ARTICLE II. — DÉBILITÉ MENTALE
Comme la folie morale, la faiblesse de l'esprit est une manifestation de la dégénérescence psychique.
Cette faiblesse de l'esprit affecte divers degrés. A son maximum de développement, elle constitue ïidiotie : l'imbécillité occupe le milieu de l'échelle, dont les degrés inférieurs appartiennent à la débilite' mentale ou semi-imbécillité. L'idiotie ou l'imbécillité bien développée sont faciles à reconnaître ; il n'en est pas de même de la débilité mentale.
Le faible d'esprit est un être d'un développement psychique incomplet.
(i) DU gcrichtliche Psychopathotogie^ Tubingue, 1882, p. 471.
Son intelligence ne dépasse guère le domaine des connaissances sensibles. Il est incapable d'enchaîner rapidement et convenablement ses idées, de les coordonner et d'en tirer des notions générales précises.
Son jugerfient n'a que faible portée, il ne s'exerce guère en dehors des faits de chaque jour, des objets vulgaires.
A l'école, il a pu emmagasiner un certain nombre de connaissances : mais il les a apprises mécaniquement, il ne les a point assimilées et n'en saurait tirer parti.
Sa mémoire parfois infidèle est en d'autres cas, au contraire, exceptionnellement brillante, du moins pour certaines catégories d'objets.
Falret a cité un imbécile d'un asile d'Angleterre connaissant la date de naissance et de mort de tous les grands hommes et la date de beaucoup de faits historiques, de batailles, etc. Sur tout le reste^ l'intelligence et la mémoire même sont presque nulles.
11 en est de même de la mémoire des airs de musique que l'on remarque si fréquemment chez les idiots. B..., un jeune idiot de cinq ans, à Bicètre, observé par Paul Sollier (i), ne revient jamais de chez ses parents sans connaître toute une série de nouvelles chansons qu'il ne comprend du reste pas.
Il peut exceller dans les arts ou dans les travaux manuels.
De même que le fou moral n'est pas indemne du côté de l'intelligence, le faible d'esprit présente également des défectuosités des facultés morales.
En réalité, folie morale et imbécillité sont deux variétés : dans l'une prédominent les lésions du
(i) Paul SoUier, Psychologie de C idiot et de Vimbécile^ Paris, 1891, p. 224.
moral, dans Pautre les lésîons de rîntellîgence. Le faible d'esprit ne s'élève pas au-dessus des sentiments égoïstes : il ignore les aspirations nobles et élevées. Il n'a qu'une vague notion du bien et du mal et sa faible volonté ne le garde que fort inefficacement contre les entraînements de ses passions, contre l'influence de l'exemple ou des mauvais conseils.
Aussi commet-il bien souvent des infractions de toutes sortes.
C'est surtout parmi les faibles d'esprit que se recrutent les voleurs de profession. Sur Çi'j malades examinés par Mœli (i), 6i soit 92 pour 100 avaient été condamnés pour vol.
Les deux observations suivantes empruntées à Mœli (2) montrent bien la persévérance des imbéciles dans le vol.
Observation. — J..., âgé de vingt-huit ans, provient d'une famille fortement chargée de tares neuropathiques et psychopathiques. Il a vécu daos des conditions déplorables, et à l'école, il a fait preuve d'une incapacité complète. Jusqu'à vingt ans, il a été condamné cinq fois pour vol, la dernière fois à deux ans de prison ; à l'âge de vingt ans, il fut placé à l'asile; il en sortit à différentes reprises, mais il y fut toujours bientôt ramené à cause de disputes, de violences auxquelles l'entraînaient sa vie déréglée et son intolérance vis-à-vis des boissons alcooliques.
A l'asile^ on parvenait à l'occuper et en somme, il se montrait doux et soumis ; mais il cédait aveuglément à tout ce qui lui passait par la tète ou à ce qui lui était suggéré par autrui.
Observation. — Le nommé Gr..., âgé de quarante-un
(i) IJibir irre Verbrecherf p. 109.
(2) Op. eitat.y p. 45.
ans. Sa mère est morte aliénée. Sa conformation physique est défectueuse, son intelligence peu développée. Il a souvent été condamné pour vol, huit fois jusqu'à Tâge de quarante ans, et il a passé onze années en prison. Les périodes de liberté ne dépassent pas six mois.
Le sujet présente les caractères d'un faible d'esprit : il est distrait, dissipé. Il se plaît dans des situations imaginaires et alors prononce des discours avec répliques et chante des cantiques pieux. Il a inventé une machine dont il ne veut pas révéler Tusage. Il est irascible, rancunier, sournois.
C'est par Esquirol(i) que fut constituée la doctrine des monomanies qui proclamait Texistence de maladies mentales n'atteignant qu'un petit nombre de facultés psychiques et respectant toutes les autres.
Le symptôme capital de la monomanie instinctive consistait dans des impulsions irrésistibles et, suivant la nature de l'impulsion, on distinguait la monomanie homicide^ la pyromanie ou monomanie incendiaire, la kleptomanie ou monomanie du vol, etc.
Ici, disait-on, la volonté seule est atteinte ; l'intelligence est intacte, les facultés affectives ne sont pas intéressées.
Esquirol a réuni nombre d'observations de monomanie homicide : nous en reproduisons deux :
Observation. — Un chimiste distingué, poète aimable, d*un caractère naturellement doux et sociable, vint dans une maison de santé du faubourg Saint- Antoine. Tourmenté du désir de tuer, il se prosternait
(i) Esquirol, Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal, Paris, i838, t. II, p. 94^
au pied des autels et implorait la Divinité de le délivrer d*un penchant atroce et de l'origine duquel il n'a jamais su rendre compte. Lorsque ce malade sentait que sa volonté allait fléchir sous l'empire de ce penchant, il accourait vers le chef de l'établissement et se faisait lier les pouces l'un contre l'autre. Cette frêle ligature suffisait pour calmer ce malheureux, qui cependant a fini par exercer une tentative d'homicide sur un de ses gardiens, et par périr dans un accès de manie avec fureur.
Observation. — Une femme de la campagne, âgée de vingt-quatre ans (i), d'un tempérament bilieux, sanguin, ayant des mœurs simples et de bonnes habitudes, mais peu communicative, était accouchée de son premier enfant depuis dix jours, lorsque, subitement, ayant les yeux fixés sur lui, elle se sentit agitée par le désir de regorger. Cette idée la fit frémir; elle porta aussitôt l'enfant dans son berceau et sortit afin de se soustraire à ce funeste penchant. Rentrée chez elle auprès de ce petit être qui réclamait son sein, elle éprouva Timpres- • sion qui la portait à lui donner la mort ; elle s'éloigna de nouveau, elle porta ses regards vers le ciel, se rendit à l'église et se mit en prières.
La journée n'avait été pour cette malheureuse mère qu'un combat entre l'idée d'ôter la vie à son enfant et la crainte de succomber à son penchant. Elle garda jus- I qu'au soir le secret de ses agitations. Ce fut son curé, vieillard respectable, qui le premier en reçut la confidence. Ce digne ecclésiastique l'entretint dans les espérances que donne la religion et, en homme aussi prudent qu'instruit, il lui conseilla de prendre les avis d'un médecin, et la fit surveiller jusqu'au lendemain. Arrivé près de la malade, continue M. Michu, elle me
(i) F.-H. Michu, Discussion médico-légale sur la monomanie homicide, Paris, 1826.
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parut sombre, et son air annonçait la honte de sa position.
Questionnée sur la tendresse qu'elle devait avoir pour son enfant, elle nous répondit: « Je sens bien qu'une mère doit aimer son enfant ; si je ne Taime pas, cela ne dépend pas de moi. »
Rien de digne d'être noté ne s'offrit à notre examen, continue ce médedin, si ce n'est la constipation et la diminution de Tappétit... Nous insistâmes pour que Tenfant fût éloigné de sa mère. Huit jours ne s'étaient pas écoulés que la malade revint à des dispositions plus heureuses. Elle vit son enfant ; mais on jugea convenable de le laisser avec sa nourrice.
Voici d'autres cas de folie impulsive, rapportés par le docteur Paul Garnier (i).
Observation. — Césaire T..., quarante-huit ans, cultivateur (père sujet à des emportements frénétiques, mère atteinte de dépression mélancolique), indemne de stigmates physiques de dégénérescence, se fait arrêter, ^ une première fois, sur la voie publique, en août 1871. Il a les yeux hagards ; très ému, il déclare aux agents qu'il a dû quitter sa femme, parce qu'il se sent porté à faire un mauvais coup. Il reste interné à Sainte- Anne pendant quelques mois et sort très amélioré. Six ans plus tard, un deuxième accès survient. Il quitte brusquement le département de la Mayenne où il habitait avec sa femme, se rend à Paris et se présente aussitôt à un commissaire de police auquel il fait la déclaration suivante : « J'ai quitté ma femme, parce que je suis fou. Je ne retournerai chez moi qu'après mon entier rétablissement. Je suis poursuivi par des idées de suicide et d'homicide. Je tenais l'autre jour mon enfant dans les bras, lorsque
(i) Paul Garnier, La folie à Paris ^ 1890, p. 171.
IMPULSIONS ÎRRÉSISTI6LES 1q7
ridée de le tuer me traversa le cerveau. J'ai également voulu attenter aux jours de ma femme. C'est pour éviter de faire du mal que j'ai fui ma maison et que je suis venu à Paris dans l'espérance qu'on me guérirait, » T... est de nouveau interné pendant deux mois environ. Puis dix ans se passent sans nouvelle rechute. En 1887, les mêmes idées reparaissent. Depuis quelques jours, il se trouvait mal à son aise, lorsqu'un matin il éprouve une sensation de chaleur qui, partie du creux épigastrique, se propage au cerveau. Le sang afflue à la tête, tandis que les extrémités semblent se refroidir. « Mes cheveux semblaient, nous disait-il, se dresser sur la tête, en même temps qu'une foule d'idées, ayant pour objet, tour à tour, l'homicide et le suicide, me traversaient le cerveau comme des éclairs. Je m'échappai de de la maison; j*ai couru à travers champs. Je me suis donné le plus de mouvement possible pour chasser mes mauvaises idées. Mais tant que la chaleur persiste dans mon crâne, l'envie reste toujours présente. Un jour, je me suis armé de mon fusil pour me tuer, mais je fus arrêté en songeant qu'il me fallait forcément tuer ma femme et mon enfant. Heureusement, je ne pus pas mettre ce projet à exécution sur le moment même. Sitôt que la sensation de chaleur ne se fait plus sentir, l'envie cesse elle-même. »
Observations. — Un autre impulsif homicide du même genre, Léon M..., quarante ans (mère et grandmère aliénées, père ivrogne, tante maternelle idiote), désertait le domicile conjugal et allait passer ses nuits dans le bois de Boulogne, afin de ne pas céder à Tenvie de tuer sa femme et ses enfants.
Nous avons observé, pendant plusieurs années, à l'asile Sainte-Anne, un malheureux qui se sentait envahi par l'invincible désir de tuer son médecin auquel il devait et reconnaissait devoir une véritable reconnaissance. Ses
lamentations, ses sanglots attestaient Tintensité de sa souffrance morale.
Si l'existence des impulsions irrésistibles est tout à fait incontestable, leur signification n'est pas encore complètement élucidée.
On est généralement d'accord aujourd'hui pour leur dénier une existence propre, indépendante. Elles ne surgissent pas d'une manière subite, spontanée dans un cerveau parfaitement sain jusque-là. Elles sont ordinairement liées à la dégénérescence psychique : elles ne constituent pas une maladie propre, elles ne sont qu'un symptôme d'un état morbide préexistant.
L'étude minutieuse des antécédents, de la vie passée, l'examen de l'état présent permettront de découvrir la maladie dont l'acte impulsif n^a été qu'une manifestation.
En outre, Tanalyse de l'accès impulsif lui-même fournira des caractères bien nets, permettant de distinguer Timpulsion morbide de l'acte criminel proprement dit : « L'absence de mobile est la caractéristique essentielle, le signe pathognomonique de rimpulsion irrésistible ; irrésistibilité et intérêt sont deux termes qui s'excluent (i). » L'impulsif ne commet l'acte coupable que lorsqu'il est sous l'influence d'un accès : il est poussé par un malaise intérieur qui s'élève peu à peu au degré de la plus vive angoisse et qui finit par avoir raison des dernières résistances, des dernières hésitations. Lorsque l'acte est accompli, le malade éprouve un véritable soulagement et, tout entier à cette impression de délivrance et de bien-être, il est incapable de mesurer la gravité du fait qu'il vient de commettre. Ce n'est que plus tard, lorsque Torage morbide s'est
(i) Marandon de Montyel, L'Encéphale, 1888, p. 24.
apaisé, que la conscience reprend possession d'ellemême, qu'elle apprécie l'horreur du crime et qu'elle en conçoit du repentir.
Le criminel, au contraire, n'obéit à aucune impulsion morbide, n'est en proie à aucune anxiété anormale : il agit toujours dans un but déterminé, en vue d'un intérêt personnel : il sait attendre l'occasion propice et s'entourer des précautions nécessaires pour s'assurer l'impunité.
La dégénérescence psychique ne se traduit pas toujours par des symptômes manifestes, par des phénomènes évidemment pathologiques, tels que la folie morale, la débilité mentale, les impulsions irrésistibles. Elle demeure parfois dans un état en quelque sorte latent et ne se révèle qu'à la suite d'un examen minutieux et approfondi. Sans présenter de maladie mentale proprement dite, les dégénérés dont il s'agit et que l'on appelle les dégénérés supérieurs ne jouissent pas de la parfaite intégrité de leurs facultés psychiques.
La déséquilibration est leur trait propre, leur marque distinctive (i). Brillante à certains points de vue, leur intelligence présente d'autre part des lacunes, des défectuosités sensibles.
Ce qui leur manque le plus souvent c'est un jugement droit, un sens critique ferme.
En général, on peut dire d'eux qu* ils feraient un marché d'or, s'ils donnaient en échange tout ce qu'ils ont d'esprit pour un peu de bon sens.
(i)De là les appellations de déséquilibrés, déshxtrmoniqueSf attribuées aux dégénérés supérieurs.
)0Ô DéoéNÉRâs SUPÉRIEURS
Leurs sentiments ne sont pas mieux pondérés que leur intelligence et ils se signalent par quelque singularité, par quelque anomalie du caractère, par quelque inclination vicieuse.
Leurs antécédents héréditaires ne sont pas irréprochables : la folie, ou Pépilepsie, ou encore Talcoolisme, se rencontrent chez leurs parents.
Laborde (i) a fait connaître, parmi les héros de la Commune de Paris, quelques types de ces dégénérés, qui ont joué un rôle considérable dans cette sinistre épopée.
En général, démesurément ambitieux et plus ou moins privés de sens moral, ils ont mis au service de leur ambition les moyens les plus criminels.
On a vu alors des généraux d'armée aptes tout au plus à manier un outil au lieu d'une épée, de hauts fonctionnaires improvisés, cachant sous les apparences de Textérieur ou sous des insignes plus ou moins voyants, une réalité vulgaire, ignorante et incapable.
Ils ont accompli les forfaits les plus atroces, les attentats les plus odieux. L'un d'eux, aux avertissements d'un ami intime sur sa conduite publique et sur le chagrin qu'elle causait à son père, répondait : «Eh bien, si mon père cr..., meurt (j'atténue les termes) de chagrin et de douleur, on l'enterrera et tout sera dit ! » Et ce fils, à 25 ans, décrétait officiellement, à Paris, le meurtre des pères de famille!
Lorsqu'un individu appartenant à la catégorie des dégénères latents commet un acte criminel, il n'est pas toujours facile de reconnaître son infirmité mentale et d'apprécier le degré de sa culpabilité.
Assurément, il serait excessif de les exonérer tou-
(i) Laborde, Les hommes et les actes de Vinsurrection de Pans devant la psychologie morbide, Paris 1872.
jours et complètement dé toute responsabilité : dans cet état de développement rudimentaire, la dégénérescence psychique constitue une prédisposition au crime, mais elle ne détermine pas nécessairement un entraînement fatal, irrésistible.
En tous cas, ces dégénérés sont des êtres anormaux, et ils ne doivent pas être confondus avec les criminels d'habitude.
Ils appartiennent aussi à la catégorie des dégénérés supérieurs, ces deux criminels dont Laurent (i) a rapporté l'histoire.
Observation. — Le premier est le nommé H... âgé de 21 ans, né à Pittsburg (Pensyivanie). Ses parents, sur lesquels il ne veut donner aucun renseignement, tenaient un magasin de nouveautés à Pittsburg et possédaient une fortune qui leur permettait de vivre dans Taisahce.
A la mort de son père, H..., quiavait alors 1 5 ans, parcourut TEurope et TAmérique, excentrique comme un vrai Yankee, courant les femmes et s'alcoolisant généreusement. En Chine, ilfumadeTopium avec ivresse et, revenu en Europe, il le remplaça par des piqûres de morphine. C*est un garçon à la figure intelligente, assez instruit, parlant Tanglais, le français et un peu le chinois.
Très adroit pick-pocket, avec tous les dehors de rhomme du monde, il n'a qu'une passion : voler. Depuis l'âge de 1 5 ans, il n'a vécu que de vols, alors que par la situation de sa famille, il pouvait vivre heureux et honoré. Il aime le vol, comme d'autres aiment la musique ou la poésie : il vole par dilettantisme. Il a subi 4 condamnations à l'étranger et il est condamné à perpétuité par contumace dans son pays. Il purge ici une peine de six mois de prison. On l'avait arrêté à l'Opéra-Comique, la main dans la poche d'une riche étrangère. Il se vante
(i) Emile Laurent, La dégénérés dans les prisons. Archives de l'Anthropologie criminelUt t. lil, 1888, p. 58o.
▼olontiers de son adresse et il pousse la complaisance jusqu'à nous montrer comment on débarrasse élégamment iin monsieur de sa montre et de son porte-monnaie. Les mains de H... sont maigres, osseuses et démesurément longues, ce qui le sert admirablement pour son métier. La longueur totale de sa main est de 254 millimètres, la largeur du poignet est de 5 j millimètres ; le médius mesure 117 millimètres, mais Tannulaire de chaque main présente une assez curieuse déformation : la deuxième et la troisième phalanges sont rétractées sur la première phalange et le doigt a la forme d*un crochet. H... aurait produit lui-même ses déformations en tenant pendant plusieurs jours Tannulaire fortement plié sur la main par un bandage. Cette déformation lui permettait de plonger plus facilement dans les poches. L'articulation entre la deuxième et la troisième phalange ne présente que des mouvements très limités, mais l'articulation entre la première et la deuxième phalange n'existe pour ainsi dire plus, les deux os sont comme soudés : il a en outre une rétraction du tendon fléchisseur.
Observation. — Le sieur P..., né à Constantinople de parents d'origine russe et possédant en Roumanie des biens d'une valeur assez considérable. Ayant perdu jeune ses parents et sa fortune, il reçut néanmoins une assez bonne instruction, mais plus superficielle que solide. Il a une certaine connaissance de l'hébreu et parle français, allemand, anglais, italien, roumain, russe et turc.
P... a toujours été sobre comme un Oriental. Le tabac seul est pour lui un impérieux besoin. De bonne heure il se mit à voyager comme employé de commerce, parcourant ainsi toute l'Europe et une partie de l'Amérique du Sud. Pendant la guerre de 1870-71, il servit dans l'armée de la Loire et reçut plusieurs blessures. Il fut naturalisé Français et vit depuis plus de dix ans avec
une Parisienne qui lui donna une petite fille, malheureuse enfant écrasée sous les roues d'un omnibus. Son frère aîné, père d'une nombreuse famille, vit également à Paris, expulsé de Roumanie à la suite d'articles excessifs publiés dans une feuille dont il était le directeur.
P... est un homme susceptible, emporté, prompt à lever la main. Ils eurent un jour, son frère et lui, une discussion avec le gérant d'un café des boulevards. Une rixe s'ensuivit, les passants s'en mêlèrent, poursuivant P... et criant: Mort aux Prussiens I P... bousculé, renversé, tira une épée de sa canne, et frappa à coups redoublés le gérant du café qui mourut le soir même.
Amené devant le jury de la Seine, P... se montra tellement surexcité que l'affaire dut être remise, et on le conduisit à Sainte-Anne où une attaque de manie aiguë ne tarda pas à se déclarer. Ramené ensuite à la Santé, nous avons pu l'observer pendant plusieurs mois et juger du manque d'équilibre de son système nerveux. Certains jours, désespéré, il restait plongé dans un abattement profond ; d'autres jours, il se montrait exalté, plein de faconde ; il écrivait des lettres de remerciements aux journalistes qui l'avaient défendu ; il rédigeait un mémoire destiné, disait-il, à un grand retentissement dans le monde politique, mémoire qu'il devait traduire en 5 ou 6 langues et où il était question de la réforme des lois et du système pénitentiaire, des rapports de l'Allemagne et de la France avec la Russie ; de l'exposition de 1889 et de la Tour Eiffel, qui devait tomber et écraser 223 personnes, Eiffel étant un mot fatidique qui vient de deux radicaux allemands : ei, cris de douleur, et fallen, tomber, etc., etc. P... fut condamnée quatre ans de prison.
Le sujet de cette observation qui a eu une certaine célébrité est, croyons-nous, un beau type de déséquilibré.