ARTICLE VI. — ÉPILEPSIE
L'épilepsie engendre la criminalité de différentes façons. D'abord, elle détermine une modification de l'ensemble des facultés mentales, une dégénérescence psychique en vertu de laquelle se constitue une sorte d'état de folie morale, c'est-à-dire l'abolition des sentiments élevés, la brutalité, la cruauté, l'irascibilité, une conduite déréglée.
En outre, l'épilepsie donne lieu à des troubles psychiques transitoires tels que délire, hallucinations, accès d'angoisse, impulsions.
Le fonds commun sur lequel se développent ces accidents passagers consiste dans une perturbation plus ou moins marquée de la conscience. Sous l'influence de l'anxiété ou de l'impulsion morbide, le malade peut se livrer à des violences, commettre des infractions de toutes sortes.
Le diagnostic de l'épilepsie ne rencontre pas de sérieuses difficultés lorsque la maladie s'accompagne de phénomènes épileptiques proprement dits, à savoir les accès convulsifs, le vertige ou l'absence épileptique.
En est-il toujours ainsi ?
Morel le premier a affirmé l'eiistence de Vépilepsie larvée^ c'est-à-dire de cas dans lesquels la névrose
se traduit exclusivement, ou bien par une impulsion soudaine et passagère, ou bien par une explosion de fureur, ou bien par un accès de délire.
Parmi les cas d*épilepsie larvée le suivant, que Esquirol (i) a emprunté à Gall, est le plus connu.
Observation. — Un paysan, né à Krumbach, en Souabe, et de parents qui ne jouissaient pas de la meilleure santé, âgé de 27 ans et célibataire, était sujet, depuis Page de 8 ans, à de fréquents accès d'épilepsie. Depuis deux ans sa maladie a changé de caractère, sans qu'on puisse en alléguer de raison ; au lieu d'accès d'épilepsie, cet homme se trouve, depuis cette époque, attaqué d'un penchant irrésistible pour le meurtre. Il sent l'approche de son accès plusieurs heures, quelquefois un jour, avant l'invasion. Du moment où il a ce pressentiment, il demande avec instance qu'on le garrotte, qu'on le charge de chaînes, pour Tempècher de commettre un crime, a Lorsque cela me prend, dit-il, il faut que je tue, que j'étrangle, ne fût-ce qu'un enfant. » Sa mère et son père, que du reste il chérit tendrement, seraient dans ses accès les premières victimes de son penchant au meurtre. « Ma mère, s'écrie-t-il d'une voix terrible, sauve-toi, ou il faut que je t'étouffe ! » Avant l'accès, il se plaint d'être accablé par le sommeil, sans cependant pouvoir dormir ; il se sent très abattu et éprouve de légers mouvements convulsifs dans les membres. Pendant les accès, il conserve le sentiment de sa propre existence; il sait parfaitement qu'en commettant un meurtre, il se rend coupable d'un crime, etc. (i)
En raison des attaques d'épilepsie subies antérieurement par le malade, on a pu avec quelque vraisemblance considérer ses accès de délire comme des
(i) Esquirol, Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal, Paris» i838, t. II, p. 83i.
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équivalents épîleptiques et présenter le cas comme un exemple d'épilepsie larvée. Toutefois le délire manque de ce qui constitue le signe pathognomonique de , toute manifestation épileptique, la perte de délire : Christian (i) a donc raison de contester la justesse du diagnostic.
Les observations suivantes (2), au contraire, ne laissent place à aucun doute : elles nous mon trent des accès de délire à explosion soudaine, avec impulsions violentes, dont la nature épileptique est suffisamment dénoncée par l'apparition ultérieure d'absences ou d'attaques convulsives.
Observation. — Une femme de la campagne, âgée de 53 ans, à Tasile depuis 12 ans, avait eu, avant son admission, plusieurs atteintes -de dérangement mental. Pendant 4 à ^ jours, elle était d'une loquacité intarissable ; puis elle quittait sa demeure, courait dans la campagne, droit devant elle; au bout de quelques heures, elle redevenait calme. A l'asile, elle a de fréquents accès d'agitation, toujours les mêmes. Elle marmotte, avec une extrême volubilité, quelques paroles inintelligibles, puis elle court dans le préau, avec une extrême rapidité, en criant : « Je suis méchante I » Elle bat les malades quelle rencontre sur son chemin. Au milieu de sa course, on la voit souvent s'arrêter brusquement pendant quelques secondes : la figure est étonnée et grimaçante. Au bout d'un instant, elle se remet à courir.
Au mois de mai 187; , dans un de ces accès, elle fut tout à coup terrassée par une formidable attaque d'épilepsie.
Observation. — Une jeune femme de 28 ans, mariée, est amenée à l'asile pour un délire maniaque qui date de
(i) Christian, EpiUpsie, folie épileptique, Paris, 1890, p. 120. <2) Christian, Ibid*
quinze jours. Aucun renseignement. Quelques jours après son entrée, la malade, qui paraissait se calmer, se met tout d'un coup toute nue dans sa cellule, grimpe le long de la fenêtre, brise les vitres de Timposte, et fait passer bras et jambes à travers les carreaux ; on eut toutes les peines du monde à la dégager. Un autre jour, elle grimpe sur un arbre de la cour. Ces actes paraissent absolument instinctifs, la malade ne peut en donner au« cune explication. Quelquefois, elle entre en fureur, met tout en pièces autour d'elle, pousse des hurlements, ou répète indéfiniment le même mot. Cet état durait depuis des mois, le diagnostic restait incertain, quand, un matin, pendant la visite, nous la vîmes tout d'un coup pâlir; les yeux se convulsent, les traits se crispent, la bouche est contractée, la tète tourne de gauche à droite ; en quelques secondes, tout rentrait dans l'ordre. Nous venions d'assister à un petit accès d'épilepsie, et tout s'expliquait. Nous apprîmes que plusieurs fois déjà, des accidents semblables s'étaient produits, auxquels la religieuse de service n'avait attaché aucune importance. Enfin nous apprîmes aussi qu'au début de la maladie, elle avait jeté par la fenêtre son enfant âgé de 4 ans.
Mais, dans ces deux cas, il ne s'agit pas en réalité d'épilepsie larvée : c'est comme le dit Christian, de Pépilepsie méconnue; il y avait des accès convulsifs, mais on ne les avait pas constatés, on n'avait pas su les voir..
D'après Christian, toute épilepsie larvée serait de l'épilepsie méconnue.
On a prétendu assigner aux accidents psychiques épileptiques des caractères particuliers. Samt(i) a indiqué les quatre symptômes suivants : stupeur avec loquacité ; actes d'une violence excessive, impulsive,
(i) Archi» f. Psychiatrie, t. V, p. 4o3 et t. VI, p. 197. Fkancottb. — Anthropologie crimindle. 21
inconsciente; manifestations délirantes de nature triste, angoissante; perte de la mémoire plus ou moins complète.
Si ces caractères dénotent Pacte morbide et le différencient de Facte criminel proprement dit, ils n'appartiennent pas en propre à Tépilepsie,
A ce compte, il faudrait comprendre sous la rubrique d'épileptiques tous les dégénérés, tous les héréditaires. Lombroso aboutit en effet à cette confusion quand il soutient que le criminel est à la fois un épileptique et un fou moral.
Sans doute, il existe des épileptiques qui présentent tous les signes de la folie morale, mais il existe entre eux et les fous moraux de notables différences. Un des caractères distinctifs essentiels réside dans la mobilité de caractère propre aux premiers.
Cette mobilité de caractère a été parfaitement mise en évidence par Féré (i).
Non seulement, dit-il, ils changent d'allure et de manière d'un instant à Tautre, mais ces changements se font souvent avec la brusquerie d'un coup de théâtre. Chez quelques-uns, cette mobilité ne se manifeste que momentanément par périodes interrompues par d'autres périodes de calme; chez d'autres, au contraire, elle est permanente ; la vie de ces individus semble constituée d'une succession de paroxysmes séparés seulement par des périodes de réparation. Ces malades passent de l'enthousiasme et de la bienveillance la plus outrée au mépris et à la haine la plus implacable ; tantôt tendres et généreux, tantôt violents et d'une rapacité sordide ; tantôt polis et d'une obséquiosité gênante, tantôt insolents et grossiers, tantôt gais et expansifs, tantôt maussades et
(i) Ch. Féré, Les épUepsies et les épileptiques, Paris, 1890,
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silencieux. Le plus souvent, la modification s'opère sans transition comme un changement à vue. On retrouve, dans ces différentes modifications du caractère des épileptiques, des ébauches des variétés de folie circulaire ou folie à double forme que Ton a déjà rapprochées des processus épileptiques.
Quelquefois la mobilité se produit principalement dans le domaine intellectuel par des changements brusques d'idées qui apparaissent d'une manière impulsive et se fixent pour un temps pendant lequel tous les arguments sont sans force ; un individu ordinairement assez malléable et soumis montre une opiniâtreté invincible, sans rapport avec le peu d'importance de l'objet.
Laurent (i) a également fait ressortir les différences entre le fou moral et l'épileptique.
Le fou moral est invariablement pervers et méchant ; il n*est à aucun moment accessible à un bon sentiment, à une émotion douce et compatissante. Demain le retrouve ce qu'il était hier : ami du mal et ennemi du bien; il ne varie jamais. Les épileptiques, au contraire, présentent souvent des intermittences pendant lesquelles ils peuvent devenir bons, compatissants, capables d'actions généreuses, accessibles au remords» pleurant et maudissant leurs fautes passées.
Citons enfin Binswanger (2), qui lui aussi s'élève avec énergie contre la confusion établie par Lombroso entre la folie morale et la folie épileptique.
Pour différencier ces deux formes, dit-il, on a dépensé une somme énorme de travail, on s'est livré aux
(i) Op, citât,, p. 232.
(2) Gcistesst'ôrung und Verbrechen, 1890.