaginer ; on en voit quelquefois qui dépérissent d'une langueur secrète parce que d'autres sont plus aimés et plus caressés qu'eux. »

Piedemann avait un fils de vingt-deux mois ; il remarqua que cet enfant voulait être flatté quand on flattait sa sœur, et qu'il la battait quand elle ne lui cédait sur-le-champ ce qu'on lui donnait.

Un enfant de trois ans parlait avec un grand plaisir de la sœur qu'il allait avoir. Quand elle fut née, et qu'il la

(i) Descuret, La médecine des passions, Liège, 1844, p. 345. (2) FénQÏon, Éducation des filles, ch. v.

THÉORIE DE L'iNFANTILISMB 267

vit caresser, il demanda tout à coup « si elle ne mourrait pas bientôt. »

J*ai vu ce sentiment de jalousie développé chez une petite fille, dès les premiers jours qui suivirent sa naissance ; elle refusait de téter quand elle voyait à l'autre sein sa sœur jumelle, et il fallut les séparer. A quatre ans, elle cessait de manger si par la fenêtre, elle voyait un enfant vêtu comme elle. De quatorze ans à quinze ans, à la suite d*une grave maladie, elle parut s'adoucir ; plus tard néanmoins, à vingt-cinq ans, elle était moins bonne qu'hypocrite. Elle était d'ailleurs hydrocéphale et atteinte d'une hyperesthésie hystérique : c'était la fille d'un fou moral.

Volbust raconte qu'un enfant de six ans, jaloux de son petit frère, présentait souvent un couteau à ses parents pour qu'ils voulussent bien le lui tuer.

Omnis homo mendax. Tout homme est menteur.

D'après Lombroso cela serait particulièrement vrai pour l'enfant. Il est certain que ron voit assez souvent, devant les tribunaux notamment, des enfants (i) commettre les mensonges les plus effrontés et les plus obstinés : ils apportent dans leurs inventions une fertilité d'imagination qui frappe d'étonnement et qui peut donner le change sur leur sincérité.

Pour faire du bruit autour d'elle, une fillette feignait d'avoir émis un os par le vagin, et trompait plusieurs années de suite les médecins les plus habiles.

Une autre de cinq ou six ans entendit un jour sa mère adoptive lire dans un journal le compte rendu d'un procès scandaleux; peu de jours après, elle prétendit avoir été victime d'obscénités de la part de son père et de son oncle ; une action très grave s'engageait

(i) Voyez A. Motet, Les faux témoignages des enfants devant la justice, Ann, d'hrg., 1887, t. XVII, p. 481.

268 THÉORIE DE L'INFANTILISME

déjà, quand un examen attentif démontra que tout cela était une fable inventée par elle, et que le vrai, Tunique motif qui l'avait poussée était le désir de faire parler d^elle dans les journaux (Bourdin).

Bourdin, qui a traité aussi du mensonge chez les enfants (i), nous raconte les faits suivants :

Dans un collège, un petit garçon imagina, pour se faire renvoyer, de dire qu*il avait un pois dans Toreille ; il criait si fort, que plusieurs personnes en furent convaincues.

Un autre, dans le môme but, simula une chorée violente.

Deux enfants de cinq ou six ans, à table, avaient convenu de cacher à leur mère un léger méfait commis par Tun d'eux (il s'agissait d'un peu de vin répandu sur la nappe), à condition que l'autre ne prétendrait pas l'empêcher d'aller au théâtre, plaisir qu'on avait promis d'abord à lui seul.

Comme le criminel-né, Tenfant répugne au travail régulier, à l'efiFort soutenu. Plein d'entrain et de vie au milieu des jeux, il est mou, indolent en face de son devoir.

La vanité se retrouve aussi chez l'enfant :

Une fillette fort taciturne, dit Lombroso, d'une intelligence peu développée, élevée par une mère excellente et qui écartait d'elle toute idée de noblesse, se promenant avec la fille de sa femme de chambre, lui imposait de prétendus services et ne cessait de la gronder. Il y a dans ce fait un peu d'imitation, mais surtout beaucoup de ces idées de grandeur.

(i)Les enfants menteurs, Paris, i883.

THÉORIE DE l'iNFANTILISME 269

Tous les enfants, dès qu'ils ont atteint sept ou huit mois, sont fiers de leurs bottines, de leurs chapeaux neufs, et boudent quand on veut les leur ôter. J'ai vu quelques enfants, même de ceux qui plus tard devaient se montrer fort peu intelligents et peu précoces, se plaindre à dix ou neuf mois, quand on ne leur donnait pas un vêtement élégant et riche. L'un d'eux, âgé de vingt-deux mois, voulait toujours son habit bleu; un autre réclamait sans cesse l'habit de marié.

Ils se vantent, à tous, d'avoir un père professeur, d'appartenir à une famille noble ou riche.

Les plus ignorants ne reconnaissent jamais avoir été justement réprimandés par leurs maîtres ; ils expliquent les reproches qu'on leur adresse par de [mauvaises raisons, toujours étrangères à leurs propres torts.

Tous se croient supérieurs aux autres dans leurs petites entreprises ; ainsi Pérez a observé un petit garçon qui, jouant à l'escarpolette criait : « Oh 1 voyez comme je me lance bien, comme je suis léger ; personne ne pourrait faire si bien ! » Et cependant ses compagnons ne restaient pas en arrière. Voilà, dit avec raison Pérez, une illusion produite par l'amour-propre.

La personnalité, chez le petit enfant, va jusqu'à l'égoïsme, à la présomption, au pédantisme, et souvent avec des tendances à la sympathie, à la tendresse, à la crédulité. C'est ce qui, plus tard, favorisera le développement du sens moral. L'idée de la personnalité est à peine ébauchée dans la première année, de même que chez les animaux. De deux à quatre ans, le sentiment personnel s'affirme, et va jusqu'à l'exagération. Un enfant de vingt-six mois poussait des cris à la moindre égratignure. Il se corrigea par amour-propre et, même lorsqu'on le battait, loin de se plaindre, il tournait la chose en plaisanterie ; un jour il refusa de lire devant des jeunes filles, disant « qu'elles se moquaient de lui.»

270 THÉORIE DE L*INFANTILISME

Avant rage de 6, 7 ans, Tenfant est privé du sens moral, du discernement du bien et du mal.

Ses affections sont mobiles, changeantes, superficielles.

Pérez, enfant, conduit devant le lit où reposait le cadavre de sa sœur^ ne pensait qu'à une chose, à la ressemblance qu'il lui trouvait avec la sœur de son camarade, et il courait vers sa mère pour lui faire part de son observation. — Un autre enfant âgé de quatre ans perdit son ami le plus cher ; le père du mort le prit dans ses bras en sanglotant ; mais lui, se dégageant tout à coup : « Maintenant que Pierre est mort, dit-il, tu me donneras son cheval et son tambour, n'est-ce pas ? »

L'enfant est porté à la cruauté :

Cet âge est sans pitié,

a dit le fabuliste ; il se plaît à martyriser les animaux, à tourmenter les faibles.

C'est Tenfant qui a inventé la cage de jonc ou d'osier, les trappes, les filets à papillons, et mille autres petits engins de destruction et de torture.

J'ai vu, dit le docteur Blatin, d'ingénieux petits drôles jouer au volant avec de jeunes lapins, qu'ils se renvoyaient gaiement de l'un à l'autre, à coups de raquette (i).

Au mois de juillet 1866, dans l'arène de Mont-de- Marsan, on a vu des enfants de dix ans s'acharner contre des taureaux à moitié morts, et les achever à coups d'épée.

A Murcie, en Espagne, on a vu des jeunes filles descendre dans l'arène et remplir l'office du matador.

(i) Blatin, Nos cruautés enuers Us animaux, p. 414.

THÉORIE DE l'iNFANTILISME 27 1

Il n'est pas jusqu'à Fargot dont on ne constate Texistence chez les enfants : ils se font des signes avec la main ou se parlent avec les syllabes des mots renversés ou d'une autre façon, pour se soustraire à la surveillance de leurs chefs.

Enfin, la passion des boissons alcooliques et du jeu, la prédisposition à l'obscénité, l'imprévoyance sont encore des traits communs à l'enfant et au criminel-né.

Qu'il existe des enfants répondant au tableau tracé par Lombroso, réunissant en eux tous les penchants mauvais, toutes les inclinations vicieuses, nous le concédons volontiers.

Magnan (i) en a fait connaître plusieurs exemples. Je lui emprunte les deux suivants :

Emile M..., âgé de onze ans et demi, est né d'une mère déséquilibrée. Son grand-oncle paternel s'est soi* cidé. Sa grand'mère a eu un accès de folie après ses couches. Sa sœur est hystérique. Son frère jumeau est très émotif, se masturbe et a des pertes de connaissance. Emile M... pleure et rit facilement: il a des accès de colère fréquents et très violents ; il a fait un grand nombre de tentatives de vol, dérobant de Targent à son père, prenant tout ce qui lui tombe sous la main, même sans idée de profit personnel, cachant dans les cendres du foyer, les verres, le pain, le sucre, jetant à la rue, au cabinet, les outils et les marchandises de son père pour le ruiner, dit-il. Il a tenté plusieurs fois d'empoisonner

(i) Magnan, De V enfance des criminels dans ses rapports avec la prédisposition naturelle au crime. Archives de ^anthropologie criminelle, t, IV, 1889, p. 267.

272 THÉORIE DE l'iNFANTILISME

son père, et, avant de partir pour l'école, il lui porte, gai et souriant, la tasse de café où il a déposé du phosphore. Un de ses empoisonnements faillit être mortel. Il a essayé de tuer son frère jumeau en plaçant un couteau dans la paillasse de son lit. Il s'est frappé lui-même d'un coup de couteau par dégoût de la vie, à ce qu'il prétend. Il se livre à l'onanisme et s'est déjà grisé plusieurs fois.

Dans le second cas, il s'agît d'une enfant âgée de neuf ans, fille d'un père aliéné :

Elle est en proie à une excitation génésique habituelle. Son intelligence est débile; les plus mauvais instincts se sont librement développés chez elle. Cependant, remarquons encore qu'il n'existe pas chez elle de malformation, de stigmates physiques ; elle a toujours été incapable d'attention ; turbulente, on l'a renvoyée de plusieurs écoles. Des tendances au vol se sont montrées dès l'âge de trois ans ; elle ramassait tout ce qu'elle trouvait, prenait de l'argent à sa mère, volait aux étalages. A cinq ans, elle est arrêtée par un agent et conduite au dépôt après une résistance violente. Elle aime à vagabonder, crie sans raison, jette ses chaussons, sa poupée dans les cabinets, sans motifs, retrousse ses jupons dans la rue. Excitation génitale très grande. Elle se masturbe depuis l'âge de six ans, onanisme buccal sur son jeune frère. A l'asile, attouchements réciproques. Onanisme en public. Elle se laisse introduire un barreau de chaise dans le rectum par une autre petite malade. La mémoire est faible, l'intelligence peu développée. Elle sait lire et écrire, mais ignore le calcul.

Morel (i) aussi a rapporté des faits analogues, (i) Morel, Traité des dégénérescences, Pms, rSSy, p. ii6.

THÉORIE DE L'INFANTILISME 273

Un enfant de 5 ou 6 ans n'avait pas de plus grand bonheur que d*arracher leurs petits à des animaux, de leur faire subir une espèce de jugement et de les poignarder sous les yeux de leur mère.

Un autre enfant, observé par le même auteur^ était devenu, à l'âge de 3 ans, la terreur des petits enfants de la localité et leur faisait subir des tortures incroyables.

Mais les enfants, qui sont Tobjet des observations précédentes, ne sauraient être considérés comme des enfants normaux : ce sont manifestement des êtres dégénérés, des victimes de l'hérédité psychopathique.

Dans les cas de Magnan, cette hérédité est bien manifeste : elle est non moins certaine pour les sujets étudiés par Morel.

Ici, elle apparaît sous forme d'alcoolisme, et c'est précisément pour montrer le rôle que les antécédents alcooliques jouent dans l'apparition d'instincts cruels que Morel a cité les exemples en question.

Assurément, tout enfant porte en soi des inclinations mauvaises. Avant l'âge de la raison, ces inclinations ne sont point encore soumises à l'action inhibitoire, à l'influence répressive de la volonté inspirée par la conscience morale.

L'éducation aura à développer cette conscience morale dont le germe est déposé en toute âme humaine. Si vraiment l'enfant avait tant et de si puissantes inclinations au mal, il s'y abandonnerait pour ainsi dire sans frein et sans mesure : ce serait un être odieux et pervers, comme nous le décrit Lombroso ; ce ne serait pas cette charmante et séduisante 'créature que nous aimons, dont la douceur et la tendresse rachètent les fautes passagères, les défaillances momentanées, et que le poète (i)a célébrée en termes si touchants :

(1) Victor Hugo.

Francotts. — Anthropologie criminelle. i^

274 THÉORIE DE l'iNFANTILISME

. . . Vos petites mains joyeuses et bénies,

N'ont point mal fait encor ; Jamais vos jeunes pas n*ont touché notre fange. Tête sacrée! enfant aux cheveux blonds! bel ange

A l'auréole d'or,

Vous êtes parmi nous, la colombe de l'arche.

Vos pieds tendres et purs n'ont point Tâge où l'on marche.

Vos ailes sont d*azur ; Sans le comprendre encor, vous regardez le monde. Double virginité ! corps où rien n'est immonde,

Ame ou rien n'est impur!

Au surplus, la statistique démontre que la criminalité chez les enfants est extrêmement minime. Et que l'on ne dise pas que c'est le défaut de vigueur physique, l'insuffisance du développement intellectuel qui les arrêtent dans l'exécution des crimes. N'en voit-on pas qui, sans être exceptionnellement doués, au point de vue de la force corporelle et de l'intelligence, accomplissent néanmoins des meurtres, des incendies, des vols audacieux (i)?

Le criminel ne ressemble donc ni à l'homme primitif, ni au sauvage, ni à l'enfant : c'est assez dire que la théorie atavistique est tout à fait dénuée de fondement.

(i) Tarde, Vatammt moral. Archives de V anthropologie criminelle, t. IV, 1889. p. 257.

La seconde partie de la thèse de Lombroso, celle qui affirme Fexistence de rapports entre la criminalité et la folie, est-elle plus solidement établie? Cest ce que nous allons examiner, en étudiant concurremment la théorie pathologique ou te'ratologique, que l'on a opposée à la théorie atavistique pour Tinterprétation du crime.

Dans cette théorie, l'influence héréditaire ne trouve pas de place. La criminalité est un état morbide, un phénomène pathologique.

Quelle est la nature de ce phénomène pathologique? A cet égard, les opinions varient.

Letourneau (i) et E. Ferri (2) assimilent la criminalité à la/olie morale. C'est également à la folie morale que Lombroso (3) rattache le penchant criminel. « Le fou moral, dit-il, n'a rien de commun avec l'aliéné; il n'est pas un malade, il est un crétin du sens moral. » Voilà, certes, une formule ambiguë dont les termes jurent entre eux. Le fou moral qui n'a rien de commun avec l'aliéné! Un crétin qui n'est pas un malade! — Pareilles contradictions entre les termes, pareilles subtilités se rencontrent également dans la manière de voir de Garofalo (4) ;

(1) Letourneau, préfoce au livre de Lombroso, L'homme cri» minely p. v.

(2) Ferri, Congrès de Rome, Archives de V anthropologie crinU* nelUy 1. 1, 1886, p. i85,

(3) Lombroso. L'homme criminel ^ préface, p. xt.

(4) Garofalo, La criminologie, 1888, pp. 94, 90, 286.

cet auteur admet chez le criminel instinctif, l'existence d'anomalies et notamment l'absence de sens moral : néanmoins, le criminel n'est point un malade; il n'est pas un fou moral.

D'après Maudsley(i), le crime est le résultat d'une véritable névrose qui a des rapports étroits par sa nature et son origine, avec d'autres névroses et spécialement avec l'épilepsie et les névroses délirantes. Il la désigne du nom de psychose criminelle.

Benedikt attribue la criminalité à la neurasthénie, c'est-à-dire à la faiblesse du système nerveux : cette faiblesse est congénitale ou acquise dans la première enfance. Le neurasthénique étant incapable de déployer l'effort nécessaire pour fournir une certaine somme de travail, cherche d'autres moyens de pourvoir à sa subsistance. Si les facultés morales souffrent également de neurasthénie, le malade sera hors d'état de résister aux inclinations mauvaises et se trouvera ainsi entraîné à commettre des actes prohibés.

Féré (2) considère la criminalité comme une manifestation de la dégénérescence.

Non seulement, dit-il, la criminalité et la folie sont liées par une parenté évidente et par une certaine communauté phénoménale, mais leur développement paraît subordonné aux mêmes conditions sociales.

Sous leur apparente diversité, toutes ces formules tendent à rapprocher la criminalité de la folie, à ranger le criminel parmi les aliénés ou à côté d'eux, à en faire des fous, ou du moins des demi-fous, des mattoïdeSj suivant l'expression de Lombroso.

Evidemment, il faut reconnaître que la criminalité et la folie entretiennent d'intimes rapports.

(1) Maudsley, Le crime et la/oUe, 1887.

(2) Féré, Dégénérescence et criminalité, 1888 p. 87.

Ces rapports se manifestent par la plus grande iréquence des infractions parmi les aliéne's.

Ainsi, Starke (i) a calculé que, pendant les vingtcinq anne'es de 1854 à 1878, il y eut en Prusse une poursuite par 27.7 habitants.

Or, Sander (2) constate que, parmi les 1,706 pensionnaires de Tasile de Dalldorf, ily a 177 individus qui ont subi au moins une condamnation, ce qui donne une poursuite pour 9.6 alie'ne's.

Mais, si Ton considère que ces derniers ne présentent aucune condamnation pour vol de bois, tandis que ce délit figure pour 56. 3 pour 100 dans l'ensemble des infractions, on obtiendra la proportion de 4.5 à 27.7 ou de I à 6, c'est-à-dire qu'il y a parmi les aliénés six fois plus de criminels que parmi les individus sains.

Sur 1,000 détenus du département de la Seine, Motet (3) a reconnu qu*il y avait 4.5 pour 100 d'aliénés tandis que sur 1,000 individus de la population libre, il n'y en a que i. 38 pour 100.

Si la fréquence plus considérable des infractions chez les aliénés atteste une certaine parenté entre le crime et la folie, la comparaison de ces deux états eux-mêmes, l'examen de leurs caractères propres la font mieux ressortir encore.

Lorsque nous étudierons successivement à ce point de vue les diverses formes de maladies mentales, nous aurons l'occasion d'établir cette vérité.

Mais si l'on peut rapprocher le crime de la folie, il n'est pas permis de les identifier, de les confondre

(i)Siarke, Verbrechen und Verbrecher in Preussen, 1854- 1878, Berlin, 1884, p. 35.

(2) W. Sander et A. Richter, Die Be\iehungen iwischen Geistessiôrung und Verbrechen, Berlin, i88b, p. i36.

(3) Motet, Des mesures à prendre à V égard des aliénés dits criminels. Annales d*hygilne publique ^ 187Q, t. I, p. 207.

2yS LA THÉORIE PATHOLOGIQUE OU TÉRATOLOGIQUE

absolument. A côté de ces points de ressemblance, il il y a des diffe'rences nettes, tranchées, qui assurent à chacun de ces deux états son existence propre, indépendante.

Le grand trait de la folie, dit Taylor (i), est un changement de caractère. D*un homme au tempérament violent, on peut prouver qu'il a toujours été le même ; mais un homme frappé d'aliénation mentale est différent de ce qu'il a été antérieurement.

Tandis que le crime n'est que la manifestation des penchants propres à l'individu, une expression de son caractère, la folie est la transformation en une personnalité nouvelle, douée d'autres penchants.

La plupart des auteurs insistent sur l'importance de la modification du caractère pour distinguer la folie.

Un troisième caractère, dit Jules Falret (2), bien meilleur que les précédents, ayant une véritable importance, admis par tous les aliénistes et qui sert tous les jours pour le diagnostic de la folie, c'est la comparaison de rindividu malade avec lui-même^ aux diverses époques de son existence. Mon père, en 1 8 j8, a insisté avec beaucoup de raison sur la valeur incontestable de ce caractère et le professeur Griesinger l'indique également comme un des moyens les plus sûrs pour arriver au diagnostic de la folie.

Nous lisons en effet dans Griesinger (3) :

Le point capital est toujours celui-ci que, dans l'im-

(i) Cité par Joly, Le crime j p. 337.

(2) Falret, Etudes cliniques sur les maladies mentales et ner^ peuseSf Paris, 1890, p. 481.

(3) Griesinger, Traité des maladies mentales, traduction française, Paris, i865, p. i36.

mense majorité des cas, il survient avec la maladie mentale, un changement dans les dispositions de l'esprit, dans les sentiments, les penchants, les habitudes, la direction de la volonté, dans les jugements, une constitution de la vie morale qui diffère considérablement de la manière d'être antérieure du malade et étrangère à celui-ci. Il n'est plus le même; son ancien moi est lui-même changé, il devient étranger à soi-même (aliéné).

Ecoutons encore Legrand du Saulle (i) s'exprimer sur la même question :

L'homme commence à être malade^ dit-il, lorsqu'il vient à différer de lui-même.

Moins important que le caractère précédent. Tinsociabilité est cependant un trait bien significatif de la folie.

L'aliéné aime la solitude ; il répugne naturellement à toute association. Ses projets, il les forme seul, ne les communique à personne et ne cherche aucune aide, aucune coopération. Il ne constitue jamais d'associations et, suivant la remarque de Taylor, il n'a jamais de complices dans les méfaits qu'il accomplit. Le criminel, au contraire, est parfaitement sociable.

Bien qu'en révolte ouverte et permanente contre la société, il ne la déteste pas. Il aime la foule, les réunions; il fréquente les cabarets et il ne confie parfois que trop facilement, au point de vue de sa sécurité, les secrets qui le concernent.

Souvent il s'associe à d'autres malfaiteurs et constitue avec eux une société ayant sa hiérarchie, ses statuts et travaillant dans l'intérêt commun.

Sans doute, les grandes bandes de l'ancien régime,

(i) Traité de médecine légale, Paris, 1886.'

28o LA THÉORIE PATHOLOGIQUE OU TÉRATOLOGIQUE

les compagnies de routiers du moyen-âge et de la Renaissance ont presque totalement disparu. Ce n'est pas, comme le remarque Joly (i), que Tesprit d*association ait diminué chez les malfaiteurs : seulement, les conditions actuelles, notamment une surveillance plus facile et plus étroite, l'ont obligé à se manifester de façon différente. A vrai dire, il s'est produit des tentatives de restauration des grandes bandes de malfaiteurs. Ainsi, en septembre 1876, le tribunal de la Seine achevait l'instruction d'une bande énorme, dite bande de Regnault et Chevalier. Il y avait i5o accusés.

Deux ans après, Abadie, un précoce brigand, eut l'ambition de constituer une vaste société criminelle. Cette société vécut deux ans : elle disparut lorsque le double assassinat dans lequel Abadie avait trempé, eut été découvert.

Si les grandes bandes de malfaiteurs n'existent plus, les associations de 2 à5 individus se développent et prospèrent, attestant l'esprit d'association des criminels.

D'autres traits du caractère distinguent encore l'aliéné du criminel.

Le fou n'aime ni le jeu, ni l'orgie : il prend en horreur sa famille et le malfaiteur aime souvent la sienne. (Tarde).

Chaque criminel a ses procédés toujours les mêmes : ils se répètent, ces spécialistes du délit. Ils sont incapables d'inventer, mais ils sont, à un haut degré, imitateurs. Encore une différence avec le fou, dont le propre est d'être soustrait à l'influence des exemples ambiants et retranché par là de la société de ses semblables, tandis que de bizarres combinaisons d'idées, qui seraient des inventions ou des découvertes, si elles "étaient utiles et

(i Le Crime, p. 143.

vraies, sillonnent de leurs feux-follets sa nuit mentale. Aussi, ne devons-nous pas nous étonner que le minimum de criminalité statistiquement révélée se trouve dans le monde des savants. La folie, en effet, plus que le crime, est recueil fatal des esprits très cultivés, savants, lettrés ou artistes. » (Tarde.)

L'étude de la physionomie fournit également un moyen distinctif.

La physionomie de Taliéné se caractérise par le polymorphisme, c'est-à-dire que les expressions les plus variées et les plus contradictoires se succèdent avec une extrême rapidité. Très souvent, l'expression du visage n'est pas d'accord avec l'état psychique qui la détermine : c'est ce qu'on appelle Vinconséquence de la physionomie. Ou bien encore, le rapport entre le jeu de la mimique et les influences extérieures est troublé ; ainsi, le fou pleurera dans des circonstances gaies ; il rira devant une chose triste.

Enfin, la physionomie de l'aliéné tend à la monotonie, qui est- l'indice de la stupidité, de l'indifférence dans laquelle il finit par tomber.

Or, aucun de ces caractères ne se retrouve sur la physionomie des criminels.

Enfin, les caractères de l'acte coupable lui-même pourront servir à distinguer le crime de la folie.

Il faudra tout d'abord tenir compte du mobile de l'acte. C'est le propre de l'homme raisonnable de proportionner ses efforts à l'importance du but à atteindre. S'agit-il d'un acte criminel, il ne le commettra qu'en vue d'avantages sérieux, car il sait les risques quMl court, les dangers auxquels il s'expose.

L'aliéné agit sans but déterminé : il se lance à l'aveugle dans toutes sortes d'entreprises où il ne peut trouver que déceptions et ennuis.

Je sais bien qu'il existe des natures perverses pour lesquelles le mal a du charme et qui le commettent sans aucun avantage ou profit.

D'autre part, les aliénés obéissent souvent dans leur conduite à des motifs nettement déterminés, motifs qui ont leur origine dans des conceptions délirantes ou dans des hallucinations, mais qui néanmoins, sont parfaitement appropriés à l'action.

Si ces deux restrictions enlèvent au caractère indiqué sa valeur générale, absolue, elles ne le suppriment pas cependant ; l'absence ou la futilité du mobile reste une présomption en faveur de la folie.

Il en est de même du défaut de préméditation.

Assurément, il est des aliénés qui préparent longuement et minutieusement l'exécution d'un acte criminel : Parant (i) en rapporte plusieurs exemples.

Mais lorsque la préméditation fait défaut, il y a lieu de soupçonner la folie. N'est-ce pas le fait d'un malade, d'un insensé que de se jeter dans l'exécution d'un acte sans connaître les moyens qui seront à sa disposition, sans prévoir les résultats, sans chercher à en éviter les conséquences fâcheuses ?

L'attitude du sujet après l'accomplissement du crime mérite aussi d'être prise en considération : l'indifférence absolue, l'absence de tout remords seront une présomption de folie. Si elles se présentent chez des criminels d'habitude, chez des malfaiteurs endurcis, elles n'atteignent pas, cependant, le même degré que dans la folie.

Les caractères que je viens d'exposer séparent nettement la criminalité et la folie : la distinction apparaîtra plus manifeste encore par l'étude spéciale des diverses maladies psychiques qui offrent quelque rapprochement avec le crime.

{i) Là raison dans la folie, La préméditation, che^ les aliénés^ Paris, 1888, p. 282.

FOLIB MORALE 28^

Page 1