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ARTICLE V. — ALCOOLISME

L'alcoolisme offre aussi d'intimes relations avec la criminalité.

Les statistiques le démontrent d'une façon irréfragable.

Dans le département du Nord, où la consommation moyenne atteint 6 litres d'alcool pur par an et par homme, les crimes contre les mœurs s'élèvent à 27 pour 100 de la population. Dans le Midi, où le chiffre de la consommation moyenne n'est que de 2 litres, la proportion descend à 8 pour 100 (i).

L'alcoolisme engendre un état de dégénérescence caractérisé par l'abrutissement, l'affaiblissement du sens moral et conduit ainsi à tous les désordres, à toutes les violences.

L'observation suivante relatée par Lentz (i) montrera cette détérioration morale, cette dégénérescence psychique produites par l'alcoolisme.

Observation. — L..., célibataire, sans antécédents héréditaires, n'a jamais eu de maladies graves ; il est gai, causeur, bon enfant. A 20 ans, il fait un premier terme de milice, assiste à la guerre de 1870 et passe caporal. Pendant un second terme comme remplaçant, il est nommé sergent, puis est cassé de son grade à cause de ses habitudes invétérées d'ivrognerie ; c'est un homme brutal, ivrogne et indiscipliné (renseignements fournis par son colonel). Rentré dans sa famille, au lieu de l'aider par son travail, il mène une vie de fainéant, s'enivrant chaque fois que l'occasion s'en présente.

(i) Riant, Les irresponsables devant la justice, p. 94.

(2) F. Lentz, De l'alcoolisme et de ses diverses manifestations considérées au point de vue psychologique, pathologique i clinique et medico'léial, Bruxtlles, 1884. PP- 332 et 338.

Le père reproche à son fils ses habitudes de paresse et d'ivrognerie, lui refuse i*argent que celui-ci réclame ; de là^ chez L..., une profonde irritation qui se fait jour par des menaces proférées contre ses parents et, à deux reprises différentes, il s'oublie en pleine auberge jusr qu'à porter la main sur son père. Certains autres faits bizarres sont encore signalés. L..., qui fréquentait les auberges, oubliait quelquefois de prendre la chope qu'on lui avait servie et partait, agissant ainsi comme un homme égaré. D'autres fois, il sortait pendant la nuit, soit en sautant par la fenêtre, soit en passant par la porte, allait se promener dans le bois ou dans le village, puis rentrait le matin, crotté et mouillé; une nuit, il s'était mis à chanter durant environ deux heures devant la maison pendant un très mauvais temps. Une autre fois, après une altercation qu'il aurait eue avec son père, L..., ayant un air égaré, sort et rencontre une enfant qui portait un arrosoir ; il le lui arrache des mains, se met à le jeter en l'air et finit par le briser, sans faire le moindre mal à l'enfant.

Deux faits indiquent chez L... une grande irritabilité et même une tendance à se porter à des actes de violence. Un jour^ il entre à la brasserie où était son père, et lui tapant sur l'épaule sans lui faire de mal, lui dit : « J'aurai ta peau. » Une autre fois, L... se trouvant dans une auberge où on ne voulait pas lui servir à boire, par suite de la défense faite par son père, se précipite sur celui-ci et l'empoigne par ses vêtements.

C'est dans cette situation morale que L... tenta d'assassiner son père. Un soir, sans être pris de boisson, il alla droit à la porte de la chambre de celui-ci, brisa pour l'ouvrir, d'un coup de pied, le panneau intérieur, et s'avançant alors, sans proférer une parole, jusqu'au lit de l'auteur de ses jours, il frappa le vieillard de trois coups de couteau, se précipita vers le lit. de sa mère pour la frapper à son tour, et, comme elle s'était enfuie,

Francotte — Anthropologie criminelle. ao

il assouvit sa fureur en enfonçant à plusieurs reprises son couteau dans les objets de couchage ; cela fait, il alla tranquillement se coucher.

L... s'était cru, et cette opinion n'avait aucun fondement sérieux, frustré de sa part d'héritage et créancier de son père d'une certaine somme d*argent, dont celuici aurait refusé le remboursement. Ces idées imaginaires l'avaient entretenu dans un état d'irritation continuelle contre lui, alors qu'autrefois, avant sa maladie, il était fils soumis et obéissant. L'alcool et les habitudes d'ivrognerie contractées par L... ont donc eu pour résultat d'obscurcir son intelligence et de le mettre dans un état d'hébétude et d'engourdissement. C'est une circonstance fortuite qui a armé son bras. Quand il arrive à son domicile, ses parents sont couchés, leur porte est fermée en dedans ; ce simple fait le met en fureur ; la sourde irritation qui couve en lui, éclate, il enfonce la porte et commet l'horrible attentat. Tout a été instinctif, instantané ; L... a frappé, et frappé au hasard, et quand son père et sa mère sont échappés, au lieu de les poursuivre, il a plongé son arme à plusieurs reprises dans les objets de couchage. C'est un exemple d'impulsion subite, irrésistible, telle qu'on l'observe souvent chez les alcoolisés , et ce qui complète l'analogie, c'est qu'aussitôt le crime commis, L... subit comme une détente ; il va, comme si rien ne s'était passé, se reposer sur son lit, ne songeant ni à fuir, ni à se cacher. L... est, du reste, sujet à des impulsions soudaines, à des paroxysmes de fureur : la preuve en est dans ce fait que, furieux d'être mis à la porte d'un cabaret où il avait injurié son propre père, il assouvit sa rage en cassant l'arrosoir que portait un enfant inoffensif passant à côté de lui ; il en est de même quand il épuise sa fureur en criblant de coups de couteau le matelas de sa mère.

L... est d'une taille moyenne, d'une bonne constitution ; il est vigoureux et bien portant. Ce qui frappe

d'abord, c*est Tattitude d'absolue indifférence pour tout ce qui Tentoure. Dans le quartier où on Ta placé, L... ne parle à personne, ne demande jamais rien et reste toute la journée immobile dans un coin, ou bien se promène, les mains dans les poches, sans lever les yeux. Quand on l'interpelle, il répond aussi brièvement que possible et par simples monosyllabes, et, pour peu que l'entretien se prolonge, il paraît ennuyé. Le regard est vague, incertain ; la physionomie sans expression ; le sommeil est paisible et régulier. L... mange de fort bon appétit et se soumet passivement à toutes les exigences de la discipline intérieure ; il répond convenablement et assez régulièrement aux questions qu'on lui adresse. Mais le fait qui frappe le plus, c'est son insensibilité morale absolue. On a beau lui représenter l'énormité du crime qu'il a commis, essayer de réveiller en lui un sentiment de remords ou seulement |de regrets, l'on n'a jamais rien pu obtenir. L... ne se rend pas compte de la gravité de son acte ; il ne cherche pas à l'excuser ; quand on lui en parle trop longtemps, il s'impatiente et finit par dire^ qu'après tout, son père l'agaçait. Jamais, du reste, L... n'a demandé des nouvelles de sa famille; son père et sa mère sont venus le voir ; il les a reçus avec la plus parfaite indifférence, répondant à peine à leurs questions et leur demandant seulement si les foins étaient rentrés, à quand la moisson, et s'ils pensent qu'il sortira bientôt.

Malgré cette insensibilité morale et peut-être à cause d'elle, L... est fortement irritable et prompt à s'emporter pour les motifs les plus futiles ; la moindre contradiction l'irrite ; il se fâche quand on lui parle de son crime, il se fâche encore quand on lui dit qu'il ne peut sortir de l'asile. 11 est, en outre, sujet à des impulsions soudaines, à des paroxysmes de fureur, témoin ce fait d'arracher des mains d'un enfant inoffensif, et qui ne le regardait même pas, un arrosoir et de le briser en morceaux.

Mais ce n'est pas seulement par la dégénérescence morale qu'il entraîne que l'alcool constitue un agent de la criminalité : il peut encore donner lieu à des impulsions subites, à des accès de fureur dont le sujet ne conserve souvent aucun souvenir. Ces impulsions brusques surviennent non seulement chez les buveurs invétérés ; on les a également observées à la suite d'une débauche accidentelle.

Le cas suivant rapporté par Paul Garnier (i) en fournira un exemple.

Observation. — T..., tourneur en cuivre, est âgé de vingt-six ans. Brun, de stature moyenne, d'un développement physique ordinaire, de tempérament nerveux, il passait pour un homme peu agressif et aucune menace de sa part n'était venue annoncer Tacte de violence auquel il s'est livré. On a cité de lui des bizarreries qui, pour être appréciées à leur valeur, doivent être examinées à la lumière des renseignements fournis sur ses antécédents à la fois héréditaires et personnels. T... appartient à une nombreuse famille ; ils sont neuf enfants ; quatre sœurs sont bien portantes ; sur ses quatre frères, l'un s'est suicidé en se brûlant la cervelle dans un accès de folie ; un second a encouru des condamnations ; il n'y aurait rien à dire sur le compte des deux autres. Quant à ses parents, ils jouissent, paraît-il, d'une bonne santé, aussi bien physique que morale. T... semble avoir toujours été d'une intelligence au-dessous de la moyenne. Faut-il attribuer la faiblesse de son niveau mental à une fièvre typhoïde, ou bien à d'autres causes comme l'hérédité ? c'est ce qu'il est difficile de préciser. Il ne manquait cependant ni de bon vouloir, ni d'application ; mais son esprit était peu ouvert. Il lui

(i) Paul Garnier. La folie à Paris, Paris, 1890, p. Soy.

eût, cependant, suffi pour se conduire sainement si, de bonne heure, il n'avait contracté l'habitude de boire. Exerçant une action excitante sur un individu ainsi prédisposé, Taicool devait provoquer rapidement des désordres dans les centres nerveux, dans le jeu des facultés psychiques, effet qui devait être encore plus prompt avec Tabsirithe, boisson favorite de T...

Vers Tàge de dix-neuf à vingt ans, il buvait déjà beaucoup, se montrait excitable, s'exaltait pour des motifs futiles. Par deux fois à cette même époque, il aurait tenté de se suicider, à la suite de discussions avec ses parents. Cependant il est juste de dire qu'il put faire son service militaire d'une façon régulière et qu'il gagna les galons de sergent. Libéré du service, il vint se fixer à Paris; et, peu après, s'y maria. Cette union^ contractée au mois de février, ne fut pas longtemps heureuse; T... s'était remis à boire plus que jamais. Son système nerveux fut bientôt en complet désarroi. Non seulement les journées étaient marquées par des querelles violentes entre le mari et la femme, mais les nu ils furent aussi troublées par une agitation des plus vives* T... se levait la nuit, commettait les actes les plus étranges. Une fois, il va à la fenêtre, l'ouvre et se balance quelques instants dans le vide. Une autre fols, il s'arme d'un couteau et gesticule avec violence. Le lendemain, il n'a aucun souvenir de ses extravagances nocturnes. D'autres phénomènes bien caractéristiques se produisent encore. T... sursautait dans son lit comme agité par des convulsions ; il était pris, par courts instants, de ronflements stertoreux. Enfin, il lui arrivait assez fréquemment d'uriner au lit sans s'en rendre compte. Très vraisemblablement, il s'agissait là d'accès épileptiformes provoqués par un poison épileptogène comme l'absinthe.

Dans les semaines qui ont précédé son agression contre sa femme, T... dont la tète se troublait de plus

en plus, montrait une grande défiance vis-à-vis de celleci. En proie à une jalousie inquiète, il ne travaillait presque plus, s'occupait à suivre sa femme, à noter toutes ses démarches, prenant ombrage des circonstances les plus simples et les plus ordinaires, tenant des propos au moins singuliers, parlant d'une corde toute préparée pour se pendre. Il avait de véritables absences avec une étrange fixité du regard, de courtes divagations ou un bredouillement inintelligible. Ne jugeant plus la vie commune possible, sa femme s'était éloignée et retirée chez ses parents. Les jalouses défiances de T... s'en accrurent. Troublé, tourmenté, il demanda plus que jamais à l'absinthe une réaction contre l'ennui de sa position ; son cerveau s'exalta ; de vagues idées de vengeance le hantèrent.

C'est dans de telles dispositions que, le 22 juin, il passa tout à coup à l'acte. Rien d'étrange d'ailleurs comme son attitude à ce moment. Il arrive chez les parents de- sa femme où celle-ci se trouvait ; il n'est ni menaçant ni turbulent. Il cause avec tout le monde fort tranquillement. Puis, brusquement, il balbutie, comme dans un état de demi-ivresse, cette phrase qu'il répète machinalement: « Je vais m'en aller! Je vais m'en aller ! » Il embrasse sa belle-mère, sa belle-sœur. Sa femme s'aperçoit alors qu'il sort une bouteille de sa poche et, à son interrogation, il répond : « Ce n'est rien. » Et, en disant cela, il s'approche d'elle, l'embrasse affectueusement, se recule et lui projette par deux fois de l'acide sulfurique au visage. Au milieu de l'émoi de tous, il s'esquive et rentre chez lui où il brise une armoire à glace à l'aide d'un marteau. Il ne chercha pas davantage à se soustraire aux recherches et lorsqu'on vint l'arrêter, dans sa chambre, on put constater des préparatifs pour une tentative d'asphyxie par le charbon. Aussitôt interrogé, il répondit: « Je reconnais le fait, mais je ne me rappelle pas trop ce qui s'est passé. Ce

dont je me souviens se borne à ceci : J'avais bu passablement devin et d'absinthe; alors l'idée m'est venue d'aller acheter du vitriol... Je me suis rendu chez les parents de ma femme; j'ai causé... puis, je ne me rappelle plus guère ce que j'ai fait. Je n'avais cependant pas l'intention de la défigurer. Je ne sais pas pourquoi j'ai versé du vitriol. » Lors de notre première visite à Mazas, nous avons trouvé T... sous des dehors assez calmes; mais s'il n'était pas en proie au délire, son intelligence apparaissait notablement troublée. Il répond aux questions, mais se perd dans des explications diffuses où les interprétations imaginaires, les exagérations maladives tiennent la plus grande place. A ce moment, l'action des boissons spiritueuses sur son organisme est encore fort manifeste. Il a des nuits fort agitées, traversées par des cauchemars ; il a des réveils en sursaut, des illusions et des hallucinations de la vue ; il croit voir sa femme dans sa cellule.

Peu à peu cette agitation nocturne a fait place à un sommeil assez complet. Parallèlement, son esprit se dégageait un peu des idées erronées qui le hantaient.

Mais aujourd'hui encore T... s'abandonne à des appréciations fausses et son trouble, bien qu'atténué par l'élimination progressive de Talcool ou de l'absinthe, est toujours évident, ^'infériorité de son inteligence se traduit par des raisonnements qui n'appartiennent qu'à un cerveau débile. Au sujet de l'acte qui lui est reproché, il allègue toujours une amnésie, dont l'existence n'est pas, en pareil cas, pour étonner le médecin habitué à constater les effets de l'absinthe sur les centres nerveux. Elle apparaît vraisemblable lorsqu'on la rapproche des renseignements qui nous ont été fournis, renseignements d'après lesquels il semble, bien résulter que, sous l'influence de ses habitudes alcooliques, de ses abus d'absinthe principalement, l'inculpé a présenté des accès épileptiformes avec émission involontaire de l'urine, au-

tomatisme inconscient, stertor et perte absolue du souvenir des actes accomplis au cours desdits accès.

Nous croyons T... sincère quand il nous dit : « Pour ce qui m'est reproché, je ne me rappelle rien. Cela a dû me passer dans la tète subitement, car c'est après mon arrestation que j'ai su Theure qu'il était quand cela est arrivé. » L'attitude étrange du prévenu au temps de l'action, son balbutiement, la fixité de son regard, autorisent à penser qu'il se trouvait, à ce moment, dans un état vertigineux non imputable à l'ivresse simple, mais conditionné par un trouble plus profond de Tintelligence. Cette crise diurne, nous pouvons la comparer aux crises nocturnes dont il a été parlé plus haut et la considérer comme l'un de ces accès vertigineux épileptiformes dont l'intoxication absinthique nous offre de si fréquents exemples. Mais, si par cette interprétation de la conduite de T... nous sommes airfenés à déclarer que celle-ci est sous la dépendance d'une impulsion aveugle et inconsciente, nous devons aussi en conclure que c'est un malade sujet à des accès qui le rendent dangereux et nécessitent des mesures de précaution. Dans notre pensée, il est indispensable qu'il soit traité dans une maison de santé et soit mis ainsi dans l'impossibilité de nuire. C'est cette opinion que nous formulerons dans les conclusions suivantes.

I*^ T... est un prédisposé dont l'intelligence, originellement peu élevée, a été encore fortement ébranlée par des habitudes d'intempérance.

20 Sous rinâuence de l'abus des boissons alcooliques et particulièrement de Tabsinthe, il a présenté des illusions et des hallucinations des sens, s'est abandonné à des interprétations imaginaires et à des exagérations maladives.

3* Par un effet assez fréquent de l'intoxication absinthique, surtout lorsque celle-ci agit sur un terrain prédisposé, T.., est devenu sujet, dans ces derniers mois,

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à des accès épileptiformes caractérisés par démission involontaire de Turine, du stertor, une agitation inconsciente, des actes automatiques ne laissant aucune trace dans le souvenir.

4® Son acte accompli dans la journée du 21 juin, acte dont il n'a pu livrer les mobiles et qu'aucune raison sérieuse ne paraît avoir provoqué, est Tacte d*un malade subitement pris d'un état vertigineux épileptiforme.

5** Nous estimons qu'il doit en être déclaré irrespon-» sable.

6® Par la nature des accès auxquels T... est sujet, il doit être considéré comme un malade dangereux, contre les violences duquel il convient de se prémunir.

En conséquence il y a lieu de le remettre à la disposition de l'autorité administrative qui pourvoira à sa séquestration dans un asile d'aliénés.

Voici un second exemple de meurtre accompli pendant une ivresse inconsciente.

Observation. — M..., maçon âgé de quarante-deux ans, homme honnête et honorable, vivait en mauvaise intelligence avec sa femme ; un jour, sans aucune dispute préalable, il la tua en lui assénant plusieurs coups de hache sur la tête et dans le dos, puis alla se constituer prisonnier, prétendant avoir commis ce meurtre dans un moment d'égarement inconscient.

M... a toujours été considéré comme sain d'esprit et fort sensé ; il n'offre aucune trace de maladie corporelle et n'a eu qu'une inflammation pulmonaire, il y a six ans ; il passe pour un homme actif, intelligent, économe. Dans ces dernières années, la conduite de sa femme qui faisait des dettes, le battait, le maltraitait, lui refusant lés devoirs conjugaux et voulant même se séparer de lui, l'avait beaucoup chagriné ; il chercha sa consolation dans la boisson sans devenir toutefois un ivrogne. Malgré des motifs sérieux, il ne conçut cependant au-

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cune animosité contre elle et ne voulut pas consentir à demander le divorce.

Quelques jours avant le fatal événement, une nouvelle dispute eut lieu, en suite de laquelle les époux ne s'adressèrent plus la parole. Le matin même du jour où il la tua, il dut de nouveau se mettre en colère contre elle, but pas mal d*eau-de-vie pendant la journée et on Tentendit même s'écrier : « Il n'y a plus moyen d'en sortir. » A la rentrée de son travail, M... était ivre et ne tenait plus bien ferme sur ses jambes. Il se mit à invectiver sa femme, ainsi qu'une voisine qui se trouvait là ; appela la première « vieille courtisane », se promena en long et en large dans la chambre, en proie à une grande excitation, donna tout à coup un violent coup de poing sur la table, cassant un verre et une lampe qui s'y trouvaient, et quand sa femme se borna à dire d'un ton calme : « C'est déjà le deuxième verre de cette semaine », il se mit à maltraiter son fils et sa grand'mère qui essayait d'éloigner l'enfant en pleurs. La mère s'écria alors : « Mon Dieu, maintenant il me bat encore mon enfant», et elle s'éloigna. M..., toujours excité, fit quelques tours dans la chambre, et, peu après, un cri perçant retentit dans la pièce voisine et aussitôt l'on en vit sortir M... qui ferma la porte avec fracas, en retira la clef et s'éloigna rapidement ; la porte fut enfoncée et l'on trouva la femme mourante.

On était encore à l'entourer, quand M... revint, n'ayant que ses bas et un lacet à la main; il était assez excité, et quand on lui dit que sa femme n'avait plus que quelques heures à vivre, il s'approcha d'elle en disant : « Pauvre Mina, ainsi je te survivrai ; tu as encore bien dû souffrir ; je pensais que tu serais morte aussitôt. » Quand on l'arrêta, il dit aux représentants de la justice : « Pendant huit années, cela a bien marché ; mais ces huit dernières années, cela ne marchait plus du tout ; je n'ai pu faire autrement. » Quand on lui de-

manda ce qu'il avait fait après révénement, il répondit qu'il s'était enfui, sans savoir où il allait, qu'il était tombé deux fois à Teau, ce qui Tavait dégrisé et ramené à la conscience de lui-même. « Il me semblait comme si j'avais dû faire quelque chose de mauvais chez moi, et je m'empressai de revenir au plus vite à TefFet de juger de ce qui s'était passé. » Dès qu'il vit sa femme baignée dans son sang, il devint évident pour lui que c'était lui qui s'était rendu coupable de ce méfait. Pendant son transfert à la prison, qui eut lieu en voiture, il fit un long somme. Aucun antécédent héréditaire ne peut être constaté chez lui ; il ne buvait d'ordinaire que peu, parce qu'il supportait fort mal la boisson.

Le rapport médico-légal établit que la passion et l'alcool ont uni leur funeste influence pour amener un état mental voisin de Tinconscience ; l'amnésie et la conduite de l'accusé immédiatement après l'acte viennent corroborer cette opinion. M... fut condamné à cinq années de travaux forcés, par suite de l'admission des circonstances atténuantes, le tribunal ayant déclaré qu'il avait commis son meurtre dans un état qui, sans exclure complètement la connaissance de soi-même, confinait cependant à l'inconscience (i).

Ce n'est pas tout encore : Talcoolisme, qui est un agent direct du crime, produit en outre la criminalité d'une façon indirecte, par voie héréditaire. Nous avons vu, en effet, qu'il exerce une influence considérable dans l'étiologie des maladies mentales et en particulier de ces formes dégénératives qui sont la source principale de la folie criminelle.

Pour donner une idée de cette influence héréditaire de l'alcoolisme, nous ne pouvons pas choisir

(i) Vierteljahrsberichtf, gerichtlMedicin, Cité par Lentz, op, citât, p. 190.

XVI, 2* livraison.

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d'exemple plus de'monstratif que celui que contient l'observation suivante emprunte'e à Morel (i).

Observation. — « On nous amena, il y a quelques mois, dit cet auteur, un jeune malade de dix-huit ans qui, par sa démarche vacillante, la fixité de son regard, rinjection de sa face et la prostration générale du système locomoteur, peut donner également l'idée d'un état d'ivresse ou de paralysie. Lorsqu'on adresse la parole à cet aliéné, il sourit d'une manière stupide; sa figure s'injecte, la bouche reste entr'ouverte et la salive en découle ; il ne répond que par oui ou par non, longtemps après que la demande lui est faite, et les signes affirmatifs ou négatifs de sa pensée sont rarement en rapport avec les questions qui lui sont adressées. Les renseignements qui accompagnent l'entrée du jeune homme nous apprennent que son père est malade à l'asile depuis douze années déjà, et nous profitons de cette triste circonstance pour mettre en présence le père et le fils. Ce dernier reste impassible devant l'auteur de ses jours. Le souvenir qu'il aurait pu en conserver ne pouvait être effacé par les années, puisqu'il était venu le voir il y avait quelques mois à peine et avait demandé à l'administration une place d'infirmier. Son état mental en présence de son père ne subit aucune modification ; et depuis cinq mois que ce dernier a désiré le conserver sous sa garde spéciale, nous observons les mêmes phénomènes de stupeur et d'insensibilité, tant au moral qu'au physique.

Le pronostic de cette affection, si on l'isolait des causes qui l'ont amenée, serait difficile à établir; mais il acquiert une triste signification, si on le rattache aux antécédents de la malheureuse famille du jeune aliéné.

Son trisaïeul habitait les montagnes des Vosges, et

(i) B.-A. Morel, Traité des dégénérescences, Paris, iSSy, p. 124.

les tendances aux excès alcooliques, si communs dans ce pays, avaient atteint chez cet homme une forme maladive; c'était un dipsomane dans toute la force de cette expression. Il fut tué dans une querelle qui avait pris naissance au cabaret ; ce triste exemple ne corrigea pas son fils. Ce dernier, devenu maniaque, fut amené à 1 asile. Après une première sortie, il fut réintégré, et mourut des suites d'une paralysie générale. Il est le père du malade que nous avons depuis douze ans. Celui-ci eut des habitudes bien plus sobres que celles de ses ascendants i mais les dispositions héréditaires ont favorisé chez lui l'évolution d'un délire de persécution. Quanti son (ils, le jeune malade en question, il fut atteint, il y a huit mois, et sans cause connue, d'un accès de manie et tout nous fait craindre que cet état ne soit la transition à l'idiotisme consécutif. En suivant la succession des faits qui ont amené Textinction de cette famille, nous remarquons :

A la première génération : Immoralité, dépravauoïi, excès alcooliques, abrutissement moral ;

A la deuxième génération : Ivrognerie héréditaire, accès maniaques, paralysie générale ;

A la troisième génération : Sobriété, tendances hypocondriaques, lypémanie, idées systématiques de persécution, tendances homicides;

A la quatrième génération : Intelligence peu développée, premier accès de manie à seize ans, stupidité» transition à l'idiotisme et en définitive extinction probable de la race.

L'observation ultérieure a parfaitement justifié le pronostic énoncé plus haut. Le jeune malade est tombé dans un idiotisme complet et irrémédiable.

Frappé, depuis son séjour ici, d'une de ces affections incidentes qui détermine parfois une crise salutaire dans le cas d'aliénation mentale, son état s'est empiré, la nature n'ayant pu trouver dans sa constitution dégénérée

les éléments d*une rénovation intellectuelle , physique et morale. L*idiotisme a suivi une marche ascensionnelle et ce malheureux qui, au point de vue des fonctions génératrices, n*est pas plus avancé qu'un enfant de douze ans, dont la tête est petite et mal conformée et dont la figure imberbe ne révèle aucune expression de virilité, devait être, indépendamment de son affection mentale intercurrente, le dernier descendant de sa famille.

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