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ARTICLE PREMIER. — FOLIE MORALE

Parmi ces maladies, Isl folie morale (i) doit être citée en première ligne.

La folie morale est un trouble psychique qui porte sur la sphère affective et qui consiste dans Tobtusion ou la privation du sens moral.

Le malade est atteint d'une profonde et incorrigible perversité, qui l'entraîne constamment à des actes coupables, qui l'empêche d'en reconnaître ou plutôt d'en ressentir le caractère criminel et d'en regretter l'accomplissement. Il est étranger aux sentiments d'ordre supérieur : il est dominé par l'égoïsme et il s'abandonne à tous ses penchants, sans égard pour sa position sociale, pour l'honneur et l'avenir de sa famille.

Ces fous moraux sont, comme le dit Jules Falret (i), de vrais fléaux de famille. Ils se font d'abord renvoyer violemment des pensions, institutions, séminaires, couvents, maisons religieuses ou maisons de correction où on les a placés : ils ont des instincts vicieux précoces qui les font considérer comme des êtres cyniques, féroces

(i) C'est Pritchard (A Treatise onlnsanity, i835) qui a créé le terme folie morale, moral insanity. Les appellations les plus diverses lui ont été attribuées: monomanie raisonnante ou affeC' tive (Esquirol), monomanie instinctive ou impulsive (More), délire des actes, folie d*action (Brierre de Boismont), manie de caraC' tère (J. Pinel), lypémanie raisonneuse (Billod), folie lucide (Trélat), pseudo-monomanie (Delasiauve), folie héréditaire instinctive (Morel), eslhésiomanie (Berthier), folie raisonnante ou morale (Falret), folie instinctive ou des actes (Foville), folie avec conscience (Baillarger), folie affective (Maudsley).

(i) Jules Falret, Les aliénés et les asiles d'aliénés, la responsabilité légale des aliénés, Paris, 1891, p. 187.

OU dangereux ; on ne peut pas plus les garder dans la famille que dans l'éducation commune. Ils s'engagent alors comme mousses, dans l'armée : ils se font mettre dans les compagnies de discipline, renvoyer des régiments, condamner par des conseils de guerre...

Ils se livrent successivement aux professions les plus diverses sans pouvoir s'attacher à aucune. Ils ne peuvent se fixer à rien ; ils changent de lieu, de situation, de milieu, de relations, d'occupations et de mode d'existence. Rien ne peut les retenir dans la voie droite et régulière, ni les supplications de leurs parents, ni les conseils de leurs amis, ni les malheurs de tout genre que leur conduite leur inflige à chaque instant. L'expérience personnelle et les dures épreuves de la vie, qui servent ordinairement à corriger les natures les plus insoumises, quand elles sont susceptibles de modification, n'ont pas de prise sur ces natures exceptionnelles, mal nées, vouées au mal par naissance et que rien ne peut modifier, ni l'expérience des autres, ni leur expérience personnelle. Ils parcourent ainsi la vie au milieu des péripéties les plus variées, des incidents les plus graves et les plus grotesques, côtoient constamment la police correctionnelle et la cour d'assises, ou bien l'asile d'aliénés, et ils finissent souvent par arriver à l'un ou à l'autre.

La folie morale consiste essentiellement dans une perversion des sentiments et des instincts.

L'intelligence, d'après certains auteurs, reste absolument intacte. ^

Ce qui est certain, c'est qu'elle ne présente aucune altération grave : pas d'hallucinations, pas de délire, pas d'idées fixes.

Cependant, elle ne paraît pas complètement exempte de toute modification. On trouve, et suivant certains auteurs, entre autres Moeli, le fait est constant, un degré plus ou moins prononcé de dé-

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bilîté mentale dont nous aurons à parler tout à l'heure.

Pour faire mieux comprendre encore la folie morale, donnons un exemple de cette affection.

Un vieillard âgé de soixante-neuf ans a passé depuis quinze ans d*un asile dans l'autre. Ses facultés intellectuelles étaient loin d^être affaiblies ; il composait très bien et faisait convenablement des poésies avec beaucoup d'abondance et il était un excellent conteur. Il n'avait aucun délire d'aucune sorte, et, cependant, c'était l'homme le plus désespérant et le plus fatigant des mortels. Moralement, il était complètement dépravé ; il volait et cachait tout ce qu'il pouvait et, plusieurs fois, il s'était échappé de l'asile avec une merveilleuse habileté. Il vendait ce qu'il avait volé et il mentait avec tant d'aplomb qu'il trompait beaucoup de monde, et finalement il tombait entre les mains de la police ou se trouvait découvert dans l'état le plus malheureux, en compagnie des gens les plus vils de la plus basse classe de la société . Au début de sa folie^ qui se manifesta vers l'âge de quarante-huit ans, il fut mis plusieurs fois en prison pour vol. A l'asile, c'était un malade extrêmement turbulent. Il donnait d'excellents conseils et écrivait des règlements admirables pour son installation, et il était très subtil pour découvrir les négligences ou les abus des employés qui lui déplaisaient. Mais il était toujours lui-même à l'affût pour transgresser les règlements de la maison et quand on le découvrait, il répondait par des expressions choquantes et sales. Il avait quelque chose d'artiste et il aimait à dessiner des images obscènes représentant des hommes et des femmes nus et à les montrer aux autres malades. On ne pouvait compter sur lui avec les malades femmes, car il eut essayé de prendre des libertés inconvenantes avec les créatures les plus démentes. Bref, il n'avait aucun sens moral et tout ce que

Ton pouvait reprocher à son intelligence très fine, c'était de se mettre entièrement au service de la dépravation. On aurait pu sans aucun doute prétendre que c'était un être endurci dans le vice et que sa place était la prison.

Mais la prison avait été essayée plusieurs fois et sans profit. Il y avait de plus une raison qui faisait que la discipline de la prison ne pouvait remplacer le traitement de l'asile. A de longs intervalles, de deux ans parfois, le malade tombait dans une profonde mélancolie pendant deux ou trois mois ; il reifusait de prendre aucune nourriture et il était aussi nettement aliéné que les autres malades de Tasile. La maladie avait débuté par un de ces accès de mélancolie (i).

La folie morale ne constitue pas un état morbide perse : elle est plutôt un syndrome, un complexus symptomatique qui se présente dans différentes maladies (2).

Le plus souvent, elle est une manifestation de la folie héréditaire, dégénérative. Les individus issus de parents névropahiques ou vésaniques offrent un ensemble d'anomalies psychiques, de défectuosités intellectuelles et morales qui parfois restent stationnaires pendant toute la vie, qui d'autres fois, se développent et constituent une véritable maladie mentale.

Les héréditaires, les dégénérés présentent également des anomalies dans leur organisation physique : ce sont les stigmates physiques de la dégénérescence.

La folie morale ne se rencontre pas seulement dans la dégénérescence : elle se retrouve dans toutes

(i) Maudsley. La pathologie de l'esprit , p. 372.

(2)Binswanger, Ueber die Be^iehungen des moralischen Irreseins :çu der erblich degeneratipen Geistesstôrung. Sammlung klin, Vortr'dge, Leipzig, 1887.

les maladies mentales qui ont pour origine une prédisposition psychopathique, ainsi que dans celles qui aboutissent à la suppression de Tactivité mentale (Bînswanger).

Les troubles psychiques dégénératifs acquis (folie alcoolique, traumatique, épileptique, hystérique) peuvent également réaliser le tableau de la folie morale.

Le défaut de sens moral, la perversité incorrigible, les penchants mauvais, tels sont les traits essentiels du fou moral.

Ges traits sont aussi ceux du criminel-né, d'après Lombroso et ses disciples.

S'ensuit-il qu'il faille assimiler l'un à l'autre et supprimer toute barrière entre le crime et la folie?

Cette conclusion n'est aucunement justifiée. S'il y a des caractères communs à la folie morale et au crime, il existe d'autre part, entre ces deux états, des différences bien nettes et bien tranchées (i).

Pour poser le diagnostic de folie morale, il ne suffit pas de constater l'oblitération de la conscience, l'inclination au crime, la perversité, présumée incorrigible. Il est absolument indispensable de trouver l'ensemble des symptômes appartenant à la dégénérescence psychique qui est, nous l'avons dit, le fond sur lequel se développe habituellement la folie morale.

On aura tout d'abord à rechercher les antécédents héréditaires : si l'on est en présence de la folie morale, on trouvera, chez les parents, ou bien l'aliénation mentale, ou bien l'alcoolisme, ou bien l'épilepsie.

Le sujet lui-même présentera des marques facile-

(i) Voir Krafft-Ebing, Lthrbuch der gerichtliehen Psychopa^ thologiCf Stuttgart, x88i, p. 244. — HackTuke, Moral or Emo* tional Insanity. Journ. of Ment, Science, J\i\j, i885. — Binswanger, Geistesstôrung und Verbrechen, 1890.

ment appréciables de la dégénérescence. On reconnaîtra l'existence de troubles fonctionnels dans la sphère motrice, tels que les convulsions généralisées ou partielles (tic facial), des symptômes épileptiques, des contractures, des parésies. Ces troubles apparaissent parfois dès l'enfance, sous forme d'éclampsie de la dentition, de cris ou de terreurs nocturnes, de chorée, de somnambulisme. L'intolérance alcoolique révélera la perturbation du système vaso-moteur : des accès d'asthme, des troubles nerveux du côté du cœur s'observeront également.

Les stigmates physiques de la dégénérescence ont une grande importance pour le diagnostic de la folie morale : on ne négligera pas de les relever. Ces stigmates consistent dans des malformations telles que le bec de lièvre, la gueule de loup, les fistules au cou, les doigts ou les orteils supplémentaires, le colobome de l'iris.

Le fou moral est donc manifestement un malade, et la perturbation de ses dispositions affectives n'est pas la manifestation unique, exclusive, de son état pathologique. La perversion morale est liée aux vices de son organisation physique : elle a ses racines dans l'hérédité; elle constitue sa nature intime et est vraiment incorrigible.

Le criminel, au contraire, est exempt de tare héréditaire et doué d'une organisation normale. Ses mauvais penchants ne sont point inhérents à sa nature : ils sont la conséquence d'une éducation vicieuse, de mauvais exemples et de sa propre volonté. Artisan de sa déchéance morale, il pourra toujours être aussi l'artisan de son relèvement et de sa réhabilitation.

Les circonstances qui entourent l'accomplissement de l'acte coupable sont également bien différentes chez le criminel et chez le fou moral.

Le criminel agit toujours dans un but intéressé, poussé toujours par un mobile psychologique, haine, vengeance ou convoitise : le fou moral fait le mal pour le seul plaisir de faire le mal, ou parce qu'il n'apprécie pas la portée de ses actes (i) .

On doit encore tenir compte de Tabsurdîté des actes, qui vont parfois à rencontre des intérêts personnels, de la soudaineté et de la rapidité de leur exécution, de leur monstruosité, de la négligence de toutes précautions, de l'absence de toute consi- ' dération, de la cruauté, du cynisme, du sang-froid et de rindifférence, qui se montrent parfois chez le criminel d'habitude, mais qui n'y atteignent jamais un degré aussi prononcé que chez le fou moral.

La précocité de la perversion morale, son apparition à une période de la vie où il ne peut être question de l'influence de mauvais exemples, et souvent en dépit d'une bonne éducation, sont encore des signes qui indiquent l'existence de la folie morale (KrafFt-Ebing) (2).

Il existe donc de nombreux caractères distinctifs permettant de séparer le crime, la perversité naturelle, de la maladie, de la perversité morbide.

Mais, pour être autorisé à poser le diagnostic de folie morale, il faut que tous ces caractères, ou du moins que les principaux, se trouvent réunis (Gauster) (3). Se contenter par exemple de la nature monstrueuse, profondément immorale de l'acte incriminé, c'est se lancer dans une confusion volontaire, c'est commettre une erreur manifeste. Pareille confusion, pareille erreur se rencontrent dans le cas suivant (4) :

(1) Marandon de Montyel, L'afaire Ménétrier. VEncéphale, janvier i883, p. 32.

(2) Op, cit., p. 247.

(3) Revista sperimentaledi frenatria e med, lé^al,

(4) Op. citât., p. 471.

Francotte. — Anthropologie criminelle. 19

Enavrii 1875, comparaissaient devant le jury de ^^Sg^^ trois frères accusés d'avoir tué leur père.

* On avait trouvé celui-ci avec le crâne horriblement mutilé à coups de pierre. Ciro, un de ses fils, âgé de 20 ans, se déclarait seul coupable. Primo et Ferdinando affirmaient leur innocence, mais se contredisaient dans leurs explications. Tous trois furent condamnés à mort, mais la peine fut commuée en détention perpétuelle.

Bigi, le père, était un homme brutal, emporté, violent, qui lui-même était soupçonné d'avoir tué son père ; il avait commis de nombreuses infractions et à plusieurs reprises, avait proféré des menaces de mort à l'adresse des siens, si bien que ceux-ci s'étaient vus forcés d'appeler les gendarmes à leur secours.

Bigi était manifestement aliéné depuis une maladie qui l'avait fait interner en 1 846.

Après le crime, Ciro s'endormit tranquillement et le lendemain matin, raconta sans la moindre émotion que son père était tué et que cela aurait dû être fait depuis longtemps. Pendant le procès il resta impassible, cynique, sans repentir et sans émotion, même au moment où il entendit prononcer sa condamnation et celle de ses frères.

Le défenseur souleva la question de la folie.

Dans les antécédents de Ciro, on ne trouve rien de pathologique. C'était un homme intelligent, laborieux, bien constitué au physique comme au moral et que personne n'aurait cru capable d'un tel crime.

Les experts invoquèrent la possibilité d'une prédisposition latente à l'aliénation qui se serait manifestée au moment du crime; ils n'admettent aucunement que Ciro soit à proprement parler un malade. Mais il présenterait une oblitération morbide du sens moral, d'origine héréditaire : exemples pernicieux du père, caractère horrible du crime, indifférence totale de l'accusé qui s'est mis à

rire en entendant la sentence. Ils concluent à une atténuation de la responsabilité.

Voilà donc une folie morale qui serait demeurée latente pendant 20 ans !

Mais, — et ici je laisse parler Gauster (i) qui rapporte le fait — le diagnostic est dénué de tout fondement.

La monstruosité du crime doit éveiller les soupçons : elle ne prouve pas la folie. Rien dans l'exécution de ce forfait ne le distingue de forfaits analogues, rien ne le signale comme pathologique. La folie du père n*est pas une preuve péremptoire de dégénérescence psychique du fils. La brutalité du caractère, la grossièreté, la violence des sentiments sont très souvent la conséquence d'une mauvaise éducation et de mauvais exemples et de Tinfluence du milieu ; cela ne constitue pas plus une maladie que la lai* deur du corps n'est un état morbide.

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